XII PRÉFACE
quoi ? Parce que s’il faut avoir l'esprit calme pour faire oraison, c’est le port assuré qui nous éloigne du bruit et des orages du siècle (1). S'il faut avoir le cœur pur, c’est le moyen de fuir tous les vices. Elle nous délivre de trois grands ennemis, l’œil, la langue et l’oreille, qui nous font souffrir de grandes plaies ; il ne nous reste plus que le cœur à garder après cela. Si la grâce est nécessaire pour bien prier, c’est l’élément où elle se conserve, c’est là que l'époux céleste parle au cœur. Ceux qui ont une fois senti les parfums qu’il y répand, fuient les vanités du monde, comme les abeilles fuient la fumée. Il n'y a que la nécessité qui les oblige à sortir de leur cellule, comme les mouches à miel de leurs ruches. S'il faut monter jusqu’au troisième ciel, comme saint Paul, c’est la porte par où l’on y entre; et s’il faut de la ferveur, c’est la fournaise où l’âme prend des ailes de feu pour voler dans le sein de la divinité, et brûler tout ce qu’elle rencontre dans son chemin (2).
Que devez-vous conclure de là, sinon ce que disait Thomas à Kempis prenant congé de ses frères, lorsqu'il sentait les approches de Dieu : Mes très-chers frères, il faut que je me retire, il y a quelqu'un qui m'attend dans ma cellule. C’est Jésus- Christ qui vous attend, c’est lui qui vous rappelle; recueillez toutes vos pensées en vous-mêmes, pour l’entretenir, comme le ciel ramasse toute sa clarté, et ne laisse sortir hors de son enceinte aucun rayon de lumière.
Ne dites point qu’il y a de la peine à faire rentrer votre cœur et à recueillir vos pensées ; faites-vous un peu de violence (3), vous vaincrez tous les obstacles. Ce qui vous paraît difficile vous deviendra facile ; si votre cœur estplus grand que le monde, Dieu est plus grand que votre cœur, Comblez l’abime de vos pensées de l’abîme de sa divinité; un abîme rappellera l’autre. Si vous craignez la stérilité de votre esprit, les méditations et
(1) Vita SS. PP., 2 par., t. de quiete, — (2) S. Bern, ad frat. de monte Dei, — (3) Luc. 14, 23.
PRÉFACE. XIIL
les entretiens que vous trouverez ici vous fourniront une assez ample matière pour vous occuper; il sera difficile que dans le nombre des différentes retraites que j'ai dressées, il n’y en ait quelqu’une qui soit à votre goût. Je vous en laisse le choix, et à la sage conduite de celui qui vous gouverne, et qui sait les besoins et la portée des âmes que Dieu lui a confiées. Pour le succès, vous et moi nous le devons attendre de Jésus-Christ, c’est son ouvrage; sans lui nous ne pouvons rien faire. Mais pour l’obtenir de lui tel que vous pouvez le souhaiter, il faut aussi lui accorder ce qu’il demande de vous, à savoir, l’exactitue et la constance à garder tout ce qui vous sera ordonné durant votre solitude.
C’est par l'exercice de ces deux vertus que le père Balthazar Alvarez, duquel j'ai déjà parlé, arriva au plus haut degré de l’oraison infuse, après avoir travaillé l’espace de seize ans à l'oraison méthodique et régulière; car, d’un côté, il ne peut se dire avec quelle ponctualité il gardait toutes les règles et les observations que saint Ignace prescrit dansle Livre des Exercices, sans en négliger aucune, si petite qu’elle fût, sachant bien ce que dit saint Bernard (1), que l'époux des âmes ne repose pas volontiers dans une âme qui prie ou qui contemple, si le lit de son cœur n’est pas semé des fleurs de l’obéissance et de l’humilité ; et dans un autre lieu, qu’il est dangereux de vouloir monter tout à coup au plus haut degré de l’oraison sans y être appelé, et de demander le baiser de la bouche avant celui.des maios et des pieds. D'ailleurs sa persévérance était tout à fait héroïque; car on ne se peut figurer combien il endura, durant tout ce temps, d’obscurités, d’aridités, de désolations, de peines d'esprit, et de semblables épreuves par où passent ceux qui cheminent dans cette voie; et néanmoins jamais il ne perdit un seul point de sa ferveur, jamais il ne souffrit aucun refroidissement dans son désir, jamais il ne se relâcha tant soit peu dans
(1) S. Bern. serm. 46 in Cant.