PO XI H
LE
— Est-ce que le couvre-feu est sonné, Véronique?
— Je ne crois pas, père; il n'est pas encore dix heures.
— J'avais cru. Alors c'est le vent qui siffle dans les tours de Saint-Etienne. Un rude vent de Moselle! S'il ne se fatigue pas jusqu'à demain matin, les camarades ne pourront pas tenir debout sur le champ de manœuvres. Saprejeu! Écoute-le!
Le capitaine Audouin, qui cirait ses bottes devant la cheminée de la cuisine, son grand
corps plié en deux, à peine éclairé par la flamme du foyer, regarda dans la pièce voisine, dont la porte était demeurée ouverte. C'était ce qu'il appelait « le salon de compagnie », un réduit de quatre mètres carrés, carrelé, avec deux fauteuils de velours vert, un canapé, deux gravures anglaises représentant un cheval de course et une chasse au renard, et un vieux papier brun, à ramages, où fleurissaient des pivoines. Au milieu, une jeune fille était assise devant son piano et chantait en s'accompagnant. Elle tournait le dos. On ne voyait d'elle que ses cheveux châtains plongés dans le cône de rayons qui s'échappait de la lampe posée sur le piano, ses épaules robustes vêtues de noir, et la main gauche qui courait sur le clavier et qui portait une bague d'héritage, mince comme un fil.
Quand son père eut parlé, elle s'interrompit. Ses doigts quittèrent les touches, se joignirent, et reposèrent dans les plis de sa robe. La tète se souleva au contraire vers le haut de la fenêtre, et, bien que les volets fussent fermés, Véronique eut l'air de fixer et d'interroger la nuit où le vent courait.
— Écoute 1 poursuivit le père... Comme il roule ! On dirait une batterie au galop.
Le vent d'est, en effet, soufflait sur toute la Lorraine, et, plus aprement qu'ailleurs, dans la plaine de la Moselle. Dès trois heures de l'après-midi il avait amassé tant de nuages, que le jour s'était presque éteint. Depuis lors, sa violence n'avait fait que croître. Il arrivait en marée furieuse qui remplissait le ciel, qui cherchait une issue en bas, et brisait ses lames de fond à tous les reliefs des terres mouvementées. Quelle poussière immense il devait emporter, que de parcelles des terres allemandes qui s'en iraient tomber, à bout de vol, bien loin, dans la campagne française, d'où lèvent d'ouest lèverait un jour et lancerait par- dessus les frontières un peu du sable fécond où ont germé nos blés 1 La plainte des choses courait aussi et se mêlait dans la nuit: le crépitement de la grêle et de la pluie contre les murs de toute une ville, le choc précipité des portes qui battent, le bruit de l'eau se dégorgeant des gouttières, et d'autres bruits qui avaient en eux de l'inconnu , tantôt l'éclatement d'on ne sait quel coup de mine qui secouait le ba-
lancier de cuivre de l'horloge, tantôt des cris d'épouvante pareils à ceux des hommes, des appels prolongés, aigus, désespérés, auxquels rien ne répondait, si ce n'est une petite pincée de cendres qui tourbillonnait et montait par la cheminée, tantôt, par larges périodes, le mugissement des forêts qui enveloppaient la ville, forêt de la Haye, bois de Pont-Saint- Vincent, bois du Chanot, bois de Chaudency, taillis, halliers, futaies de sapins et de hêtres, masses d'arbres ruisselantes, échevelées, courbées depuis des heures et hurlant toutes ensemble.
La petite maison où Véronique et son père écoutaient en ce moment la tourmente n'avait pas elle-même une seule tuile de son toit qui ne tremblât. Elle était, comme ses voisines, assaillie de tous les côtés à la fois. Car la tempête, arrivant à plein vol sur le coude du fleuve, se heurtait contre les colHnes de Dommartin, rebondissait par-dessus la Moselle, et, refoulée de l'autre bord par les pentes du fort Saint-Michel, tournait et s'abattait sur la petite ville de Toul.
Véronique demanda, sans se détourner :
— C'est un inspecteur général qui passe demain la revue?
— Oui, s'il y a revue par un temps pareil. On dit qu'il vient surtout pour décider la construction des nouveaux forts. On va dépenser des millions et rendre la place imprenable.
— Tant mieux pour la chère France, père, et tant mieux aussi pour vous. Ça vous occupera de voir remuer la terre ; vous me raconterez le soir ce que vous aurez vu.
La réponse se fit attendre un peu, et elle fut dite si tristement !
— Tu as raison, dit M. Audouin, ça m'amusera. Je ne peux plus que m'amuser, moi ; je suis l'invalide qui se traîne aux parades, et qui ne commande plus, et qui n'est plus rien. Ah ! que je serais malheureux, si je ne t'avais pas !
— Vous m'avez, heureusement! Savez-vous que madame de Frolois m'a promis sa fille pour le mois prochain? Yoilà encore une leçon qui nous aidera à vivre.
Un coup de vent plus terrible que les derniers secoua la maison, et aussitôt, comme le crépitement des balles après l'éclatement de l'obus, on entendit la pluie cingler les toits.
— Ça me rappelle vraiment la guerre, fit le capitaine. Si j'étais resté sur les grands chemins en ce temps-là, tu n'aurais pas tant de mal à présent...
Il se tut, parce qu'il avait une peur secrète de sa fille, et qu'elle lui reprochait de se plaindre trop souvent de la vie. Et il se remit à cirer ses bottes. Il avait enfoncé sa main gauche, sa mauvaise main percluse et déformée, dans une botte d'ordonnance, et de l'autre main il brossait le cuir, en s'interrompant après chaque coup de brosse pour voir si ça luisait. Véronique, n'entendant plus parler M. Audouin, tourna un instant la tète, et elle eut un sourire qui lui donna une espèce de beauté, à elle qui était laide.
Ce qui la faisait sourire, ce n'était pas l'occupation à laquelle se livrait M. Audouin, ce n'était pas même l'application qu'il apportait à cette besogne, la passion de l'astiquage qu'il avait gardée de son ancien métier. Véronique pensait tout simplement et tout bonnement:
— Gomme il souffre de ne plus être soldat I Comme il veut être beau pour la revue 1
Et sur le visage où apparut cette pensée, il
y eut au même moment une grande pitié, une promesse de se dévouer, une tendresse jeune et maternelle. Véronique, qui se savait laide, qui se savait pauvre et ne se faisait pas d'illusions sur le peu de chances qu'elle avait d'être aimée, n'avait pas d'expression plus fréquente ni plus naturelle que cette expression de tendresse protectrice. Toute petite, elle avait aimé maternellement ses poupées ; un peu plus tard, ses camarades de jeux, ses amies de la première communion ; à présent elle aimait de même son père qui vieillissait, en qui elle devinait je ne sais quelle faiblesse et quelle détresse, pareille à celle des enfants. Cette femme de vingt-deux ans, quand elle passait dans la rue, ne disait pas avec ses yeux : « Aimez-moi » ; elle disait le plus souvent : « Respectez-moi, je suis une pauvresse et une vaillante » ; elle disait quelquefois : « Vous souffrez ? De quel secours puis-je vous être » ? Ces yeux-là, les heureux de la vie les trouvaient graves; les malheureux les trouvaient doux. Elle considéra donc, avec cette tendresse calme et miséricordieuse, l'homme qui eût manqué de tout s'il n'avait pas eu Véronique.
Elle vit qu'il était absorbé par cette opération machinale : faire reluire la tige d'une botte ; et elle se remit à étudier, pour ses élèves du lendemain, une romance de Tagliafico.
Les paroles sonnaient à peine, et seulement par intervalles, dans le vacarme du vent; elles ne répondaient à aucun sentiment des deux êtres qui étaient là, ni du père qui songeait à la revue du lendemain, ni de celle qui chantait par obligation, sans aucun plaisir. C'était la romance banale, faite avec des images de rebut, où les papillons se poursuivent, où les amours s'accrochent à des éternités, où le printemps est nommé. La lampe avait des soubresauts de lumière, à cause du gros temps. La voix de Véronique, un peu lasse, un peu enrouée dans les notes basses, hésitait par endroits ou se reprenait. En vérité, elle eût semblé ridicule à ceux qui n'auraient pas connu la vie, celte romance que personne n'avait demandée, que personne n'avait plaisir à entendre, et qui mêlait des mots d'amour à l'ouragan, dans la ville accablée.
Et pourtant c'était le métier sacré, l'outil qui donnait le nécessaire et même un peu de
superflu à M. Audouin et à sa fille. Il fallait préparer la leçon du lendemain, apprendre quelque romance nouvelle, pour plaire à la clientèle très peu artiste que pouvait donner la petite ville frontière. Véronique était professeur de chant et de piano. Elle avait une réputation locale faite de l'absence de concurrentes, faite aussi de patience, d'exactitude et d'égalité d'humeur. On l'accueillait bien, on la considérait comme une distraction et presque comme une amie subalterne, dans cette garnison où les femmes s'ennuyaient. Elle était recommandée par les générales et les colonelles qui s'en allaient après deux années d'Est, à celles qui leur succédaient dans les mêmes maisons et dans la même impatience de partir. — Ma chère, prenez mademoiselle Audouin pour vos filles; c'est poli, très sur, et pas cher du tout. Pour deux francs, peut-être trois, maintenant que tout augmente, vous aurez des romances autant que vous pourrez en supporter, une conversation agréable, et les nouvelles de ïoul. De plus, ça pianote ; ça peut faire danser à l'occasion ; ça ne dira pas de mal de vous, et c'est assez laid pour n'être pas dangereux.
En parlant ainsi de mademoiselle Audouin, on ne la calomniait qu'à moitié, ce qui est à vrai dire la plus large somme de justice que les hommes puissent accorder à un vivant. On ne se trompait point en disant que la jeune fille n'était ni riche, ni spirituelle, ni élégante. Elle savait même peu de chose en musique, bien qu'elle en vécût. Elle marchait sans grâce, rudement, comme un soldat. Mais elle était belle d'une beauté plus rare : elle était l'oubli de soi-même. Véronique Audouin avait perdu sa mère à l'âge où les petites fdles commencent à peine à se douter que la poupée n'est pas tout l'emploi de la vie. A treize ans elle restait seule avec son père, lieutenant de cuirassiers, sorti du rang un peu avant la guerre de 1870, cavalier qu'on regardait dans les défilés pour sa taille géante et pour la sauvagerie de sa physionomie, mais qui eût été absolument incapable d'élever et de diriger une enfant. Par bonheur, l'œuvre était déjà faite. L'enfant était vaillante comme une femme. Elle prenait le rôle d'organisatrice et de consolatrice, de maîtresse de maison, de trésorière, d'amie et de garde-malade. Elle suivait l'officier de gar-
nison en garnison, déménageant et emménageant le mobilier sommaire, louant la maison, la préservant du chaud, du froid, de l'ennui et de la misère toujours proche, faisant ellemême le ménage et la cuisine. La nomination de M. Audouin au grade de capitaine, quatre ans après la guerre, avait apporté un peu d'aisance dans ce ménage de pauvres ; on commençait à trouver la vie bonne, on combinait des plans d'avenir. Et presque aussitôt l'épreuve était venue. Des douleurs lentes, tenaces, énervantes, avaient ressaisi le bras gauche de l'officier, le bras qui avait gelé dans une charrette d'ambulance, une nuit de l'année terrible, et qui n'avait jamais complètement guéri. Le mal avait persisté, s'était aggravé, apparaissant bientôt comme une atrophie progressive des muscles, avait imposé d'abord l'obligation de demander un congé, puis celle de demander la pension que l'on accorde aux infirmes. Le capitaine s'était retiré à Toul, sa ville natale, jeune encore, plus souffrant de ses regrets que de ses rhumatismes, incapable d'inaction et condamné à l'inutilité.
Il vivait là, avec Véronique, dans le logis de
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la rue d'Inglemur, sous les tours de la cathédrale. Toute la ville connaissait cet homme de taille colossale, maigre, nerveux, qui avait le teint jaune, les moustaches rares et les cheveux durs d'un Japonais. Les enfants riaient de ce promeneur inlassable qu'on rencontrait toujours" vêtu de flanelle bleue en été, toujours enveloppé en hiver dans un manteau de cavalerie, à la suite des troupes en marche, dans les bois où se livraient des batailles fictives, sur le champ de manœuvres de Dommartin, dans le voisinage des forts en construction, partout où il y avait des soldats. Ils le voyaient parfois lever le bras, comme s'il commandait encore avec le sabre au poing. Ils l'entendaient discourir et grogner quand les escadrons déployés laissaient flotter l'alignement ; d'autres fois ils l'apercevaient, assis sur l'un des bancs disposés çà et là au milieu des arbres qui couvrent les glacis, causant avec un officier de l'ancienne armée, et alors il était joyeux, ou même avec un soldat de la nouvelle, et alors il était surtout digne. Mais les camarades de M. Audouin devenaient rares. M. Audouin s'isolait de plus en plus dans la légende du passé. Il n'aimait
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pas lire ; il n'avait qu'une toute petite instruction; il n'était qu'un esprit ordinaire, aigri, naïvement égoïste, que grandissaient par moments le sentiment de l'honneur militaire et le parfait mépris de la mort. Il gardait, comme un espoir, l'illusion d'un jour héroïque où il pourrait « servir » une dernière fois. Quand il en parlait, ses paupières se plissaient autour de ses yeux jaunes, devenus comme un foyer de lampe; sa longue bouche, en s'écartant, divisait les poils de ses moustaches comme deux poignées de flèches ; l'émotion creusait et pâlissait la chair tout le long des tempes, tout le long du nez et aux fossettes du menton rasé. — Quand ça resera la guerre, disait-il, et quand ils seront devant Tout, tu me reverras monter à cheval, Véronique; j'ai encore un bras pour tenir un sabre, mais surtout je serai si content qu'ils auront peur de moi. Ils me reconnaîtront, et ceux qui ne seront plus jeunes crieront aux autres : « C'est un cuirassier de Reichshofïen, mes gars, on ne charge plus comme ça, abattez-le le premier 1 » Et je mourrai pour la France, Véronique, ou bien je les ferai reculer, et des deux manières ça sera bien !
Le difficile était d'attendre jusque-là. Véronique, depuis quatre ans, s'employait à maintenir un peu de joie dans cette vie qui s'assombrissait plus tôt et plus vite que les autres. Elle travaillait, afin que M. Audouin ne sentît pas l'insuffisance de sa pension d'infirme. Elle ne perdait aucune heure; elle s'épuisait; elle était brave, elle, non pour mourir, mais pour vivre. Par là, elle dominait son père. Physiquement, elle lui ressemblait beaucoup, ayant comme lui les jambes longues, le buste court, des mains noueuses, et cette face large et plate d'où aucun trait ne ressortait avec assez de relief, ni les yeux qui n'avaient pas leur cadre d'ombre, ni le nez trop réduit et qui paraissait fait pour un visage de grandeur moindre. Sauf par le teint, qu'elle avait très blanc, elle rappelait le type asiatique du père. Elle relevait en demi-cercle, autour du front, ses cheveux qui étaient abondants, légers, et d'une nuance de châtain qui rappelait la coque de noisette mûre. Les femmes d'officiers qui voulaient faire le portrait de Véronique Audouin, après l'avoir dite laide, ajoutaient toutes :
— Elle n'a que des cheveux.
En cette soirée de janvier 1879, la jeune fille étudiait donc la romance qu'elle apprendrait le lendemain aux fdles du colonel. Elle venait de recommencer, une dernière fois, le prélude dont elle ne possédait pas bien les arpèges, lorsque le capitaine Audouin l'interrompit de nouveau, en posant bruyamment sur la plaque de la cheminée la botte qu'il tenait à la main et en demandant :
— Tu n'entends pas, Véronique? Quelqu'un frappe à la porte du jardin.
Elle se leva, ferma le piano et se tint immobile, la tête dans le reflet jaune de l'abat-jour.
— Qui voulez-vous que ce soit, à pareille heure ?
Ils restèrent cependant attentifs, l'un dans le petit salon, l'autre dans la cuisine, et, presque aussitôt, la voix de Véronique reprit gaiement :
— C'est le couvre-feu, cette fois, père, c'est lui!
Chaque soir elles sonnaient dans les tours voisines, les cloches du couvre-feu. Sur cette lisière du pays de France, elles se mêlaient encore à la vie civile; elles s'ébranlaient à la nuit close; elles chantaient :
« Voici les grandes ténèbres ! Dormez, soufflez les bougies et baissez la mèche des lampes. 11 n'y a pas de guerre encore ce soir : le vent ne nous apporte que la rumeur des bois et des rivières de Lorraine. Il n'y a pas de guerre : du haut de nos tours, nous les cloches vigilantes, nous n'apercevons pas de feux ennemis. Nous pouvons sonner la chanson du repos. Dormez les soldats, dormez les bourgeois, les vignerons et les remueurs de terre, en attendant que nous battions le tocsin des mauvais jours! »
Elles parlaient de la sorte, malgré la tempête de cette nuit. Véronique souriait.
— On frappe, je t'assure! reprit plus haut M. Audouin, qui se leva, lui aussi, et se dirigea vers la porte de la cuisine.
Celle-ci ouvrait sur un petit jardin en pente, de la largeur de la maison, simple couloir de terre battue, où se trouvaient d'un côté la pompe, de l'autre, dans une étroite plate-bande bordant le mur, des lilas qu'on frôlait de l'épaule quand on passait. Tandis que le père sortait, Véronique avait saisi la lampe à pétrole, traversé les deux appartements, et, penchée au-
dessus du seuil, protégeant le haut du verre avec une de ses mains, luttant contre les remous violents de l'air qui forçait l'entrée de la salle, elle tâchait d'éclairer le jardin jusqu'à la rue. Mais les rafales de pluie s'interposaient comme des écrans.
— Que voulez-vous? criait la voix du capitaine Audouin. Qui êtes-vous? On n'entre pas comme ça chez les gens !
Véronique n'entendit aucune réponse, mais seulement des pas qui s'approchaient, légers, sur le sable. Elle leva un peu plus la lampe, et, dans les rayons qu'elle projeta ainsi dans la nuit, elle aperçut, comme si c'avait été très loin, une femme enveloppée d'étoffes mouillées, un visage pâle et deux yeux fous qui la regardaient. Cela venait tout droit, sans paraître entendre l'homme qui répétait en arrière :
— Qui êtes-vous?
Véronique se recula, et elle était à peine rendue au milieu de la cuisine quand la femme entra et s'appuya contre le mur, tout près de la porte.
C'était une pauvresse exténuée et haletante. C'était aussi une créature jeune ; la pluie et le
vent avaient collé le long de son visage et de ses épaules la jupe grise qu'elle avait relevée par-dessus sa tête. L'eau ruisselait de tous les plis roidis de ses vêtements.
— Mais répondez doncl fit M. Audouin, qui ferma la porte d'un coup de poing et s'écarta, lui aussi, de quelques pas, pour mieux voir l'apparition dressée contre la muraille de la cuisine.
La femme continuait de regarder Véronique. Ses narines, serrées et toutes blanches, cherchaient l'air du dehors qui lui manquait subitement. De ses deux mains rapprochées, elle retenait sous son tablier un fardeau invisible, et elle ne répondit pas, mais ses genoux fléchirent sous elle, ses bras se dénouèrent, épuisés, et elle laissa rouler sur le carreau la chose qu'elle apportait. Une couverture de berceau, en laine capitonnée, coula à terre ; les coins s'en écartèrent , découvrant le corps à moitié nu d'un enfant qui dormait.
— Ah 1 mon Dieu ! cria Véronique. Mais que pensez-vous, madame? Par une nuit pareille, un enfant !... Et il est tombé !...
Elle avait posé hâtivement la lampe sur la
table, s'était jetée à genoux pour envelopper de nouveau l'enfant dans les couvertures.
— Il n'a pas de mal, heureusement... Il ne s'est pas môme éveillé. Pauvre amour ! . . . Tenez, madame, tenez, le voilà.
Gomme elle tendait le petit paquet, toujours agenouillée, elle vit que la mère ne se baissait pas pour le recevoir, mais que, furtivement, de la main droite elle tàtait le mur, afin d'atteindre le bouton de cuivre, d'ouvrir la porte et de se sauver. L'inconnue avait si bien l'idée de fuir, qu'à présent elle ne regardait plus Véronique, mais, un peu à droite et lui barrant la route, l'homme qui revenait vers elle. Se vo^^ant devinée, très pâle, elle demanda :
— Laissez-moi aller, monsieur.
— Volontiers. Mais emportez votre fils... Prenez-le.
Elle répondit d'une voix plus faible encore:
— Non, je ne peux pas... Gardez-le. Je ne peux pas l'emmener où je vais.
— Où allez-vous?
— Dans la Moselle.
En parlant, elle avait saisi le bouton de la porte et l'avait tourné. Mais aussitôt elle poussa
un cri aigu qui se mêla aux hurlements du vent. La main de M. Audouin s'était abattue sur elle, l'avait saisie par le poignet, et l'attirait vers la cheminée.
— Ah çà ! vous êtes donc folle ! Dans la Moselle!... Non, non, vous ne sortirez pas!... Ne luttez pas comme ça avec moi... C'est inutile, vous ne serez pas la plus forte... Venez ici, que je voie si vous avez vraiment envie de vous noyer.
Il l'entraîna jusqu'auprès du feu, la fit asseoir dans la chaise qu'il avait quittée un instant plus tôt, et l'y maintint de force, jusqu'à ce que toute résistance eût cessé dans le petit bras mouillé et frémissant qu'il tenait sous sa rude main calme. Alors il lâcha la femme, et, tournant le dos au foyer, debout en face d'elle, il dit:
— Séchez-vous toujours, avant d'aller vous remouiller !
Elle était si épuisée qu'elle cessa de s'agiter, et que les mots même ne sortirent plus de sa bouche entr'ouverte. Mais elle se mit à le considérer de ses yeux bleus, avec tant de colère et de haine qu'il en fut effrayé. Elle et lui
demeurèrent face à face, immobiles. Elle avait le visage très pâle, avec un peu de rouge aux pommettes; ses bras retombaient, inertes, le long de la chaise; la poitrine ne se soulevait pas ; les yeux seuls vivaient. Et M. Audouin, qui n'était pas un observateur très pénétrant, dut y lire une résolution bien forte, car, après plusieurs minutes, il dit, la gorge serrée par l'émotion :
— C'est affreux! elle serait capable de ce qu'elle a dit. Véronique, occupe-toi de l'enfant. Mets-le chaudement. Il y a des serviettes làhaut, dans l'armoire; tu lui feras des langes avec. Moi, je vais raisonner la mère, qui en a besoin. Va vite!
Véronique obéit. Tandis qu'elle traversait le salon et montait à l'élage supérieur, M. Audouin se pencha, jeta sur le feu une brassée de menu bois et des rondins qui séchaient dans une caisse, et s'assit sur la plaque du foyer, près de l'inconnue que la flamme éclairait en plein visage.
— Sacrebleu ! fit-il , vous êtes bien jeune pour vouloir mourir?
Il ne songea pas que ce sont les vieux surtout qui ne veulent pas mourir.
La femme avait des soiii'cils dorés, des cheveux dorés séparés au milieu par une raie et collés par l'eau sur les tempes. La robe, le corsage de mauvaise étoffe, le fichu de laine rose, le tablier, sous l'action de la chaleur, fumaient et l'enveloppaient d'une vapeur blonde.
— Fièrement jeune, reprit M. Audouin:deux ou trois ans de plus que Véronique, avec la misère en plus, qui vous a vieillie. Comment vous appelez-vous?
— Maria Huber.
— C'est un nom d'Allemagne, ça? Est-ce que vous seriez...?
Elle baissa les yeux, et parut comme morte, avec ses paupières fermées et sa pâleur. M. Audouin la considérait silencieusement, comme il eût fait une recrue, et, remarquant la forme carrée du visage, le type lorrain qu'elle avait, se souvenant de la prononciation traînante des mots qu'elle avait dits jusque-là:
— Non, Française, n'est-ce pas? Lorraine? Elle ne releva pas les yeux, mais fit un signe
de tête affirmatif.
— Eh bien ! ma payse, nous sommes donc malheureuse? Un coup de folie? Le mari vous
a battue, et vous n'osez pas rentrer chez vous?... Ai-je deviné?... Non, c'est plus grave?
La femme répondit à voix basse, précipitée, violente, qui contrastait avec l'immobilité de tout le corps et avec ces yeux clos :
— Je suis lâchée, comprenez -vous ? Il travaillait aux forts de Toul depuis deux ans. Je me suis mise en ménage avec lui à Metz ; j'en suis. Il ne me battait pas; il buvait un peu; on vivait de misère, mais on vivait. Et voilà qu'au commencement de la semaine, ils lui ont dit qu'il n'y avait plus de travail pour lui, là, en plein hiver, tout à coup, et moi je venais d'avoir mon enfant, le petit qui est là.
— Combien a-t-il?
— Sept jours.
— Et l'homme est parti ?
— Il n'a pas même voulu rentrer à la maison. Quand il a appris, au fort d'Écrouves, qu'on lui refusait l'entrée, il m'a écrit un bout de billet pour me dire qu'il s'en allait, que je n'avais pas besoin de chercher, que je ne le retrouverais pas. Voilà trois jours que j'ai vécu avec huit sous qu'il m'avait laissés. Je vous dis que je veux me noyer, et que vous ne m'en
empêcherez pas... Seulement, il y avait le petit. Je voulais le jeter chez vous en passant. Si vous n'en voulez pas, nous irons ensemble...
En finissant de parler, elle fixa de nouveau les yeux sur M. Audouin, et celui-ci eut Timpression bien nette qu'il n'obtiendrait rien de cette volonté que ses paroles à lui n'arrivaient pas à rejoindre et à toucher. Il se sentit battu, incapable de trouver ce qu'il aurait fallu dire peut-être pour la sauver, et réduit à un rôle de force brutale qui ne pouvait pas se prolonger. Dans son embarras, il chercha du secours autour de la grande pièce vide, où seule la flamme du foyer remuait sur la muraille.
— Comment avez -vous eu l'idée de venir ici? reprit-il. Qui vous a menée chez nous?
— Un soldat... Quand ma logeuse m'a eu mise à la porte, parce que je n'avais plus d'argent, j'ai été chez le maire.
— Qu'est-ce qu'il vous a dit?
— Qu'il ferait une enquête. J'ai été chez les sœurs ; elles n'ont pas de dortoir pour les femmes abandonnées. J'ai été chez le curé; il m'a donné un bon de fourneau que j'ai dans ma poche... C'était la grande nuit déjà, il pieu-
vait, je ne pouvais plus marcher. Je ne suis pas forte encore, vous comprenez. Je suis tombée sur la place de la cathédrale... Ce que j'y suis restée de temps, je ne sais pas. Un soldat qui revenait de permission m'a relevée. Je lui ai dit que je n'avais pas où dormir. Il a vu que c'était vrai, à mon air; il a cherché dans son esprit, et il m'a conduite jusqu'au coin de la rue en me disant: « Il y a là la fdle d'un officier qui donne des leçons. J'ai été ordonnance chez le colonel, où elle allait faire chanter les demoiselles. C'est du bon monde. » Et il m'a laissée.
M. Audouin lit un geste comme pour dire: « Il a bien fait, le soldat ; il a fallu un soldat pour vous tirer de là ; » puis le visage angoissé de l'homme se détendit. M. Audouin vit entrer Véronique, qui descendait avec l'enfant emmaillotlé. Il l'entendit qui disait allègrement:
— 11 s'éveille, le mignon.
Elle annonçait, comme une merveille, que le petit promis à la Moselle commençait à ouvrir les yeux.
— Il s'éveille. Il a les yeux bleus, père. Il va crier. C'est qu'il a froid encore. Je l'ai pour-
tant chaudement enveloppé, je vous assure. Attends, mon petit, voilà du bon feu pour toi.
En même temps elle s'approchait, et, se penchant, présentait à la flamme, sur la gauche de la cheminée, le dos du petit être sur lequel elle avait croisé les deux mains.
— Croirais-tu, Véronique, dit M. Audouin en désignant Maria Huber, qu'elle veut toujours se jeter à l'eau? Son mari l'a abandonnée.
Véronique ne répondit point, parce qu'elle attendait une réponse de la femme; mais, voyant que celle-ci se taisait, elle frissonna toute. Elle se redressa, elle se retira un peu, et, sous le coup de l'émotion, ses paupières s'abaissèrent et son regard se posa sur la tête de l'enfant qu'elle pressait contre sa poitrine. Elle eut la vision de la Moselle, à l'endroit où les chevaux s'abreuvent, à droite du pont, où l'eau est profonde et tourne en moires souples. Pendant un long moment, le silence régna dans la maison de la rue d'Inglemur : la pensée de la mort était entrée là, et personne encore ne l'avait chassée. Le vent hurlait en haut de la cheminée; les puissances du mal étaient dé-
chaînées. Véronique songeait. Tout à coup elle étendit les bras, et, se baissant vers la mère :
— Tenez, dit-elle, nourrissez-le : il a soif. La femme répondit durement :
— Je n'ai plus de lait. Je n'ai pas même essayé de le nourrir. Quand on ne mange pas, on n'a pas de lait.
Mais Véronique s'était ressaisie ; après ce moment de trouble, elle était redevenue ellemême, maîtresse de ses émotions, agissante, audacieuse. D'une main elle écarta le fichu de Maria Huber, elle déboutonna le corsage, elle abaissa la toile échancrée de la chemise qui couvrait la poitrine ; puis, posant l'enfant en travers sur les genoux de la mère, approchant les lèvres du nourrisson de ce sein déprimé :
— C'est ton fds, dit-elle impérieusement, laisse-le boire !
Et tous trois ils écoutèrent , et ce fut un silence profond. Et bientôt ils entendirent le bruit que faisait la gorge du petit où passait une goiitle de lait.
M. Audouin l'entendit le premier, et legéant se leva tout doucement, de peur que l'enfant
effrayé ne cessât de boire. Il riait silencieusement à Véronique, penchée de l'autre côté de la femme et comme lui attentive. Les sourcils froncés, la bouche entr'ouverte, les mains encore tendues pour donner l'enfant, Véronique écoutait de tout son corps la vie qui coulait près d'elle. Elle n'eut pas l'air de s'apercevoir que M. Audouin s'était dressé et qu'il riait. Mais un peu après, quand elle jugea que l'enfant avait assez bu pour ne plus souffrir, que la mère, surtout, avait assez donné de son être pour ne plus vouloir mourir, elle fit signe :
— Oui, cela va bien.
— Il est sauvé! dit tout haut le capitaine.
— Non, c'est elle, répondit doucement Véronique.
La femme ne la démentit pas. Elle demeurait inerte comme une bète qu'on trait. Cependant ses bras s'étaient repliés, ses reins s'étaient courbés et ses j^eux abaissés : elle faisait de son corps le berceau qu'elles font toutes, et, bien qu'on ne pût voir son regard, la pauvre tendresse et le pauvre espoir qui s'en échappaient changeaient l'expression de son visage. Quand l'enfant eut épuisé les quelques gouttes
de lait qu'elle pouvait lui donner, il renversa la tête, et s'assoupit.
— Vous êtes si lasse! dit Véronique ; voulezvous me le rendre?
La mère prit le petit et le souleva un peu. Son regard suivit la tête rose abandonnée qui montait ; il rencontra celui de la jeune fille et ne se détourna pas. Les deux femmes avaient entre elles l'enfant qui les unissait. Véronique sentit que le moment était unique sans doute pour être entendue.
— N'est-ce pas, madame, demanda-t-elle, n'est-ce pas que vous ne vous tuerez pas, à présent ?
La femme répondit seulement :
— J'ai faim.
C'était la promesse de vivre.
— Ma foi, dit en arrière M. Audouin, qui s'était écarté de la cheminée, il est tard, et c'est le vent, je pense, qui m'a creusé le ventre ; j'allais justement ouvrir le buffet. Non, ne te dérange pas, Véronique ; reste avec l'enfant. Je vais prendre le pain et mettre l'eau à chauffer pour faire cuire les œufs.
La tempête continuait dehors ; mais, dans la
salle où la mort avait veillé cette nuit et rôdé autour de sa proie, ce fut une résurrection. Il y eut, pour ces âmes haletantes, encore effrayées et incertaines, il y eut une trêve dans le bruit de l'armoire qui s'ouvrait, de l'eau versée dans la cafetière, des pas précautionneux de l'homme c|ui portait le vase plein. Des mots furent échangés, et ils avaient trait à la vie:
— Votre robe est presque sèche... Donnezmoi le fichu, que je l'étende sur les chenets... Vous devez être bien lasse, il faudrait vous coucher, car je ne vous laisserai point partir dans la nuit... Mangez d'abord... N'ayez pas peur de demander : vous êtes chez une amie...
Véronique poussa jusque dans la cuisine le canapé rouge du petit salon, le pauvre canapé qui avait des déchirures dans son reps fané, et avec un coussin pour oreiller, et deux chaises pour rempart, fit un lit où elle coucha l'enfant, à bonne distance du feu. Elle prépara les œufs, pendant que M. Audouin mettait des assiettes sur la table 'et débouchait une bouteille de Pagny, qu'il tenait en réserve d'un bout de l'année à l'autre, en prévision de quelque visite
d'ami. Sans quitter sa place et sans parler, Maria Huber mangea un peu. Elle frissonnait par moments. Véronique et M. Audouin s'efforçaient de parler haut et l'interrogeaient alors, afin qu'elle fût distraite. Ils formaient des projets pour celle qui acceptait tout, mais d'un signe de tête, et comme si elle ne voulait pas s'engager en paroles.
Vers minuit seulement, le silence rentra dans la maison troublée des Audouin. Ils étaient brisés de fatigue. Maria Huber dormait, affaissée à l'autre extrémité du canapé où reposait l'enfant. Le capitaine avait regagné sa chambre du premier étage. Véronique veillait sur ses hôtes endormis. Tantôt elle s'assoupissait à moitié, assise au coin de la cheminée ; tantôt elle se promenait dans la cuisine, lentement, écoutant respirer cette femme, si blanche dans son sommeil, et pensant à ce qu'elle ferait pour elle et pour l'enfant, le lendemain, quand le jour paraîtrait. La tempête diminuait de violence. Une pluie régulière succédait aux tourmentes de grêle et de vent, et Véronique, entre les respirations des êtres accablés qui dormaient près d'elle, entendait chanter, en par-
ties, avec leurs voix tristes comme des flûtes, les gargouilles de la cathédrale, les ruisseaux des rues d'Inglemur et du Salvateur, les gouttières de dix maisons, et les pavés de la cour éclaboussés par l'eau qui coulait des toits.
A tant regarder l'enfant, pendant toute une nuit, la jeune fille s'était mise à l'aimer, et, comme l'amour est inventif, elle avait combiné un plan qu'elle méditait en préparant la soupe. Il était cinq heures du matin. La lampe brûlait encore, fumante, sur la table. Maria Huber dormait d'un sommeil pareil à la mort et qui en rappelait le fantôme encore mal éloigné. Véronique, en surveillant la marmite où bouillaient les légumes, songeait :
« Je ne permettrai pas que cette femme emporte l'enfant dès ce matin. Non, sa folie pourrait la reprendre. Il faut voir. Le mignon
est venu me demander asile. Cela donne des droits : je le protège. »
— Comment l'appelez -vous ? dit -elle à la mère qui s'éveillait. Est-ce qu'il a été baptisé?
— Non.
— Je serai sa marraine!... à moins que vous n'ayez une parente...
La femme leva les épaules, en se détirant.
— Alors, dit Véronique, je le nommerai Charles, comme mon père.
Maria Huber n'objecta rien, étant de ces pauvres qui n'ont guère de jalousie que celle du pain quotidien. Elle semblait ne tenir qu'à une seule chose en ce moment : reprendre sa liberté. Elle consentit à ce que proposait Véronique avec tant de sollicitude et de cœur. Celle-ci devait garder l'enfant, pendant que la mère essaimerait de louer une chambre aux environs de la rue d'Inglemur. Les Audouin n'abandonneraient pas après cela Maria Huber ; ils seraient des voisins et des amis, qui chercheraient pour elle du Iravail aussitôt qu'elle serait en état de travailler; ils s'informeraient des moyens les meilleurs pour découvrir la retraite du mari et pour le faire revenir. Dès
ce matin, M. Aiidouin allait se mettre en campagne, interroger, savoir sans doute les circonstances qui avaient précédé le départ de l'homme, la direction qu'il avait prise, les suppositions des camarades.
Véronique allait et venait, et s'animait en parlant. Elle s'expliquait et elle excusait le peu d'empressement que mettait Maria Huber à répondre aux questions qu'elle lui posait. L'abandon, la souffrance, la fatigue, n'étaient ils pas des raisons suffisantes? En vérité, bien qu'il y eût là deux femmes qui échangeaient des mots, il n'y en avait qu'une qui eût la force de raisonner et de faire des projets. Véronique ne parlait point à Maria Huber; elle s'entretenait avec la grande pitié éveillée en son âme et qui sait bien répondre pour les pauvres qui se taisent.
L'heure s'écoula. Les vitres de la fenêtre, longtemps appuyées aux ténèbres, commencèrent à laisser pénétrer un peu de lumière grise. Dans la partie extrême de la cuisine, les murs, les solives peintes en jaune, le carrelage sortirent faiblement de la nuit, tandis que, jusque-là, les angles seuls luisaient quand le
feu jetait une flamme. Mais le jour était comme les eaux troubles, qui n'attirent point. Maria Huber avait consenti à donner de nouveau le sein à son enfant. Elle s'était assise à quelque distance de la fenêtre; peut-être songeait-elle qu'elle aurait pu ne pas voir cette aube naissante. Elle finit par dire, sortant comme d'un rêve :
— J'aime mieux que votre père ne se dérange pas pour moi. Je me sens plus forte. Dès qu'il fera tout jour, j'irai trouver la femme Hulin, ma logeuse, qui demeure dans la rue du Pont-de-Bois, proche de la place Croix-de- Fust. Elle m'apprendra peut-être où est mon homme, et je lui demanderai de rentrer dans notre chambre.
Le souvenir de l'homme emplissait le cœur obstiné et secret de la femme qui avait voulu mourir pour lui, et qui, à présent, dans le nouveau jour qui se levait, retrouvait d'abord la pensée de l'absent. Véronique s'approcha de la mère, qui posait sur le canapé l'enfant rassasié, et revint avec elle vers la fenêtre. Les deux femmes s'accoudèrent aux châssis des vitres, mais Maria Huber était inquiète et nerveuse.
— Je veux partir, dit-elle.
— Il est trop tôt.
— Non. S'il était revenu? Voilà qu'il est le matin.
Elle se tut ; elle leva les yeux au-dessus des murs moussus du jardin, au-dessus des toits allongés des maisons d'en face. Véronique l'imita, et elle eut un soupir profond. Elle sentait qu'elle avait près d'elle une âme non maternelle, qui avait pu changer de projet, mais ne s'était pas repentie.
— Hélas ! répondit-elle, vous dites vrai. Celait bien le matin. Le ciel était d'un bleu
lavé où se dessinait le passage du vent. Il n'y avait point encore de déchirure dans l'ombre diminuée qui enveloppait toute chose, mais la fumée des cheminées voisines blondissait en monlant. Une voiture roula sur la place de la Cathédrale ; une cloche sonna ; des appels de clairon s'envolèrent un peu de partout; un petit maraîcher cria, au tournant de la rue du Salvateur :
— Des pommes de terre à deux sous la livre! Des poireaux! Des carottes à trois sous!
— Je veux partir, reprit la femme.
38 Ll' GUIDE DE L EMPEREUR
— Allez donc, dit Yérohique. Je soignerai votre enfant comme s'il était le mien. Vous pouvez retenir votre logement, et vous y reposer, et demander des nouvelles. Prenez votre temps. Pourvu que vous soyez de retour avant midi, tout ira bien, car, après midi, j'ai mes leçons à donner.
Mais la femme n'écoutait pas, et suivait la douleur qui l'avalit ressaisie.
— Il faut que je le revoie, vous conïprenèz! N'importe où... Je ne peux pas vivre comme cela... Il m'a laissée parce que j'étais mère, parce que ça coûte trop d'en nourrir trois... Pourtant il m'aimait... Je savais le prendre...
Elle tourna la tête, et toutes ses pensées, avec un peu de sang rose, affluèrent sur son visage. Véronique le vit, et elle eut peur et pitié en même temps. Il lui apparut qu'une question lui était faite, qu'elle n'osait comprendre, et que la minute pi'ésente était loiirde d'avenir. Elle tressaillit, s'écarta un peu, et dit lentement, comme si elle parlait au nom du destin :
— Je vous aiderai tant que je le pourrai, Maria lluber, je vous le promets !
"LE GTJIDE de L EMPEREUH 30
Toat en parlant, elle prenait dans sa poche et glissait dans la main de la femme un louis de vingt francs, une aumône énorme poùT elle, une somme cpi'elle n'avait jamais dépensée pouf s6h plaiisir.
-^ C'est pour payer le loyer, dit-elle ; on va "vous le demander d'avance.
Maria Huber remercia à peine ; puis, entendant le pas de M. Audouin sur les hàtites marches de l'escalier, elle enfonça rapidement les bouts de son fichu rose dans la ceinture de son tablier, assura le peigne de celluloïd qui retenait son chignon, et murmura :
— Adieu, alors, mademoiselle.
— Vous n'embrassez pas le petit?
La femme revint en arrière, se pendha audessus du canapé une seconde, et un peu honteuse, gagna la porte.
Véronique écouta les pas qui faisaient craquer le sable du jardin ; elle vit la forme grise passer le long des lilas et remuer leurs branches nues, elle vit s'ouvrir et se fermer la seconde porte qui donnait sur la rue.
En ce moment même le capitaine Audouin descendait par l'escalier de bois, dont la spi-
raie tournait dans l'angle du petit salon. Il entra pesamment, la tète couverte d'une toque de fourrure, son manteau de cavalerie jeté sur les épaules, sa canne à épée sous le bras.
— Ah çà! dit-il, j'espère que, quand je rentrerai, la maison ne sera pas en désordre comme à présent. Tout est en l'air, sans compter que j'ai très mal dormi. Et toi?
— Moi, pas du tout, répondit Véronique en riant. Et où allez-vous ?
— Chez le colonel de Porsevel, parbleu ! comme tu me l'as demandé, pour prévenir que tu ne donneras pas tes leçons de ce matin, puis chez les Faverolle et chez les Hundley, pour faire la même commission.
— Bien, et ensuite?
— Ensuite, je ne déjeunerai pas ici. J'essayerai peut-être d'entrer à la mairie, pour tirer au clair cette histoire de terrassier renvoyé ; mais, comme on n'obtient pas grand'chose de leurs employés civils, sais-tu ce que je ferai, Véronique?
— Voyons?
— J'irai jusqu'au fort d'Écrouves, où l'homme travaillait. Le lieutenant Maugeret est encore
là, si je ne me trompe. En tout cas, c'est bien le diable si je ne trouve pas un ancien camarade pour m'offrir un morceau de pain, un verre de vin et une place près du feu.
— Alors, vous reviendrez tard ?
— Pas avant trois ou quatre heures. Et je n'aurai pas chaud sur les routes; le temps est dur : tu me feras une soupe au vin pour me remettre.
Il désigna, d'un geste de la tête et de l'épaule qui lui était familier, l'enfant endormi sur le canapé.
— Et ça, ajouta-t-il, quand est-ce que la Maria Huber va l'emporter?
— Avant midi. Elle est partie à l'instant pour louer une chambre.
Véronique s'était avancée jusqu'auprès de son père. Celui-ci l'embrassa ; puis, enfonçant un peu plus sa toque de loutre, à cause du froid qu'il devinait, il ouvrit la porte.
Véronique resta seule, appuyée au dossier du canapé, et un sentiment d'une extrême douceur lui vint. L'enfant lui était laissé en garde; il était, pour quelques heures, son enfant. Elle dit tout bas et elle répéta : « Je suis mère I je
suis mère! » et cela lui fut délicieux. Elle éprouvait une paix et une inquiétude d'anaour qui ne se détruisaient pas, qui se complétai(Hit l'une l'autre. Il lui semblait que sa maison venait de s'enrichir, et qu'une main bénissante s'étendait au-dessus du vieux toit. Elle avait oublié que la vraie mère allait revenir; elle avait oublié la lassitude de la nuit. « 0 mon petit, songeait-elle en se courbant au-dessus du canapé rouge, dors, toi qui es venu dans mes bras, comme dans un abri, dors, la nuit afîreuse est passée. J'en tremble encore. Dire que je n'entendais pas frapper ; que ta mère aurait pu se décourager, pauvre ange, et se retirer, et que ton petit corps blanc serait maintenant roulé dans la ]\[oselle ! Dors, moi je te garderai en travaillant. Mais mon cœur parlera tout le temps à ton âme endormie. ».
Elle commença donc à balayer le carreau, à ranger les chaises le long des murs, à laver les assiettes et les verres laissés sur la table. Seul, le canapé demeura en face de la cheminée de la cuisine. Véronique travaillait avec joie. Toutes ses pensées, même les indifférentes, toutes ses actions communes de mena-
gère en étaient réjouies, comme les poussières qui volaient dans le solftl et que la lumière changeait en or dans la grande salle. Il devait geler dans la rue; le bruit des pas arrivait net comme un tintement de cristal. Toutes les fois qu'elle passait devant le feu, la jeune fdle jetait une poignée de menu bois, pour que la flambée fut plus claire et que l'enfant eût plus chaud, et son cœur disait :
— Chauffe-toi, mon amour; tu auras le temps de souffrir quand ta vraie mère t'aura repris !
Il était quatre heures du soir. M. Audouin revenait du fort d'Écrouves. Laissant derrière lui les chemins en lacets qui escaladent les crêtes fortifiées, il avait pris la grande route de Paris à Strasbourg, et descendait vers Toul, dont les vitres, dans le couchant, flamboyaient. Une émotion violente le faisait s'arrêter quelquefois et proférer des menaces que le vent glacé emportait en arrière, le vent qui serrait les plis du manteau contre la poitrine et les jambes maigres du voyageur, le vent qui soulevait les poils de la toque de loutre et les tordait en moires changeantes.
— Les bandits, disait-il, eux qui m'ont pris mon épaule, ils voudront revenir par les bois de Gondreville... Oui, oui, mais attention! On ne leur laissera pas le temps de cueillir les fraises ou de manger nos guignes. Pan ! du fort de la Grève!... Pan! du fort de Yillers-le- Sec!... Voilà la redoute de Dommartin qui entre en danse!... Voilà le Saint-Michel qui s'allume! Feux croisés!... Nous sommes sur la route de Nancy, sabre au poing!... Chargez!... Ça ne fait qu'un boulet de plus qui roule, toute la cavalerie, nous tous... Ah! comme ils ont tourné le dos en nous voyant ! Comme ils sont rentrés dans la forêt!
M. Audouin les voyait réellement; il les poursuivait ; il revenait vainqueur et harassé, à la tête des troupes, laissant pendre aux flancs de son cheval son sabre rouge de sang, et il entrait dans Toul par la porte de France, et il voyait son boulanger, son boucher, et des enfants et des femmes qu'il avait coutume de rencontrer dans la rue, accourir au-devant de lui, portant des branches de sapin en guise de rameaux et criant :
— Vive Audouin ! Vive le capitaine Audouin I
Le vieil enfant était sujet à ces accès de rêve héroïque ; mais ils prenaient rarement une forme aussi nette. Le paysage 5^ était pour quelque chose, M. Audouin avait au-dessous de lui, à deux kilomètres dans la plaine, la petite place de guerre, ronde dans sa ceinture de bastions empennée de peupliers, toute rouge à cause de ses toits de tuile, et dominée par les tours de ses deux églises ; il pouvait suivre du regard, à gauche de la ville, la plaine d'abord nue, cultivée et basse, qui montait par étages et se couvrait en montant, d'une forêt d'arbres noirs dont l'horizon tout sombre n'indiquait pas la fin ; il apercevait, à droite, la Moselle, qui semblait se heurter et s'arrêter aux premières maisons de Toul, mais qu'on pouvait suivre en amont, brillante, sinueuse, comme une couleuvre dont la ville aurait écrasé la tête, et dont la queue se perdrait, fine et pâle, dans les brumes lointaines. Partout, de cette route où M. Audouin descendait, on découvrait les larges ondulations de la terre lorraine, les collines successives que la longueur de leur pente faisait paraître molles et sans puissance d'ombre, et partout le vieil
officier reconnaissait et nomrnait les batteries et les forts confondus dans la verdure des sommets, perdus dans la nappe noire des bois. Sans se détourner, il devinait, en arrière et près de lui, le mont Saint-Michel avec la citadelle qui commande toutes les autres défenses. De toutes parts les idées de bataille lui venaient. Il les accueillait comme des pensées fc^milières, avec les désirs de vengeance que lui soufflaient les souvenirs de la guerre encore récente ; mais aujourd'hui la vigueur de soi] resseptiment était augmentée, et sa colère s'avivait de tout ce que venait de lui raconter le lieutenant Maugeret à Écrouves. Car cette fenirne qu'il avait reçue cette nuit dans sa maison, dont Véronique avait recueilli et soigné l'enfant, était mariée à un Allemand, et les ouvriers terrassiers ajoutaient, naturellement, que l'Allemand était un espion.
— Moi, avait dit le lieutenant Maugeret, je ne crois pas beaucoup à l'espionnage par les ouvriers; je crois à la misèrequi fait descendre quelques Allemands vers nos chantiers. Huber était sûrement Teuton ; je le savais, je ne le disais pas parce qu'il travaillait bien. Je ne l'ai
pas renvoyé; c'est lui qui est parti. Quand il a appris, je ne sais comment, lundi dernier, qu'une dépêche du ministre ordonnait de faire une enquête sur l'état civil de nos employés, il a fdé sans laisser d'adresse. Vous le connaissez, mon capitaine ?
— Non, Dieu merci ; c'est ma fille Véronique qui s'est empressée de faire la charité à la femme de ce gueux-là. Comme si nous n'avions pas assez de misère à guérir chez nous î
M. Audouin s'était gardé de raconter que la femme et l'enfant de ce vagabond allemand avaient couché dans la maison de la rue d'Inglemur ; mais sa rancune contre le « Prussien » s'était réveillée. Depuis qu'il était seul, sur cette route en pente, devant ce paysage où se levait de tous côtés l'image de la guerre, il laissait libre cours aux imprécations que lui soufflait un passé d'humiliation et de souffrance, et il concluait :
— J'ai rendu service à l'Allemande ; je l'ai sauvée de la Moselle. Je veux bien encore passer chez la logeuse, afin de savoir si la mère et l'enfant sont à l'abri du froid , et d'en rapporter la nouvelle à Véronique ; mais après, ce
sera fini. Je ne veux plus les voir, ces gens-là! Qu'ils se fassent rapatrier, je m'en désintéresse I
Il entra dans Toul par la porte de France, traversa en diagonale la ville où les becs de gaz s'allumaient, et chercha pendant plusieurs minutes, dans la rue du Pont-de-Bois, quelle pouvait bien être la maison de la femme Hulin, Un petit juif qui jouait devant la porte d'un boucher le renseigna, et le conduisit au fond d'une cour, où s'élevait une vieille construction en briques dont la façade était moisie çà et là par l'égout des toits et des éviers.
— Maria Huber? demanda M. Audouin à une grosse femme rouge, qui entr'ouvrit la porte et montra sa tête enveloppée d'un cachenez. Maria Huber est revenue chez vous?
— La petite Allemande? Oui, je l'ai revue.
— Tant mieux! dit M. Audouin en rougissant. Alors elle a fait un arrangement avec vous? Elle a repris possession de sa chambre?
— Non pas ! il n'a pas été question de la loger. Elle m'a payé les huit francs qu'elle me devait, je lui ai rendu les mauvaises défroques
50 LE CxUIDE BE L EMPEREUR
que j'avais retenues en gage, elle a tout roulé en deux petits paquets, un pour chaque main, et elle a filé.
— Où?
— A la gare donc! Elle doit avoir passé la frontière, j'en jurerais. A cet age-là, ça ne peut pas prendre son parti d'être lâchée.
— Et l'enfant ?
— Je ne sais pas ce qu'elle en a fait : elle ne l'avait pas.
Dans la cour où sa voix sonore, son accoutrement étrange avaient rassemblé quatre ou cinq locataires épiant les mots et les gestes du visiteur, le capitaine Audouin lança un juron formidable, et, rapprochant les sourcils, le visage en colère, cria :
— Répétez, pour voir si vous mentez I
La femme, intimidée par le voisinage de ce géant qui tendait vers elle son masque de Japonjais pn polère, se recula en disant :
— Excusez, mon général,... je ne peux pas, pour vous plaire, vous dire qu'elle l'avait : elle ne l'avait pas !
Sans répondre, M. Audouin se retourna, et à grandes enjambées, traversant la cour, sui-
vant la rue du Pont-de-Bois, puis celle de Murot, se liàta vers le logis où Véronique devait l'attendre. Il courait, dans la nuit déjà sombre, que trouait çà et là le gros cube de rayons projeté par une boutique. Les passants qui reconnaissaient le légendaire M. Audouin dans ce grand corps penché, la tète dans le vent, le manteau envolé et claquant en arrière, pensaient: « Qu'a-t-il donc? »
Ce qu'il a? Il a peur.
Qu'est devenu l'enfant de cette Maria Huber ? songe-t-il. Aurait-elle commis le crime qu'elle avait résolu hier ? Le petit roule-t-il dans la Moselle, ou bien l'autre l'aurait-elle abandonné? Et alors, alors... Cinq heures et demie. Véronique est sûrement rentrée,... les leçons sont données.
M. Audouin arrive devant sa maison. Il tourne la clef, avec un frisson, dans la serrure de la porte; il traverse la cuisine et le salon 01^1 il n'y a personne ; il monte dans sa chambre, qui est la première là-haut ; il appelle :
— Véronique!
Les ténèbres sont presque complètes, mais il reconnaît sa fdle aux lignes mobiles d'une
ombre qui se lève dans la chambre voisine et qui vient à lui.
— Véronique, où est l'enfant?
— Chut! dit-elle, il dort.
— Tu l'as gardé?
— La mère n'est pas revenue.
— Pas depuis ce matin?
— Non. Où est-elle? Vous le savez?
— En Allemagne, la gueuse ! Elle est Allemande ! Elle nous a roulés tous deux, comprends-tu ?
En parlant, il avait saisi la main de Véronique, et, marchant à reculons, il ramenait la jeune fille vers la fenêtre, qui donnait encore un peu de jour. Il cherchait à lire sur le visage de Véronique une volonté qu'il redoutait d'y voir. L'ombre diminuait un peu à mesure qu'il avançait; il apercevait maintenant les contours fermes du front, les traits qui n'étaient pas changés, le brun calme des yeux.
— Là, te voici dans la lueur du couchant... Véronique, réponds-moi. Depuis des heures et des heures que tu veilles. Ion imagination t'a emportée. Tu as fait un projet, je le lis dans Ion regard !
— C'est vrai, dit doucement Véronique. J'ai pensé que si le petit était abandonné par la mère, moi, je relèverais.
M. Audouin fut secoué d'un mouvement de colère qui ressemblait à un rire.
— Ah! ah! vraiment je l'avais deviné!... J'en ai tremblé depuis la rue du Pont-de-Bois jusqu'ici... C'est bien toi, avec tes générosités absurdes ! Eh bien ! ce ne sera pas ! Je ne veux pas I
— Pourquoi ?
— Parce que je n'ai l'intention d'élever personne ; parce que, tout spécialement, moi, officier, je ne me sens pas la vocation d'élever des Allemands ; parce que tu oublies que tu es une petite maîtresse de musique...
Elle pâlit si fort, toute droite devant lui, qu'il ajouta :
— Tu oublies que tu gagnes nos deux vies, mon enfant !
— J'y ai songé, au contraire, répondit Véronique. A midi, quand j'ai vu que la mère ne rentrait pas, j'ai été bien troublée, et puis l'idée m'est venue que l'enfant serait à moi peut-être, et j'ai été heureuse... De ma chambre,
51 LE GUIDE DE 1,'eM:PE^EUR
j'ai fait signe à notre voisine Gilette M<3noii, l'ancienne revendeuse des halles de Nancy, et nous nous étions entendues. Oh! si vite et si biçn! ^i\e acceptait de garder le petit, aux heures où je ne serais pa,s là, pour rien, par amitié, par pitié...
— Assez ! interrompit sèchement M. Audouin. Je n'élève pas des Prussiens. Va tremper la soupe, car j'ai eu froid, à Écrouves. Je me suis éreinté pour cette Allemande qui abandonne ses petits.
Véronique s'avança dans l'escalier dont la spirale s'ouvrait au coi a de la chambre. Au moment de descendre, devenue presque invisible dans Fombre, elle demanda :
— Où ira-t-il alors?
— Aux Enfants trouvés, à l'hôpital, au commissariat de police ; n'importe où, pas chez moi.
Elle mit le pied sur la première marche, qui se plaignit comme elles faisaient toutes, et sa voix se mêla à celle des vieux arbres assemblés dans une m,eme charpente, et qui tremblaient, mais qui résistaient.
— Yous parlez, dit-elle, comme beaucoup
LE GUIBE DE l'eMPEI^^UR 55
d'hommes quand un devoir les gène ; mais je ne vous crois pas capable de faire ce qu,e vous dites.
La jeune fdle disparut. Le capitaine Audouiu, les coudes écartés sous son manteau qui s'élargissait jusqu'à remplir toute la ba,ie de la fenêtre, boudeur, mécontent de l'aventure et de lui-même, regarda mourir la lueur qui ourlait les collines du côté de l'occident. Des lames de vent froid coulaient par les fentes. M.Audouin ne les sentait pas. Il demeurait debout, coiÛé de sa toque, couvert de son manteau, les mains sur les boiseries usées des dormants de la fenêtre, l'esprit enfoncé dans la méditation de ces mots : « Je ne vous crois pas capable de faire ce que vous dites. » Comment avait-il pu offenser Véronique? Pourquoi rudoyer cette vaillante parce qu'elle se trompait? Au fond, était-elle si coupable d'avoir pensé à elle-même un moment? Et si elle allait prendre en dégoût la vie qu'elle menait, et chercher à se marier ! Que deviendrait-il alors, lui ? Il se parlait ainsi dans le secret de son ame, et il s'assombrissait de plus en plus, comme le paysage qu'il avait sous les j^eux.
Quand il rejoignit Véronique, elle comprit, en le voyant si triste, qu'il avait commencé à souffrir dans son égoïsme d'homme. Elle comprit qu'il souffrait même un peu pour elle. Une larme lui en vint aux yeux. Et c'était l'heure où les étoiles se levaient autour de la maison. Elle se contint; elle se défendit d'espérer; elle ne fit aucune allusion aux événements de la journée, en servant son père et en mangeant à côté de lui, selon l'habitude, devant le feu de la cuisine. Ils n'échangèrent, d'ailleurs, que bien peu de mots.
Vers sept heures seulement, comme M. Audouin avait allumé sa pipe de merisier, et fumait, à la même place où il était assis la veille, Véronique, ayant achevé de tout remettre en ordre, s'arrêta de marcher, et resta immobile à l'autre extrémité de la pièce. Il y eut un tel silence que le père en fut secoué dans son rêve, et, sans se retourner, sans la voir, pensa : « Elle va me parler ! » Véronique songeait en môme temps : « J'ai toute une vie, peut-être, entre les mains, et c'est celle d'un enfant. Je suis seule pour le défendre. Que faut-il dire? »
Elle dit, très bas, dans la salle muette:
— Père, il est entendu que l'enfant ne couchera pas ce soir à la maison. Je vais donc le prendre et le porter au commissariat de police.
M. Audouin ne répondit pas. 11 attendait la suite. Et la pauvre maîtresse de piano, l'être de labeur obscur, qui ne demandait à la vie qu'une petite part de joie, reprit avec une émotion qui la faisait tembler :
— L'enfant était venu à vous, et vous le renvoyez. Vous ne voyez que la gène qu'il nous causerait ; vous ne vous doutez pas du bonheur qu'il apporterait ici. Car je ne me marierai pas; j'ai toutes les chances du monde, sans compter le goût, peut-être, de rester vieille fille. Mon père, il faut y penser. Nous trouverons bientôt que c'est trop peu d'être deux. Si nous gardions l'enfant, dites? Dans quelques mois, il sera déjà drôle. Dans deux ou trois ans...
— La mère le reprendra, folle que tu es !
— Alors, vous aurez fait une grande charité. Mais si elle ne le reprend pas, — et c'est probable I — vous lui apprendrez à lire, au pelit,
î)8 "LE GUIDE DE L EMPEREUR
VOUS lui donnerez vos idées, vous l'aurez comme compagnon...
— Allemand ! cria M. Audouin.
— Français ! reprit Véronique. Il l'est déjà par sa mère. Et qui saura, dans quinze jours, que le père est étranger? L'enfant sera le v(!<lre. Vous ferez de lui un soldat,... un officier,... un autre vous-même!
M. Audouin se leva tout d'une pièce. Il eut une flamme dans les yeux, et il répondit, comme s'il déclamait :
— Un soldat français, tin officier, ma revanche à moi ! Tu as des idées, Véronique, des idées sublimes !
— Et alors ?
— J'accepte, à cause de ça.
Un cri de joie précéda Véronique. Elle courut à son père; elle lui jeta les bras aulour du cou, le remercia, et s'échappa i)resque aussitôt en disant :
— Laissez-moi aller lui dire qu'il est mon fils !
Et, tandis qu'il essayait de rallumer sa pii^e avec un tison rouge qui tremblait dans sa main, le capitaine Audouin entendit descendre,
de la chambre où donnait le petit, ce murmure de mots et de baisers, qui est le premier langage que comprennent les hommes.
La maison de la rue d'Inglemur avait recueilli l'abandonné.
Charles fut baptisé en l'église Saint-Etienne, et les cloches de France sonnèrent pour lui. Charles fut inscrit sur les registres de Toul, et le commis crasseux qui écrivait les mentions nécessaires dans les blancs de l'acte autographié demanda:
— Qui est le père?
— Huber, prénom inconnu de moi, Allemand, en fuite.
— Qui est la mère?
— Sa femme, mariée à Metz, disparue.
— Alors, qui êtes- vous ?
— Le parrain ! dit M. Audouin en mettant
sa bonne main droite, lourde comme une enclume, sur une liasse de papiers municipaux qui grincèrent ; je suis le parrain, moi, Charles- Henri-Michel Audouin, capitaine de cuirassiers en retraite, médaillé de la médaille militaire, plus qu'un bras, de quoi tuer encore un Prussien s'ils reviennent ; pas décoré.
— Ami de la famille ?
— Non, ami de l'enfant, à cause de Véronique, ma fdle, que voilà.
Quand il eut signé, le capitaine Audouin dit naïvement à Yéronique :
— Me voilà obligé de l'élever, maintenant : ça nous fait trois sur ma solde... et sur la tienne.
La « solde » de Véronique était, heureusement, de celles que peuvent augmenter le courage, et l'àpre travail, et la santé. Mademoiselle Audouin travailla davantage. Elle sacrifia les heures de solitude qu'elle se réservait et qu'elle aimait, ses heures de femme d'intérieur dépensées à mettre en ordre sa maison et ses pensées aussi, qu'on a tant de peine à distinguer d'avec celles des autres quand on vit, comme Véronique, à moitié sous le toit
62 LE GUIDK DE l'eMPEREU'R
d'autrui. M. Aiidouin grogna beaucoup et aida très peu. Il sortit abondamment, sous prétexte que ses douleurs l'y obligeaient. En revanche, il s'offrit quelquefois pour faire des courses chez le laitier, chez le médecin, chez le blanchisseur. Mais l'aide principale fut la voisine, celle qui joue un rôle dans la vie populaire et n'est qu'une inconnue dans la vie bourgeoise. Gillette Menou adopta l'enfant presque aussi tendrement que Véronique. Elle s'installa chez les Audouin, chaque jour, tant qu'il le fallut, soignant l'enfant, tricotant des chaussons blancs, faisant cuire les bouillies et les soupes, grand'mère véritable qui restait quelquefois le soir, lorsque, la journée fmie et les leçons données, Véronique et M. Audouin veillaient au coin du feu. Les grands donneurs de temps et de peine, ce sont les pauvres.
Cependant, avec les années, le rùle du cni)itaine, nul au début, commença à se dessiner. Il était facile : M. Audouin gâta l'enfant ; il devint l'amuseur, le promeneur, le compagnon inséparable. Comme beaucoup d'hommes de guerre, il était un élégiaque. Il s'attendrissait vite et longuement, pourvu que le service où
rentraînait sa pitié ne lui coûtât pas trop. Les occasions se multiplièrent où son plaisir et ce Cju'il appelait son devoir ne se distinguèrent plus. Il faisait sauter le petit sur ses genoux ; Charles riait, et M. Audouin trouvait le temps court. Cliarles commençait à marcher, et le géant, qui lui donnait la main, se divertissait à écouter les réflexions du populaire quand le filleul et le parrain s'en allaient de conserve, l'un sans cesse retardé par l'autre et penché pour l'entendre, jusqu'au jardin de l'hôtel de ville. Charles devenait curieux des images, et M. Audouin dévalisait Épinal. L'officier avait toujours aimé la mécanique et le travail des doigts ; il se découvrit une vocation de fabricant de jouets ; il construisit, avec une patience joyeuse, des canons de bois dont l'écouvillon poussait une boule d'étoupe mouillée, des soldats en moelle de sureau, des chariots, des forts, même une poupée, que Véronique habilla et coiifa en Alsacienne, et qu'elle put montrer à l'enfant, le soir du cinquième anniversaire, en disant :
— C'est ta cousine d'Alsace, mon Charles. Vois comme elle est belle!
En effet, l'enquête poursuivie par M. Audouin pendant les premiers mois de cette sorte d'adoption n'avait pas abouti sur tous les points ; on n'était pas parvenu à découvrir dans quelle partie de l'Allemagne s'étaient réfugiés Maria Iluber et son mari, et il semblait peu probable cju'on réussît dans une recherche à laquelle personne ne s'intéressait plus bien vivement, et qui concernait de simples ouvriers; mais la preuve avait été faite, dès le début, que le père était né en Alsace, alors terre française. L'homme, très timide, parlant mal le français, n'avait pu se défendre quand les camarades, employés aux terrassements des forts, l'avaient appelé « l'Allemand » ; il leur avait avoué qu'il avait accompli son temps de service dans l'armée allemande, et qu'en cas de guerre, il devrait se battre contre eux. Et cela avait suffi pour c[ue la légende fût inattaquable dans l'esprit populaire, parmi les locataires de la rue du Pont-de-Bois et parmi les chemineaux répandus autour de Toul. Mais la vérité avait eu quelque douceur pour M. Audouin. Il lui était meilleur de penser qu'il avait recueilli, qu'il commençait à élever un fils d'Alsacien, et non
de Poméranien ou de Saxon. Il se disait: « Je n'aurai pas de mal à en faire un Français tout à fait, si je le garde.»
La condition seule l'inquiétait. Il avait cru d'abord ne rendre qu'un service, et il avait reproché à Véronique sa générosité. A présent que l'habitude était prise de la présence de l'enfant et qu'elle devenait une joie plus forte chaque jour, il craignait de voir apparaître le père, qui se serait repenti, qui viendrait proposer d'indemniser les Audouin et réclamer son fds. Pendant les premières années, le capitaine Audouin s'était promis de demander très cher pour frais d'entretien, si une pareille réclamation lui était adressée. A présent, non. L'idée d'une séparation lui était odieuse. Il refusait de l'accueillir, d'y faire même une allusion quand il causait avec Véronique. Il lui arrivait souvent, au contraire, de dire à demi-voix, en regardant l'enfant :
— Pourquoi serais-tu venu à moi, Chariot, si ce n'est pour toujours ? Tu nous as été donné en récompense de la vie pauvre, à Véronique et à moi. Et cela doit durer autant que la pauvreté qui ne nous lâche pas. Mon Charles, je
ne saurais l'exprimer combien jo t'aime maintenant.
Et la crainte qui rôde autour de nos joies s'en allait.
Charles Huber grandissait, les promenades s'allongèrent. On vit repasser, dans tous les cjuartiers de Tout el dans les environs immédiats de la ville, le vieux soldat farouche dont l'apparition était devenue plus rare pendant quelques années. Mais il n'était plus seul; il avait avec lui un petit gars aux yeux bleus, ronds et rieurs, aux cheveux blonds, qui levait sa tête frisée et tâchait d'épeler les affiches collées sur les murs.
— Épelle, mon garçon, disait M. Audouin ; c'est du français , et je peux te conduire dans cette science-là, quoique Véronique y soit plus forte que moi.
On les entendait rire souvent ensemble, le petit, comme un oiseau qui s'intimide et qui se tait vite ; le grand, comme un tonnerre qui roule longtemps. Ils allaient l'un près de l'autre, dans la neige de l'hiver, dans les rayées de printemps coupées d'averses, dans les jours chauds de l'été; ils se disaient des choses
enfantines et drôles qui leur venaient à l'esprit en même temps ; ils descendaient en courant les pentes des glacis ; ils avaient une préférence commune pour la promenade de la porte Moselle, d'où ils voyaient les bateaux d'abord qui glissaient sur le canal de la Marne au Rhin, puis la rivière toute caillouteuse et sans profondeur à cet endroit, et au delà le champ de manœuvre de Dommartin, où presque toujours, perdus dans l'immensité de la terre grise, quelques groupes de fantassins faisaient l'exercice. Parfois un officier de la garnison saluait le capitaine :
— Bonjour, Audouin, bonjour, mon vieux ! Comment ça va?
— Mal, mon colonel.
— Pourquoi mal ?
— J'ai le bras comme un brin de laine ; ça n'a pas de force, et j'en souffre.
— Tu as au moins un bel enfant.
— C'est la joie, mon colonel, la seule.
— Tu en feras un brave à trois poils, comme toi, je parie?
— Je ne sais pas, bougonnait M. Audouin. Pour ce que ça m'a servi de servir, à moi I
Et il s'éloignait en disant au petit Charles, étonné :
— De quoi se mêle-t-il, qu'est-ce que ça peut lui faire, ton avenir? Est-ce qu'il n'est pas déjà trop vieux pour te voir seulement tirer au sort ? Poseur, va ! Si je lui avais demandé quelque chose pour moi, autrefois, il me l'aurait refusé !
Cependant, depuis qu'ils se connaissaient l'un l'autre, M. Audouin n'avait pas d'autre pensée d'avenir pour Charles Huber. Il rêvait de faire de lui un beau soldat, franc, brave, ardent, un peu fou même, s'il se pouvait. Il adorait le métier dont il n'avait cessé de médire ; il y préparait de loin son filleul. Dans cette petite ville de Toul, toujours vibrante d'un appel de clairon, il s'arrêtait souvent pour dire :
— Écoute, mon Charles, c'est le caporal d'ordinaire ; c'est la corvée ; c'est le vaguemestre ; c'est la soupe.
Il expliquait les manœuvres d'artillerie et d'infanterie, ce qu'il savait des fortifications terminées ou en cours d'exécution, et le rôle qu'il avait joué, et ce qu'il avait vu pendant la
guerre. L'enfant ne retenait pas tout, assurément, mais à mesure qu'il prenait de l'âge, sept ans, huit ans, dix ans, certains mots se gravaient fortement en lui, et c'étaient ceux que le capitaine Audouin répétait comme des refrains :
— Mon garçon, un soldat, ça n'a que des devoirs. Obéis vite, obéis bien ; pas pour les chefs, qui sont souvent durs, mais pour le pays que tu sers. Quand tu n'auras pas d'ordre et que tu seras embarrassé, fais comme j'ai fait souvent: appelle l'honneur par son nom. S'il répond : « Présent I » tu peux marcher.
» N'aie pas trop de prudence pour toi : c'est une qualité qu'il faut avoir pour les autres. Crois toujours aux armes blanches, à ton épée, comme au cœur dont elles sont tout près. Défietoi un peu des théories nouvelles de combat : si tes hommes s'agenouillent, reste debout ; s'ils se couchent, agenouille-toi.
» Mon petit, n'aie aucune peur de la mort qui vient par la fatigue, la faim, le froid ou les microbes, pas plus que de celle qui entre dans le corps avec une balle ou un éclat d'obus. Ceux (|ui n'ont pas peur de cette seconde espèce
de mort s'appellent les braves ; mais ceux qui n'ont pas peur de la première sont les très braves. »
Il y a de pires écoles que celle-là. Charles Huber en profilait. Il montrait une volonté droite et ferme. Ménager de ses paroles, peu expansif, il laissait voir ses émotions sur son visage et dans son regard plutôt qu'il ne les disait. M. Audouin l'aurait voulu plus turbulent, mais la discipline naturelle de ce tempérament n'était pas pour lui déplaire. Charles Huber était même plus audacieux que la plupart des enfants ; seulement il n'annonçait pas tout haut les actions difficiles qu'il allait faire, et, quand il les avait faites, il s'en taisait. Il avait une rare puissance sur soi-même. Au collège de Tout, où Véronique avait demandé qu'il entrât comme externe, où elle allait le prendre chaque soir, à la sortie des classes, ses camarades, avec l'insistance cruelle de leur âge, lui avaient demandé:
— Pouixjuoi n'as-tu ni père ni mère, toi, rien qu'un parrain et une marraine?
Il avait donné la réponse depuis longtemps dictée et apprise par cœur:
— Mon père et ma mère sont morts en Alsace.
Et cependant, lorsque la veillée réunissait autour de la lampe A^'onique, qui racommodait des vêtements ou du linge, le capitaine iVudouin, qui fumait sa pipe, Charles, qui lisait ; dans la paix de ces heures où ils se sentaient heureux d'être ensemble et ne se le disaient pas, l'enfant avait deviné des moments de trouble subits; il avait vu frissonner, pâlir ces deux êtres doués l'un et l'autre d'une énergie peu commune, au bruit de la sonnette qui s'agitait dehors. M. Audouin se levait en sursaut, prenait un air tragique, regardait sa fille en disant:
— Reste; c'est moi qui vais ouvrir. Je ne laisserai pas entrer, n'aie donc pas peur !
Pendant la minute qui suivait, Véronique était toujours recueillie, la tète penchée, comme en prière. M. Audouin ne tardait pas à reparaître, triomphant, haussant les épaules pour dire :
— Ce n'était rien, j'en étais sur!
Et ils riaient tous deux en se regardant, déli^ vrés d'un grand souci, mais ils ne s'expliquaient
jamais sur l'espèce de crainte qu'ils avaient eue. Charles l'avait souvent remarqué. Il s'était défendu à lui-même d'en demander le pourquoi à sa marraine. Il la savait incapable de garder vis-à-vis de lui un secret inutile ; mais il avait pensé: « Véronique ne peut avoir peur pour elle-même ; c'est pour moi qu'elle a peur, c'est pour moi qu'elle prie, quand elle baisse la tête et que mon parrain va ouvrir, la nuit. »
Cette réserve et cette force de silence, il les tenait pour une grande part de Véronique ellemême et de l'éducation qu'elle lui donnait. Personne n'avait sur l'enfant plus d'autorité que Véronique ; personne, avec moins de mots, ne savait dire autant de choses. Il suffisait de la regarder vivre pour conclure : « Voilà le bien.» Elle était de celles dont l'ombre attire et guide. Quand Charles se trouvait près d'elle, il ne s'ennuyait jamais, non qu'elle cherchât toujours à lui parler, mais parce qu'elle n'avait jamais l'àme loin de la maison. Les enfants sentent si bien quand toutes les plumes de l'aile sont sur eux ! Elle lui disait un mot en passant d'un appartement à l'autre, elle lui
souriait, elle faisait réciter les leçons le matin, elle préparait son filleul à la première communion, elle rassemblait sans cesse sur lui sa pensée maternelle. Même elle se réservait maintenant sa journée du dimanche, et se la réserver, n'est-ce pas ? c'était la lui donner.
Charles devenait grand, mademoiselle Audouin vieillissait. Elle avait des cheveux gris au-dessus des oreilles ; sa voix, qui n'avait jamais eu d'ampleur, perdue par le climat et par la fatigue des leçons, s'enrouait de plus en plus. Le professeur se démodait peu à peu. Elle avait une concurrente jeune. Plusieurs maisons où on lui disait: « Vous êtes notre amie, » s'étaient fermées devant elle et ouvertes devant l'autre. Elle avait dû, chantant moins de romances, accepter d'accompagner en ville, deux ou trois heures par jour, des enfants d'ofliciers. Mademoiselle Audouin s'était faite promeneuse. Si elle en souffrait, nul ne s'en doutait. Eu compensation, elle avait décidé que le dimanche elle « passerait la journée en famille ».
Ce jour-là, pourvu qu'il fît un temps passable l'après-midi, les Audouin s'en allaient à pied, tous trois, l'enfant au milieu, au bord
de la Moselle, du côté de Pierre-la-Treiche. M AudoLiin, qui avait une passion pour la pêche, emportait une ligne, Véronique n'emportait pas même un livre. Elle jouissait d'être libre, d'être calme, de voir s'amuser son filleul, de l'entendre rire, de lui trouver une ligure d'honnête homme, de causer avec lui sans s'inquiéter de l'heure. Son large visage n'était point austère, son allure n'était point prédicante ; elle ne faisait que traduire en paroles sa vie de chaque jour. 3Iais c'était justement ce qui rendait le pelit attentif et bienlôt tout songeur. Elle avait elle aussi, comme M. Audouin, son cours de philosophie élémentaire. Mais ce n'était pas le même. Elle disait :
— Mon Charles, il faut avoir le cœur très doux, môme si tu dois être soldat, comme le souhaite ton parrain. Il faut te persuader que Dieu ne met pas de galons aux manches de ses offlciers... N'aie point de haine des hommes, mais seulement du mal. C'est bien assez, va! tu rencontreras encore trop d'occasions de l'indigner... Tu ris comme un enfant que tues, et lu as bien raison ; seulement n'en perds pas l'habitude, et, plus lard, reste gai par charité:
tu ne peux pas savoir, mon petit, ce que ça coûte, quelquefois, de sourire!... Mon Charles, quand tu seras un homme, mon père et moi nous serons bien vieux. Tu nous auras quittés. Rappelle-toi alors que nous n'étions pas riches, mais que nous n'avons jamais manqué de pain, et que ça suffit pour faire une jolie vie, tu sais, une belle vie.
De la sorte, avec peu d'événements, beaucoup d'anniversaires qui rappelaient à chacun l'ancienneté de l'émotion qu'il éprouvait, avec des jours de gêne où l'on regardait les yeux de Véronique pour voir si elle ne se lassait pas, si elle espérait encore, et où elle répondait toujours oui, avec des misères, des ennuis, de menues discussions, les inquiétudes dissipées et renaissantes que causait la santé de M. Audouin, en somme avec la paix telle que les hommes peuvent l'avoir, les trois habitants du logis laissaient passer les années.
Le printemps et l'été de 1893 furent particulièrement doux pour eux. Charles venait d'atteindre sa quatorzième année. Bien qu'il fût loin d'égaler la taille de M. Audouin, il était robuste et assez grand ; il avait le visage rose,
deux touffes naissantes de poils dorés au coin des lèvres, des yeux bleus résolus ; il avait une nature tendre, timide, silencieuse, capable d'élans d'enthousiasme et de dévouement qu'il n'exprimait pas, et qu'il fallait deviner dans son regard ou dans le timbre de sa voix. M. Audouin disait de lui :
— Il se fera tuer au poste où on l'aura placé, et encore il attendra pour mourir qu'il ait pu rendre compte de l'incident à ses camarades.
Véronique disait de son côté :
— Je suis sûre de lui.
Et elle lui reconnaissait ainsi un bon nombre de fortes qualités. La vocation militaire n'avait jamais fait doute. Mais on venait de se résoudre à envoyer Charles à Nancy, au début de la nouvelle année scolaire. Il suivrait les cours à enseignement moderne, il apprendrait un peu de dessin, un peu de musique, il commencerait à monter à cheval, et, quand l'âge viendrait où l'on peut s'engager, quand la dixhuitième année sonnerait, il serait sur de franchir rapidement les premiers grades, avec la belle instruction qu'il aurait reçue.
La séparation approchait, on la sentait, et
cela donnait un prix nouveau à l'intimité. Do plus, la saison était clémente, les rhumatismes laissaient une trêve à M. Audouin, et lui permettaient de plus longues sorties. Enfin le temps avait passé depuis le jour où l'enfant avait été recueilli dans la maison de la rue d'Inglemur, et l'aftection qui liait ces trois êtres ressemblait si bien à l'affection familiale, que personne ne l'en distinguait, ni eux ni les indifférents. Quatorze ans de silence avaient consacré l'adoption. Les trois Audouin, comme on les appelait, formaient un groupe heureux, presque jalousé. Quand ils traversaient les rues de Toul ou les villages voisins, bien peu de gens soupçonnaient que les trois promeneurs n'étaient pas le grand -père, la mère et le petitfils.
Un de ces dimanches d'été qu'ils aimaient, Véronique et Charles revenaient le long de la rive gauche de la Moselle. M. Audouin avait dû rester à Toul, pour présider l'assemblée annuelle d'une société d'anciens militaires.- Le soleil baissait, mais il remplissait encore tout le ciel de lumière et de chaleur, et, pénétrant la terre basse et mouillée des bords du fleuve, donnait leur dernière croissance aux herbes démesurées. Les prés formaient d'énormes gerbes carrées que liait, comme un ruban, Teau bleue de leurs fossés. Les fleurs lourdes de pollen, les graines déjà mûrissantes, se
mêlaient sur les mômes tiges. Le vent soufflait dans le sens du courant, vers la ville, et, dans la nappe de parfum que poussait devant elle la Moselle, Véronique et Charles allaient d'un bon pas, causant mieux qu'au commencement de la journée, légers d'humeur, confiants, les yeux sur l'horizon où se levaient la cathédrale et la ligne, d'un mauve ardent, que dessinaient à gauche les pentes du Saint-Michel.
— Vois-tu, disait Véronique, je pense que nous pourrons aller te voir plus tard dans tes garnisons, pourvu que ça ne soit pas trop loin. D'abord, papa est solide; il vivra cent ans malgré ses rhumatismes, et puis j'ai fait des économies, sans le dire, sur le prix de mes leçons. Ce n'est pas un trésor, mais c'est de c|uoi prendre un billet de chemin de fer et })asser huit jours avec toi, quand tu seras nommé maréchal des logis, mon brigadier !
— Attendez un peu, ma marraine !
— Quand tu seras reçu à Saumur!
Cliarles riait, la figure toute chaude de soleil
et de joie, et Véronique poursuivait:
— Quand tu sortiras de Saumur avec l'épau- Iclle d'or, mon lieutenant!
Elle riait avec lui, Véronique la sage, Véronique aux cheveux grisonnants, et, passant le bras autour du cou de son filleul, le serrant contre elle, redevenue jeune un moment, comme les mères pour amuser leur enfant, elle continait le rêve d'avenir.
— Tu seras lieutenant. C'est un grade déjà. Sais-tu, alors?
— Quoi donc, marraine?
— Je te choisirai une femme, une Lorraine, mon petit, comme moi.
Il répondit càlinement :
— Ah ! ça je le veux bien !
— Elle sera la conseillère et l'amie ; elle tiendra ta maison comme j'ai tenu... Mais vois donc, Charles, qui est-ce, là-bas?
— Sur la route?
— Oui, à la hauteur des saules de la Pierrière... N'est-ce pas mon père?
— Mais oui, c'est mon parrain ! Quelle bonne idée il a eue de venir à notre rencontre !
Véronique, d'abord joyeuse, changea vite d'expression. Elle avait deviné à l'allure précipitée de son père, à son visage qu'il ne portait point levé comme d'habitude et buvant l'es-
pace, qu'un événement tout au moins sérieux s'était passé à la maison.
Le capitaine s'avançait le long du canal, velu de ce complet bleu et coiffé de ce panama qui étaient légendaires à Toul, autant que la toque de loutre et le manteau de cavalerie des jours froids. Il marchait la tète basse et en trébuchant contre les pierres du chemin. Il avait l'air d'un homme las et troublé. Bientôt il n'y eut plus de doute, Charles courut à la rencontre de son parrain et lui sauta au cou. Mais M. Audouin l'écarta aussitôt en disant :
— Laisse-moi, mon petit, et va devant : j'ai à parler à ta marraine !
Puis, tragiquement, arrêté au milieu de la route, la figure défaite, hâtant du geste Véronique qui arrivait :
— Viens, ma pauvre! ajouta-t-il.
Quand elle fut tout près, il ne prit pas le temps de l'embrasser, mais, faisant demi-tour, il se mit à marcher à droite de Véronique, le long du canal ; puis, désignant l'enfant qui courait en avant et jetait des pierres aux oiseaux :
— Tu vois ton Charles?
~ Oui.
82 LE GUIDE DE l'f.MPF.RFUR
— Eh bien ! nous allons le perdre !
Quatorze ans avaient passé, depuis cette nuit
d'hiver où Charles était entré inopinément dans leur maison ; pendant quatorze ans ils avaient évité de se communiquer leur inquiétude, qui était de voir l'enfant les quitter un jour, comme il était venu, malgré eux. Ils s'étaient caché l'un à l'autre une partie de leurs pensées; mais tout cela était si vivant, le souvenir et la crainte, que Véronique s'écria :
— C'est Maria Huber qui le réclame?
M. Audouin serra le bras de sa fdle, comme si c'était là un nom qu'on ne devait pas prononcer, et, le visage affreusement pâle et douloureux, répondit :
— Non, c'est le père. Le procureur de la République m'a parlé ; il m'a interrogé au sujet de l'enfant... Mais sois tranquille, ne te mets pas à trembler comme cela, Véronique. Je résisterai, je ferai tout plutôt que de laisser partir Charles ; car enfin il est à nous plutôt qu'à eux... Je suis décidé...
— Dites d'abord ce qui est arrivé, demanda la vieille fille.
— beaucoup de choses en peu de temps.
LE GUIDE DE l'eMPEHEUR 83
vois-tu. Je sortais de notre assemblée de secours mutuels. Rue de Rigny, je suis abordé par le procureur de la République :
» — Je serais content d'avoir un entretien avec vous, monsieur Audouin ?
» — Les camarades qui me reconduisaient s'écartent. Moi, qui n'ai jamais eu d'affaires avec la justice, je commence à me tourmenter, et je dis comme toi :
» — C'est des parents de Charles que le coup nous vient, monsieur le procureur? Je le devine ; je ne crains qu'eux !
» — Précisément , monsieur Audouin , et, puisque nous nous trouvons à deux pas du parquet, si vous voulez bien monter avec moi, nous causerons.
» — Ahl Véronique, ce que j'ai souffert pendant cette heure-là!
M, Audouin se mit à raconter les moindres détails de cette entrevue dont il s'était échappé pour courir à la recherche de Véronique, le long de la Moselle. Il parlait à voix prudente, mais avec des gestes sans mesure, comme son émotion. Quelques promeneurs les dépassaient, rentrant en ville avec les derniers rayons de
84 LK GUIDK 1)K L EMPEREUR
soleil dans le dos. Charles allait devant, et on l'entendait siffler des airs de chasse.
Oui , le procureur de la République avait reçu avis, du parquet de Colmar, que Gottfried Huber réclamait l'enfant « confié, quatorze ans plus tôt, à M. Charles-Henri-Michel Audouin, capitaine de cavalerie en retraite ». Il avait engagé avec le vieil officier un dialogue d'abord rapide et brutal.
— L'enfant vous a été confié ?
— Non, abandonné.
— Inscrit à l'état civil sous votre nom?
— Pardon, sous le nom du père.
— Avez-vous reçu des nouvelles des parents?
— Jamais. Seul je l'ai fait élever, je l'ai nourri, je l'ai habillé, je l'ai aimé comme mon fils.
— La chose est claire quand même : vous devez le rendre.
— Je n'en ferai rien.
— Vous le devez!
— C'est mon enfant! Pourquoi Huber le demande-t-il?
— J'ignore.
~ Qu'osl-il?
— Ouvrier forestier.
— En Allemagne?
— Dans les Vosges.
— Et vous A'oulez, monsieur le procureur de la République, que moi, officier français, je livre à l'Allemagne un soldat de plus, un soldat que j'ai instruit et qui combattra mon pays?
M. Audouin s'était emporté, il avait eu des mots violents. Le procureur les avait écoutés comme des arguments. Cet homme mince, pâle, blond et procédurier, qui redoutait les scandales, avait plaidé pendant une heure la thèse de la puissance paternelle sans presque se laisser interrompre. Après quoi, voyant son adversaire étourdi de tant de paroles, il avait conclu :
— Je comprends votre émotion, monsieur Audouin, je la trouve légitime. Mais il y a la loi ; elle est formelle et elle est contre vous... Je vous donne jusqu'à demain midi pour m"amener Charles Huber.
— Qu'en ferez-vous?
— Je le ferai conduire à la frontière.
— Non, monsieur.
— Je répète: demain midi.
SC) LE OUI DE DE l' EMPEREUR
Et le procureur s'était levé.
L'affaire eu était là.
M. Audouiu, eu la racontant, s'exaltait de plus en plus. Son bras valide menaçait ; ses yeux erraient en avant, sur le fleuve et sur les collines, avec l'expression terrible des heures de combat. On approchait de la porte Moselle. Les passants, plus nombreux, regardaient avec étonnement ce promeneur agité, puis cessaient de sourire et se détournaient, de peur d'offenser la créature en larmes qu'ils venaient d'apercevoir à côté de lui. Les larmes sont comme les morts: elles obtiennent le respect de la foule, qui ne demande pas leur nom. M. Audouin finit lui-même par observer que Véronique se taisait et qu'il parlait seul.
— Tu pleures? dit-il. Oh! il y a de quoi, Véronique; mais que penses-tu?
La marraine de Charles n'avait cessé do pleurer silencieusement depuis que son père parlait. Elle avait compris au premier mot toute son impuissance à conjurer un danger pareil. Elle s'était posé la question avec la simplicité de ceux qui n'ont pas peur du devoir, et qui traitent avec lui sans intermédiaire ni
longueur : « Qui a raison ? Qui doit céder ? » Et, s'étant fait la réponse aussitôt, elle écoutait à peine M. Audouin. Droite, silencieuse, les mains jointes sur sa robe, elle marchait, laissant couler ses larmes qu'elle n'essuyait pas, et regardant devant elle, entre ses cils mouillés, l'enfant qu'ils aimaient tous deux, quoique différemment.
Celui-ci avait bien remarqué le visage en pleurs de sa marraine; il avait cru à un de ces dissentiments rares qui divisaient momentanément M. Audouin et sa fille, et, s'il s'était un peu rapproché du groupe, il avait continué cependant d'aller seul. En ce moment, il tournait par la porte Moselle, et entrait dans la rue que bordent deux grandes casernes.
— Que penses-tu? répéta M. Audouin en arrière.
Comme Véronique ne répondait pas immédiatement, il reprit :
— Moi, ma résolution est prise: ils n'auront pas Charles.
— Que ferez-vous ? demanda Véronique.
— Je l'enverrai à Paris, chez mon camarade Irribar, qui a servi dans les gardes de l'impé-
ratrice. Je n'ai qu'à lui dire: « Charles est mon enfant, on veut me le voler, cache-le bien ! » Il le cachera.
— Il faudra toujours un acte de naissance pour le mettre au collège, et, à ce moment-là, tout sera découvert.
— Eh bien ! il n'ira plus au collège !
— Il faudra quand même l'acle de naissance dans quatre ans, si Charles veut s'engager.
— Quatre ans, dit M. Audouin avec éclat, ça me suffit à moi !
— D'ici là vous devrez vous cacher vousmême, car les parents vous feront poursuivre pour avoir dissimulé leur enfant.
M. Audouin leva les épaules, regarda autour de lui les maisons, et répondit :
— Nous quitterons Toul , Véronique, mais ils n'auront pas mon enfant!
Puis, s'emportant parce qu'il rencontrait une contradiction, parce que surtout il sentait l'infirmité de son projet :
— Et toi, dit-il, toi qui es si habile, quelle idée meilleure as-tu donc? Mais parle donc, mais dis donc ton avis, au lieu de mépriser le
mien ! Est-ce que tu prends au sérieux des parents qui abandonnent leur fils, qui le font élever par d'autres et le réclament ensuite ?
— Oui, très au sérieux.
— Quel intérêt ont-ils? Pourquoi l'appellentils ? Crois-tu qu'ils l'aiment ?
— Pas tant que nous, sûrement. Il est probable qu'ils commencent à être vieux, et qu'ils veulent ravoir un enfant qui les aidera et qui ne leur coûtera plus.
— Des canailles ! cria M, Audouin.
— Des pauvres, dit Véronique.
— Et alors, tu es d'avis... ?
Ils étaient parvenus à l'angle de la rue d'Inglemur ; la vieille fille hésita, elle détourna ses yeux qui recevaient l'image de Charles arrêté devant la porte du logis, à trente pas de là, et elle répondit, en regardant le pavé:
— Je suis d'avis de nous sacrifier pour la deuxième fois.
Le capitaine Audouin se porta en avant, croisa les bras, et, pâle de colère, arrêtant Véronique :
— C'est ton dernier mot?
— Oui.
— Alors jo te défends de lui parler, tu entends? C'est moi qui réglerai l'afTaire, moi seul I
Il rejoignit aussitôt l'enfant, le fit entrer, et jusqu'au dîner ne le quitta plus. Contre son habitude, il fut avec lui prévenant, doux, ménager de ses mots et long dans ses regards comme était Véronique.
Après le dîner, quand la nuit fut tombée tout à fait, M. Audouin se mit à fumer sur le seuil de la porte qui ouvrait sur le jardin ; mais il était devenu taciturne, et ne répondait plus que distraitement aux questions de son filleul. Il songeait à ce qui allait se passer tout à l'heure; il répétait en lui-même les arguments qui devaient décider Charles Huber ; il tremblait non seulement de sa mauvaise main, mais de l'autre qui était saine et qui tenait la pipe. Charles Huber jouait dans le jardin. Véronique travaillait, aussi calme que d'ordinaire en apparence; elle avait seulement le coin des paupières tout verni par les larmes séchées. Quand elle cessa d'aller et venir dans la salle, les étoiles étaient au complet là-haut, où regardait M. Audouin. Une paix profonde
LE GUIDE DE l'eMPEUEUR 91
gagnait de proche en proche, et faisait ressembler la ville à un peu de campagne endormie.
Dans l'ombre, M. Audouin se leva.
— Viens, Charles, dit-il, j'ai à te parler... Toi, ajouta-t-il en passant près de Véronique qui tricotait debout, appuyée contre la table, écoute-moi bien : je vais tout lui dire; je veux qu'il décide de son sort. Mais tu ne sortiras pas de ta chambre, tu n'interviendras pas, tu n'influenceras pas le petit I Monte devant nous 1
Ils montèrent tous trois. Le vieil escalier les porta dans sa spirale comme il les avait tant de fois portés, comme trois personnages d'un arbre généalogique, Charles d'abord, puis Véronique, puis M. Audouin. Mais ils n'avaient pas la paix ce soir-là, et les cœurs n'étaient pas unis.
Véronique, en arrivant dans la première chambre, posa le bougeoir qu'elle tenait sur la table, entre les deux lits de noyer, embrassa son filleul vivement, sans s'attendrir et sans se trahir ; elle eut l'air d'oublier son père, et s'enferma dans sa chambre, qui était à la suite de l'autre, au-dessus de la cuisine. Charles et M. Audouin restèrent seuls dans la première pièce.
— J'ai a te parler, répéta M. Audouin, à te dire des choses graves.
Depuis un moment la physionomie de Charles Huber s'était transformée. Ses sourcils blonds s'étaient étendus et abaissés sur les yeux devenus sérieux ; tous les traits du visage avaient pris une fermeté singulière; l'homme s'affirmait dans l'enfant déjà maître de soi. Il n'avait pas fait une question pour connaître plus tôt l'épreuve qu'on lui annonçait.
Voyant que M. Audouin approchait une chaise, et la plaçait à droite de la table où brûlait la bougie, il s'assit de l'autre côté, et là, séparé de son parrain par une toute petite distance, la tête bien droite, bien haute, comme sous les armes, il attendit. La jeunesse en émoi frissonnait dans son regard, et il se taisait.
M. Audouin eut pitié de lui. Véronique n'était plus là. Il sentit sa colère diminuer et sa peine grandir d'autant.
— Mon Charles, dit-il, il faut que tu sois plus sérieux que ton âge ; tu vas apprendre des choses que j'aurais voulu te cacher toujours ; tu vas décider ensuite de toute ta vie.
— J'essayerai de bien choisir, dit la voix jeune et claire.
— Mon Charles, tu as une mère vivante.
— Autre que ma marraine? demanda l'enfant.
— Oui.
Il devint tout pâle. La voix, jusque-là assurée, se mit à trembler:
— Oh! où est-elle? supplia-t-il. Pourquoi m'avoir dit qu'elle était morte ?
— Elle t'avait abandonné pour suivre ton père, qui vit aussi.
Il y eut dans les yeux bleus une flamme ardente, mais le petit se retint de parler parce que, rien qu'à voir l'éclair de ses yeux, le vieux parrain eut un mouvement de recul.
— Tu vas connaître tout le détail de ces journées-là, reprit M. Audouin, et tu diras ensuite qui a été ton père et qui a été ta mère.
Il enleva la bougie dont la flamme le gênait, et, la posant derrière lui sur la cheminée, s'accoudant sur la table pour être plus près de Charles, qui se tenait toujours droit, et pâle, et muet devant lui, il fit le récit de la nuit d'hiver où l'enfant avait été recueilli et sauvé dans la maison de la rue d'Inglemur.
9i LE GUIDE DE L EMPEREUR
Charles Huber semblait vivre dans un songe, et ses paupières ne battaient plus.
Aucun bruit, pas même un frôlement de robe, n'arrivait de la chambre voisine. M. Aiidouin parlait très bas, afin que ses paroles ne fussent point entendues de l'autre côté de la cloison. Il continua, il représenta, avec toute la chaleur de son cœur, toute la peine et toute la joie qu'ils avaient eues, Véronique et lui, pendant les années dont l'enfant ne pouvait se souvenir ; il fut sincère, il fut touchant, il fut éloquent comme la vie elle-même.
— Maintenant, mon Charles, ajouta-t-il, ce sont ceux qui n'ont rien fait pour toi qui le réclament et qui prétendent te voler à nous ! Est-ce que tu veux les suivre?
Dans la chambre où veillaient les deux hommes un grand silence se fit, et l'on n'entendit d'autre bruit, pendant plusieurs minutes, que la plainte d'une vitre brisée que le vent d'été secouait tout en haut de la fenêtre. Charles Huber ferma les yeux, et dit en les relevant :
— Je voudrais parler à ma marraine Véronique.
LE GUIDE I)E l'empereur 95
— Non ! dit durement M. Audouin. Il faut que tu te décides toi-même, il faut que tu choisisses, eux ou nous, la France ou l'Allemagne; car enfin, mon Charles, si tu nous quittais, songes-y bien, tu serais Allemand demain... Notre rêve à tous deux, te voir officier, décoré, vainqueur un jour, tout tomberait. . .
Le vieux capitaine parla encore longtemps et sans plus prendre de précaution. Les mots se heurtaient, violents, pressés, contre les murs qui se les renvoyaient l'un à l'autre. Il proposa de fuir, il se déclara prêt à tous les exils, et il demanda une seconde fois :
— Que veux-tu faire?
L'enfant répondit :
— Je veux voir ma marraine.
Il s'était mis debout, il allait traverser la chambre et appeler.
— Elle dort, dit M. Audouin. Je te défends de l'éveiller! Demain matin, au petit jour, si tu es aussi lâche qu'à présent, si tu hésites encore à me suivre, tu iras la voir... Couchetoi, il est grand temps, et ne me dis plus rien, car j'ai peur de mourir de ce que j'ai déjà entendu.
06 LE guidf: de l'empereur
Le petit voulut l'embrasser, mais M. Audouin le repoussa.
Personne ne dormit, cette nuit-là, sous le toit des Audouin.
Au petit jour, Charles se vêtit d'une chemise et d'un pantalon, et, pieds nus, pendant que M. Audouin, retourné contre le mur, faisait semblant de sommeiller, il alla jusqu'à la porte de Véronique et il mit l'oreille contre les planches, doucement, pour écouter, pour guetter le premier mouvement de sa marraine quand elle s'éveillerait.
Mais il n'avait pas plus tôt senti la fraîcheur du bois, qu'une voix bien connue l'appela de l'autre côté :
— Viens, mon petit enfant !
Il poussa la porte. Il aperçut sa marraine lout habillée, assise au fond de la chambre sur son lit non défait. Il avait un tel besoin do secours, de tendresse, de courage, qu'il tendit aussitôt les bras, qu'il courut vers elle, se cacha sur son épaule, et, éperdu, cria :
— Marraine, marraine, faut -il que je vous quilte?
Elle lui répondit un seul mol, bien bas, en
LE GUIDE DE l'eMPEHEUU 97
le serrant contre son cœur, et après qu'elle l'eut dit, et que l'autre l'eut entendu, ils pleurèrent tous les deux jusqu'au grand jour.
A dix heures du matin, Charles Huber prenait le train pour l'Alsace.
Et six années s'écoulèrent, et même un peu plus.
Ce fut un temps très long et très dur pour ceux qui avaient perdu leur meilleure raison de vivre. Le capitaine Audouin devint tout blanc ; Véronique devint toute grise, et sa figure se couperosa. Elle perdit encore quelques leçons, et de tout côté l'existence se réduisit; même l'union d'autrefois resta diminuée après le départ de Charles. M. Audouin avait défendu qu'il fût jamais question de l'enfant dans la maison de la rue d'Inglemur, et, bien qu'il y pensât souvent et qu'elle fit de même,
ils ne se communiquaient point le plus profond et le meilleur de leurs âmes.
Les nouvelles de Charles Huber vinrent à de rares intervalles, dans des lettres qu'il adressait à Véronique. La première lettre, quinze jours après le départ, donna à entendre que le père et la mère, après avoir longtemps miséré, s'étaient engagés parmi les ouvriers que l'administration allemande emploie dans les forets, et qu'ils 'semblaient vivre facilement. Charles commençait à travailler dans les coupes ; on espérait pour lui qu'il deviendrait garde forestier. Lui, il n'exprimait aucune espérance de cette sorte. Il disait qu'il ne pourrait pas écrire souvent, et les raisons qui n'étaient pas dites se devinaient. Il finissait en protestations de tendresses et de souvenirs qui devaient être sincères.
La lettre était datée d'un village de montagne, dans la Haute Alsace.
Six mois plus tard, à l'occasion du jour de l'an, Charles Huber écrivit de nouveau, et il n'y eut plus, désormais, qu'une seule lettre par année, le 1" janvier, courte, sans récit d'événements , terminée seulement par des
mots qui disaient beaucoup de choses : « Je vous aime, ma marraine; je suis votre enfant à jamais et celui du capitaine. »
Quand le capitaine vit passer les conscrits de la classe de Charles, il eut un étourdissement qui Tabattit dans la rue et le retint une semaine à la chambre. Puis il se rétablit. C'était à la fm de l'automne de 1899.
Une année nouvelle s'ouvrit. M. Audouin avait soixante-huit ans, Véronique en avait quarante-deux.
Le 8 janvier, le soleil s'est levé sur l'Alsace couverte de givre, sur des étangs gelés et des guérets durcis. Depuis l'aube, le thermomètre n'a presque pas monté; il marque dix degrés au-dessous de zéro, et le vent qui souffle du nord avive encore le froid. Les nuages filent vite. Il n'y a presque personne dans les grandes avenues qui enveloppent la nouvelle gare de Strasbourg, où rien n'arrête la bise.
Cependant, malgré la rigueur de la température, malgré l'heure, qui fait rentrer beaucoup de bourgeois chez eux, — l'horloge indique midi quarante, — quatre Alsaciens sont arrêtés
sur la place de la gare, près d'un de ces massifs entourés de treillages qui s'allongent devant l'immense façade blanche. Ce sont des boutiquiers qui arrivent de Colmar et un sousofficier retraité. Ils considèrent le pavillon central, qu'éclairent trois baies cintrées pareilles à des verrières d'église, et plus spécialement, sous la marquise qui coupe le bas des fenêtres, quatre chevaux tenus en main. Co sont des hommes prudents. Ils ne se communiquent point leur élonnement par des mots qui peuvent être entendus et répétés, mais ils s'étonnent que ces bêtes merveilleuses, montures de colonels ou de généraux, n'aient pas chacune un soldat pour piquet d'attache. Ce sont de simples emplo3^és de la gare qui viennent d'amener les quatre chevaux et de les ranger sous la marquise. Ils serrent les brides dans leurs mains rouges, car les bêtes se défendent, et à peine s'ils osent essuyer l'écume qui tombe des mors sur leurs manches.
Ah 1 voici un sous-chef de gare : il s'encadre un instant dans l'ouverture d'une des portes, joli homme, très bien fait, blond, vêtu de la capote sombre, coiffé de la casquette à bordure
rouge et à petite visière. Il doit être officier de réserve. Il crie, comme s'il commandait à un régiment :
— Tenez-les donc la tète haute, et ne les regardez pas ! Face par ici !
Et il disparait.
Les quatre Strasbourgeois se regardent, intimidés. Il va se passer quelque chose. L'un d'eux observe :
— Nous sommes peut-être de trop : personne ne s'arrête.
Les autres ne répondent pas, mais il y en a un qui se met à bourrer sa pipe avec une grande attention, et un second qui se détourne du côté de Strasbourg et regarde les rues qui s'enfoncent au cœur de la vieille ville.
Tout à coup, par la porte du milieu, un homme de taille moyenne, un officier, s'est avancé rapidement, énergiquement, jusqu'au plus beau des chevaux, l'alezan doré. Aidé par un employé de la gare, il monte à cheval ; il ramène les plis de son grand manteau gris sur ses cuisses ; il jette un coup d'œil pardessus son épaule pour voir si le manteau s'étale bien, en arrière, sur la croupe de l'aie-
lot LE GUIDE DE L EMPEREUR
zan, et prend alors sa physionomie de parade, son masque de grand chef songeur et sacré, le menton levé, la tête droite entre les deux épaules, les yeux rapprochés par l'effort et comme absorbés par la lecture du livre de la destinée, qui volerait, tout ouvert, devant lui. Les moustaches jeunes, cassées en leur milieu, coudées à angle droit, montent, du coin des lèvres qui ne rient pas au coin des paupières qui sont tendues. Il dit vivement, mais sans volume de voix, comme ceux qui sont assurés de leur puissance :
— Faites sonner l'alarme ! J'attendrai les troupes au polygone.
Il est obéi. Un des deux officiers qui, un instant après lui, sont montés à cheval et l'encadrent, celui de droite, un colosse drapé dans son manteau gris, part au grand trot et pique sur la ville. Le maître, immobile, le laisse aller; puis, dirigeant son cheval en oblique à travers l'immense place déserte, il sort de l'ombre, au pas, le regard aussitôt fixé sur la flèche rose et lointaine de la cathédrale, si nette dans le jour sans brume, tandis que le soleil enveloppe l'empereur, achève la statue en
LE GUIDE DE l'eMPEP.EUR lOo
marche, et met une flamme à la visière et une aigrette à la pointe de son casque.
Il longe le massif.
Des quatre spectateurs tout à l'heure groupés là, il ne reste que l'ancien sous-officier, les pieds en équerre, la main droite touchant le chapeau de feutre. L'empereur n'a ni suite ni escorte, rien qu'un aide de camp, sanglé dans sa tunique, casqué, lourd et rouge de visage, et, assez loin derrière, un sous-officier qui porte un étendard roulé dans sa gaine. Quelques passants, qui arrivent par l'extrémité de la place, aperçoivent le groupe et changent de direction pour ne pas le croiser; quelques autres ralentissent le pas et saluent. Il prend à droite, par l'avenue plantée de petits marronniers aussi jeunes qu'elle-même ; il tourne à la place Aurélien ; il sort de ces « embellissements » ordonnés par la conquête, pour entrer dans le beau Strasbourg du passé. Voici les toits percés de trois rangs de lucarnes, les toits qui ont toute une forêt pour charpente, et dont les tuiles de tous les rouges ressemblent à des frondaisons d'automne. Voici les pignons aigus, les façades en colombage, les cheminées cou-
106 LE GUIDE DE l'eM PER KUR
vertes d'une plate-forme qui porte le nid de cigognes, les rues étroites, le Strasbourg des tanneries et des moulins bâtis au bord de l'Ill. C'est plein d'ouvriers et de ménagères en mouvement, ce coin de la ville qu'on appelle encore « la petite France ». Plusieurs, relevant la tête au bruit du pas des chevaux, s'imaginent voir un général, comme il en passe si souvent et depuis tant d'années; d'autres, qui ont reconnu le souverain aux portraits de lui qui sont nombreux partout, s'arrêtent pour le regarder, ou se défilent, s'enfuient, s'écartent, s'enfoncent dans les ruelles et dans les maisons ouvertes. Il y a des anciens surtout qui ont hâte de s'en aller.
L'empereur a vu les uns et les autres, mais les uns et les autres sont la foule à laquelle on doit le môme visage. Il va. Au passage des quatre ponts jetés sur la rivière d'Ill, qui se divise comme une main, par les trouées claires que font les eaux dans le dédale des murs et des toils pressés, il ne peut détacher ses yeux (le la flèche du Munster. L'empereur songe qu'elle est à lui et qu'elle ne fut pas toujours allemande; il songe qu'elle a toute l'Alsace au-
dessous d'elle, et que les cloches de la tour sonneraient le jour d'une déclaration de guerre. Il écoute aussi, se redressant parfois et tendant l'oreille au vent du nord : car le premier aide de camp a eu le temps d'arriver chez le général commandant le 15* corps, et celui-ci de faire prévenir le poste de la place Kléber. Est-ce le premier appel qui accourt dans l'air? Non, pas encore. Mais cela ne peut tarder. Pourquoi cela tarderait-il ? Tout à l'heure, la grande ville calme va être secouée d'un frisson.
Quelquefois, entre deux de ces images ou de ces rêves qui passent, l'empereur cherche un soldat qui puisse lui servir de guide et le mener par le plus court jusqu'au polj^gone. Car les minutes sont précieuses, et les chemins sont gelés, et l'aide de camp ne connaît pas la ville. Mais le hasard n'a pas mis encore un seul homme de la garnison sur le passage du maître. Soudain, comme il va franchir le dernier pont, l'empereur donne involontairement une secousse aux rênes de son cheval. Son visage s'éclaire; les yeux songeurs étincellent une seconde, malgré l'ombre du casque, comme une épée qu'on tourne au soleil : les clairons
de la place Kléber sonnent l'alarme. C'est un paquet de notes qui volent dans le vent, les premières si vives, les cinq dernières prolongées et menaçantes. Les tambours battent la générale maintenant. L'ordre est complet. Il va mettre sur pied une armée; déjà, elle se prépare. Les casernes ressemblent à des fourmilières effondrées. L'empereur fait une expérience nouvelle de sa puissance. Dans combien de quarts d'heure aura-t-il autour de lui, làbas, au polygone, les seize mille soldats qui défendent la ville conquise, les cinq régiments d'infanterie, les hussards, l'artillerie à cheval, l'artillerie à pied, le génie, le train des équipages ? Des numéros, des visages de chefs, des silhouettes de régiments en manœuvre lui traversent l'esprit. Qui sera le premier arrivé sur le terrain? Sera-ce le 105*' saxon, ou le 138* prussien, si merveilleusement entraîné? Lequel va se distinguer le plus, du régiment de hussards rhénans ou du 15* d'artillerie à cheval, qui devrait si vite franchir la frontière? Lequel? L'empereur tressaille encore. Un st'cond clairon a répété l'ordre des premiers, d'autres tambours battent la générale dans la
citadelle de Strasbourg. Puis c'est aux extrémités de la ville, vers la porte d'Ill, que l'effrayante chanson de guerre sonne comme un écho; puis, du côté de Schiltigheim, plus loin encore, et plus près, partout où il y a une caserne. L'empereur pousse le cheval, et franchit le dernier pont. 11 est midi cinquantecinq.
— Sire, un soldat!... Hé, toi 1
Le geste de l'aide de camp a été aperçu. A gauche de la rue qui s'ouvre, un soldat est debout sur le bord du trottoir. Il porte l'uniforme de l'artillerie à cheval.
Il courait, et il s'est arrêté dans la position réglementaire, les deux mains aux coutures de la culotte, la tête droite, levée vers le souverain qui est là. Il avance à l'ordre jusqu'à trois pas. L'empereur considère d'abord l'uniforme et l'attitude militaire, qui sont corrects, puis la figure pleine, aux yeux bleus, aux lèvres plissées, qui frémissent comme les prunelles, à cause de celte crainte dont toute l'âme est saisie. Le soldat tremble; l'empereur lui-même a un mouvement d'étonnemenl, un tout petit, comme il sied à une majesté. Il a trop Thabi-
tude de parcourir le front des régiments et de juger les hommes pour se tromper sur leur race.
— Alsacien ? demande-t-il.
— Oui, Sire.
— Ton nom?
— Charles Huber.
— Où allais-tu ?
— A la caserne. J'ai entendu Talarme.
— Bien, je te prends pour mon service aujourd'hui. Conduis-moi au polygone.
L'empereur ne parle pas durement; il a Tair pressé et soucieux ; il ramène les pans de s(>n manteau que la marche a déplacés.
— Va un bon pas, mon brave. 11 faut que l'empereur soit rendu avant tout le monde. Quelle distance encore?
— Trois mille mètres. Sire.
0 passé, comme tu reviens, sans que nous choisissions l'heure, du plus profond de notre être 1 11 y avait six ans que Charles lluber vivait loin de M. Audouin, et, en rencontrant l'empel'ciir, il a loiil de suile pensé an vieil officier li-;iiirais. Il a rougi comme s'il l'avait devant lui ; il a pensé : « Mon pari'ain souilrirait, mon
parrain pleurerait de me voir conduire l'empereur allemand dans une rue de Strasbourg, pour une répétition de la guerre, mais il me dirait de bien faire mon devoir ; oui, sûrement, il me le dirait. » Et le petit soldat s'applique à marquer le pas sur la chaussée ; il se démène, il va vite, malgré le verglas, car derrière lui il sent l'haleine des chevaux qui lui entre dans le cou ; il s'applique à manœuvrer les mains en mesure et à tenir la tète droite. Les trois cavaliers conduits par lui passent silencieusement dans le quartier d'hôpitaux et de cliniques qui lait suite à celui de la petite France ; ils longent les boulevards à peu près déserts, entre des murs de jardins et de cours et le talus gazonné des fortifications ; ils franchissent la porte d'Austerlitz, que les vainqueurs ont donné Tordre d'appeler la porte des Bouchers, et, dans la rue indéfiniment longue du faubourg de Neudorf, voici le cortège impérial qui s'engage, Charles Huber en tète, puis le souverain, l'aide de camp, le porte-étendard, plus raide que ses deux maîtres. 11 y a plus de monde dans les maisons basses, plus d'yeux derrière les vitres, plus de menu peuple dehors. Les ouvriers, les
femmes, les enfants, les vieux surtout, éœutent le vent, et puis ils regardent le cheval alezan doré et le cavalier au manteau gris, et ils s'efiacent. Le vent apporte de la ville un murmure insolite. D'ordinaire, les gens de Neudorf entendaient le bruissement de la forêt du Rhin, qui barre l'horizon en arrière ; mais aujourd'hui le Aent du nord est plein d'une clameur de foule. La grande ville a le grondement confus d'une marée qui monle ; le nuage de brume et de poussière qui flotte sur elle est plus épais que de coutume.
— Maman, ils disent que toute la garnison va se précipiter au polygone?
— Ils disent vrai; le clairon a sonné l'alarme.
— Maman, qui a commandé cela ?
— Un grand chef sûrement.
— Maman, qui sont les trois cavaliers qui arrivent sur la route?
La mère met la tète à la fenêtre, très peu, jusci ii'au milieu de son grand nœud de soie noire.
— Parle plus bas, mon petit, tais-toi, car il ne faul pas qu'il entende son nom. Le moins grand, celui (jui chevauche à droite, là, avec un manteau gris, c'est l'empereur.
— Et le soldat qui va devant, à pied, comme il a Tair essoufflé, comme il a chaud !
La femme regarde ; son visage s'émeut ; elle ferme la fenêtre en disant :
— Il est d'Alsace.
Charles Huber ne se plaint pas. Il est rouge, c'est vrai, la sueur coule à grosses gouttes sous son casque, mais il n'a pas obligé ceux qu'il guide, un seul instant, à ralentir le pas des chevaux. « Bien marché, petit ! » Le soldat croit entendre la voix du capitaine Audouin qui lui crie cela de loin, et il va. Les maisons du faubourg s'espacent ; la verdure de la plaine apparaît entre elles aux deux côtés du chemin. Bientôt c'est la campagne, des blés en herbe, des prés, des labours ; encore quelques centaines de mètres, et le guide et les trois cavaliers franchissent le pont jeté sur un ruisseau, lis laissent à gauche le petit bois où les gens de Aeudorf viennent se reposer en été, et ils passent sous les branches nues des arbres qui abritent le monument de Kléber, et les voici entrés dans une prairie prodigieuse, une vallée unie, verte, luisante de givre, égale en tous sens, et que borde un cercle de forêt. Toute
l'herbe n'est que lumière, et il semble que l'ombre se soit roulée autour en bourrelet bleu. Rien ici ne rappelle la guerre ou seulement le voisinage d'une ville : on dirait le pâturage enchanteur où les chevreuils des îles du Rhin viennent s'ébattre la nuit. Le cercle des futaies s'ouvre vers le sud-ouest ; des terres de labour continuent l'herbe ; quelques points roses indiquent un village. C'est le nouveau polygone de Strasbourg, où l'empereur a convoqué son armée.
L'empereur dit :
— Avance jusqu'au milieu I
Les chevaux s'agitent en sentant l'herbe et
l'espace. Le sol gelé sonne sous leurs pieds
comme s'il était creux. La petite troupe met
*encore du temps avant (pie la mémo voix ne
s'élève et ne commande :
— Halle !
Charles Huber s'arrête. Le cavalier impérial continue d'avancer jusqu'à ce qu'il ait dépassé le soldat, et alors, ralentissant raUure du cheval, il dit dans le vent qui ramène ses mots en arrière :
— Je te remercie. Tu diras à ton cai)itainc
LE GUIDE DE l'eMPEREUR Ho
que je te dispense de la revue, moi, l'empereur. Tu es libre de retourner à la caserne ou d'assister au défilé des troupes, ici, avec mon état-major.
Charles Huber salue l'empereur , qui ne peut plus le voir. Au fond de son cœur, il y a quelque chose qui remercie. La consigne l'oblige à se taire, mais il restera, par honneur, pour ne pas avoir l'air de mépriser l'attention du chef; il restera, malgré le froid qui se glisse sous ses vêtements. Le petit soldat tàte le col de sa tunique pour s'assurer que l'agrafe n'a pas cédé, car le vent coule par là, et lui glace le dos.
Les trois cavaliers se sont portés en avant, et demeurent le front tourné vers cette partie du polygone, là-bas, presque au nord, où, dans le bleu de la brume, on voit descendre le trait pâle d'un chemin. Rien encore ne vient par là. L'immense champ d'herbe n'est autour d'eux qu'une solitude. Le plus rapproché, le sousofficier de la garde, a déroulé l'étendard impérial jaune, brodé d'or et barré d'une croix noire. Il le tient droit, fièrement, visible de tous les bords de la forêt, et il est beau, avec
116 LE GUIDE DE l'eMPEREIR
sa barbe étalée couleur de bière, et son geste fort, et l'idée d'empire qui le transfigure. Il pense à la fatigue du service qu'il fait, dans la suite de l'empereur, et à une taverne de Berlin, où l'on est bien, les soirs de froid, dans la fumée des pipes. L'officier d'ordonnance, qui se lient un peu au delà, n'a pas mis son manteau, par bravade. Il le regrette; il pense qu'il a quarante-cinq ans, et que des influences de cour le desservent auprès de celui qui est là, en avant, penché sur l'encolure du cheval alezan. Quant à lui, l'empereur, il guette son armée. Il est immobile comme un chasseur à rafîùt. Il regarde l'heure : voilà quarante-cinq minutes que l'alarme a été donnée... Quelle énorme machine a été mise en mouvement! Que d'estafettes couranl les rues, que de télégrammes, de coups de téléphone, de bourrades, de jurons, de plaintes, d'ordre et de désordre, que d'officiers qu'on ne trouve pas chez eux et de clefs qui ne sont pas à la place réglementaire, que d'ambitions exaltées, quelle course sur les routes !... Cinquante minules... La terre frémit d'une fa(;on continue, sourde, annonçant (jirune troupe de cavalerie ou d'artillerie
galope sur le pavé de la ville qui, là-bas, découpe dans le ciel son décor de vieille gravure.
La première heure va dans un instant être écoulée... L'empereur se dresse silencieusement sur ses étriers. Son cœur bat. Le voici ! Lui, le premier, le seul encore il a deviné, il a vu des points blancs qui descendent vers le polygone. Ce sont des panaches et des broderies d'état-major. Ils arrivent en groupe serré par le chemin; il se répandent dans la plaine ouverte ; l'herbe en est constellée. Les chevaux accourent au galop, légers, heureux ne n'avoir pas d'obstacle devant eux; ils accourent à l'empereur, à l'étendard, dans le soleil froid.
L'empereur est satisfait de la promptitude, de l'éclat aussi de cette cavalcade. Il le laisse voir dans le salut qu'il rend au chef de son 15* corps d'armée, et dans la conversation rapide qu'il engage avec lui. Mais il laisse vite tomber le dialogue ; il attend que les derniers cavaliers, des lieutenants et des capitaines, dont les chevaux ont l'air plus jeunes aussi et plus ardents, aient pris place en arrière et formé sa cour militaire, et il fixe de nouveau son regard sur le point de la courbe verte où va déboucher le
118 I,E nriDE DE l/r.MPERKUR
premier réginienl, car ce qui importe dans rexpérience, c'est le soldat.
Charles Huber recule au dernier rang. 11 a froid.
Deux heures cinq, deux heures dix.
Une voix, la seule qui ait le droit de s'élever dans l'immense espace, prononce un mot qui fait en arrière agiter toutes les têtes :
— Hoch I
Un régiment débouche par le chemin, et se précipite à l'appel du maître. C'est le régiment prussien d'artillerie à cheval n" 15. Il n'a mis qu'une heure et quart pour se mobiliser et se rendre au polygone. Le roulement de ses canons et de ses fourgons grossit ; les batteries s'avancent au galop, saluent, font le demi -cercle, et vont se masser sur la gauche de l'empereur. Et d'autres régiments arrivent, presque sans intervalle à présent : le 138° d'infanterie, le 132% le 105% le 126% le 143% le train, les hussards rhénans. Ils se massent en arrière, les uns près les autres. A trois heures et demie, quand l'empereur se retourne tout à coup, il a devant lui les seize mille hommes de la garnison de Strasbourg, barrant le paysage de leurs lignes,
droits comme des futaies et sombres comme elles dans le jour clair.
Il va passer les troupes en revue. L'état major se déplace à sa suite. L'officier d'ordonnance, qui a été guidé par Charles Huber, aperçoit le jeune Alsacien, seul à pied et seul sans grade, oublié parmi ces uniformes. Il le frôle au passage.
— Tu ne peux pas nous accompagner, dit-il, ni rester là au milieu du terrain. Va l'asseoir à côté du monument de Kléber, à l'entrée... Tu reviendras avec ton régiment... As-tu vu que ton régiment est arrivé le premier?
Le soldat a répondu oui, mais les officiers s'éloignaient déjà au petit galop. Il a voulu courir pour se réchauffer, courir jusqu'à l'entrée du polygone, mais le vent du Rhin l'avait glacé. Il ne s'est pas réchauffé. Il s'est traîné là-bas, à travers la plaine retentissante de cris, ébranlée par le pas des troupes. Il avait les lèvres violettes, les jambes raides, et les yeux tristes, tristes, parce que, se sentant malade, il pensait à sa maman de France, à Véronique Audouin, qui le soignait si bien autrefois, dans les jours bénis.
A cinq heures, quand le régiment a passé, clairons sonnant, conduit par l'empereur, qui voulait rentrer dans Strasbourg à la tète de son lo'' d'artillerie, Charles Huber était si souffrant qu'il n'a eu que la force de monter dans une voiture d'ambulance.
On l'a conduit au Militar Lazareth, et le médecin de service, un grand homme blond, très doux, très grave, avec une barbe soyeuse et des lunettes d'or, après l'avoir ausculté, a diagnostiqué:
— Pneumonie double. État grave. Sœur Franziska, il ne faudra pas quitter le malade.
Huit jours passèrent. Le 16 janvier, M. Audouin, qui n'avait plus la force ni le goût de faire les grandes promenades qu'il faisait jadis, s'était rendu tout simplement à l'église Saint- Gengoult. Il s'était reposé un instant sur une chaise, dans la vieille nef sombre, — habitude de valétudinaire qui le classait comme clérical parmi les vétérans du second empire, — • puis il était sorti par la porte latérale qui communique avec le cloître. Et là, il se promenait à l'abri du vent, sous les arcades, autour du petit jardin carré qui était illuminé de soleil. On eût dit un brasero, ce jardin des moines
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disparus, qui n'avait d'autre verdure, en été, que celle d'un aubépin planté au milieu, et de quatre lilas qui poussaient aux quatre angles. Il en venait des bouffées tièdes qui se levaient du sol et des pierres chauffées, et coulaient dans le cloître où respirait M. Audouin. Le vieil invalide aimait cet endroit solitaire, et on l'y trouvait toutes les fois que le vent soufflait un peu trop durement dans la plaine de la Moselle.
Il était donc là depuis une heure, marchant un peu voûté, toujours martial d'allure, et songeant aux mêmes choses et aux mêmes gens, en petit nombre, qui avaient suffi à remplir sa vie, comme les cinq arbustes remplissaient le jardin du cloître. Subitement, comme il se rapprochait des marches qui descendent sur la place du marché, une femme les monta, parut dans l'ombre des voûtes, chercha.
— Véronique !
— Ah! vous voici?... Une dépêche qui est arrivée pour nous deux : c'est de Strasbourg.
— Comme tu es pâle, Véronique! Est-ce qu'il est mort?
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— Non I non ! lit-elle vivement. Il a signé lui-même la dépêche. Non!...
Elle tendait à bout de bras le papier bleu que M. Audouin saisit, et parcourut des yeux, et relut tout haut. Il y avait écrit :
« Mon parrain, ma marraine, je suis bien malade à l'hôpital militaire. Venez à moi.