CHARLES HUBER
M. Audouin froissa la dépêche, en fit une boulette qui disparut dans ses doigts énormes, et, se prenant la tète :
— Voyons, dit-il, voyons ! C'est peut-être une fausse nouvelle, un piège?...
La vieille mademoiselle Audouin, debout devant lui, ferme de visage comme une mère qui défend la cause de l'enfant, demanda :
— Quel piège?
— Des Allemands, qui veulent m'attirer au delà de la frontière, Véronique, et qui, après cela, me feront mille vexations... Gela s'est vu.
— Ah ! dit Véronique, vous ne pouvez donc pas être tout de suite raisonnable devant le malheur? C'en est un; ce n'est pas un piège;
c'est notre enfant qui va mourir. Partez donc!
Rappelé au devoir précis par une volonté autrement forte que la sienne, le vieil Audouin se retrouva capable de décision.
— Le temps de rentrer à la maison, dit-il, et de prendre ma loutre, mon tabac et ma carte d'identité, et je pars, puisque lu crois cela bien. Peu importe s'il y a du danger pour moi. Mais, dis-moi, Véronique, il nous appelle tous deux : tu serais heureuse de le revoir; pourquoi ne viens-tu pas, toi aussi ?
Les yeux de la vieille fdle, qui jusque-là n'avaient pas cessé de regarder ceux du père, se fermèrent sous le coup de l'intime douleur qu'il ravivait.
— Non, répondit-elle, j'y ai pensé : mais le voyage est troj) cher; mes leçons diminuent; allez seul, et allez vite.
Elle le prit par le bras, et descendit les degrés du cloître de Saint-Gengoult. Les deux hautes silhouettes diminuèrent sur la place. Véronique hâtait le pas fatigué de son père, mais elle était incapable de rien voir, de rien
LK GUIDE DE l'eMPEREIR 125
entendre, de dire une seule parole. Et c'était lui maintenant qui se penchait vers elle et qui tachait de lui donner du courage en répétant :
— Dès demain tu auras des nouvelles, je te le promets; tu sauras comment va notre Charles, ton enfant, je te le promets.
Le lendemain, à dix heures du malin, par un temps radieux, le capitaine Audoiiin refaisait le même pnrcours ({u'avail Hiil, Imil jours plus tôt, d'abord l'empereur seul, puis l'empereur guidé par Charles Iluber. Il traversait, dans le fiacre qu'il venait de prendre à la gare, les vieux quartiers de Strasbourg, les ponts couverts, les boulevards qui bordent les glacis, et là le cocher l'arrêtait devant la grille d'un hôpital bâti en brique, qui date d'avant la guerre, et dont on a changé le nom en celui de Militar Lazareih. Derrière la grille, une allée entre deux pelouses, puis un passage voûté.
Un sous-officier sortit du corps de garde qui est sous le passage voûté, car le rez-de-chaussée de l'hôpital est plein de matériel de guerre.
— Que voulez-vous ?
M. Audouin comprit, sans savoir l'allemand, et dit rapidement, sur un ton d'officier :
— Je veux voir Charles Huber, malade ici.
Lui, qui s'était inquiété de revoir un uniforme allemand, il pensait en ce moment à son Charles, à son enfant qui l'appelait, et il se demandait : « Vit-il? Qui vais-je trouver? Que lui est-il arrivé? Me reconnaîtra-t-il ? Va-t-on nous laisser seuls ? » Il eut aussi l'impression très vive, en s'adressant à l'homme du poste, qu'il parlait à un inférieur, et cela refoula et domina les autres émotions qu'il avait imaginées par avance, et qui lui avaient semblé si redoutables.
Le sous-officier fit quelque pas du côté de la seconde cour plantée de platanes, mais, ayant eu la chance de rencontrer une des sœurs de Niederbronn, qui allait monter justement aux salles de médecine, il se jugea dispensé de corvée, et fit signe à M. Audouin de suivre la religieuse, qui traversait la cour vers la droite.
128 LE GUIDE DE l'eMI'EHEUR
Lui-même il s'arrêta, dans le courant d'air du passage voûté, pour voir s'éloigner ce singulier visiteur vêtu d'un manteau de cavalerie. L'idée qu'il venait d'introduire dans l'hôpital un chef étranger, peut-être un général, lui traversa l'esprit, et il tira, mécontent, sa lourde moustache rousse.
Cependant M. Audouin montait l'escalier qui conduit au premier étage de droite. La sœur hospitalière allait devant, le long du mur.
— 0 mon Charles ! disait-il tout haut, mon Charles !
Elle montait d'un mouvement ininterrompu, assoupli par l'habitude ; elle était bouffie et pâle ; elle cherchait des mots français pour donner des nouvelles au visiteur. Elle tordit un peu son buste épais au tournant de la première volée de l'escalier, et, par-dessus son épaule, elle parla au vieillard qui soufflait trois marches plus bas. C'était une religieuse qui était arrivée, depuis quelques mois, du fond de la Silésie.
— Il a encore son esprit, dit-elle. Il vous demande tout le temps. Vous êtes son parent de France?
— Ami, seulement, répondit la voix de
M. Audouin, ami d'enfance. Dites, madame, est-ce qu'il est bien malade?
— Oui.
Le vieil Audouin sentit le frisson de ce motlà qui lui courait par tout le corps, et une sueur froide qui lui mouillait le front. Il ne répondit pas. Il acheva plus lentement de gravir les marches de l'escalier. Il était si blême, en arrivant dans le couloir du premier, que la sœur, s'étant retournée pour la seconde fois, dit :
— Reposez-vous, monsieur?
Mais lui, comme fouetté par cette pitié, ne voulant pas faiblir devant une Allemande, fit signe :
— Allez, ne vous occupez pas de moi.
Et, au bout d'une cinquantaine de pas, il s'arrêta dans la clarté blanche d'une salle d'hôpital où la sœur venait d'entrer. La salle contenait huit lits, tous vides, les draps tirés et lisses entre les montants de fer. Ce fut la première chose que vit M. Audouin, avec la silhouette de la religieuse qui s'était avancée vers la droite. Puis, dans l'inspection rapide qu'il passait de ces murs, de ces fenêtres et de ces lits, il aperçut un aide-major en uniforme,
tout près. Dans sa surprise, par habitude, il salua militairement, en portant la main à sa toque de loutre. Le médecin fit de même, en touchant la visière de sa casquette bleue. C'était un tout jeune homme, vêtu de la longue tunique serrée à la taille, bleu foncé, à deux rangs de boutons de cuivre, et du pantalon noir à passepoil rouge. Il était grand, bien que M. Audouin eût la tête de plus que lui. Il avait la barbe fine, blonde et soignée, la peau rose, un air d'extrême jeunesse et d'extrême gravité, et il regardait j^ar-dessus des lunettes d'un demicentimètre d'épaisseur. Il attendait une explication. M. Audouin, ému comme au temps de la guerre, continuant à saluer, dit :
— Capitaine en retraite, Charles-Henri-Michel Audouin, quatre campagnes, dont une contre vous, un bras gelé en 1870. Vous avez parmi vos malades un soldat que j'ai élevé, Charles Huber. Puis-je le voir?
Au mot de capitaine, l'aide-major avait de nouveau salué, et ses yeux gris, très clairs, avaient souri faiblement.
— Venez, capitaine, dil-il en français, venez Huber est dans la salle à côté
Et, plus bas, avec un geste de la main levée :
— Il est très faible; je ne puis permettre que deux minutes de conversation.
M. Audouin se pencha, et, parlant tout doucement, lui aussi, pour n'être pas entendu trop loin :
— Dites-moi comment son mal lui est venu? Je ne sais rien... Il y a plusieurs années que je ne lui écrivais plus.
A mesure que Faide- major, rapidement, en quelques phrases, racontait l'arrivée imprévue de l'empereur à Strasbourg, l'alarme, la rencontre de Charles Huber, la revue, le refroidissement mortel que la longue immobilité après la marche avait causé au soldat, M. Audouin se redressait et prenait une expression plus rude. Toutes les anciennes colères se trouvaient ranimées par la douleur présente. Il avait une tentation furieuse de crier : « Assassins! ils ont assassiné mon enfant ! » Mais il se contint. Il eut hâte de voir, maintenant qu'il savait, et il dit, d'un ton de commandement plus que de prière :
— Allons, monsieur, précédez - moi 1 L'officier allemand tourna sur ses talons, et
ouvrit la porte qui donnait dans la salle voisine.
Alors M. Audouin ai»erçut Tentant qui avait été le sien pendant quatorze ans, celui qu'il n'avait cessé d'aimer, qu'il avait pleuré chaque jour depuis la séparation. Il vit un lit debout entre deux fenêtres, et, dans l'ombre que projetaient en triangle les arêtes des murs, la tête d'un mourant, que Toreiller encadrait déjà comme un commencement de bière. Le drap, que courbait en arc la forte poitrine de l'homme, se soulevait et s'abaissait rapidement. La bouche était ouverte sous les deux petites moustaches dorées, qui n'avaient pas beaucoup grandi. La sueur coulait partout sur le visage. M. Audouin reconnut surtout Charles Huber aux yeux qui étaient couleur de Moselle, très clairs, très doux, et qui, désunis, abandonnés, chavirés dans l'orbite, se remirent avec effort en équilibre, et regardèrent du côlé par où venait le parrain au manteau gris. Ils eurent du mal à se mouvoir. Ils n'arrivèrent pas à sourire. Ils disaient merci et ils disaient adieu en même temps. M. Audouin, eu rencontrant le regard de son enfant, s'arrêta au pied du lit, et il ùta
sa toque. Tout ce qu'il avait fait avec Véronique pour l'enfant devenu homme, toute la peine, et tout le souci, et tout le changement d'existence que ce petit avait causés, revécurent tout à coup dans l'esprit du vieux. Il se rappela tant d'espérances, dont les dernières allaient mourir, les plus secrètes, celles qu'il n'avait jamais confiées à personne. Et il laissa échapper ces mots, que le jeune médecin allemand entendit, car il eut un hochement de tète deux fois de suite :
— A quoi bon tout cela? J'ai perdu ma vie,... perdu,... perdu.
Le médecin s'était avancé à gauche du lit, à trois pas du malade, dans la lumière de la fenêtre, et il examinait le soldat avec un air de bonté grave, qui était chez lui un signe d'émotion. Car si le spectacle de la souffrance physique n'agissait plus sur ses nerfs, il avait trop de jeunesse encore pour ne pas être attendri par la rencontre de ces deux hommes, qui se retrouvaient dans la hâte et dans l'elfroi de la mort prochaine. M. Audouin s'approchait, les mains tendues, comme si le pauvre fdleul allait pouvoir répondre [)ar le même geste ; il se pen-
13i LE GUIDE DE L EMPEREUR
chait à droite du lit ; il effleurait d"uu baiser le front moite de Charles Huber, et se redressait, faisant de son grand manteau comi^ie une tente pour s'envelopper tous deux.
— Mon Charles, dit-il, je suis venu dès que tu m'as appelé, tu vois, je n'ai pas hésité, malgré des raisons... Tu me reconnais bien, dis?... Parle- moi...
Et voici que les yeux du jeune homme, qui jusque-là avaient regardé ceux de M. Audouin, se relevèrent lentement vers le plafond, afin d'y cacher l'angoisse dont ils étaient pleins. Trop de pensées lui venaient par eux, trop de souvenirs ; il fallait les relever pour conserver un peu de courage. El ils ne se rabaissèrent plus.
— Je vous reconnais, lil-il (Tune voix que la fièvre rendait haletante. Et ma marraine Véronique, pourquoi n'est-elle pas venue?
— Les affaires, tu sais, petit, les legons, la dépense. Mais elle viendra plus tard.
11 ne répondit rien. M. Audouin, qui cherchait le regard de son enfant et ne le rencontrait pas, comprit cepenchuit que Charles pensait : « Quand elle viendra, il sera trop
LE guidf: dé l empereur 13o
tard. » Il ne put contenir ses larmes. Elles coulèrent.
— Ah! mon pauvre petit, reprit-il, si je i'avais gardé près de moi ! C'est leur empereur qui est la cause de ton mal.
Il y eut un mouvement chez celui qui écoutait à gauche du lit, et le reflet des boutons de métal et des épaulettes plates oscilla un moment dans la lumière calme de la fenêtre.
— C'est leur empereur 1 continua M. Audouin, il t'a fait courir jusqu'au polygone...
Un geste l'interrompit, le geste de l'enfant qui tirait péniblement le bras de dessous la couverture, et qui faisait signe : « Taisez-vous. » Les yeux restèrent dans le rêve, une rougeur nouvelle monta aux joues enfiévrées, et Charles Huber dit :
— Non, n'accusez pas l'empereur. J'ai pensé à vous pendant que je conduisais l'empereur, mon parrain. J'ai tâché de bien servir, comme vous m'aviez dit de faire. Vous m'appreniez cela autrefois. Et lui, il a été bon. Il ne faut pas lui en vouloir. Il m'a parlé honnêtement. Il m'a dispensé de la revue... C'est moi qui ai voulu rester.
La tête se souleva un peu, le regard se détacha de là-haut, et se posa un moment sur M. Audouin.
— Quand je serai mort, vous direz que tout a été bien dans ma vie. Dites merci à ma marraine Véronique...
Les forces manquèrent tout à coup au malade. La tête retomba sur l'oreiller, les paupières closes, et le souffle se précipita.
— Il ne faut pas rester davantage, monsieur, dit le médecin en s'avançant d'un pas.
Le capitaine Audouin se détourna à moitié, et vit que l'aide-major était très pâle. Quelque chose de supérieur à la vie ordinaire, et à toutes les séparations qu'elle crée, réunissait les deux ofliciers, qui se tenaient aux deux côtés du lit. Ils admiraient la noblesse d'àme de ce soldat (|iii allait mourir, inconnu, d'une mort sans gloire.
Tâchant de demeurer maître de soi, mais la voix étranglée par les sanglots, M. Audouin dit, en regardant en face l'aide-major :
— Monsieur, je vous ai dit que j'avais perdu ma vie, mais je vois bien que non. Pardonnezmoi. Vous l'avez entendu parler?
Il y eut inclination de tète, à peine sensible, de l'autre côté du lit.
— 11 vient de parler de son chef comme mon père parlait de son empereur. C'était la manière française, monsieur, la mienne, celle que je lui apprenais. Seulement, vous m'avez bien compris : je ne savais pas s'il l'avait retenue. Oh 1 mon Charles! ne meurs pas, dis?
L'officier allemand considéra un instant, sans émotion apparente, le pauvre retraité qui renonçait à lutter contre la peine, et qui se cachait la figure dans ses deux mains.
— Je ferai tout mon possible, dit-il gravement.
Puis, inquiet de l'abattement du malade, il s'approcha du lit, et se pencha, tandis que la religieuse de Niederbronn, appelée d'un geste, arrivait du fond de la salle voisine, et que M. Audouin, à petits pas, pleurant à chaudes larmes, se retirait.
Dans le cimetière de Strasbourg, quelques jours plus tard, sur la terre fraîchement remuée d'une tombe, on pouvait voir une couronne, faite de fleurs naturelles et de feuillages, et nouée d'un ruban aux couleurs de l'Allemagne. Elle avait été envo3ée par un très haut personnage, et c'était un officier qui l'avait déposée, là où elle achevait de se faner et de se meurtrir au vent d'hiver. Plus près de la croix de bois, touchant les mottes qui devaient peser sur la tête de l'enseveli, il y avait deux autres couronnes que le gardien avait reçues par le train de France : l'une de perles noires, qui
portait en lettres blanches : « A Charles Huber, son parrain fier de lui » ; l'autre, toute petite, en immortelles, avec un seul mot : « Véronique ».
LE SOLDAT FRÉMINET
L'histoire s'est passée à Madagascar, l'année de la conquête. Le héros s'appelle Fréminet. Vous l'avez vu. C'était ce pauvre gars qui ne savait pas tenir ses mains ; ce fils de paysan aux joues trop larges, au nez trop fort, aux yeux trop ronds, si malheureux quand on le regardait, si triste quand on ne le regardait pas; celui qui économisait son prêt pour achetei' du vin de chez lui ; celui qui n'a jamais pu apprendre à nouer sa cravate bleue.
Il était resté huit mois sans demander la permission de deux jours qu'il lui fallait pour aller au pays, tant il avait peur de son capi-
142 LE SOLDAT FllLMlNLT
taine, un grand brun, tout soc, maigre d'épaules, maigre de jambes, qui ne disait jamais : « Très bien. » Pour le décider à tenter l'aventure, il avait eu besoin d'une lettre du père, datée de la métairie de Ghanteloup, et oi^i on lisait :
« Faut pourtant qu'ils te laissent sortir, mon Fréminet. Si le capitaine était gentil, je lui tuerais bien un lapin de monsieur le comte : je n'y regarde pas, tu le sais. Mais faut que je te voie, la mère aussi. »
Idée désastreuse, et qui prouve que Fréminet manquait totalement de psychologie. Il l'avait eue, sa permission de deux jours, sans aucune peine, avec une facilité qui l'avait étonné, qui changeait même quelque chose dans sa conception très austère de la caserne. Et maintenant, il revenait vers la ville, pour l'appel de neuf heures, sentant battre contre ses jarrets les basques lourdes de sa tunique. Quand il eut dépassé l'octroi, il tira de sa poche le lapin de la reconnaissance, un vieux mâle presque blanc, tué à l'affût sur les terres de monsieur le comte, et, le prenant par les pattes de derrière, il continua de suivre la chaussée. La nuit était
LE SOLDAT FREMINET 143
noire. La rue, indéfiniment longue, avec ses rares becs de gaz qui faisaient des îles rondes dans les ténèbres, ressemblait à un pont qui aurait eu de grandes piles d'ombre et de petites arches claires. Et les bonnes gens, assis au seuil des portes, ceux du moins des régions claires, voyaient passer, se transmettaient les uns aux autres la même silhouette de lanterne magique : un fantassin content, qui riait, un lapin gris, renflé en poire, qui pendait au bout du bras gauche et, balancé par la marche, oscillait en mesure, à contretemps de la jambe.
Fréminet arriva de la sorte, sans changer d'expression ni d'idée, à la maison du capitaine, sonna, plaqua la main droite sur le képi, leva la gauche, celle au lapin, et dit:
— Mademoiselle, c'est un lapin que j'apporte. Le capitaine m'a domié une permission Alors, nous autres, vous conqjrenez... Je ne sommes jamais en retard pour ces choses-là, chez nous, mademoiselle... S'il demande mon nom, je suis Fréminet.
Pauvre bleui Le capitaine non plus, ne fut pas en relard. Dès le lendemain, à six heures du matin, il se campait dans la cour de la
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caserne, à vingt pas de la compagnie, les 3'eux flambants, la voix terrible:
— FréminetI
— Mon capitaine?
— C'est à vous, le lapin?
— Excuse, mon capitaine, il est à vous.
— Je comprends ce que je dis ! Vous me ferez quatre jours de salle de police pour avoir manqué de respect à un supérieur.
Les premières mouches s'envolaient des arbres, dans la fraîcheur de l'aube, et on les entendait, bien qu'il y eût là quatre-vingt-dix hommes.
Il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même:
— Chez nous. Dieu merci ! c'est encore nous manquer de respect que de nous j^iycr.
Yous devinez ce qui s'ensuivil. Avec le temps, le soldat s'iiabitua à la vie de régiment. Ses joues empâtées se creusèrent de deux rides. Les plaisanteries de ses camarades le laissèrent }»lus IVoid. Il devenail un ancitm. Sans parler beaucoup plus qu'au conniiencement, il avait acquis une manière de rire, quand ou lui racoulail quelque chose, qui révélait une cerlaine assurance, le sentiment
LE SOLDAT FRÉMINET 145
d'une supériorité, peut-être dans l'astiquage, peut-être dans l'arrangement du sac : je no sais trop, car Fréminet excellait dans l'un comme dans l'autre. Mais il y avait toujours, entre lui et le capitaine, le souvenir de cet incident malheureux, qui humiliait le soldat et rendait partial l'officier. On n'avait jamais proposé, pour un avancement quelconque, le nommé Fréminet (Jean-Prosper).
Or, au mois de mai 1895, Fréminet partit pour Madagascar avec son capitaine. Pendant cinq mois je fus sans nouvelles du troupier. Puis je reçus une longue lettre d'un ami, d'un témoin, et je la résume.
Fréminet annonça, dès le début, qu'il supporterait bien le" climat. Sans doute, il trouvait les après-midi plus chaudes que celles de la Creuse ; il comparait, au désavantage de Madagascar, les jolis vallons de son pays, les bouquets de pins et de chênes chantant sur les collines, avec ces ondulations mornes, tantôt nues et rougeâtres, tantôt vêtues de hautes herbes sèches, qui se succédaient, indéfinies, de ]\[ajunga à Tananarive. Mais c'était de la terre, tout de môme, et de la campagne, et de
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la liberté. Il en devenait débrouillard. On l'avait mis à construire la route. Le contact de la pelle réjouissait ses mains de paysan. Nul ne terrassait comme lui, sans fatigue, sans fièvre. En lui revivait et s'affirmait la belle humeur qui est un élément, et non le moindre, de la bravoure française. Il plaisantait les conducteurs de toutes couleurs qui passaient. Kabyles, Somalis, Haoussas, nègres ou deminègres ; il causait avec les interprètes ; il apprenait qu'en langue malgache vendre se dit mivarotra, que la pomme de terre se nomme ovimbazaha, le tabac 'paraky, le rhum toaka, et que, pour avoir du lait, il faut demander : ronono.
Et il fit partie, naturellement, de la colonne légère qui devait prendre Tananarive.
Ici, je copie la lettre de mon ami, qui continue :
« Avant-hier, à la nuit, nous avions fait halte dans une vallée étroite, au delà de laquelle le sentier tournait brusquement. Triste lieu que celui-là ! Des éboulis de terre et de pierres, sur lesquels, à mi-pente, les soldats s'étaient couchés. Il faisait un très faible clair
LE SOLDAT FREMINET 147
d'étoiles, assez cependant pour qu'on put distinguer les deux grands murs d'ombre de la vallée, et la montagne qui la barrait en avant, masse très sombre également, où, vers le sommet, des feux disséminés indiquaient la présence de quelque troupe hova autour d'un village. Le capitaine, roulé dans sa couverture, était couché à cinq pas de moi et dormait. Lui, l'intrépide, la fièvre le tenait depuis le matin. Pendant la marche, il avait eu ces yeux que vous savez, ce regard qui ne saisit plus rien et qui est plein d'images de l'autre pays. Les soldats avaient dit tout haut, — entre autres, je crois bien, Fréminet :
» — Ce qu'il faudrait au capitaine, ça serait du bouillon frais. Ça le remettrait.
» Le capitaine s'était mis à rire, une minute, de cette idée impossible, mais touchante à sa façon. Il dormait. Moi, je considérais le creux de la vallée au-dessous de nous. On eût dit un lac d'eau brune. Et, en effet, c'était un lac desséché, une terre fangeuse où achevait de périr la végétation d'un été : joncs, roseaux, herbes de toute espèce, et d'où s'élevait la brume de fièvre, la brunie de mort. Elle monlail Iciilc-
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ment, — je l'éludiais — non comme une nappe tendue et uniforme, mais par longues bandes, un peu mousseuses, transparentes au bord comme de la fine batiste: des draps pour les petits soldats qui n'en ont pas. Elle s'approchait doucement des pierres de la pente, et les buvait avec un mouvement doux de lèvres qui s'ouvrent et se referment. Les mulets qui étaient presque au bas de la montagne, et leurs conducteurs, et plusieurs compagnies étrangères étagées au-dessous de nous, avaient disparu de la sorte.
» Vers dix heures, on entendit cinq coups de feu du coté du village, là-bas. J'écoutai, croyant à une alerte prochaine. Mais tout redevint silencieux. Le camp ne reçut point d'ordre.
» Une heure après, comme je venais d'allumer un cigare, ne pouvant dormir, un mouvement se produisit parmi les hommes couchés plus bas, et qui n'étaient que des hachures d'ombre sur la pente. Le capitaine se redressa sur un coude. J'entendis des voix :
» — Le voilà! Le voilai C'est lui I
» — r/esl loi, Fréminet ?
LE SOLDAT FRÉMIXET 149
» — Oui.
» — Tu as fait visite aux nègres? Comment reçoivent-ils ?
» — Pas bien, tu sais. Ils ont tiré quatre coups sur moi; moi, un sur eux.
>■> — T'es pas blessé?
» — Allons donc, blessé! Une petite raie au cou, une égratignure. Ils ne vont guère à la cible, faut croire!
» — As-tu la poule au moins?
» La voix de Fréminet, qui s'avançait vers nous, se fit plus basse et dit :
» — Puisque j'y allais pour ça !
» Et, entre le capitaine et moi, l'ombre de Fréminet apparut. Même dans la nuit, il était reconnaissable à la rusticité de sa silhouette, au galbe vigoureux de sa joue, à la large paume de sa main qui saluait, posée au bord du casque. L'autre main portait le fusil et un paquet de plumes claires, ébouriffées, qui pouvait être un oiseau, mais qui avait à ce moment-là une forme fantastique. Il rectifia de son mieux la position du soldat qui salue, et dit doucement :
» — Mon capitaine?
JoO LE SOLDAT FRKMIXET
» — Eh bien ! Fréminet, qu'y a-t-il?
» Le soldat se rappelait sans doute un événement lointain de sa vie militaire. Il répondit, moitié sérieux, moitié goguenard :
» — Mon capitaine, c'est- il défendu aussi de vous offrir une poule?
» L'autre, vous le savez, qui a le cœur d'un enfant de troupe, ne trouvait rien à dire, tant la crânerie de son soldat lui plaisait. Alors ce fut le petit, le fils de la métairie de Chanteloup qui reprit, tout content :
» — Si ça vous fait du bien, mon capitaine, faudra pas vous gêner... Il y aura d'autres villages sur la route... J'y retournerai... Je suis comme mon père, moi : je n'y regarde pas ! »
M. Noël Armure avait commencé sa collection à trente-deux ans, parce qu'il se sentait peu de dispositions pour le mariage, des préliminaires de goutte dans l'orteil, une fortune au delà de ses besoins, et plus de loisirs qu'il n'en pouvait occuper, à la campagne, sans manie; il avait continué jusqu'à cinquante ans, pour les mêmes raisons, et pour cette autre surtout qu'il était devenu collectionneur.
Le rez-de-chaussée de sa grande maison carrée, dont les toits faisaient une tache bleue dans la verdure d'un mamelon boisé, servait de cadre à une exposition permanente d'objets
lo2 LA COIFFE BLANCHE
de toute sorte et de tout style. Ils emplissaient les vitrines; ils se dressaient sur les tables et les étagères, autour des trois salons qui se suivaient ; ils formaient des gerbes inégales dans les angles ; ils pendaient du haut des corniches ; ils composaient, accrochés aux murailles , de grands dessins éclatants ou sombres sur les tapisseries des Gobelins ou de Beau vais. C'était un hérissement de formes inattendues, une rencontre de choses disparates, dont le reflet s'allongeait sur la cire du parquet : aigles d'anciens lutrins, bas -reliefs en terre cuite et hauts-reliefs de bois noir, poteries d'Europe et d'Orient, coffres de fer ouvragé, aiguières de cristal de Venise ou de Bohême, calices dérobés jadis dans les pillages d'églises, statuettes des maîtres primitifs d'Allemagne, tableaux des primitifs d'Italie, plats de cuivre repoussé, panoplies, meubles italiens de la Renaissance, missels enluminés posés sur des chevalets, soieries de Perse tendues entre les colonnes des cheminées sculptées. Quand on entrait là, on était ébloui par les milliers d'étincelles que le jour mettait aux arêtes de la pierre, du métal et du bois, étoiles multicolores
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qui luisaient à toutes les hauteurs, et se déplaçaient, et faisaient le lent voyage des heures. Avec un peu d'attention et de temps, on découvrait qu'aucune des pierres de ce musée n'était sans valeur, et que plusieurs étaient dignes d'une longue contemplation.
Mais nul ne méditait sur elles comme M. Noël Armure, et nul n'aurait pu les aimer comme lui, car il aimait chacune d'elles d'une tendresse à peu près égale. Ne les avait-il pas découvertes, désirées, marchandées, attendues, achetées, placées enfm dans le sanctuaire où l'ordre et le rang des choses n'allaient point sans essai, et lui plaisaient ensuite comme le secret témoignage d'un caprice souverain? Il jouissait vraiment de leur beauté, mais non moins de leur rareté, et de leur histoire qu'elles lui racontaient, lorsque, à demi couché dans un fauteuil gothique, les pieds sur un coussin de vieux cuir frappé, retenu à la maison par la maladie qui multipliait ses attaques, il enveloppait chaque objet tour à tour de son regard et de son souvenir, invoquant la réponse que font les choses familières à ceux qui écoutent longuement.
Oui, il éprouvait presque le même plaisir, qu'il se chauffât dans un salon ou dans l'autre, qu'il tournât la tête à gauche ou à droite, ou bien la renversât sur l'appui du fauteuil. Cependant, si on lui avait demandé quel était le joyau de sa collection, il eût probablement nommé son groupe de l'Adoration des Mages : l'Enfant Jésus, la Vierge et saint Joseph, les trois rois mages et deux de leurs chameaux, sculptés dans un morceau de chêne par un vieux maître de Munich, et si naïfs d'attitude, si bien pressés, si bien unis dans le même amour, qu'on ne pouvait jeter les yeux sur les trois rois sans suivre leurs regards qui contemplaient la Vierge, ni regarder la Vierge sans apercevoir devant elle l'Enfant auquel ils pensaient tous.
Ce collectionneur était poète comme la plupart de ses confrères ; il marchandait pour le plaisir avec les revendeurs, mais il donnait sans marchander, quand il avait l'occasion de s'émouvoir de la misère d'autrui. Il lui arrivait quelquefois de se reprocher les grosses dépenses qu'il faisait pour une collection qu'il ouvrait sans doute volontiers aux visiteurs, mais dont
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il sentait bien que l'intime et pleine jouissance n'intéressait qu'un homme au monde. Ces regrets furtifs l'épouvantaient. Le lendemain, s'il y pensait encore, il achetait un objet nouveau, afin de chasser la tentation de renoncer aux autres.
Noël Armure avait aussi un jardinier, et ce jardinier avait une fille. Le père et la fille n'étaient pas nés en Seine-et-Marne, où ils habitaient à présent. Ils appartenaient à cette race des bords et des îles de la basse Loire, qui est osseuse, longue de bras, longue de jambes, de taille élevée et souvent de fin visage. Francine avait précisément cette noblesse de corps, ce teint pâle, ces yeux noirs, ces traits réguliers dans l'ovale mince de la figure, qu'on voit souvent aux batelières dans les tableaux et quelquefois aux filles de mariniers et de métayers qui passent, en se balançant, sur les chemins de la vallée. Chaque matin elle partait pour Étampes,où elle travaillait chez une couturière de toute petite clientèle; chaque soir elle revenait au domaine. Et c'était un plaisir d'artiste, un plaisir aussi de grand oncle riche et bienveillant, — pas autre chose, — qu'éprouvait
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M. Noël Armure, lorsque, dans les beaux jours, appuyé sur deux cannes, entre les bordures de buis de ses plates-bandes, il voyait Francine ouvrir la barrière blanche, à la sortie du bois, et monter à travers le jardin dont les fleurs, les légumes et, plus bas, les trois sillons d'orge mûr exhalaient un parfum de réséda, de pain frais et de pot-au-feu. Son admiration n'allait pas seulement à l'agréable visage de Francine, mais à la mode qu'elle avait gardée de porter la coiffe à deux ailes tuyautées, tantôt de mousseline simple, tantôt de dentelle très légère, sur laquelle s'aplatissait un nœud de soie blanche. Cette coiffe lui apparaissait comme un meuble de prix, comme un fragment de bas-relief, comme une chanson d'autrefois, qu'on ne peut entendre sans imaginer tout un monde qui n'est plus. Tandis que le père, qui ressemblait à ces bonshommes bâtis par des enfants avec cinq allumettes, se courbait sur sa pelle et retournait son terreau, le collectionneur vieillissant, attendri, alourdi par le mal, mais raffiné d'esprit comme un solitaire et comme un immobile, plaisantait Francine qui venait. — Ta coillè me ravit, disait-il. J'aurais voulu
connaître celle de tes grand'mères qui l'a inventée, qui, dans les temps lointains où les femmes se couvraient les cheveux et les épaules d'une étoffe retombante, a pris des ciseaux, a coupé en pleine toile de lin blanc, a dégagé l'oreille parce qu'elle l'avait jolie, a dégagé les deux arcs des bandeaux parce qu'elle avait de beaux cheveux, a dressé, au ras de ses deux tempes, ces deux ailes frisées, ajourées, qui rassemblent les regards sur le front qu'elles encadrent. Elle était plus coquette que toi, Francine ; elle avait sans doute plus d'esprit ; mais tu en as tout de même un peu, puisque tu conserves le chef-d'œuvre qu'elle a fait. Quand tu te marieras, je te donnerai une dot pour l'amour de ta coiffe.
— Monsieur veut rire, disait-elle.
Et elle passait, prenant à gauche l'allée qui conduisait à l'habitation de son père.
Or, à la fin d'un printemps où Francine était devenue subitement triste et même farouche ; où elle évitait de revenir de la ville à travers le jardin ; où le père, qui ne se plaignait jadis que du temps, s'était plaint d'être pauvre pour la première fois de sa vie, Noël Armure, un soir,
à la lampe, dans le salon des rois mages, fit venir la fille de son jardinier. Il l'interrogea. Elle se défendit un peu, déclara qu'elle n'avait aucune peine, et se mit aussitôt à fondre en larmes, pour prouver que ce n'était pas vrai. Après dix minutes d'attendrissement et trois minutes de silence, sa dernière tentative pour cacher son chagrin, elle avoua qu'elle avait du goût pour un garçon de la ville, mais que les parents de celui-ci s'opposaient au mariage.
— Ils ont tort! s'écria M. Noël. Je voudrais bien savoir où ils trouveront une belle et bonne fille comme toi !
— Qui n'a pas le sou.
— Qu'est-il donc? Duc et pair?
— Rustiqueur, répondit Francine, qui n'y voyait pas de dillérence.
— J'entends : un jardinier paysagiste, rocailleur, rustiqueur. D'aflreux mots, Francine ! Au reste, il peut quand même être honnête homme. Seulement tu aurais dû me consulter avant de l'aimer. Je suis aussi pauvre que toi, cette année : mes fermiers ne m'ont pas payé; j'ai prêté de l'argent qu'on ne m'a pas rendu ; un notaire de tout repos vient de s'enfuir, pour
vivre de mes rentes, à l'étranger. Tu tombes mal... Enfin, l'aimes-tu, ton rustiqueur?
Francine remua doucement la tête, laissant parler les deux ailes de la coiffe, qui disaient oui.
— Alors, va souper en paix, mon enfant.
Quelques jours plus tard, les trois rois mages quittaient la collection de M. Armure, en cachette, comme ils avaient autrefois quitté Bethléem ; ils reprenaient les routes du vaste monde, et deux mille francs sonnaient clair dans le tablier de Francine. Le mariage ne tarda guère. Puis un mois passa, pendant lequel Francine voyagea, probablement dans des jardins.
La jeune femme devait bien une visite au maître de son père. Elle la fit, accompagnée de son époux, dans les jours qui suivirent son retour. Elle entra dans le salon où M. Noël Armure, les jambes allongées, rêvait encore aux statuettes disparues. Quand elle s'avança, la première, jolie comme de coutume et rose contre l'ordinaire, il ne remarqua point sa robe de taffetas gris, ni les gants qu'elle avait mis ; il ne vit qu'une chose : elle portait un aftreux
ICO LA COIFFK BLANCHE
chapeau, pyramide bossuée de tulle raide, de fil de fer et de roses à la douzaine.
— Oh ! Francine, dit-il, qu'as-tu fait de ta coiffe?
Elle se prit à rire, croyant naïvement qu'il la complimentait ainsi de sa nouvelle toilette. Le mari lui-même eut im air flatté. M. Armure n'insista pas.
— Francine, demanda-t-il, combien as-tu de ces coiffes que tu ne portes plus, des belles, en dentelle?
— Quatre, monsieur.
— Eh bien ! en retour de la dot que je t'ai donnée, tu m'en enverras une, bien blanche et tuyautée, avec le nœud de ruban. Vois-tu, moi, je recueille ici beaucoup d'anciennes pensées qui n'ont plus de place dans la vie. Et c'était une pensée charmante, ta coiffe de tous les jours. Sans le savoir, tu mettais avec elle, autour de ta tête brune, un peu d'histoire, un peu de chanson, et le signe des races nobles qui se souviennent. Je ne t'en veux pas, tu fais comme les autres : mais puisque les coiffes blanches s'en vont, j'en retiens une pour mon musée.
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Et c'est pourquoi, dans la collection de M. Noël Armure, on peut voir, sur une petite tête de marbre, débris de quelque statue d'une cathédrale gothique, la coiffe que portait Francine. A ceux qui s'étonnent de la trouver là, le philosophe répond :
— Laissez faire. Les choses mortes se rejoignent dans le passé : encore un peu de temps, et la coiffe blanche et la statue seront toutes deux du quinzième.
Mon ami me raconta ceci :
« Tu sais que je possède une terre de quelque importance, du moins par l'étendue, dans ce Finistère dont le nom évoque toute une légende, et où l'on croirait, à lire les livres, que toutes les idées anciennes, les anciennes mœurs, les traditions, les fidélités, ont trouvé un abri, et se tiennent refoulées, immobiles, craintives, derrière les haies d'ajonc. Il y a des brèches dans les ajoncs ; il y a des chemins à travers les bruyères. J'ai là un vieux château où je vais passer trois semaines par an, généralement les trois dernières de l'année, trois semaines
pendant lesquelles je touche mes fermages, j'accorde ou je refuse les réparations demandées par les fermiers, je discute les conditions d'un nouveau bail, s'il y a lieu.
» Or voilà quelques jours, le 31 décembre, je me rendais à la ferme de Mervyn, pour parler, avec le vieux Jean-Marie Denio, d'un renouvellement de bail. Je me déplaçais, au lieu de le faire venir chez moi, parce qu'il faisait très froid et que le bonhomme souffrait d'une attaque de rhumatisme, et parce qu'il y avait aussi des précédents. Mon père avait toujours tenu à signer, sous le toit de Mervyn, les contrats qui maintenaient dans leurs droits ces paysans, depuis deux cent cinquante ans fidèles à la môme famille et à la même terre. Il m'avait recommandé, plusieurs fois, d'accorder aux Denio le bail le plus long possible, de me montrer peu exigeant, et de ne pas traiter l'affaire si ce n'est dans la grande salle de la ferme, en buvant le cidre doux, sous les poutrelles enfumées, afin qu'il fût connu de tous que nous voulions faire honneur au vieux Breton, et que nous le considérions comme chez lui.
» J'étais parti vers deux heures de l'aprèsmidi. Mais on eût juré que le soir était déjà venu, tant la lumière était faible, et comme égale tout autour des choses.
» Je suivais, au trot de ma jument, le chemin qui n'a pas de cantonnier, pas de fossés, pas de limite officielle à droite ou à gauche, contemporain de la lande avec laquelle il se confond souvent. Blotti sous la capote de mon cabriolet, le tablier relevé sur les genoux, les guides lâches, je regardais tomber la pluie lente et indéfinie de nos hivers. J'admirais l'éclat gris de ces gouttes de brume suspendues aux quenouilles des ajoncs, une par épine, et qui glissent jusqu'au sol, au lieu de tomber; le prodigieux pouvoir d'absorption de cette terre de lande, légère, mêlée d'innombrables débris qui sont autant de canaux vers les profondeurs ; le peu d'importance des ruisseaux et leur silence, malgré l'abondance des pluies ; l'intimité des horizons voilés, la grâce traînante de ces voiles qui montent de la mer prochaine: l'art de pleurer qu'a toute cette Bretagne. Je songeais que, depuis plus de deux siècles, la pensée de cincj générations d'hommes et de
femmes, leur amour, avaient pénétré comme la pluie, lentement, doucement, profondément, la terre de Mervyn. Je me représentais Jean-Marie Denio, le chef actuel de la tribu, l'ancien qui avait connu mon père et mon grand-père, et qui ressemblait aux images peintes sur les albums et les affiches : long visage rasé où les années et les chagrins avaient passé comme des charrues, divisant la chair en sillons ; cheveux blancs retombant sur le col de la veste courte ; gilet brodé; jambes de cavalier et sabots de hêtre roussi.
» Bientôt, sur le renflement de granit à peine recouvert d'humus, où les seigles mûrissent entre de petits murs de pierre, où les ormeaux n'ont de branches que vers l'orient, a3ant tout jeunes servi de girouettes au vent d'ouest, dans le pays âpre, voisin de l'Océan, d'où la lisière des terres de labour apparaît en arrière comme un bord de forêt, j'aperçus Mervyn, la ferme vaste, couverte en chaume, avec son corps de logis, et ses étables et ses granges formant le carré. J'entrai dans la cour. Les roues de ma voiture enfoncèrent dans le fumier jusqu'au moyeu. Une voix cria : « C'est le maître ! » Un
tout jeune garçon, rose, au nez busqué, souriant comme une fille, et l'œil sauvage comme un épervier de falaise, bondit hors de l'étable, dans les mares de boue et de purin, et saisit la bride de mon cheval. 11 avait déjà la main sûre et la fierté des fils de fermiers riches, conscrits de demain, cavaliers depuis l'école, qui aiment les bêtes vives.
» — N'ayez pas peur, dit-il. Ça me connaît, les chevaux. Je vas l'avoiner, je vas l'étriller, je vas lui faire une place...
» Il étendit le bras vers le fond de la cour, vers la porte au cintre de pierre moussue, qui donnait accès dans la salle.
» — Grand -père vous espère depuis midi, fit-il.
» En même temps, j'entendais les ordres rudes du vieux, le bruit des bancs et des chaises qu'on disposait en hâte, selon l'ordre traditionnel, le pas des servantes ou des brus qui s'éloignaient et se retiraient dans les pièces voisines. Je pensais : « Quand mes aïeux ve- » naient ici , l'accueil devait être tout sem- » blable. »
» Et je pénétrai dans la salle où Jean-Marie
Denio m'attendait. Il était debout sur la terre battue du foyer, dans le rayonnement d'une flambée d'ajoncs qui s'élevait aussi haut que lui, entre les armoires rouges comme la braise et les lits plaqués contre la muraille, l'un audessus de l'autre, pareils à des coffres, un peu berceaux, un peu cercueils. Il vint à moi en me tendant les deux mains :
» — Bonjour, monsieur Norbert 1 » Ah ! mon ami, tu ne peux pas comprendre, toi qui as vécu dans d'autres pays, au milieu d'autres coutumes, tu ne peux pas deviner la peine que je ressentis de cette appellation : « Monsieur Norbert. » Depuis des siècles, chez nous, ils disaient: « Not' maître, » et à moimême, avant que je fusse en âge de traiter avec eux, ils avaient dit : « Not' jeune maître. » Et voilà que l'ancien rompait avec les coutumes, et m'appelait : « Monsieur. » J'eus le sentiment que ce n'était là qu'un signe, et qu'il y avait maintenant entre nous tout un passé en ruines ; que nous ne connaîtrions plus, ni moi ni mes enfants, le respect affectueux des fermiers de Mervyn, la reconnaissance pour les services rendus, qui leur avait fait trouver, autrefois,
cette formule de salut : « Not' maître, » et le sourire qui suivait et qui ajoutait : « Notre ami. » Le sourire seul avait survécu. Jean- Marie Denio me demandait des nouvelles de nos parents jusqu'au quatrième degré ; il cataloguait les réponses en affirmant : « Tant mieux » s'il se porte bien » ; il m'invitait à m'asseoir en face de lui, devant la table longue sur laquelle étaient posés les bols et le pichet de cidre.
» Nous nous mîmes à causer, non pas, tu le penses bien, du renouvellement du bail, mais de toutes sortes de cjnestions voisines et préliminaires, le bas prix du blé noir, la mévente des bois, les orages, les grêles, les errants de jour et de nuit qui apeurent la campagne, et je reprenais confiance, en vo^^ant ce vieux visage où luisait le reflet d'un esprit tranquille et maître de soi. Je m'appliquais à écarter toute cause de malentendu, comme si nous avions été, lui et moi, les représentants de deux classes d'hommes, nécessaires l'une à l'autre et traitant pour la paix. Il me demanda une diminution de fermage , je l'accordai ; la reconslruction d'un hangar, je consentis ; la siip-
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pression d'une clause qui me permettait de prélever quelques boisseaux de pommes sur ses récoltes, et je ne dis pas non. Quand nous buvions et que nos yeux se rencontraient, je ne découvrais dans les siens aucune animosité. Il m'oubliait un instant. Les bulles qui tapissaient le fond du bol, comme des étoiles d'or, passaient en gerbes dans ses prunelles, et puis mouraient, et je retrouvais les yeux gris-bleu de Jean-Marie, les yeux couleur de cendre.
» — A présent, lui dis-je pour conclure, nous n'avons plus qu'un point à régler : la durée du bail nouveau. Pour combien d'années le signons-nous? Pour trente ans, comme le bail précédent? Je ferai tout ce que tu voudras. »
» Le fermier devint grave tout à coup, et dit :
» — J'y ai pensé, monsieur Norbert; je ne veux pas plus de six ans.
» — Tu plaisantes , Jean-Marie : six ans à ajouter aux deux cent cinquante que la famille a passés ici! Quelle figure aurait notre bail? Tu es donc résolu à quitter Mervyn et à chercher une autre ferme?
» — Non.
» Je le questionnai un peu de temps, sans obtenir d'autre réponse qu'une affirmation de volonté :
)) — Six ans, monsieur ]N'orbert, pas plus.
» Mais quand il comprit que je commençais à perdre patience, et que j'allais refuser toute prolongation s'il ne s'expliquait pas, il leva la tète du côté des poutres noires, pressées comme les doigts des mains jointes, et qui n'avaient jamais entendu des paroles semblables à celles qu'il me dit:
» — Ce n'est pas pour vous offenser, monsieur Norbert, et, après ce que je vais vous dire, nous resterons bons amis, comme nous l'avons toujours été avec vous, avec votre père et avec le père de votre père. Mais, dans cinq ans d'ici, vous le savez, les fermes reviendront aux fermiers; la terre changera de maîtres.
» Et, voyant que j'avais fait un mouvement de recul, il ajouta, convaincu, calme comme un homme qui cite un proverbe de sens commun :
» — Faudra pas nous en vouloir, puisque la révolution se fera dans toutes les métairies, toutes les closeries, tous les champs et
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toutes les landes à la fois. Et ce sera justice, car, depuis deux cent cinquante ans que les Denio paient leur fermage, ils vous ont donné, monsieur Norbert, bien plus que le prix de votre terre. Voilà pourquoi je ne veux pas un bail de plus de six ans.
» Il se leva, parce que je m'étais levé. Je lui dis, contenant l'expression de ma pensée, qu'il ne se rendait pas compte de l'invraisemblance, ni de l'inutilité, ni de l'injustice de cette spoliation, et je vis que je lui devenais hostile. Ce grand Breton de la légende me renia tout bas, et je sentis mourir entre nous les souvenirs qui nous liaient l'un à l'autre. Lui, mon aîné de quarante ans, je compris qu'il me considérait comme un arriéré et comme quelqu'un de retranché déjà du siècle nouveau.
» Je quittai Mervyn. Il ne pleuvait plus, mais la lourde chape de nuées était demeurée au-dessus des landes. Du côté de l'Océan, une barre sanglante, longue, mince, prophétie du soleil en fuite, annonçait le grand vent pour le Icndciiiaiii. »
Dans les souvenirs d'enfance de Robert Mit, le domaine de la Haye-le-Roi était demeuré comme une chose mystérieuse, défendue, enveloppante et tentante. Il bordait de trois côtés l'étroite réserve où l'enfant avait commencé à chasser avec son père, où s'étaient éveillées pour lui ces ivresses faites de poursuite, de surprises et d'aube mêlées, du parfum des feuilles , du frémissement soudain des ailes qui prennent l'essor, et d'un peu de fatigue, et de l'orgueil sauvage de ramasser une proie, dont se grisent les plus vieux chasseurs autant que les plus jeunes. Robert Mit avait même
sauté un jour, en ces temps lointains, dans un champ de la Haye-le-Roi, et s'était trouvé visà-vis d'un garde en embuscade qui le guettait, qui le savait ardent, ignorant des limites exactes, et qui l'avait menacé d'un procès. Depuis la quinzième année, la vision lui était restée présente de cet homme à barbe noire, vêtu de velours gris, se levant tout à coup d'un buisson et disant :
— Monsieur est de lionne prise; monsieur m'excusera, je ne fais que mon devoir.
Il ne pouvait se promener dans la contrée sans imaginer, avec une sûreté de mémoire prodigieuse, le lieu de l'événement, l'attitude de l'homme, le son de ses paroles, la pointe de genêt d'or qui lui frôlait l'épaule, et la terreur du petit chasseur de merles, devant le sergent si calme et si poli du seigneur de la Haye-le-Roi. Mais le souvenir s'arrêtait là. Jamais Robert Mit n'avait fait visite à M. d'Ursé, jamais il n'avait suivi, si ce n'est en désir et en rêve, les deux avenues de chênes qui pénétraient comme un coin dans la futaie. Il ne connaissait du château que les pentes mouvementées des toits d'ardoise qui luisaient comme
de l'argent, après les giboulées, et, s'il faisait un temps sec, comme une simple plume de ramier.
Comment, par quelle suite de fautes et de quelles malchances, la famille d'Ursé avait-elle perdu la grande fortune qui semblait, depuis des siècles, inséparable de son nom ; comment avait-elle quitté le château de la Haye-le-Roi, d'un entretien trop coûteux désormais, et s'étaitelle retirée dans quelque lande de Bretagne, attendant là, fière encore et choisissant ses relations, la fin du drame le plus connu du monde, le drame hypothécaire ; comment enfin le voisin qu'on avait failli prendre à la chasse était-il devenu, par acte authentique, locataire du droit de chasse dans les bois, futaies, terres et vignes dépendant de la Haye-le-Roi : à quoi bon le dire? L'histoire est sans intérêt. Il faut avouer seulement que Robert Mit y songeait un peu, lorsque, le 2o septembre au matin, il se décida à faire l'ouverture dans ce domaine de légende, où il y avait encore des arbres de haute tige autour des champs, des bordures d'herbe au pied des arbres, des chemins verts qui tournaient pendant une demi-lieue pour
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conduire à une petite pâture grande comme la main, des carrefours immenses, déserts mouillés, où les pluviers de passage pliaient toujours l'aile une heure ou deux, ravant-dernière châtaigneraie et la dernière genêtière du pays.
Tandis qu'il s'éloignait du bourg et s'approchait de la Haye-le-Roi, au trot de sa jument pommelée, il cherchait à se rappeler la figure de l'ancien propriétaire, qu'il avait aperçu une seule fois, il y avait si longtemps, et il ne se souvenait que de deux ou trois détails, insuffisants pour faire revivre cette physionomie disparue : d'une barbe très blanche en éventail, d'un corps très long et très maigre, et de guêtres vernies, moulant une jambe de marcheur, aussi sèche que celle d'un loup. Le vieux seigneur était nioi-t. Le liis était mort également. Il ne devait survivre en Bretagne, là-bas, qu'une fille dont Robert Mit ne savait que le nom, Jacqueline, la pupille d'un parent éloigné, qui avait signé le bail. Robert l'imaginait vivant dans la gène et le regret, chétive, triste comme une lin de race. Le jour se levait autour de lui, et refoulait en bourrelets mauves, sur tous les points de l'horizon, la brume qui dort
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la nuit sur les terres basses. On était dans une période de sécheresse. La matinée, après tant d'autres, s'annonçait chaude, sans nuages et sans brise, et déjà les herbes retombaient, molles, sur la pente des talus.
Quand il eut lui-même dételé sa jument, et qu'il l'eut attachée dans l'étable vide du garde, Robert Mit partit à travers champs. Il ne s'étonna qu'à demi que l'homme ne fût pas à la maison. Il arrivait sans avoir prévenu. Le garde devait faire sa tournée. Et ce petit contretemps fut vite oublié. C'est une joie si pleine de chasser seul, sans autre guide que le vent, de n'obéir qu'à son instinct, de choisir les remises et de manquer, sans témoin, un lièvre qui déboule sous vos pieds, un perdreau qui fde droit, un râle qui se lève au bout d'une taille, les pattes pendantes, gauche et penaud comme un poulet de grain, toutes maladresses qu'un garde aurait comptées avec un mépris discret. Le gibier, d'ailleurs, abondait. Robert Mit, tout [)oète qu'il fût, ne mancpiait pas tous ses coups de fusil. Les mailles de sa carnassière laissaient passer des touffes de poils et de plumes. Il avait chaud et soif, et il cou-
rait ; il éprouvait, avec une conscience plus vive, les émotions de la quinzième année, l'illusion d'une solitude dont il était le maître, le sentiment d'une énergie grandissante, d'une jeunesse d'àme et de corps qu'il ne parviendrait pas à dépenser, une griserie de lumière, de silence et de liberté. Il y avait de l'orgueil dans sa joie. Elle fut troublée.
Vers neuf heures, il arriva, sans trop savoir comment, dans une pièce de trèfle qui longeait un massif de haute futaie. Le château ne devait pas être loin, mais il était caché par les arbres. Robert Mit n'aurait pas pu dire à quelle dislance précise il se trouvait des toits bleus dont il avait si souvent regardé de loin les sommets et les girouettes inclinées. Debout sur un talus, sanglé dans son vêtement de toile brune, ce grand garçon, bien nourri, jeune encore, dont la moustache blonde et relevée sabrait crânement les joues roses, eut un mouvement d'amour-propre enfantin que l'absolue solitude et la griserie de la chasse excusaient à demi. 11 pensa que lui, fils de modestes bourgeois, administrateur économe d'une médiocre fortune, il avait conquis un droit sur ces belles
terres voisines, qu'il en pouvait troubler le silence, traverser les haies vierges de brèches, fouler le sol en tous sens ; il étendit le bras comme pour en prendre possession ; il jeta un regard sur la haute futaie immobile, sur les champs qui fuyaient, ombreux, serrés entre leurs lignes d'arbres, comme de petites clairières successives ; il aspira le parfum des pailles mortes, des feuilles vertes, des guérets nouvellement ouverts, et sauta dans le trèfle, aussi joyeux que s'il découvrait un monde qu'on lui aurait donné. A trente pas, une compagnie de perdreaux gris se leva. A peine en l'air, toutes leurs ailes frémissantes rapprochées dans la fuite, rapides, balles de plumes grises qu'on eût dites emportées par le vent, ils se jetèrent à gauche. Robert visa le perdreau de tête qui tomba, puis le dernier de la bande, un jeune, qui volait mal. Celui-ci ne s'arrêta pas ; mais il se sépara de la bande, pointa vers le soleil, monta, dépassa la cime des arbres, et subitement, abandonné par la vie au plus haut de son vol, redescendit à pic et roula dans un buisson, au bord de la futaie. Robert Mit avait ramassé le premier pcr-
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dreau ; il avait couru, sifflant son chien, vers le fouillis de ronces où le second avait dû tomber, et déjà il se baissait, quand, de l'autre côté du buisson, sur un pan de mur en ruines, entre deux baliveaux, droits et lisses comme des colonnes, une jeune fdle tout à coup se dressa. Elle était vêtue de noir; elle avait écarté les deux bras, appuyé les mains sur le tronc des chênes, pour se retenir, et elle fixait Robert Mit avec un tel mépris qu'il s'arrêta, se troubla, se découvrit et demeura muet. Il retrouvait, en ce moment, une autre sensation de sa jeunesse : celle de la contravention de chasse, et de la confusion profonde. Le garde, cette fois, n'était cependant qu'une enfant. Elle pouvait avoir quinze ou seize ans. Mais elle était de si fière tournure, de taille si haute et si bien prise; elle avait l'air si fort en colère, avec ses yeux noirs et brillants, tous ses traits un peu lourds palis et tirés par l'émotion, la tresse de ses cheveux bruns rejetée par la course sur sa poitrine, et la bouche entr'ouverte, qu'il rougissait devant elle comme devant une fenimo.
— Vous nous avez fait peur, monsieur î dit-
elle d'une voix haletante. Nous n'avions pas l'habitude, autrefois, d'entendre tirer si près de la maison... C'est dangereux... Et puis, mon père, lui, ne chassait pas dans les jardins...
Elle était si jolie également, disant ces choses dures, que Robert Mit, revenu de son trouble, ne put s'empêcher de sourire.
— Vous me voyez très confus, mademoiselle. Je ne croyais pas le château si voisin ; surtout je ne vous croyais pas là.
— Nous passons deux jours, ma tante et moi, pour affaire.
— J'aurais retardé mon ouverture d'une semaine, si je l'avais su. En tout cas, mademoiselle, ajouta-t-il en se baissant, le gibier tué en contravention est toujours confisqué. Il vous appartient.
Il s'avança un peu dans les ronces, trébuchant, et posa les deux perdreaux sur l'arête du mur, aux pieds de Jacqueline d'Ursé.
Elle se radoucit, l'expression de ses yeux changea, comme si cette petite sauvageonne eût découvert tout à coup qu'elle n'avait pas devant elle un simple manant.
— Nos fermiers sont sans eau depuis deux mois, dit-elle. Alors, je découvre des sources... Merci, monsieur... Continuez votre chasse, puisque vous en avez le droit.
En jetant ces derniers mots, elle sauta dans la futaie, et disparut.
Robert Mit se haussa un peu sur la pente éboulée, et vit un curieux spectacle. A cent mètres en avant, entre les fûts des chênes, on apercevait les portes, les premières fenêtres couvertes de lierre et le perron du château ; plus près, sous la futaie qui laissait à peine passer un rayon de soleil, le sol était bossue, tourmenté, plein d'excavations et d'escarpements également vêtus de mousse verte et de fougère de murailles, ruines encore reconnaissablés d'un ancien château fort dont les assises se mêlaient aux racines des arbres. Et là, une sorte de procession cheminait, d'abord un vieux petit paysan à cheveux plats, aux joues plates, au teint terreux, chaussé de sabots, habillé d'une culotte rapiécée et d'une blouse bleue, qui portait à bras tendus une baguetle foiu'chue de coudrier de la grosseur d'un doigt ; puis venait une vieille femme en deuil, avec
une capote noire et des bandeaux de cheveux gris ; puis Jacqueline d'Ursé, puis le garde et un gars de ferme sans doute, tous deux la pioche sur l'épaule. Ils contournaient lentement les ruines. Dans les mains serrées et retournées en dedans du découvreur de sources, la baguette tenue droite s'inclinait, se tordait, la pointe de la fourche attirée vers le sol par une force mystérieuse.
— En voilà une, mademoiselle !
— Forte?
— Hum ! hum ! disait le bonhonmie en hochant la tète d'un air entendu; ça dépend de ce qu'on veut : cinq barriques d'eau par jour.
— A combien de profondeui-?
11 faisait quelques pas en avant, revenait, portant toujours sa baguette qui se redressait ou fléchissait dans ses mains.
— Dix mètres au moins.
— Ce serait trop cher, dit la voix claire de Jacqueline ; trop cher pour nous. Cherchons ailleurs, père Busson ; la grande source du vieux château, où pouvaient boire cent hommes d"arnies et leurs chevaux, de\ai[ cire autrement
abondante. Cinq barriques ! C'est une sourcette !
Les personnages en file continuèrent d'errer sous les chênes, suivant la baguette grise. Et Robert Mit repartit en chasse. Il marcha longtemps, sous un soleil torride, dans les champs dépouillés de leurs moissons, où le silence était si grand qu'on entendait éclater les gousses mûres des genêts. 11 fut distrait; il fut maladroit; il n'avait plus l'enthousiasme de l'aube et du premier matin pour cette contrée sauvage, dont il semblait qu'il eût maintenant épuisé le mystère. Toute sa puissance de rêve était concentrée sur l'image sans cesse présente de Jacqueline d'Ursé, à laquelle il renouvelait mentalement ses excuses, tandis que le chien flânait, arrêtait, forçait l'arrêt, et s'étonnait de n'être ni rappelé ni corrigé.
Quand le jour commença à jaunir, — avezvous remarqué qu'il y a un automne de chaque jour, où l'or tombe à plein ciel? — il voulut repasser le long de la futaie. Ce n'est pas de Tamour qu'il éprouvait, vous le devinez, mais un peu d'admiration, un peu de curiosité et un senliiucut licaucoup plus vif : le regret de
laisser un souvenir désobligeant, un reste de colère et de dédain dans l'esprit de cette petite châtelaine. Il s'approcha de la brèche où elle s'était montrée entre les arbres : les deux perdreaux avaient disparu. Il entendit des coups de pioche, grimpa prudemment sur la pente broussailleuse, et, à peine avait-il levé la tète au-dessus des buissons :
— Monsieur ! monsieur !
La voix n'était plus irritée, elle était caressante, chantante comme la source qu'on venait de délivrer; il y avait en elle un pardon.
— Vous devez avoir grand'soif ! reprit-elle.
— C'est vrai, dit Robert Mit en escaladant le talus.
— Alors, je vous offre de vous rafraîchir à la source des fées, la source du vieux château, que nous avons retrouvée; elle est exquise; elle jaillit. Venez, monsieur ; nous sommes folles de joie, ma tante et moi !
— Parlez pour vous, Jacqueline, répondit quelqu'un sous bois.
Le jeune homme s'avança à travers les ruines. Jacqueline d'Ursé se tenait debout, vers le mi-
186 LA sounr.E
lieu de la futaie, un peu penchée, regardant les travailleurs qui devaient être cachés dans une tranchée profonde, au-dessous d'elle. En effet, quand Robert Mit se fut approché, il découvrit une sorte de chambre ou d'entrée de souterrain, que les hommes avait déblayée. Le découvreur de sources, le garde, le garçon de ferme, au fond de ce couloir dont les murs étaient intacts, achevaient d'enlever les débris de pierre et de frayer le passage à la source nouvelle. Car, au pied de la muraille de droite, jaillissant avec force entre deux blocs de granit, une eau limpide tombait en arc et cherchait la pente vers le fossé voisin.
Jacqueline d'Ursé descendit, avec une grâce d'enfant, jusqu'au plus creux du puits. Elle avait pris un verre apporté du château et posé sur les pierres du sommet. Elle le remplit de l'eau pure, cueillie au vol, et le tendit à Robert, qui, de là-haut, se penchait vers elle.
— Buvez! dit-elle.
Elle était rayonnante et charmante. Les trois hommes, avec un rire béat, regardaient boire l'étranger. Les vieilles pierres des murailles
avaient vu bien des fois l'hôte s'incliner ainsi sur la fontaine vive.
Peu de jours après, je rencontrai Robert Mit, qui me raconta l'histoire.
— L'eau était-elle vraiment passable? demanda is-je.
— Bleue comme les eaux de Constantinople, transparente comme l'air, pétillante comme du Champagne! s'écria-t-il.
— Oh ! poète ! lui dis-je.
— Bien peu, me répondit- il, car la prose m'est apparue tout de suite : j'ai compris que cette Jacqueline allait me souffler ma chasse, qu'elle était trop belle, qu'avant trois ans elle serait mariée, qu'elle était de celles qui lèvent les hypothèques avec un de leurs sourires, et qu'un autre que moi chasserait bientôt dans les champs de la Haye-le-Roi, où j'ai fait l'ouverture.
Quand nous allions, enfants, dans le pays vert où se passaient nos vacances, le cheval qui traînait la voiture ralentissait l'allure, presque nécessairement, à l'endroit où la route montante achève de traverser le petit bourg, et là, sur la droite, derrière la fenêtre d'une pauvre maison, pâle entre deux pots de fleurs, une vieille femme inclinait la tête et nous souriait. Nous disions tous ensemble :
— Bonjour, mère Chaussée ! Comment allezvous ? A bientôt ! Nous reviendrons !
A la vérité, nous ne revenions guère, si ce n'est le dimanche, à la sortie de la messe, quand
it.
190 LA mî:re chausske
la vieille femme était rentrée avant ses voisines, et qu'elle guettait notre passage, ayant encore, au bout de ses mains jointes par habitude et posées sur son ventre, l'énorme clef de sa petite chambre. Nous ne nous arrêtions pas. Nous jetions un mot d'amitié à son sourire ami, qui nous suivait longtemps sur la route. Elle était si vieille, la mère Chaussée, si vieille que personne ne se souvenait de l'avoir vue jeune, du moins personne de nous qui étions petits. Elle avait été la nourrice de mon père, et cela lui donnait, pour nous, avec une sorte de maternité lointaine, un âge prodigieux. Elle avait servi une grand'tante dont nous ne connaissions que le portrait aux deux crayons et le monument funéraire : une croix avec rayons, larmes peintes et inscription, où la défunte dame rurale était dite « regrettée des pauvres ». Peutêtre était-ce vrai dans les siècles disparus ! Mais aujourd'hui qu'il y a des poignards dans les yeux de ceux qui demandent un sou, et même de ceux qui le reçoivent, je ne sais pas si la mention « regrettée des pauvres » , gravée sur pierre ou sur bois, n'est pas une preuve, à elle seule, que la tombe est ancienne.
La mère Chaussée avait entendu sept fois au moins les chantres de sa paroisse modifier la formule du Domine salvum ; et tantôt par regem, tantôt par imperatorem, tantôt ipar rempublicam, elle avait appris que la France changeait de gouvernement. Toutes ses leçons d'histoire lui venaient du lutrin et de quelques vagues souvenirs personnels. Elle racontait que, en 1815, une bande de chouans en armes étaient entrés dans la maison de sa maîtresse.
— Ils faisaient grand bruit dans ma cuisine, en frappant avec le talon de leurs bottes et la crosse de leurs fusils sur mon carreau qui était frais lavé. Ça ne ressemblait plus aux chouans de la grande guerre bleue. Ils voulaient perquisitionner. Je les conduisis d'abord à la cave, et ils ne visitèrent point d'autre endroit de la maison. Mais voilà que, trois jours après, il vint une autre bande, qui se disait impériale et chargée par Napoléon de poursuivre la première. Elle aussi, elle avait envie de perquisitionner. Je savais ce que cela voulait dire, et madame en fut quitte pour cent bouteilles de son meilleur vin, dont cinquante à chaque fois.
Quelle indifférence politique semblait contenue dans ces simples mots! La mère Chaussée ne s'expliquait pas davantage. Elle avait peu de conversation, je veux dire de conversation verbale. Au contraire de tant de vieillards, dont la vie a orné l'esprit et desséché le cœur, elle paraissait n'avoir eu d'affinement et de progrès que dans la puissance d'aimer, de souffrir et de prier que Dieu lui avait abondamment départie, rançon de toutes les misères, source d'égalité, de supériorité admirable, que le monde semble ignorer et sans laquelle, cependant, il succomberait bientôt.
Que de fois j'ai songé, en visitant les cathédrales de France, d'Espagne, d'Italie, au rôle immense que les bonnes femmes ont eu dans l'histoire de ces grands monuments ! Qui comptera les sous qu'elles ont épargnés, et qui sont devenus des pierres de la voûte, de la façade ou du clocher! Qui pourra dire le nombre de fuseaux qui furent fdés pour Strasbourg, pour Reims, pour Chartres, pour Burgos, pour Milan, et les fortunes qui, goutte à goutte, passant comme dans un fdtre entre les mains des pauvres et des mendiants, se purifièrent et se
transformèrent en merveilles d'art ! Qui pourra calculer surtout les siècles de prière que représente, dans les églises souvent désertées par les riches, la présence de ces créatures dédaignées, vieilles filles, vieilles mères, bigotes, dévotes, égreneuses de chapelets, bonnes femmes enfin que nous rougirions de connaître ou de reconnaître, et qui sont comme les veilleuses d'autel, dont personne ne voit la lumière et qui brûlent pourtant, et dont la flamme a une signification mystérieuse et grande !
La mère Chaussée avait l'air justement d'une de ces vieilles saintes qu'on peint sur les vitraux : longue, émaciée, transparente de visage, ridée à petits plis comme les pommes flétries ou comme les jeunes feuilles. Surtout autour des yeux, les rides étaient si nombreuses qu'en vérité elles faisaient trop de chemins pour les larmes, bien que la mère Chaussée pleurât souvent. Mais les yeux étaient demeurés jeunes; ils étaient bleus, ils étaient clairs, et leur regard se posait, sur les hommes et sur les choses, avec la lenteur de la neige qui descend. Elle avait toute l'âme dans son regard, et qui la fixait un moment avait causé avec elle.
194 LA MKRE CHAUSSÉE
C'étaient des paroles très douces, les paroles qu'elle disait, de celles qui habitent l'esprit où elles sont entrées. Elle avait une manière de ne penser qu'aux autres qui étonnait même les enfants que nous étions. Elle exprimait une joie si vraie d'achever sa vie, et une commisération si charitable pour nous qui la commencions, que, sans comprendre tout, nous avions l'impression d'une amitié supérieure à celles de beaucoup d'autres personnes et qui nous enveloppait tout entiers, présent, avenir et éternité. Il nous semblait vaguement qu'elle avait autant de pitié pour nous que de tendresse, et qu'elle songeait :
« Pauvres petits, vous allez donc vivre, et voir ce que j'ai vu, et souffrir, et courir tant de risques de corps et d'âme, et vous riez ! »
Je suis bien sûr qu'il j avait aussi, dans le regard de la vieille femme, une invocation secrète, et qu'elle ajoutait :
« Bénissez chacun d'eux, je vous recommande celui-ci, mon Dieu, et celle-là, tous ceux qui sont nés de l'enfant que j'ai nourri de mon lait. »
Une prière constante devait monter de ces
lèvres qui remuaient presque toujours, mais rarement pour parler aux hommes. La mère Chaussée priait en filant sa quenouille, entre les deux pots de géranium-lierre qui fleurissaient sa fenêtre en été et sa table en hiver. Elle priait en allant, par les chemins profonds du pays vert, rendre le fil qu'elle avait filé à ceux qui avaient confié la filasse. Elle priait aux heures de ténèbres, quand le travail était fini, et que, ne voulant pas allumer de lumière à cause de la dépense, elle suivait, sur les groseilliers de son jardin et sur les champs au delà, la chute rapide de l'ombre, et sentait s'alourdir, dans l'abandon du jour, le poids de la solitude. Et ce n'était pas un vain murmure de mots qui s'élevait et se perdait dans la chambre close. La solitaire, la dédaignée, la pauvresse qu'elle était, m'a souvent confié qu'elle avait le culte des morts, qu'elle intercédait pour leur âme en les nommant par leur nom, sans se lasser, et sans oublier un seul de ceux qu'elle avait connus. Que la liste devait être longue! Mais surtout que cette humble Chaussée se révélait admirable dans cette miséricorde! Elle croyait à l'immortalité des âmes,
au mérite ou au démérite de nos actes, à la répercussion de cliacun d'eux dans l'éternité; elle croyait à la fraternité des hommes survivant à la vie, au pouvoir de compensation donné aux meilleurs d'entre eux pour effacer la faute des autres, au partage des richesses de l'âme, à l'incessant pardon de la justice divine. Par là, elle était sublime, et celle qui ne savait ni lire ni écrire pouvait rejoindre et dépasser les plus grands esprits de ce monde.
Elle ne s'en est jamais doutée. Ses croyances qui la grandissaient, elle ne les formulait qu'en actions, et les idées qu'elle exprimait n'avaient rien que de tout simple. C'étaient celles de son village, celles d'une vieille trotte-menu qui connaissait tous les vivants par leurs ancêtres, qui passait le matin, serrée dans sa robe noire, les brides de son bonnet ruche bien exactement nouées sous le menton, les yeux tournés vers les fenêtres basses et cherchant des visages à qui sourire.
— Bonjour, mère Chaussée ; où allez-vous ?
— Chercher mon cidre à la cour du bourg.
— Bonjour, mère Chaussée; où allez-vous?
— Quérir des graines d'oignon pour mon jardin.
— Bonjour, mère Chaussée ; où allez-vous ?
— Remercier le métayer du Brossais qui m'a donné deux fagots de chêne.
On l'aidait un peu, la bonne femme. Cependant elle achetait son pain, et le lait, et les quelques mesures de pommes de terre dont elle se nourrissait. Elle ne mendiait pas, elle acceptait naïvement qu'on la qualifiât de rentière : elle dépensait exactement cent francs par an, loyer compris. J'ai fait le compte avec elle, deux ou trois fois. Elle en riait.
— Vous comprenez, me disait-elle, que je ne mets pas beaucoup d'argent dans les voyages ni dans les modes. Je ne suis guère sortie d'entre mes proches.
Elle avouait gaiement n'être jamais montée dans un wagon et ne rien connaître de son département, au delà du bleu des collines qu'on voyait par sa fenêtre. Quant au télégraphe, elle lui avait demandé une seule réponse dans sa vie, et j'ai de grandes raisons pour me rappeler l'impression qu'elle avait gardée de ce jour-là.
Getait en automne, et la mère Chaussée attendait, à la fin de chaque semaine, une lettre que nous lui adressions de la ville et où elle trouvait des nouvelles de mon père, gravement malade.
— Se peut-il, disait-elle, que mon enfant disparaisse avant moi? A quoi puis-je servir? Je donnerais si volontiers ma vie pour qu'il conservât la sienne I
Et elle ne mentait sûrement pas. Un lundi, n'ayant pas eu la lettre accoutumée, elle monta, fiévreuse, presque rose d'inquiétude, dans la carriole du boulanger, et se rendit au plus prochain bureau de télégraphe, qui est distant de six kilomètres. Elle entra, ne sachant pas comment on envoie un télégramme, incapable au surplus de l'écrire ou de le dicter. Heureusement l'employé était accueillant; il écouta une longue histoire, il rédigea deux lignes d'écriture qui coûtèrent à la mère Chaussée le prix d'une semaine de sa pauvre vie. Mais elle eût donné dix fois plus pour apprendre ce qu'elle demandait :
— N'est-ce pas qu'il va mieux, mon enftint d';iiil refois?
LA MKRE CHAUSSÉE 199
Puis elle résolut d'attendre la réponse, et alla s'asseoir au bord de la grande route, les pieds dans l'herbe du fossé, l'épaule appuyée contre un des poteaux qui soutiennent les fds.
— Il faudra bien deux heures, avait dit l'employé.
La première heure, elle était si lasse, de la fatigue que cause le chagrin, qu'elle dormit. Quand elle s'éveilla, le vent s'était levé; il passait au-dessus des haies, en marée douce. Elle entendit une musique qui lui rappela celle de l'harmonium, quand l'organiste emploie le jeu de la « voix céleste ». Elle s'émerveilla, regarda en l'air, sourit aux fds qui bruissaient en parties, et sonnaient sur les chaumes comme des abeilles tardives.
« Oh ! pensa-t-elle, qu'ils doivent se dire de jolies choses, les riches, pour que ça chante pareillement ! »
Alors elle réfléchit que c'était peut-être la ré|)onse qui revenait, réponse heureuse dont l'air était réjoui. Elle se hâta, elle ouvrit la porte du bureau du télégraphe, et l'employé lui tendit un papier bleu. Et comme elle n'y pouvait rien comprendre, il lut pour elle:
« Monsieur est mort. »
La mère Chaussée demeura un moment interdite. Puis elle reprit la route, à pied, le long du fossé. Une ride de plus s'était creusée autour de ses yeux. Elle pleurait. Mais elle tâchait surtout de bien contenir la folie de son cœur blessé, afin de dire une prière meilleure, et qui ouvrît plus vite le paradis.
Je passais à Limoges, ces jours derniers. C'était pendant la foire de la Saint-Loup, qui est, comme chacun sait, la plus grande foire do l'année, une date précédée de vigiles et suivie de lendemains fériés, une époque de commerce actif, de plaisir, de bruit et de visites, où Bellac, Rochechouart et Saint-Yrieix vont faire un tour dans la capitale limousine. Il y avait beaucoup de monde dans les rues en pente, étroites, tournantes, bordées de maisons qui n'ont pas de caractère et qui sont seulement vieilles et fanées. Le patois sonnait autour de moi comme une demi -chanson qui cherche
202 LE MAITRE xMAÇON PIGNECHATTE
des ailes et n'en a pas encore. L'air était çà et là, par le travers des portes, lardé d'un parfum d'ail ou de friture. Je remarquais la fréquence, chez les paysannes, du type maigre, brun, dont les yeux sont faits pour rœillade et les pieds pour la danse, le goût des bandeaux ondulés et de la pommade ; j'observais dans les groupes une familiarité plus aisée et plus prompte, une ébauche des gestes méridionaux, une facilité plus grande à se former, se mouvoir et se dissoudre, et je suivais du regard les belles coiffes blanches qui prenaient tout le soleil de la rue, les belles coiffes dont les pentes de mousseline tombent en arrière jusqu'au bas des épaules, et, savamment empesées et conduites, s'écartent comme les bras d'une \yve. Des vaches, bêtes d(\ trait du Limousin, tiraient des charrettes de foin de l'an dernier qu'on allait vendre sur la place, tandis que l'herbe nouvelle, déjà di'ue, teintait d'un vert robuste les 'collines qui se levaient au bout des rues, à droite, à gauche, en face, sur tous les points où les maisons de Limoges laissaient voir sa campagne.
Que de sujets d'études s'offraient à moi ! J'étais comme un peintre dans une foret. J'avais
LE iMAITRE MAÇON PIGNEGHATTE 203
visité, le matin, une fabrique de porcelaine, avec ses ateliers de modelage et de décoration, ses moulins à pâte et ses fours, les chambres où se manipulent les sels de plomb, la salle où sont exposés les modèles de la maison, et j'avais entendu raconter de curieuses choses sur les relations commerciales entre les porcelainiers et l'Amérique du Nord, sur les poudreurs et les poudreuses, sur l'organisation socialiste des ouvriers de Limoges. Peu après j'étais entré, grâce à l'obligeance du directeur, M. de Lajolais, dans les salles claires d'un musée tout neuf, le musée céramique Adrien-Dubouché, une merveille où les savants trouveront des pièces rares de toutes les fabriques de l'ancienne France, delà Chine et du Japon, où les profanes dont je suis s'en iront chercher la joie ingénue des lignes, dus couleurs et des reflets. Je descendais la rue fameuse de la Boucherie, exclusivement habitée par des bouchers, de temps immémorial, et je m'amusais à lire sur les enseignes les surnoms qui distinguent les branches de ces dynasties populaires. Je lisais: Malinvaud-Chagrin, Malinvaud-l'Ange, Malin vaud-Manloue, Malinvaud-
20i LE MAITRE MAÇON PIGNECHATTE
Louis XVIII, Malinvaud-Reibeiné. Et mon compagnon m'expliquait que Reibeiné, en patois, désignait un petit oiseau vif, un pinson, une bergeronnette. Il me montrait la chapelle des bouchers, bâtie au bas de la rue ; il me racontait leur organisation corporative qui a traversé intacte la Révolution, leur esprit de fierté jalouse, leur probité, leur attachement aux usages, et notamment à leurs deux confréries, dont l'une groupe les bouchers véritables, et dont l'autre, plus humble, composée de tripiers, marchands de suif, issues et bas morceaux, s'appelle « confrérie des petits ventres ».
J'étais cependant résolu à ne pas me laisser prendre trop longtemps par ces curiosités de la ville; et si j'en fais mention, c'est seulement pour donner l'idée de ce qu'un autre eût pu dire, un érudit, un historien, un économiste. Je voulais voir deux hommes qui n'occupent dans la ville aucun rang officiel ou mondain, de ceux que les Annuaires locaux ne mentionnent pas, mais qui sont des gens simples et servent autour d'eux de miroir à la vie. i/iin d'eux était le maître maçon Pignechatle.
Rappelez-vous le buste en bronze qu'on dit
être celui de Ghiberti, dans la plus fameuse des portes du Baptistère de Florence, cette tête ronde, ce front tout dégarni, ce gros nez surmontant une mâchoire solide où Ton devine, au dessin des lèvres, que pas une dent ne manque, ces rides enchevêtrées, liées, comme un dessin de rosace sur la peau éclatante; enlevez aux yeux toute lueur de génie ; jetez un bourgeron sur les épaules : vous avez le portrait de M. Pignechatte, maçon de la Creuse, né à Gentioux, enrichi à Paris, retiré à Limoges. Je le connaissais par à peu près, étant l'ami d'un de ses anciens patrons de Paris. Mais la maison ? Je la découvris au bas des terrasses de l'Évêché, à l'endroit où la rive de la Vienne se courbe un peu, parmi les vieux logis de blanchisseurs et de pêcheurs, qui ressemblent de loin à un tas de tessons rouges. Elle était petite, mais propre à l'intérieur et badigeonnée comme il convient, M. Pignechatte vint luimême à mon coup de sonnette, me fit traverser la cour et entrer dans la salle de réception, que décoraient huit chaises de noyer verni, une lithographie représentant M. Carnot, et un brevet de prévôt d'armes, délivré au régiment.
206 LE MAITRE MAgON PIGNECHATTE
A peine assis, j'entendis des voix de femmes et d'enfants dans la pièce voisine. Quelqu'un disait :
— Je ne pourrai pas me faire à ne plus l'avoir, Mathilde! Je me sens le cœur si faible quand je le regarde, le pauvre mignon I Ne l'emmène pas tout de suite, dis, il n'est pas riieure !
— Ne faites pas attention, me dit mon hôte; c'est la bourgeoise qui pleure à cause de Léonard, que ma fille est venue chercher, ma lille de Paris. Les choses ont changé dans notre mélier, monsieur.
Je compris seulement qu'il était extrêmement ému. Toute son âme était portée vers la scène qui se passait de Taiitre côté de la cloison, et qu'un seul mot lui permettait de suivre. Mais, avec la politesse des gens grossiers, il sut ramener son esprit vers moi et m'écouter.
— Justement, lui dis-je, je voulais vous demander, à vous qui avez connu l'ancienne émigration des maçons, ce qu'il y a de nouxcau dans les habitudes des jeunes.
— Il y a qu'ils ne reviennent plus I répondit l'homme en regardant un des carreaux du pavage, le cou gonllé de sang.
LE MAITRE MAÇON PIGNEf.H ATTE 207
Et évidemment il voyait en songe quelqu'un qui aurait dû revenir, et qui ne revenait pas.
Il s'éveilla vite de cette contemplation, où ma question l'avait jeté, ouvrit un placard, et remplit deux petits verres d'une eau-de-vie c{u'il me vanta.
— A la vôtre, monsieur !
Mais il ne but pas. Il se souvenait. Le corps plié, les mains posées sur les genoux, comme deux consoles soutenant la tête penchée en avant, le regard fixé à la muraille où il paraissait lire, et avec cette tension de tous les muscles que provoque chez les primitifs l'effort de la pensée, il se mit à me parler, par phrases coupées.
— Maintenant que je vieillis, je vois mieux la misère que j'ai eue, et elle me fâche, et je me demande à qui elle a profité, puisque les enfants ne font pas mieux que nous? Il y a tant de milliers d'hommes de l'arrondissement de Bellac, et de tout le département de la Creuse, qui vont travailler comme maçons dans les chantiers de Lyon et de Paris, que, pour désigner un maçon, on dit souvent un Limousin ou un ]M;irchois! Ils sont plus nombreux, à l'heure
OÙ je VOUS parle, à Paris, que dans les champs de nos bourgs, où les femmes cultivent la terre. Autrefois elles nous attendaient pendant neuf mois, et nous revenions pendant le chômage, trois mois d'hiver et de fêtes, où se dépensait, il faut le dire, un morceau des sept ou huit cents francs rapportés de la ville. C'était long d'attente, pour elles plus que pour nous, vous devinez. Les petites jeunes ont changé ça.
— Elles ont eu raison.
— Attendez 1 Elles font mettre parmi les conditions du mariage et jurer que le futur les emmènera à Lyon ou à Paris. Elles s'en vont : «Adieu, papa; adieu, maman; nous reviendrons après la campagne. » Elles reviennent, en effet, la première année, avec leur mari. Et puis elles reviennent seules avec un nourrisson : « Élevez-le, maman, prenez bien soin de lui; moi je retourne à la ville. » Elles reviennent encore une fois, monsieur, et c'est ce qui nous fait tant de chagrin depuis ce matin.
Dans la pièce voisine, les conversations cessèrent. Il y eut un silence qui fit se lever le maître maçon.
— Léonard? J'espère qu'il n'est pas...
Au même instant la porte s'ouvrit, et un enfant de quatre ans bondit en renversant une chaise, un bel enfant rieur, jouftlu, frisé, coiffé d'une toque à plume, vêtu d'une blouse neuve à boutons de verre.
— Adieu, grand-père!
Derrière lui, une jeune femme encore fraîche, habillée de ces choses élégantes, toutes en apprêt, qui coûtent peu et ne durent pas. Elle avait un manteau de voyage, une voilette, une ombrelle, elle avait l'air d'une dame qui achève une visite ennuyeuse et qui laisse passer trop de contentement et trop de pensées étrangères dans son sourire d'adieu.
— Adieu, mon père. Je pense que vous êtes plus raisonnable que maman?... Non... Vraiment, ce n'était pas la peine de vous promettre de ramener Léonard... Je vous le ramènerai, voyons, c'est entendu!
Elle s'avançait jusqu'auprès de moi, et me regardait pour me prendre à témoin que ses parents n'étaient pas raisonnables. Je compris qu'elle venait reprendre l'enfant qu'elle avait confié à ces bonnes gens, quatre ans plus tôt.
Une vieille femme, la figure cachée dans ses mains, n'osant entrer, sanglotait, appuyée au chambranle de la porte, et répétait :
— Mon petit! mon petit!
Le petit avait sauté sur les genoux du grandpère. Il était là, pelotonné, joueur et câlin comme un chat. Il riait de son rire de tous les jours, sans aucune ditîérence. Le grand père avait jeté la belle toque par terre et il «iressait les cheveux de son petit-fds, doucement; mais il ne le regardait pas. Il regardait sa fille. Ses yeux, gonflés de larmes, cherchaient une trace d'émotion sur ce visage jeune, et, n'en découvrant aucune, ils s'enfiévraient et ils disaient :
« Mais où est donc ta joie? où est donc ta peine? Toi qui es ma fille, tu devrais souflVir avec nous, parce que nous perdons Léonard ; ou bien tu devrais te réjouir, parce que tu l'emmènes! Qu'est-ce que cela, ces enfants qui ne pensent plus avec nous? »
Et, en effet, elle avait quitté la maison depuis trop longtemps, et elle ne souffrait plus comme eux. Elle ne se réjouissait pas non plus d'emmener l'enfîint, qui était moins le sien que le
leur. Elle l'aimerait plus tard. En ce moment, elle faisait une commission.
Tranquille, elle tira sa montre, une petite montre dorée, pas plus large cju'une pièce d'un franc.
— 11 n'y a plus que vingt-cinq minutes, ditelle. Embrasse ton grand-père, Léonard, et viens.
Le maître maçon suivit des yeux ce bijou minuscule, bien étranger, lui aussi, dans la maison de Limoges.
Il eut l'air d'apercevoir subitement un abîme, et redressa son corps plié en avant. Puis il se laissa embrasser deux fois, et les trois voyageurs disparurent.
Je voulus le quitter. Il me retint, me parla longtemps, me raconta sa vie. Je n'oublierai pas ce refrain, qu'il répétait avec une tristesse poignante :
— Autrefois, c'étaient les maris qui partaient; maintenant, c'est tout le monde. Il n'y a pas de famille dans notre métier.
En cette saison de l'année, où l'hiver officiel dure encore, où le froid a des retours offensifs, où le ciel n'a point de flânerie de nuages ou de vent qui prenne en passant l'esprit et l'emmène, je m'en vais, d'ordinaire, chercher dans les bois les premiers signes de renouveau. J'y suis allé ces jours derniers ; mais ce ne sont pas des visions de printemps que j'ai rapportées.
Il fallait traverser deux villages pour gagner la forêt, et je vis déjà que l'ouragan, qui a soufflé de l'Océan, le 13 février, sur toute la côte de France, et jusqu'à plus de cent lieues
dans rintérieur, a bien été une chose rare et tragique, un fléau qui marque pour longtemps sa trace dans la mémoire des hommes et sur la terre qu'ils ont trouvée tout autre à leur réveil. C'est beaucoup, pour nous qui demeurons si peu, quand l'image familière est détruite. Nous devinons qu'elle n'aura pas le temps de se reformer avant que nos yeux soient éteints. Ne vous rappelez-vous pas des coins de rues ou des paysages qui sont devenus méconnaissables en peu de jours? Et qu'ils fussent beaux ou laids, n'éprouvez-vous pas, à vous en souvenir, cette émotion qui nous vient quand il faut dire : « Plus jamais je ne verrai ; plus jamais je n'irai; plus jamais je n'entendrai cela? »
Les gens que nous appelons volontiers grossiers, dans notre ignorance de la vie des autres, ressentent cette tristesse sans la traduire comme nous. J'apercevais un jardin, dont le mur de clôture avait été renversé par la tempête. Le mur s'était effondré en son milieu seulement, comme une vague qui commence à déferler, et il avait la couleur des lames, étant vêtu de vieille mousse, et ses deux ailes, restées debout, inclinées, crevassées, n'attendaient,
pour tomber aussi, qu'une gelée ou une pluie. Près de là, un vieux valet de ferme retiré des guérets, un ancien que je connaissais de longue date, et à qui le travail avait fait une tète de soldat, bêchait une plate-bande. Je lui demandai, sans quitter la route où j'étais, s'il avait entendu le mur s'ébouler, dans cette nuit légendaire. Il me répondit que non, parce que la nuit n'avait été qu'un hurlement. Et j'ajoutai :
— Vous allez reconstruire, à présent, père Maurier, et le mur sera plus solide que son maître, ce qui n'est pas peu dire!
— C'est vrai, monsieur René, me rèpoudit-il, il sera blanc, il sera beau, il durera plus que moi ; mais l'autre...
Il regarda, à ses pieds, les pierres qui avaient écrasé le sol et l'avaient jonché de leurs mousses comme d'une écume.
— ... L'autre, je l'aimais, voyez-vous, parce que, dans ma jeunesse, — il était déjà aussi verdure qu'aujourd'hui, — je passais par-dessus pour aller voir ma bonne amie.
L'homme regardait son mur. Le voisin devait regretter son toit, qui s'était ouvert sur dix mètres de longueur. Un autre avait trois meules
de paille, toute la récolte, éparpillées dans la campagne. Vingt cheminées du village étaient tombées, crevant les étages. Toutes les toitures étaient à jour et laissaient voir les chevrons, tandis que les débris d'ardoises et de tuiles hérissaient les gouttières ou formaient, devant les portes, des tas mêlés de chaux et de pierres.
Au delà commençait une plaine de pâturages semés de bouquets de bois, et je vis de loin, çà et là, des peupliers qu'avait couchés la violence du vent. Mais ce fut après une heure de chemin, et quand j'arrivai à la lisière de la forêt, que je compris l'irréparable de ce désastre, et que l'émotion que j'ai dite me serra le cœur.
La futaie qui était l'entrée de la forêt, son rempart sur bien des centaines de mètres, sa porte fortifiée qui levait sa haute ogive audessus de la ronte devenue luimble et comme souterraine, la futaie avait deux mille chênes frappés à mort. Un forestier les avait comptés. Ils connaissaient le vent d'ouest, pourtant, depuis cent cinquante ans qu'ils étaient là ; ils lui avaient cédé, comme des jouets, bien
TROIS ARBRES 2l1
des fois, leurs feuilles, leurs glands et les ramilles de la pointe ; ils lui avaient prêté leurs branches pour chanter, pour se plaindre, pour crier selon l'humeur de ce maître changeant. Ils avaient lutté avec lui, et s'il y avait eu un effort de leurs fibres tendues, les mulots et les grillons qui habitent entre les racines s'étaient seuls aperçus du danger au frissonnement de la terre : les hommes n'avaient rien vu. Quelle puissance il avait fallu pour les vaincre ainsi ! Et quel effroi dut traverser cette nuit de février, quand ils chancelèrent, probablement du même coup, deux mille ensemble, et creusèrent autant d'abîmes dans le vallonnement léger que faisaient en se touchant les cimes du même âge ! Ils ne sont point tombés, ils se sont penchés; ils ont la tête ployée, les branches brisées, et ils reposent sur les bras de ceux qu'ils ont peut-être sauvés en mourant. Tous les corps sont inclinés vers l'Orient. La terre est soulevée au pied des arbres, mais les feuilles de l'automne dernier et les mousses couvrent souvent la blessure. En trois endroits cependant le vent terrible a ouvert une tranchée dans la futaie, et pas un arbre n'a résisté;
mais ils se sont couchés à la suite l'un de l'autre, comme des sarments coupés, qui font litière entre deux rangs de ceps. Et ceux-là, depuis quinze jours, ont déjà un conmiencement de tombe, dans l'herbe qui se dresse au ras de leur écorce.
Quand je les vis à terre, eux, les chênes, les arbres bien armés pour la lutte, je pensai aussitôt à un bouquet d'arbres rares, plantés à petite distance de la route, par je ne sais quelle main disparue. J'avais i)assé bien des heures de jeunesse à Fombre de ce bosquet étroit, qui se levait en pleine forêt, sans raison, sans histoire, couvrant une colline ronde de toutes sortes de feuillciges étonnés de se rencontrer, et faisant à l'automne une gerbe d'une richesse éclatante, une gemme nnilticolore dans la nappe rousse des chênes. Je me rappelais les trois arbres de l'extrême sommet, où s'arrêtaient souvent les oiseaux migrateurs, palombes, loriots, merles, tourterelles, et qui étaient trois arbres verts : un cèdre du Liban, un cyprès et un pin jiîirasol. Nulle part je n'avais vu un plus bel exemplaire de chacune de ces espèces. Ils devaient être bien vieux déjà, quand les
plus vieux des chênes voisins n'étaient que des baliveaux.
Je courus jusqu'à la colline, je montai difficilement la pente embarrassée d'ajoncs et de rochers, et, avant même d'atteindre la crête, je découvris plus de ciel au-dessus de moi <pie je n'avais coutume de faire, et je compris que les trois beaux arbres n'étaient plus là.
Ils gisaient côte à côte sur le tertre où leur ombre voyageait autrefois. Je m'approchai, et ceux-là seuls comprendront ce que je vais dire dont l'àme est sans cesse vagabonde et fait un personnage de tout ce qui l'émeut.
Le cèdre, que j'avais tant admiré (piand il était debout, me fit l'impression d'un être grotesque, trop court, trop gros, serré dans son vêtement. Je pensai à des cochers de bonne maison en livrée grise, à des chanteurs d'opéra déjà mûrs, à des lutteurs de foire qui luttent surtout par le i)oids et distendent leur maillot. Où était ce reflet d'argent des grands éventails d'aiguilles vertes remués par le ^■ent, ce revers (le la branche qui luisait autrement que l'endroitj et discrètement, et brièvement, comme un })(Mi d'eau (pii tondje d'une r;niie! Je ne je
trouvai plus. Je n'avais devant moi qu'une masse inerte, flétrie, sans beauté dans la mort. Et je me demandais si je ne m'étais pas trompé autrefois, séduit par le grand nom qu'il portait parmi les arbres.
Le cj'près s'était allongé à côté du cèdre, et lui, à peine l'eus-je regardé, que je me sentis pris de pitié. Il était élégant comme les princes qu'on voit dans les contes de fées. Comment n'avais-je pas observé, quand il était debout, la finesse de ce corps d'arbre, aussi ferme qu'un canon d'acier, lisse comme lui, n'ayant comme lui pour écorce que la patine du temps, et qui s'en allait, diminuant de volume, jusqu'au fuseau des feuilles qui pointait dans l'air bleu? Oui, comment ne l'avais-je pas remarqué ? Probablement je n'avais jamais vu d'arbre de son espèce étendu sur le sol. Il faut des tempêtes pour nous les montrer ainsi. Je dis à celui-là :
— Je t'aimais à cause du souvenir que tu me rappelais, de mon eufance d'abord, et puis des cyprès pareils à toi qui se lèvent sur les collines de Vicence et de Vérone, arbres charmants, feuilles de laurier mêlées dans la rou-
geur des pampres. J'avais écouté ici môme la chanson que tu disais, fifre aigu, sifïleur, qui jetais ta note haute parmi les roulements des chênes. Mais je t'aimerai mieux encore, désormais, C3^près receleur d'écureuils, abri des oiseaux, poursuivis ptii' rémouchet, à cause de la beauté dédaignée de ta hampe sans ramure.
Je regardai un peu plus loin, et j'éprouvai la même peine et le même étonnemcnt quand je vis, renversé, toute sa chevelure à terre, mais le corps soulevé encore par ses bras géants, le pin parasol qui dominait jadis toute la forêt.
— Toi aussi, lui dis-je, je te découvre aujourd'hui. Je ne t'avais point vu tel que tu es. Tu es la splendeur. Tes branches ont l'harmonie d'un beau geste. Tu es vêtu d'écaillés que la sève détache et que la lumière traverse sur les bords. Elles changent de couleur selon l'inclinaison. Je les avais crues dorées seulement, ou roses, ou rouges dans le couchant, et, à présent, je te vois au-dessous de moi, couché et mort, et tu as l'air de la tige rameuse d'une algue démesurée, jetée là par la mer, toute
COU ver le de nacre humide, loule rugueuse et couleur d'améthyste.
Je parlai ainsi, puis je considérai longtemps, du haut de la colline, la forêt ravagée où l'ouragan avait fait des trous comme les foulées d'une bète énorme, et je m'en allai, songeant ({ue la mort est souvent, pour les choses comme pour les liommes, révélatrice.
Ces choses sont rares; elles n'en sont peutêtre que meilleures à dire.
Il y avait deux sœurs, que tout le monde connaissait dans le quartier pour leurs yeux bruns très calmes, leur teint fleuri, l'honnêteté de leurs manières et l'irréprochable propreté de leurs tabliers blancs. Ce n'est pas que mademoiselle Julie ni mademoiselle Marie fussent douées de beaucoup d'esprit ; on les disait assez bornées, intéressées et de bourse très close. Mais l'esprit n'est qu'un luxe et c'est le cœur qui est nécessaire ; et puis on ne saurait trop, quand on entend mal parler des femmes, se
rappeler la méchanceté des hommes. Mesdemoiselles Hennequin comptaient, en réalité, plus de jaloux de leur commerce que d'ennemis de leur personne. Elles étaient marchandes.
Il y avait aussi deux boutiques, pas bien grandes, pas bien riches, contiguës, et dont les devantures étaient peintes de la même couleur vert foncé. L'une, celle de mademoiselle Julie, était une boutique d'épicerie : on y voyait, par conséquent, tout autour des murs, trois étages de boîtes de conserves surmontant un rez-dechaussée de gros sacs gris et, le vendredi, dans des terrines, aux deux côtés de la porte, des quartiers de morues que la pluie dessalait. Marie vendait des légumes dans la salle voisine, et on l'apercevait de la rue, allant et venant dans cette verdure, qui faisait comme un fond de jardin à la silhouette de la marchande. Les deux sœurs avaient l'une et l'autre dépassé la trentaine. Ayant vécu côte à côte depuis le berceau, ayant souffert ensemble et des mômes misères d'une vie difficile au début, s'étant rendu l'une à l'autre mille services, et connaissant la douceur des soins qu'on n'achète pas,
un peu jalousées, comme je l'ai dit, ce qui rapproche toujours, un peu vieillissantes ou mieux prévoyant la vieillesse, ce qui n'est point pour désunir, Julie et Marie Hennequin s'adoraient. Elles se parlaient à peine dans la journée, si ce n'est comme des voisines ordinaires, pour changer un billet ou médire du temps. Mais, le soir, après huit heures, elles tiraient le verrou qui fermait la porte de communication entre les deux boutiques, et, derrière les volets clos, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, elles travaillaient, en causant, à coudre des chemises dont elles avaient chacune au moins six douzaines. Elles parlaient peu, mais cela leur suffisait pour se dire tout. Elles se voyaient; elles entendaient chacune le bruit que faisait l'aiguille de l'autre piquant la toile; elles prononçaient avec recueillement, comme un serment d'amour, les mots qui terminaient la veillée et commençaient la grande nuit : « Bonsoir, ma sœurl » Et le lendemain, à la première heure, les deux demoiselles Hennequin servaient la clientèle, séparées, il est vrai, par un mur, mais ayant le même visage placide de Normandes, le même teint d'un rose
égal, la môme robe noire à pois blancs et, pour remettre le paquet ficelé et payé, le même geste digne qui avait Pair d'offrir et de faire une grâce.
Rien n'était venu troubler leur ménage fraternel. Elles passaient, dans le quartier, pour ne pas vouloir se marier. La vérité était plus simple, comme d'ordinaire : aucune des deux sœurs n'avait jamais eu l'occasion d'accepter un parti. Jeunes, elles avaient été trop pauvres; riches à présent, elles étaient peut-être trop vieilles. Car j'ai dit ([ue la trentaine avait sonné pour elles ; mais j'ai ouljlié d'ajouter que c'était depuis quelque tcnqjs, et que, si la mine rose des Henneciuin plaidait les atténuantes et proposait trente-deux, l'état civil jugeait et affirmait trente-ci ii(|.
— Julie, ma chère, dit un soir d'hiver la marchande de légumes, pendant que, les pieds sur la même chaufferette, les ileux sœurs tricotaient chacune un bas de la même paire ; Julie, ma chère, voilà trois fois dans une semaine que le même soldat entre chez moi. C'est un caporal.
— J'en vois souvent, dit Julie.
— Celui-là demande à acheter du tripoli.
— C'est moi qui en vends 1
— Il doit le savoir, je le lui ai dit. Mais c'est chez moi qu'il entre toujours; il regarde les choux, il regarde les pommes, il cherche à faire un brin de causette...
— Il vient pour la marchande! fit Julie.
— Oh ! crois-tu ?
— J'en suis sûre, et toi aussi, Marie : tu rougis I
Elles plaisantèrent jusqu'à l'heure où le couvre-feu, dans la cour de la caserne voisine, hmça ses notes piquées, rapides, inquiètes, qui s'échappaient chaque soir, comme un vol d'oiseaux de voyage, au-dessus des rues du faubourg.
Or, le matin même de ce jour, le colonel avait fait mettre au rapport du régiment Tordre suivant :
— Le sergent Voulpin et le caporal tambour Royaumont, candidats gendarmes, feront demain, à neuf heures et demie, une page écrite sous la dictée de M. le capitaine adjudantmajor.
Le lendemain, dans la salle n° 4 destinée
aux répétitions de musique, entre quatre murs nus et d'une blancheur aveuglante, le sergent Voulpin et le caporal tambour Roy au mont, assis sur deux escabeaux, la plume en arrêt, courbés, tous les muscles tendus par l'effort inusité de l'esprit, écrivaient sur leurs genoux la page que, du fond de la salle, accoudé au poêle, les jambes croisées, et roulant autour de son doigt le cordon de son monocle, M. le capitaine adjudant-major empruntait aux Déracinés. Youlpin était de l'espèce maigre et brune que le danger pâlit. Ro3aumont, un sanguin blond roux, timide, avec une forte moustache roulée, avait la face congestionnée pour une sonnerie de trompette, pour un mot qu'il entendait mal, pour un rien. Il demanda tout bas à son camarade :
— Lorrain, ça ne prend qu'un 7'?
— Deusse, siffla Toulpin entre ses dents.
— Merci, je te revaudrai ça.
Et le soir, vers cinq heures, à l'heure grise où le dernier pierrot s'envolait de la poussière devant la porte de la cantine, Royaumont franchissait la grille de la caserne, et s'acheminait vers la rue où Julie vendait de l'épicerie et
Marie des légumes. Il était content, parce que l'examen avait été bon ; parce que le capitaine adjudant-major avait dit que la page d'écriture des deux gradés n'était vraiment pas mal, eu égard à la difficulté de l'orthographe: Lorrain, système, hallali, les mots difficiles abondaient.
— Mademoiselle Marie, fit-il en poussant la porte qui mettait en branle une petite sonnette, à deux chambres et un corridor de distance, mademoiselle Marie, je vais vous apprendre une nouvelle : je suis en bonne marche pour être gendarme.
— Tant mieux pour vous, monsieur Rojaumont, et sans doute aussi pour vos parents.
— Vous êtes bien honnête de penser à eux, mademoiselle Marie.
Ce ne fut là qu'un heureux début. Le caporal tambour en profita pour parler de la maison lointaine, de l'enfance, des sœurs à présent mariées ; en somme, de l'histoire d'autrui que nous aimons le mieux, parce qu'elle touche de l)lus près à la nôtre. Il s'enhardissait à voir que le temps s'écoulait.
Comme le capitaine adjudant-major s'était
accoudé au poêle, mais avec une moindre grâce, il s'accoudait au comptoir derrière lequel mademoiselle Marie écoutait, s'attendrissait, et, pour la première fois depuis bien des années, enveloppée de ténèbres au point de ne plus pouvoir distinguer ses choux-fleurs d'avec ses choux-raves, oubliait d'allumer la lampe. Ah ! les vieux cœurs, comme ils fondent, comme ils se laissent prendre aux mots dont le rêve est prompt à venir et lent à s'en aller ! Made^ moiselle Marie songeait déjà, aussi délicieusement, aussi faussement qu'une jeunesse, à la liberté qu'elle aurait quand elle ne serait plus commerçante, à la douceur plus grande de vieillir en ménage, au mobilier qu'on emporterait, à la robe, à la couronne, au lendemain des noces où se font les visites. Cependant, quand il fallut répondre, ce ne fut pas ce sentiment tendre et jeune qui répondit, mais un uutre, bien vieux, qu'elle fut surprise de trouver si {)uissant. Au moment de disposer d'ellemême, elle s'aperçut qu'elle allait disposer aussi du sort d'une autre, elle revit l'image de Julie, de Julie abandonnée, seule, malheureuse, malade de vieillesse et d'ennui. Marie Henné-
SUR LE ïAIll) 231
quin avait le cœur loiit à (ail peuple: attendri pour peu de chose et prompt au sacrifice.
— Je ne peux pas me marier, voyez-vous, dit-elle : ça serait trop triste pour ma sœur. Il n'y aurait qu'un moyen de m'y décider ; mais il est difficile...
— Lequel ?
— Trouver un mari pour Julie.
— Je le trouverai, mademoiselle Marie, dit Royaumont, et il est très bien celui auquel je pense, il est mon supérieur.
Le caporal tambour parla longuement, le soir même, au sergent Yonlpin du projet qu'il avait formé.
— Tu m'as rendu service, dit-il, et je m'acquitte de cette façon. La fdle est riche et brave, et pas pour déplaire. Nous serons beauxfrères.
L'autre se fit prier un peu, alléguant que la future aurait près de dix ans de plus que lui. Mais, dans ce monde de petites gens, ce ne sont pas là des arguments sans réplique. Le sergent céda; il alla voir mademoiselle Julie, à l'heure grise qu'avait indiquée Royaumont comme propice aux aveux.
Quelques jours plus tard, à la veillée, les deux sœurs, qui maintenant avaient des secrets à se dire, se déclarèrent l'une à l'autre.
— Je suis décidée.
— Et moi aussi.
Quand elles se furent assises côte à côte, selon l'habitude, et qu'elles eurent fait le signe de la croix, par où elles commençaient leur travail, l'aînée, qui était Marie, dit à la cadette :
— Je serai contente d'épouser le mien.
Et elle se mit à sourire, montrant la joie dont elle avait fait provision tout le jour. Et elle attendit, les yeux mi-clos, regardant Julie qui cousait. La vie entière était enfermée dans ce que l'autre allait dire. Julie ne s'interrompit pas de tirer l'aiguille.
— Moi, dit-elle, je ne peux pas m'y faire. Ce n'est pas que le mien me déplaise; mais il ne me revient pas.
Que voulait-elle dire? Quel obscur sentiment de défiance exprimait-elle ainsi? Qui le saura? Elle n'avait pas levé les yeux, trop vieille déjà pour comprendre la douleur qu'elle causait, trop vieille pour deviner le reste de jeunesse
SUR LE TARD iî'SS
qui mourait auprès d'elle. Marie était devenue pâle comme la chemise qu'elle touchait de ses deux mains abandonnées. Elle demandait:
— Es-tu sûre, ma sœur, qu'il ne te plaira jamais?
Mais elle écoutait à peine la réponse. C'était d'elle-même qu'elle avait besoin d'être sûre, c'était de ne point se trahir par un trop longsilence , ou par des larmes, ou par des cris.
Quand une heure de veillée eut passé de la sorte, elle embrassa Julie en disant :
— Ne te mets pas en peine, ça n'était pas bien sérieux: je n'y pense plusl
Les deux sœurs ne se sont jamais mariées. Elles continuent d'habiter, toutes blanches à présent, les deux boutiques voisines. Quand je passe devant l'étalage, je songe à la grande somme d'héroïsme qui tient souvent dans de pauvres vies, dans de pauvres choses, dans de pauvres mots.
Je me trouvais dernièrement dans cette haute vallée des montagnes de l'Ain qu'on appelle le Valromey, terre ployée en berceau, dont toute la partie basse est féconde admirablement, abondante en herbe, propre à la culture du l)lé, semée de quartiers de vigne et de bandes de chanvre, plantée d'arbres à fruits comme le verger immense d'une tribu, tandis que les })entes, au deux bords, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, sagement inclinées, gardant un peu d'humus et laissant couler le reste, gardant un ])eu de chaleur et renvoyant le surplus aux moissons qu'elles ('nveloi)penl , s'élévenl sans
accidents, sans roches ni précipices, mais vêtues de forêts bien ordonnées et disposées comme il convient : hêtres et ormeaux d'abord, sapins ensuite, pour finir par des calottes de gazon, qui prennent, soir et matin, les couleurs du soleil.
De l'extrémité de cette vallée, du côté où elle s'ouvre et tombe par étages, la vue s'étend sur des vallées inférieures, celle de Culoz, celle de Virieu, d'autres encore, et sur des montagnes presque sans nombre : car leur nombre varie avec l'épaisseur de la brume, qui en voile toujours quelqu'une. Le pays est donc à la fois très fertile et très beau. Ceux qui l'habitent auront aisément un certain goût de la nature. Il leur suffira de regarder pour éprouver une sorte de plaisir, moitié physique, moitié d'esprit, qui leur servira plus tard de comparaison, en pays plat ou dans les villes, et leur vaudra la réputation de connaisseurs. Plus sûrement encore ils auront le goût de la vie plantureuse et facile.
C'est là que Brillât-Savarin avait sa maison de campagne.
Je ne m'étonnai nullement, quand l'ami qui m'accompagnait, désignant un château qui
dresse parmi les arbres, presque à l'entrée du Valromey, ses deux tourelles blanches et son toit d'ardoise, me dit :
— Notre Brillât-Savarin venait ici le plus souvent qu'il pouvait, pendant les vacances judiciaires d'abord , et même au cours de l'année, lorsque les audiences de la Cour de cassation lui en laissaient le loisir. Mais il n'était pas originaire du Valromey ; il était né, comme vous le savez, à Belley, dans ce Bugey, tout voisin, qui est la patrie, ou l'une des patries en France, de la haute gourmandise, de celle qui s'est efforcée de mettre de l'esprit dans notre appétit, et n'est arrivée, en somme, qu'à en mettre autour. Que je regrette que vous n'ayez pas le temps de connaître ce conservatoire de la gastronomie, ce monde d'avocats, de magistrats, de vignerons, de rentiers, où se perpétuent d'anciennes traditions, où se transmettent des recettes dont une seule suffirait à fonder la réputation d'une table, où l'on apprend enfin ce que c'est que déjeuner, que dîner, que souper 1
— Que faisons-nous donc, nous autres?
— Vous vous nourrissez.
238 LES GOURMETS D f BUGEY
— Et quand je bois?
— Vous vous désaltérez, ou vous vous excitez. Mais boire est autre chose. Il y faut un art, il y faut uu recueillement. Les gourmets du Bugey ont très bien pressenti les causes (|ui menaçaient de décadence leur confrérie. Quand il fut question, autrefois, de faire passer un chemin de fer par Belley, ils firent une opposition convaincue. Ils disaient : « Nous vivons bien, gens du Bugey, nous avons tout en abondance et à bon marché ; défions-nous ! On en veut à notre douceur de vivre, à nos caves et à nos garde-manger : le chemin de fer emportera à Paris, disséminera par toute la France nos lièvres, nos perdreaux, nos écrevisses, nos truites, nos morilles et le reste, (léfions-nous ! » Ils ne furent pas écoulés. Leur prédiction s'est réalisée...
Mon compagnon soupira, et ajouta :
— Les gourmets d'aujourd'hui savent ce (pi'il eu coule pour (lisj)uler aux Halles un poisson de choix ou une brochette de bec= figues.
Il reprit son sourire du Bugey, discret et U'ounenard, pour conclure:
— Il en reste cependant... Oui, c'est dommage que vous ne puissiez pas séjourner en Bugey, accepter quelques invitations. On reçoit encore, bien que des causes nudtiples aient diminué la fréquence des réunions. Beaucoup de nos gourmets avaient des oi)inions politiques.
— Pour quoi faire ?
— Ils en avaient, et même ici, dans ce coin reculé, elles ont empêché beaucoup de dîners où le fonctionnaire eût été heureux de se rendre, s'il n'avait pas craint une dénonciation. Et puis, il y eut des revers de fortune dans des familles notables, et chez d'autres une invasion de vain luxe qui ruine le bien manger encore plus sûrement que les pertes d'argent. Car le luxe est une faute de goût, monsieur.
-r^ Je me l'étais dit, à propos d'autre chose.
— Dans les maisons demeurées fidèles aux vieux usages, la richesse n'offense pas, elle n'est pas dans les choses qu'on regarde, mais on sait mieux la mettre dans celles qu'on partage.
Il étendit le bras et coupa l'air en rond,
2i0 LES GOURMETS DU BUGEY
d'un geste moelleux, qui ligurait, je cro'is, l'harmonie des futaies avec le château.
— Par exemple, reprit-il, le 9 septembre de chaque année, le petit-neveu de Brillât-Savarin, héritier du domaine, reçoit à déjeuner tous ses amis, sans invitation. Le buste de l'ancêtre préside le repas, on boit encore ce vin de la côte Grêle dont le conseiller était fier, et on attaque le pâté traditionnel appelé, du nom d'Aurore Récamier, « l'oreiller de la belle Aurore » .
— Un délice, j'en suis sur!
— Oui, monsieur ; mais nous en avons deux autres qui le valent, en Bugey : « le chapeau de monseigneur Gabriel Cortois de Quinsey » et « la toque du président Adolphe Clerc » .
— Quels beaux noms !
— Vous les aimez? Alors je vous en dirai d'autres, de cette cuisine locale dont les appellations elles-mêmes ont un arôme, et je pourrais dire une poésie.
Mon interlocuteur s'anima; sa bouche petite et ronde parut déguster les mots.
— Nous avons « la noix de veau farcie et entourée de morilles noires du Valromey » .
— Cela est bien.
— « Le gâteau de foies blonds de poulardes de la Bresse, baigné de la sauce aux queues d'écrevisses. »
— Oh ! oh !
— « Le civet de lièvre de Diane de Chateaumorand ; les écrevisses cardinalisées de monsieur le prieur ; le gâteau de lavaret, » cet exquis poisson du lac du Bourget...
— Monsieur !
— Et « la fondue de Belley » , et « les truffes blanches à la crème » ! . . .
— Épargnez - moi ! Je dois partir sans en goûter.
— Nous avons aussi des titres moins sonores qui désignent des choses tout aussi excellentes. A quoi bon vous les réciter ! Mieux vaudrait vous donner des recettes, si vous étiez capable de les retenir.
— Je ne le crois pas.
— C'est un art de les composer, c'en est un de les suivre, c'en est un de les conserver dans sa mémoire. Nous avons cette mémoire, j'ose le dire, et, bien qu'il y ait des secrets à tout jamais perdus, la pureté classique de nos
menus ne s'est pas altérée sensiblement en ce siècle qui linil. Si vous êtes curieux d'en connaître quelque chose, vous pourriez essayer de trouver — mais j'ai peur (pi'il ne soit épuisé — l'ouvrage de M. Tendret, avocat à Belley, intitulé : la Table au paijs de Brillât- Savarin. L'auteur a de l'esprit, du trait et de l'érudition ; ses recettes sont des poèmes de gourmandise achevés. Il est de plus, ou [tlutot il était grand chasseur. Vous l'êtes ?
— Passionnément.
— Peut-être pas autant que nous, qui suivons notre gibier tant qu'on peut le suivre, depuis le lancer jusqu'à la broche. Mais qu'importe? Vous vous amuseriez à feuilleter le livre, à voir comment et par quels arguments l'auteur décide ces questions que vous avez entendu discuter sans doute, le soir, entre chasseurs, après une journée de vignes, de bois ou de marais. Quel est le meilleur gibier-plume? Est-ce le becfigue? Est-ce la bécasse? la bécassine? Est-ce la grive? Qui doit remporter le prix, de ces deux bêtes qui concourent entre elles si involontairement, le perdreau rouge et le perdreau gris? Combien de jours doit-on faire attendre
une bécassine, et quelle sera la patience d'une bécasse au crochet? Vous ne sauriez croire, monsieur, les souvenirs qu'évoque ce simple mot que je viens de prononcer ! J'ai vu des hommes graves, des hommes « qui tenaient entre leurs mains, — comme s'exprimait feu M. Duranton, professeur de droit, — des parcelles de l'autorité publique », je les ai vus, dans un repas champêtre, se couronner de roses et encenser, avec des petits pots de moutarde suspendus par des ficelles, un salmis de bécasses que portait un président de chambre. J'ai vu un autre magistrat, appartenant à cette Cour de cassation, dont on ne parlait pas tant, dans ma jeunesse, et qui n'en vivait que mieux, je l'ai vu se servir une bécasse entière et un verre de bourgogne, et se couvrir ensuite la tête d'une serviette blanche, afin qu'aucun fumet du vin ou de l'oiseau ne fût perdu! C'étaient là des gourmets! Le Bugey en a quelques-uns encore...
Mon compagnon me parla longtemps, et ne me quitta qu'à la gare, où nous revînmes par nu détour. Je montai dans le train, et, fut-ce rapproche des régions plus sévères des hautes
montagnes vers lesquelles je me dirigeais, fut-ce une autre raison, je n'en sais rien, mes réflexions prirent rapidement une couleur qu'elles n'avaient pas au début.
Je m'amusai d'abord de ces idées gourmandes et de ces phrases qui ne l'étaient pas moins ; j'imaginai ces hommes de table de l'ancien Buge}^: magistrats, avocats ou propriétaires, leur visage, leurs réunions, leur conviction ingénue que leur vie était faite pour eux-mêmes, leurs conversations, leurs petits vers plats et fripons, leur dignité sur le siège ou dans la rue; je pensai aussi que nos grands dîners ne sont que de beaux dîners, des cérémonies où l'élégance du décor doit cacher d'incroyables erreurs gastronomiques. Puis je sentis le dégoût de toute cette cuisine, et un peu d'irritation contre ceux qui avaient bu et mangé avec tant de continuité, de raffinement et de tranquillité. 11 me sembla qu'il y avait quelque chose de cruel dans la bonne chère, quand elle n'est pas, comme un éclat de rire, une exception dans la vie. Je me rappelai que, le matin même, une femme m'avait dit, en me demandant l'aumône :
— Voyez mon enfant, comme il est pâle 1 II ne se tient plus droit sur mon bras ! Il buvait pour six sous de lait tous les jours : mais je ne peux plus lui en acheter que pour trois sous, et ça n'a pas un an !
Dans un coin du cabinet de M. Charles, principal clerc d'un notaire de la Uoche-sur- Yon, le client étudiait depuis une heure un cahier de charges. Il venait se renseigner, avant de se porter acquéreur d'une maison de campagne, que le document ministériel qualifiait ainsi :
tt Petit manoir du xv!** siècle, dit manoir du Pin-Sauvage, deux tourelles d'angle, corps de logis ayant besoin de réparations, chapelle en ruine, le tout situé à douze mètres au-dessus de la Sèvre, en la commune de Cugand ; enclos de trois hectares, potager, servitudes, futaie
descendant à la rivière, vue étendue et magnifique, souvenirs historiques. »
C'était un homme de forte corpulence, au visage épais encadré d'une courte barbe grise, aux yeux lents, un peu sortis de l'orbite et qui ne devaient pas avoir l'habitude du travail auquel il les appliquait, car, de temps en temps, M. Lambertin, ce client sérieux, tirait son mouchoir et essuyait, au coin de ses paupières rouges, une larme de lassitude.
Il releva enfin la tête, ferma le cahier sur le pupitre, et ses deux mains pesantes, ses mains d'ouvrier appuyées sur les cuisses, le pouce en dedans, interrogea.
— Monsieur Charles?
— Qu'y a-t-il?
— L'origine de propriété ne remonte qu'à 1805 ; je ne vois rien au delà.
— Cela suffit, je crois ! Cent ans bientôt de propriété légitime, avant la vôtre, si vous devenez acquéreur, doivent vous inspirer confiance !
— Je ne dis pas ; mais comme c'est une espèce de château, ce Pin-Sauvage, je voudrais savoir s'il n'a pas été vendu nationalement, dans les temps d'autrefois?
Le clerc ouvrit un tiroir, dénoua la ficelle qui entourait une liasse de vieux titres, et, après quelques recherches, prononça:
— Parfaitement, vendu nationalement en 1794, sur Jean-Cyrille de Maulouis, émigré; acheté par Séraphin Genette, ci-devant intendant, et pa^'é en assignats.
— Si je comprends bien, dit l'homme, le Genette a payé en mauvaise monnaie, et le Maulouis n'a rien touché du prix? Ça me gâte le Pin -Sauvage.
M. Charles eut un sourire d'ironie pour cet ancien sellier enrichi, qui ignorait la prescription trentenaire, et tremblait au moment de placer ses économies.
— Vous pouvez acheter de confiance, dit-il. Vous serez aussi solidement propriétaire de votre lopin que mon patron l'est de son étude. Les anciens seigneurs d'avant la Révolution ont été dédommagés. Leurs héritiers sont sans droit. D'ailleurs, la famille Maulouis est à peu près éteinte. Il ne reste plus qu'une vieille fille, que j'ai vue une fois à Nantes, quand j'y travaillais. Et ce n'est pas elle qui vous fera un procès, je vous en réponds.
2oO LE PI\- SAUVAGE
M. Lambertin se coiffa d'un feutre à larges bords qui reposait sur une chaise, se leva, et dit:
— Chacun lail son nid comme il ri-nh-iid. Vous dites qu'elle habite Nantes ?
— Oui.
— C'est bien.
Il sortit, placide, indifférent aux regards des trois autres clercs, qui, ayant entendu le dialogue, témoignaient de l'unanimité de l'étude, et se donnaient des vacances d'une minute, en copiant le sourire du principal.
Celui-ci avait dit vrai. Il n'exislait puisqu'une seule personne du nom de Maulouis, elle habitait ?Nantes, et ne s'était pas mariée. Elle avait un air de jeunesse, bien qu'elle eût deux bandeaux de cheveux gris ; des yeux pâles et un peu distraits qui efllcui'aiont les choses et les gens du même rêve léger; un tciiil mal : une taille d'adolescente; l'habitude de porter toujours des toilettes noires, et celle d'y mêler quelque bout de ruban mauve, ou crème, ou même rose, qui disait : « Ce n'est pas un deuil, ce n'est qu'un uniforme. » C'était l'uniforme, en effet, d'une pauvreté fière, gaie et généreuse.
Mademoiselle Valentine de Mauloiiis vivait noblement, avec autant de rentes à peu près qu'une femme de chambre qui ne vole pas ses maîtres. On ne la voyait dans aucune fête, on la rencontrait dans toutes les œuvres de charité. Jamais présidente, ni vice-présidente, mais secrétaire ou inspectrice de crèches, d'orphelinats, de salles d'asile, elle était bien, à elle seule, dix œuvres à la fois qui fussent mortes sans elle. Les grands dignitaires lui trouvaient de l'esprit; elle en avait. Elle parlait comme écrivaient ses aïeules; elle savait garder un secret, et toute mince qu'elle fût, on recherchait la paix de son ombre glissante.
Gomme il faut bien avoir quelques inqjerfections, quand on n'a pas de vices, mademoiselle de Maulouis conservait deux ou trois préjugés d'héritage, qu'elle n'affichait d'ailleurs pas plus que sa vertu. Elle appartenait par sa naissance et par toute sa personne au monde de la tradition; elle aimait les pauvres par vocation et par la longue habitude qu'elle avait d'eux; mais, n'ayant point affaire au reste du genre humain, l'ignorant tout à fait, elle ne l'estimait guère. L'histoire de sa famille ne la disposait pas en
252 LK l'IN-SAUVAGE
faveur de ceux qui s'enrichissaient ; elle avait le souvenir d'un intendant infidèle. Et comme elle ne possédait pas les premiers éléments de l'économie politique, étant née un peu trop lot, elle s'imaginait volontiers que les petites fortunes se font aux dépens des grandes, non pas naturellement, mais par une sorte d'usurpation. Pour tout dire, elle se défiait d'instinct du parvenu, de sa probité, de ses idées, de son éducation, de son influence qu'elle croyait nécessairement funeste, et le mot parvenu, qu'elle n'aurait pas voulu définir ainsi, s'appliquait, dans son esprit à tous ceux qui font un commerce et qui n'y succombent pas.
Un matin qu'elle écrivait des lettres, dans son minuscule salon vert, entre les piles de bons de fourneau disposés sur la cheminée et les portraits décolletés de trois grand'mères et tantes, pastels de haute allure, accrochés aux murailles, la cuisinière annonça monsieur Lambertin.
— Pour vous servir, mademoiselle, dit le gros homme en entrant. Il ne fait pas chaud !
Elle ne se leva pas, s'interrompit seulement d'écrire, posa sa plume sur le petit secrétaire
d'acajou, et, voyant que le visiteur s'installait dans un fauteuil, près du feu :
— Pardon, dit-elle, monsieur, vous devez vous méprendre. Je n'achète rien de ce que vous placez, sans doute : ni vin de Bordeaux, ni olives, ni huile d'olive vierge, ni savon. Je ne m'assure pas sur la vie, si vous êtes assureur, parce que je ne laisse personne après moi. Et si vous venez pour la loterie de Hambourg, je vous serai obligée de me prendre quelques billets de trois loteries de charité, dont je m'occupe.
Le visiteur écouta tranquillement, les yeux mi-clos, parce que mademoiselle de Maulouis était agréable à regarder, et répondit :
— Vous faites erreur, ma petite dame. Je ne viens pas vendre, je viens acheter.
— Des meubles? J'en ai quelques-uns qui sont anciens; mais je ne m'en dessaisirai jamais. Ils ont une valeur, pour moi, qui ne se paye pas : le souvenir.
— Vous n'y êtes pas encore. Je viens pour le Pin -Sauvage.
— De la paroisse de Gugand?
— Oui.
— Il n'est pas à moi, monsieur. Il ne m'a
jamais appartenu. Voilà cent ans qu'on nous l'a volé.
— Je le sais bien, et c'est justement parce que les choses ne se sont pas passées régulièrement autrefois, que je voudrais m'arranger avec vous aujourd'hui.
Mademoiselle de Maulouis se leva, et vint s'asseoir de l'autre côté de la cheminée, en face de l'homme qui lui tenait ce langage singulier. Il y avait chez elle deux sources d'émotion plus vives et plus promptes que les autres : la pitié et l'histoire. Au seul nom du Pin- Sauvage, elle avait frémi. En s'asseyant, elle allongea la main, presque sans y penser, sur le bras du fauteuil, et M. Lambertin aurait pu admirer, s'il en eût été capable, une des plus jolies mains du département.
— En effet, monsieur, dit-elle, mes ancêtres étaient seigneurs du Pin et de beaucoup d'autres terres. Mais je ne comprends pas votre idée.
— La voici, mademoiselle. J ai gagné une petite fortune dans la sellerie, et j'ai l'intention de me retirer dans le pays de Clisson, qui est celui de madame Lambertin, et qui me plaît. Seulement, je n'ai jamais fait de tort à pcr-
LE PIN-SAUYAGE 25o
sonne dans mon commerce. Je ne dormirais pas tranquille, si je pensais qu'avant moi, dans mon jardin, dans ma chambre, il y a eu un propriétaire qui a été obligé de vendre son bien et n'a jamais été payé, et que je suis là malgré ses héritiers. Je veux acheter le Pin- Sauvage, c'esjt vrai, mais avec votre permission. Vous auriez l'obligeance d'estimer le domaine, comme si vous l'habitiez encore. Dans quinze jours aura lieu l'adjudication. Je ne m'y présenterai point. Vous achèterez le Pin-Sauvage, il rentrera sous votre nom, il sera vraiment retourné dans la famille de Maulouis, et alors, quarante-huit heures après, vous me le revendrez pour le prix que vous aurez fixé. S'il y a un bénéfice, comme je le suppose, il sera... M. Lambertin eut un moment d'hésitation, puis il se souvint d'une formule qu'il avait entendue dans sa clientèle, et acheva:
— ... Il sera pour vos pauvres.
Mademoiselle de Maulouis considéra avec
stupéfaction le gros homme commun qui avait combiné ces choses délicates.
— Vous êtes donc royaliste, monsieur? ditelle.
2o6 I.K l'IN-SAl VAGK
— Moi? Je suis sellier, à Boulogne-sur-Mer.
— Et personne de la famille de madame Lamb... Lamb...
— Lambertin.
— Oui, n'a été en relations avec les Maulouis, comme régisseur, marchand, fermier?
— Ça se peut, mademoiselle, fit naïvement le visiteur, mais c'est si vieux que je n'en ai jamais eu connaissance.
Les très doux yeux de mademoiselle de Maulouis exprimèrent une admiration sans mélange, et parlèrent seuls pendant plusieurs minutes. Puis le rêve se leva, dans cette âme, et l'enveloppa comme un brouillard. Elle sourit à cette aventure à peine croyable et cependant vraie, à l'image de la vieille demeure, à des mots de passé, d'honneur, de seigneurie qui se nouaient en guirlande et qu'elle attachait aux arbres du domaine. Quand elle prononça enfin : « J'accepte, monsieur ! » elle tendit sa main fine que très peu d'hommes avaient touchée.
Le pacte fut tenu. Mademoiselle de Maulouis parut seule à l'adjudication, et quarante-huit heures plus tard céda ses droits à M. Lamber-
LE PIN-SAUVAGE 2o7
tin. Elle y gagna huit mille francs, exactement, qu'elle considéra, non sans raison, comme un gain de hasard, et dépensa en aumônes. L'ancien sellier habite le manoir du xvi^ siècle qu'il a fait restaurer. Il a bien mis un peu de rocailles artificielles dans sa futaie en pente, mais pas trop. Quand on lui demande l'histoire de son château, il répond :
— Je l'ai acheté de la dernière des Maulouis, qui dînait chez moi, récemment.
Mademoiselle Valentine dîne, en effet, chaque année, au Pin-Sauvage. Elle aurait pu, sans doute, perdre son préjugé contre les gens de négoce. Mais nous sommes ainsi faits que nous laissons échapper souvent ces sortes d'occasions de nous défaire d'une erreur. Elle a préféré dire à M. Lambertin qu'il était un homme rare, exceptionnel, introuvable, dans un monde qui ne le valait point, dans un temps qui n'était pas le leur. M. Lambertin l'a cru sans peine. Il commence à regarder ses voisins du haut de ses douze mètres.
J'allai rendre visite, en passant, à un de mes amis, dont les moulins construits en brique, largement assis sur la rive, poudrés de blanc par la farine, panachés de noir par la fumée, animent, enrichissent et enlaidissent tout ensemble une des vallées boisées des environs de Paris. Il me reçut dans son cabinet de travail, lambrissé de planchettes de bois clair, sur lesquelles se détachaient un appareil téléphonique, des boutons d'appel surmontés d'une légende, un plan de l'usine et d'innombrable fils électriques, qui partaient en gerbe de ce centre nerveux, pour se diviser au delà du mur et
répandre au loin la volonté du maître. Le ton aisé et cordial de celui-ci, la bonhomie de ce gros homme que l'incessant péril de l'industrie trouvait toujours souriant, son esprit dégagé de la routine et audacieux avec modestie, la grande suspicion où il tenait ses semblables avant de les juger et qui décroissait très lentement lorsqu'il les connaissait, la faculté éminente qu'il possédait de s'abstraire instantanément des affaires les plus graves, pour causer des sujets les plus futiles, m'avaient depuis longtemps frappé. Mais, dans la visite que je lui fis, en avril dernier, je reçus de lui une leçon de psychologie, qui me montra mieux encore de quels dons doivent être armés, pour réussir, ceux qui vivent dans la lutte quotidienne pour l'argent, et qui observent le monde, sans curiosité, sans plaisir, uniquement pressés par la nécessité de la défense de chaque jour.
L'occasion fut mince et inattendue. J'avisai, au sommet du coffre-fort, un chien empaillé, une de ces botes minuscules qu'on peut cacher dans un manchon, une sorte de levrette naine, noir et feu, à gros yeux ronds, à grandes
oreilles droites comme celles des chauves-souris et que l'empailleur avait évidemment posée et modelée avec un soin extrême. Elle levait la patte droite, elle avait la tête au guet, demitournée, tendue au bruit d'une porte.
— Le chien d'une vieille tante? lui dis-je,
— Non.
— D'un de vos enfants?
— Pas plus. Vous savez, mon cher, que je n'ai jamais eu la passion des bêtes. Je ne les maltraite jamais. Je les admets dans mes écuries, dans mon chenil, sur mes gouttières. Je ne vais pas au delà, et je trouve même qu'elles usurpent dans l'affection, les petits soins, la générosité, la pitié de quelques-uns de nos contemporains, une place qui appartient à d'autres. Non, c'est Mirza, la chienne de miss Ellen Crawfull.
— Une parente?
— Vous n'avez pas connu, en effet, miss Ellen Crawfull. Je l'ai eue très peu de temps chez moi.
Il songea un moment, comme s'il se demandait : « Faut-il raconter? Sont-ce des paroles perdues? » Puis, son visage rasé se détendit;
un demi-sourire — on ne sourit pleinement que dans la jeunesse — allongea ses lèvres, et il resta, dans ses yeux clairs et fermes, un peu de compassion pour la femme dont il allait parler.
— J'ai voulu, me dit-il, ne pas me séparer de mes deux fdles, les voir grandir ici, dans les champs, afin d'être associé plus complètement au souvenir de leur jeunesse, lorsque l'heure de la séparation serait venue. Je crois si fortement à l'égoïsme, à l'oubli, au peu de place que nous tenons chez les autres, au peu qui nous revient du bonheur que nous avons fait, que j'ai tâché d'être au moins un compagnon de travail et de jeu, un personnage toujours présent, une bonne grosse fée, dans la légende dorée que mes enfants, comme vous, comme moi, comme tous, se composeraient un jour avec leurs vingt premières années. Je songeais : « Ces petites ne seront pas moins ingrates que d'autres; mais je les défie de penser à elles-mêmes sans penser à moi. »
» Et voilà, mon cher, pourquoi j'ai eu sous mon toit, pendant cinq lustres à peu près, des institutrices à demeure et des donneuses de
leçons qui passaient. Sans qu'elles y prissent garde, je les ai beaucoup étudiées, et, sans les avoir questionnées, je pourrais vous raconter leur histoire. J'ai catalogué presque toutes les variétés. Il y en a d'excellentes en petit nombre et de médiocres en abondance. J'étais arrivé à cette conclusion que la profession d'institutrice vivant chez autrui, — une des plus dangereuses qui soient, — ne convient qu'à des êtres jeunes ; et que, à la longue, elle diminue la personnalité et fait subir aux natures communes de singulières déformations. La preuve m'en fut donnée surtout par l'exemple de miss Ellen Crawfull.
» Nous l'avions engagée avec un peu de hâte, au moment de la maladie de cette charmante miss Betty que vous avez connue. Elle était très recommandée, naturellement, très maigre, très souple de corps et d'esprit, vêtue d'une robe misérable qu'elle avait achetée et d'un mantelet riche qu'on lui avait offert. Les traits étaient réguliers et mous dans leur maigreur. Sous ses bandeaux gris, qui la rendaient respectable, elle avait des yeux jeunes encore, pâles, et dont un vague sourire semblait être
toute la pensée. Oh! ce sourire, comme il obéissait à une consigne ancienne, comme il devait être las, comme il apparaissait au moindre mot, au moindre geste, toujours le même ! J'aurais voulu le perdre de vue quelquefois, lorsque je disais une chose grave ou indifférente ; mais je ne l'évitais pas. C'était une sorte d'hommage muet rendu à l'autorité, une sorte d'approbation perpétuelle qui n'avait rien de la soumission. Je m'aperçus d'ailleurs, par lu suite, que miss Ellen Crawfull avait entendu, autour d'elle, émettre tant d'opinions diverses que, ne sachant presque rien, n'ayant pas le droit de discuter, elle ne mettait aucune hypocrisie dans cette unique accueil réservé à toutes les idées. Toutes lui étaient indifférentes.
» Lorsqu'elle entra, un soir, dans ma maison, elle apportait de Paris une valise de collégien, un carton à chapeau et la petite chienne que vous voyez là. Elle avait dû dire bien des fois déjà, en montrant la valise, ce qu'elle me dit à moi :
» — C'est ma malle d'été.
» En avait-elle une d'hiver? Mes fdles la conduisirent dans la chambre du pavillon,
assez spacieuse, claire et convenablement meublée, où logeait la précédente institutrice. Miss Ellen Grawfull s'extasiait. Elle trouvait tout trop bien et trop beau. Elle avait deux demilarmes, qui ne coulaient pas et pouvaient reparaître, pour exprimer son émotion devant une douzaine de roses que mes enfants avaient posées sur sa table de travail :
» — Est-ce gentil ? Comme je les aime déjà, mes élèves !
» Après dîner, elle devint lyrique en visitant les jardins et les serres, et j'observai seulement qu'elle appelait beau ce qui pouvait lui servir et qu'elle se taisait sur le reste.
» — Les belles allées couvertes! disait-elle; nous y viendrons travailler à l'ombre. Les belles fraises 1 Les beaux melons ! La belle herbe pour s'y reposer !
» Les lointains de nos bois ne la touchaient guère. Elle eut à peine un regard pour le salon. Dès le lendemain, avec l'épreuve de la vie nouvelle, le désenchantement commença. Il y eut des désobéissances d'enfants, des réponses trop vives, des froissements d'amour-propre, des désirs de liberté contrariés. L'institutrice ne se
plaignit pas. Elle avait appris, de place en place, que plus une femme est vieille, moins elle a droit de se plaindre. Elle n'eut pas même de ces silences qui sont encore la leçon des maîtres. Elle parla seulement, sans amertume apparente, de « l'appartement complet » qu'elle occupait, dans le château d'un prince russe, une demeure où il semblait, à l'entendre, que tout fût réuni et disposé pour le bonheur des institutrices ; elle fit allusion à la soirée chez l'amiral, et aux attentions que les invités, tous ^u plus grand monde, vous comprenez, prodiguaient à miss Ellen, plus jeune de trente années. Un soupir concluait. Elle n'était pas médisante, quand elle rappelait les maisons où elle avait passé ; on se demandait même pourquoi, si appréciée de ces parents modèles et si dévouée à leurs enfants, elle s'était séparée d'eux. » Je ne l'ai jamais vue s'emporter, sauf une fois, où elle devint véhémente, en reprenant une dame qui avait appelé Mirza « petite horreur » . Mirza avait été de toutes les migrations à travers le monde. Elle avait entendu les reproches, les tristesses, les justifications, la vérité vraie sur les domestiques, tout ce que
l'institutrice doit taire, et miss Ellen Crawfull était persuadée que Mirza avait compris. Il y avait une sensualité, secrète et digne de pitié, dans les caresses dont cette vieille fille comblait cette vieille chienne minuscule qui lui léchait les doigts. Si quelque chose, chez miss Ellen, méritait le nom de passion, c'était assurément ce sentiment misérable. Hors de là, elle n'avait que des goûts, des appétits, des penchants, dont chacun n'était qu'un léger travers, dont l'ensemble constituait la plus lamentable des tyrannies. Elle était pauvre, et l'habitude du bien des autres la rendait incapable de pauvreté. La richesse lui apparaissait sous l'unique aspect du bien-être. A la table de tant d'hôtels et de châteaux, miss Ellen Crawfull était devenue gourmande, et elle prolongeait le goûter de ses élèves, le seul repas qui fût sans surveillance. Elle avait laissé sa vie se fondre et s'abîmer dans la vie d'autrui. Ne pas être invitée à dîner avec nous, chez nos voisins, lui semblait un manque d'égards. Elle se plaisait à entendre des mots nouveaux, à épier les modes nouvelles, et surtout les intrigues d'amour que les habitants de la vallée,
ouvriers ou bourgeois, lui donnaient occasion de surprendre ou d'inventer. Le refrain de l'éternelle romance n'était pas mort en elle. La conversation des jeunes gens la charmait ; les quelques veufs que nous connaissions étaient l'objet de ses prévenances. Je me souviens qu'un jour, comme je revenais de passer la soirée chez un grand industriel, à deux lieues d'ici, elle me demanda naïvement :
» — On ne m'a pas regrettée ?
• » Toute politesse et toute pilic même la l'ajeunissait comme un aveu. Gâtée par le luxe qu'elle n'avait pas gagné, ignorante de relîort qui crée la richesse ou la conserve, ne pouvant supporter, même une heure, la solitude vers laquelle sa destinée l'acheminait fatalement, être d'accompagnement et de dépendance, elle me semblait tellement inapte à l'épreuve, que j'hésitai trois mois avant de la remercier des services qu'elle ne nous rendait pas.
» Il fallut cependant en venir là. Je la revois, ici, dans le fauteuil où vous êtes assis. J'employai, pour la prévenir, la formule qui avait le moins l'air d'un reproche :
» — Je crois, mademoiselle, que nous ne
pouvons plus vous garder. Votre santé, qui est faible, ne suffit pas à la tâche...
» Elle connaissait toutes les formes de congé, celle-là et les autres. Elle ne se défendit pas. Elle pâlit. J'appréhendais une scène de larmes. Mais non, miss Ellen savait l'inutilité de ces attendrissements in extremis. Elle fut très bien.
» — Si vous pensez, monsieur, que je ne puis suffire à ma mission, je m'en vais... J'espérais rester plus longtemps... toujours même.
» Elle eut sans doute, en ce moment, une vision de l'abîme qui se rouvrait, de l'affreux lendemain de recherches, quand elle s'en irait, toute seule, toute vieille, à la quête d'une place ; car elle se tut, les yeux fixes, puis elle ajouta :
» — Je vous assure que cela est dur, monsieur, de vivre ainsi, d'un étranger chez l'autre, sans laisser nulle part même un regret !
» Deux heures plus tard, elle riait, à table, je ne sais plus de quoi.
» Sa chienne mourut sur ces entrefaites. Ce fut un deuil beaucoup plus violent que celui de notre séparation. Les larmes de mademoiselle coulèrent, cette fois, avec une extrême
abondance et une égale continuité. Nos paroles n'eurent aucun effet de consolation, ni même la proposition d'acheter une autre levrette.
« — Ce ne sera plus Mirza », répondit miss Ellen Grawfull.
» Cinq jours plus tard, la veille de celui où elle devait quitter la maison, elle se rendit chez le fourreur de la petite ville voisine, et commanda la toilette funèbre :
» — Posez Mirza comme ceci, ses chères oreilles dressées, ses chers yeux guettant mon retour ; faites que je la revoie telle que je la voyais en ouvrant la porte. N'épargnez rien. Je payerai ce qu'il faudra.
» Il fut convenu que la bête, aussitôt empaillée, serait expédiée à l'adresse que donnerait miss Ellen, l'adresse encore inconnue.
» Six mois s'écoulèrent. Le fourreur, las d'attendre, m'apporta Mirza, un matin, avec une facture ainsi libellée : « Pour naturalisa- » tion d'une chienne, attitude familière et » artistique, vingt francs. » J'ai le reçu, j'ai la chienne empaillée. Je n'ai jamais eu de nouvelles de miss Ellen Grawfull. »
L'ordonnance de mon voisin le lieutenant est venu me trouver, un soldat poupin, sanguin, propre, qui ressemble à une brique ronde qui aurait deux yeux bleus, et il m'a dit, m'ayant salué :
— Monsieur, c'est moi qui suis Drouet.
— Je n'en doute pas. Et vous venez?
— De la part de mon lieutenant, qui m'a dit que vous alliez chasser aujourd'hui du côté du moulin de Bienluivient. Est-ce que c'est vrai?
— Parfaitement. Il est onze heures. Je fais atteler. Au trot de Marsanne, qui fde bien, en
une heure vingt je serai au moulin. Le lieutenant veut-il une place dans ma charrette?
— Oh! non, monsieur; il m'a permis seulement de vous demander de porter là-bas une lettre que j'ai reçue de mon camarade, le caporal Amelin, qui est parti pour la Chine.
Voyant que je consentais, il déboutonna deux boutons de sa tunique, prit une enveloppe, et ne me la remit pas; mais la tonrnant et la retournant entre ses mains :
— Faut que je vous explique, monsieur, continua-t-il. La commission ne va pas toute seule. Le caporal Amelin n'a plus sa mère depuis longtemps. Son père s'est remarié. Et vous savez, quand les pères se remarient, dix fois sur onze on peut bien dire que les enfants n'ont plus ni père ni mère.
Comme je continuais d'approuver du môme signe de tète, il s'enhardit, et reprit, avec un large rire de toute la face :
— Il n'était pas heureux chez lui, le caporal Amelin ; il aimait autant son escouade, dont je fais partie, moi qui vous parle. Il m'a écrit; nous sommes amis. Il me recommande de ne laisser la lettre ni au père, ni à la mère, mais
de la lire très haut dans la grande salle du moulin.
— Très haut, Drouet?
— Oui, monsieur, à voix de commandement, si ça se pouvait.
— Ils sont donc sourds?
— Pas plus qu'aveugles. Mais, la raison, je ne peux pas vous la dire. Je ne peux pas non plus me rendre au moulin de Bienluivient pour leur faire la lecture. Nous partons demain pour les manœuvres. Si seulement vous vouliez bien vous charger...
— A une condition : dites-moi comment il est fait, votre caporal Amelin?
— Un petit homme, deux fois plus maigre que moi, deux fois plus fort en gymnastique, deux moustaches noires, deux yeux qui brillent, un gaillard qui a de l'instruction, qui a vu Paris, qui sait des choses...
— Sans doute, mais ça ne suffit pas. Vous me demandez une chose un peu extraordinaire... Je peux avoir confiance en lui? Pas fumiste, votre caporal?
— Oh! non!
— Pas plus que vous?
27i LE MOULIN DE BIENLUIVIENT
Drouet mit sur sa poitrine sa main rouge comme le ruban de la Légion.
— Pas plus que moi!
— Alors, j'irai.
Il me remercia, et, m'ayant donné la lettre, me quitta. La voiture était attelée. Je partis, et, quand je fus dans la campagne, au bas d'une montée qui promettait cinq minutes de petit pas et l'abri intermittent des queues vertes des peupliers, je pris dans ma poche l'enveloppe timbrée de Port-Saïd, je dépliai le papier, et je lus ceci :
En mer Méditerranée, à bord de V Uruguay, le 27 août 1900.
« Mon cher Drouet, je profite du petit moment de répit que me laisse le mal de mer pour vous raconter, à toi et aux amis, le commencement de nos aventures. Rien à dire jusqu'à Marseille. Notre train est pavoisé de la tête à la queue; il disparaît sous la verdure; il excite l'admiration des Marseillais, et j'oubliais de vous dire que nous avons été applaudis mainte et mainte fois sur notre passage. Nous sommes très peu fatigués ; on ne se doute
nullement que nous voyageons depuis la veille au matin. J'étais dans le compartiment de l'adjudant et du sergent-major. Nous avons causé souvent de vous tous, et le temps a passé très vite. En arrivant, on nous a logés dans un hangar d'où l'on avait retiré le matériel ; nous n'avions même pas de paille, de sorte que la nuit s'est passée sans sommeil. Le lendemain, on nous a fait coucher à la caserne Saint-Charles, très beau bâtiment, où malheureusement les punaises se baladaient, non par escouades, ni même par compagnies, mais par bataillons. Jugez si nous nous sommes reposés! Gela a excité les hommes à sauter, et, malgré le grand mur qui entoure la caserne, toute la compagnie se défdait en ville comme des lapins. Les ceintures bleues nous ont bien servi. Et puis, la veille du départ, permission d'aller faire quelques achats de fauteuils, pliants, casques en liège, etc. Si on en a profité, je ne te dis que ça. D'abord, nous avons acheté des provisions, et puis, sur la Cannebière, mon bon, nous avons fait les fous tous ensemble, sur le grand boulevard, à la fête foraine, sur les chevaux de bois... Partout on nous fêtait,
et cela nous excitait davantage, de sorte que, à un moment donné, ce n'était plus de la joie, c'était du délire.
» Cette petite fête s'est terminée fort avant dans la nuit ; car, à Marseille, on veille très tard, comme à Paris. Le lendemain, nous avons remis sac au dos pour l'embarquement, vers une heure après midi, Il y avait avec nous du train des équipages et des aérostiers, soit en tout huit cents hommes environ. Nous sommes dans des ciibines de quatre et de six, et les hommes sont empilés dans l'entrepont. Il fait là une chaleur étouffante. Nous avons démarré vers trois heures, au milieu des hourras delà foule accourue sur les quais. Petit à petit la terre a disparu, et puis plus rien que la mer de tous côtés, sans même un petit bateau sur lequel on puisse fixer son attention. Eh bien ! ça ne m'a pas produit l'effet que j'en attendais, pas plus qu'aux autres. D'ailleurs, le jour commençait à tomber. Chacun a chanté sa petite chanson, et voilà comment s'est terminée notre première journée en mer.
» Le lendemain, mer très calme comme la veille. Nous avons pris le café, puis tout de
suite sur le pont. On en voit qui jouent aux cartes, qui chantonnent, qui lisent ; les amitiés commencent à se former; il y en a qui sont tristes dans les coins et qui regardent la mer. Et c'est ainsi toute une grande journée, sans apercevoir un navire qui vienne nous distraire l'esprit. Ce n'est que vers six heures du soir qu'un voilier a fait son apparition à tribord, — tu vois, Drouet, que je sais déjà la marine; — alors tous les 3'eux se sont fixés sur ce bout de toile, et nous l'avons conservé dans notre vue avec une espèce de jalousie, jusqu'à ce qu'il eût complètement disparu. Nous en avons même oublié de boulotter. Et le cambusier n'était pas content quand nous sommes descendus.
» Le lendemain, mer houleuse. Tout le monde a le mal de mer parmi ceux que tu connais, excepté le sergent-major et Sufflet, qui nous soigne, un peu brutalement par exemple. Ça doit être drôle à voir pour celui qui n'a rien. Moi, je commence à m'y faire. Nous n'avons pas vu la terre depuis notre départ. Un soir pourtant, on a aperçu les feux de la côte. On nous a dit que c'était Marsala, en Sicile.
)) Et voilà, jusqu'à présent, le voyage. Nous parlons souvent de toi ; ta photographie passe entre nos mains, car le sergent-major l'a emportée, et, malgré tout, tu viendras en Chine. Ne craignez pas qu'on vous oublie, vous tous les amis. Si Dieu nous prête vie, notre première visite sur cette chère terre de France sera pour vous. Tu embrasseras Roussin. S'il était ici avec nous, nous chanterions comme en manœuvres, mais sur le gaillard d'avant, notre meilleure chanson : Petite brunette aux yeux doux...
» Je me dépêche de finir, car on manque d'air dans la cabine, et j'ai hâte d'aller respirer sur le pont. Tout de même, si tu as occasion de donner de mes nouvelles au moulin de Bienluivient, n'y manque pas. Ce n'est pas tout près du poste de la caserne, mais c'est encore plus loin d'ici. Le mieux serait d'entrer chez nous, et de lire tout haut, bien haut, ma lettre dans la grande salle. Quand les clients ne sont pas nombreux, on entend de tout le moulin ce qui se passe là. Il y en aura une, tout au moins, qui sera contente de me savoir en bonne santé* »
Quand j'eus achevé la lecture, et remis au trot la jument, je me demandai quelle pouvait être la raison de cette singulière consigne, et pourquoi le caporal Amelin n'avait pas tout simplement demandé qu'on fît tenir la lettre successivement à chacun des habitants du moulin. Les habitants? Je me rappelais vaguement une grosse personne aux cheveux ondulés, aux corsages de couleur tendre, qu'on s'étonnait de trouver toujours si bien nippée, loin de tout village, comme on se fût étonné de rencontrer en plein champ une pivoine et un dalhia double. Je me rappelais beaucoup mieux le mari, ayant eu l'occasion de recourir mainte et mainte fois à ses bons offices. Mais j'ignorais qu'il y eût d'autres habitants au moulin de Bienluivient.
C'est un endroit où n'entrait pas un sac de grain par an et d'où ne sortait pas un sac de farine, un moulin de souvenir, un moulin de légende, qui n'avait plus ni aile pour attraper le vent, ni roue de bois pour tourner au courant de l'eau, pour arroser les cressonnières du bord, attirer les pêcheurs qui convoitent les remous et faire un arc-en-ciel qui tient entre deux saules. Non, rien d'extérieur ne
révélait la destination primitive de cette maison aux murs épais, qui mirait dans la Mayenne ses pierres brunes, ses fougères, ses deux étages de trois fenêtres et son toit d'ardoise, où les pigeons étalaient leur queue blanche. Elle servait à présent d'habitation à l'entrepreneur du bac, à cet Amelin qui était, en outre, débitant, aubergiste, marchand de gibier, marchand de poisson, homme influent et sans considération, qu'on flattait, qu'on disait riche, qu'on disait habile ou chanceux, et qui était surtout redouté. Amelin se faisait payer dix sous par charretle de foin qu'il transportait d'un bord à l'autre de la rivière, dix sous par troupeau de bœufs et de vaches, un sou par passager qui le hélait : « Hé! m'sieur Amelin! » sans parler du tribut qu'il prélevait sur les buveurs qui ne manquaient pas, sur les gens de la ville, promeneurs du dimanche qui suivent les rives, cherchent une auberge, l'aperçoivent enfin, et en entrant commandent une matelote. Il gagnait de toute main, de sorte que, si la maison ne pouvait plus légitimement s'appeler moulin, elle n'avait pas cessé de mériter son surnom de Bienluivient.
Je pensais trouver au bord de la rivière cet industriel qui vit là, toutes proportions gardées, comme un prince du produit de sa frontière. Il était absent ; mais son canot, que je reconnus, dormait sous les branches avançantes d'un aulne. Gomme j'avais laissé ma voiture au village en arrière, le passage fut aisé. Je pris le canot, et je traversai à la godille, regardant devant moi la vieille maison, ses trois fenêtres en bas ouvertes, les plantes fleuries entre les pierres, les grands ormes qui forment une demi-couronne en arrière, et isolent le moulin de Bienluivient, et lui donnent une importance dans le paysage. Car, au delà de ce groupe royal de hautes ramures, au delà de ces frondaisons dont les cimes sont arrondies et frisées, et avançantes comme celles des belles plumes d'autruche, il y avait l'herbe et le ciel seulement : le ciel qui était très bleu, les prés fauchés, déserts, coupés par des lignes de saules bas. Et j'admirais, en approchant, la perfection de l'image qui se reflétait dans l'eau très calme. Sans lever les yeux de dessus la rivière, j'aurais pu apercevoir madame Amelin dans la grande salle, ou un chat escaladant le toit. Mais
rien ne semblait vivre sous le soleil de feu. Et rien ne bruissait, si ce n'est la fanfare de myriades de moustiques, ténue et formidable, qui me faisait rêver d'une armée très lointaine, victorieuse, défilant là-bas, oîi Tair tremble sur le bleu de l'horizon, et soufflant, à les briser, dans des trompettes de cuivre.
Je débarquai, je tournai la maison, et ayant monté six marches d'un vieux perron, j'ouvris la porte de la salle principale, qui était vaste, basse d'étage et enfumée. Madame Amelin, en corsage d'indienne mauve, les cheveux en bandeaux, très noirs sur la peau tendue, telle que me la représentaient mes souvenirs, sommeillait, penchée sur une table de l'auberge, la tète appesantie entre ses poings fermés. Elle s'éveilla, fixa un instant sur moi ses yeux plissés et mécontents.
— Qu'est-ce que c'est?
— Madame, c'est une lettre du caporal Amelin.
— Ah ! j'espère qu'il n'est pas déjà malade? Ça serait bien sa faute, d'ailleurs, et ça n'est pas moi qui irais le soigner. Pourquoi a-t-il demandé de partir pour la Chine?
La voix avait pris tout de suite le ton de colère sourde et de récriminations qu'elle devait avoir quand la femme de l'aubergiste parlait à son beau-fils. Madame Amelin m'était déjà hostile, à cause de ce papier que je tenais à la main et qui venait de lui, de l'enfant de la première madame Amelin. Elle se redressait maintenant, tirait la pointe de son corsage, gaufrait sur ses doigts courts la mauvaise dentelle blanche qui garnissait le col, et que la sueur avait aplatie. Mais de l'ombre où elle était assise, dans le coin le plus fixais de la salle, à droite de l'entrée, elle ne cessait point de me regarder et de m'assurer, sans en rien dire, du peu de plaisir que je lui faisais.
Je reculai du côté des deux fenêtres par où la salle recevait la lumière du ciel et de l'eau.
— Heureusement pour lui, répondis-je, le caporal Amelin n'a encore que le mal de mer. Il écrit du bord du navire l'Uruguai) à son camarade Drouet, qui m'a prié de vous apporter la lettre et de vous la lire.
Madame Amelin fit sonner sur la table, — probablomenl pour montrer qu'elle était riche
284 l.i; MOULIN DE BIENLUIVIENT
et par conséquent lettrée, — une chaîne d'argent doré qu'elle portait au cou.
— Mais je la lirai bien ? dit-elle.
Ne sachant trop que répondre, puisque j'ignorais la vraie raison, j'improvisai :
— Vous connaissez les soldats : quand ils s'écrivent les uns aux autres, ils ne cherchent pas les mots, et peut-être votre beau-fils a-t-il craint, bien à tort, que sa lettre ne convînt pas entièrement à une dame...
Elle fut flattée.
— En tout cas, madame, je suis chargé de la lire, et avec votre permission...
Je commençai. La grande salle était planchéiée, le plafond bas tout armé de poutres et de poutrelles, le mur qui communiquait avec la pièce voisine percé d'une large porte, de sorte que, tout ce vieux bois vibrant au choc des mots, je n'eus pas besoin de faire effort pour que ma voix portât au bout de la salle et même au delà. Le silence était immense, sur la rivière et dans les champs.
Tout à coup, j'enlendis un craquement, comme le bruit d'une lame de parquet mal assujettie et sur laquelle on a marché. Était-ce
du grenier que cela venait, ou de la salle voisine? Je n'aurais pas su le dire. Mais je m'interrompis. J'en étais à cet endroit de la lettre où le caporal Amelin promettait à ses camarades : « Si Dieu me prête vie, ma première visite sera pour vous. » Le femme de l'aubergiste fit un grand geste du bras, qui coupa l'ombre au fond de l'appartement.
— Je ne m'étonne pas de ce qu'il écrit là, dit-elle aigrement ; il a toujours eu mauvais cœur. Il n'avait pas quinze ans qu'il me détestait et qu'il parlait de s'engager pour ne pas rester au moulin. Soldat ! un garçon qui pouvait être aubergiste ! Je l'ai empêché de faire ses volontés, je vous en réponds ! Il a travaillé avec le père, et dur, et pas à son compte, comme de juste. On lui a appris le métier de passeur. Mais je vous dis qu'il a du sang de gueux dans les veines. Il tient de sa mère, qui n'avait pas un sou vaillant, ni une robe de rechange, ni une chemise. Dans les derniers temps qu'il était ici, ne s'était-il pas amouraché d'une fille de service, d'une petite traîneuse de misère que nous avons au moulin ? Croyezvous, monsieur, qu'il voulait... oui, j'ai honte
de le raconter... qu'il voulait en faire sa femme?... Eh bien! qu'il aille donc en Chine, qu'il y reste si ça lui convient, et qu'il ne nous demande pas d'argent ! . . . Je pense que la lettre doit finir comme ça, n'est-ce pas : « Envoyezmoi de l'argent? » Il n'en aura pas, monsieur! J'empêcherai Amelin de lui en envoyer. Il a reçu dix francs à Marseille, le caporal Amelin, dix francs pour sa campagne de Chine. Il n'aura pas un sou de plus. Si vous venez pour m'attendrir...
— En aucune façon ; je n'ai plus que quatre lignes à vous lire, et il n'est pas question d'argent.
Madame Amelin, rouge et digne, leva les épaules d'un air d'incrédulité. Pour lire la fin de la lettre, qui était écrite en hâte et loulc tachée d'encre, je reculai jusqu'à l'appui de la fenêtre, et instinctivement, pendant que je m'appuyais contre le chambranle, je regardai l'eau qui coulait à trois mètres au-dessous de moi. Et là, sur cette surface limpide qui reflétait l'image de tout le moulin de Bienluivient, je vis une jeune fille penchée, et qui m'écoutait. Elle apparaissait, à mi-corps, dans l'encadre-
ment de la fenêtre de droite, la fenêtre de l'appartement voisin. Le regard que je jetai sur son portrait fut très rapide. J'eus seulement l'impression qu'elle était blonde, et que, se sentant découverte, elle avait peur et se retirait. J'allais reprendre la lecture. Je n'en eus pas le temps. Avais-je fait, involontairement, un mouvement de surprise? Le plancher avait-il de nouveau craqué? L'aubergiste s'était levée de son coin d'ombre; avec une prestesse dont je ne l'aurais pas crue capable, elle avait couru, elle avait ouvert la porte qui séparait les deux pièces, et criait :
— Alil la coquine! Elle était donc là? Elle écoutait!... Où es-tu, la petiote, où es-tu?
Rien ne répondait.
Madame Amelin tourna deux fois autour de la salle voisine, descendit ou monta quelques marches d'un escalier que j'entendisse plaindre, et revint dans la grande salle, en disant :
— Excusez-moi, monsieur, j'avais cru que la servante était là, et qu'elle vous écoutait; elle est capable de pareils tours... Si elle n'était pas dans la misère, et surtout s'il était moins difficile de trouver des servantes à la cam-
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pagne, il y a longtemps que j'aurais chassé celle-là.
J'achevai la lecture de la lettre, — de tout ce que je pouvais en lire du moins, — et je sortis, faiblement remercié par madame Amelin, qui s'était radoucie en apprenant que je chassais de temps à autre aux environs du moulin. La raison que n'avait pas voulu me dire le soldat Drouet m'était apparue. J'y resongeais. L'odeur des prés pleins de regains, l'odeur capiteuse des joncs qui perdent leur sève dans le vent, et celle des vases de fossés que le soleil craquelé, se mêlaient et passaient.
Après la ceinture des grands ormes, je traversai un verger de quelques ares, puis un petit champ, et je me mis à suivre une ligne de saules bas et touffus, une haie de ces espaces d'herbe où j'espérais trouver des râles.
J'étais rendu à cinq cents mètres du moulin de Bienluivient, lorsque les branches ployèrent à ma droite, et sifflèrent au passage de quelqu'un qui sautait. Je m'arrêtai. J'avais devant moi une créature de moins de vingt ans, chétive, rousselée, d'un blond éteint, à peine vêtue d'une chemise et d'un jupon, et si essoufflée par
la course qu'elle ne pouvait parler. Elle riait, comme je l'avais vue rire dans l'image de la rivière, et tâchait de reprendre haleine. J'observai qu'elle tenait un objet caché dans ses deux mains rapprochées et croisées à la manière des enfants qui ont pris un nid avec l'oiseau.
— Monsieur, dit-elle, en hachant ses mots, vous seriez bien aimable... J'ai entendu la lettre... Il a dû vous envoyer à cause de moi... Nous nous sommes promis... Voulez- vous bien lui envoyer mon argent... là-bas?... Il est de la troisième du deux... Paul Amelin, vous vous rappellerez?... Paul...
— Mais, mademoiselle...
— Vite, vite... Si elle me voyait I
Elle s'était avancée vers moi, avait vidé dans la poche de ma veste de chasse le trésor qu'elle tenait entre ses mains, et s'enfuyait, pieds nus, dans l'herbe, le long de la haie.
Je ne pouvais pas l'appeler, car c'eût été la dénoncer. Revenir au moulin n'était guère plus prudent. Je fouillai dans ma poche, que je sentais pesante, et je trouvai un cornet de papier de journal, tout plein de pièces de mon-
iiaie. 11 Y avait beaucoup de sous, et des pièces d'argent, et un louis d'or, en tout cinquante francs, qui devaient représenter toutes les économies de la « petiote ». Quand j'eus compté, j'hésitai de nouveau, puis je pensai que donner c'était la plus jolie manière d'être pauvre ; que « la petiote », même avec cinquante francs, aurait besoin de la Providence pour vivre ; que le volontaire pour la Chine, n'ayant eu que dix francs pour entrer en campagne, avait besoin d'un supplément. Et je me décidai à faire la commission.
Voilà comment j'ai envoyé une lettre chargée, avec mes compliments et mes vœux de bon succès, au caporal Paul Amelin, que je n'avais jamais vu.
L'eau montait chaque jour, et, après chaque nuit, de grand matin, quand Dominique Guinebertière, qui est pêcheur, chasseur, commissionnaire, marchand de journaux, tonnelier et plusieurs choses encore, arrivait dans le bourg, il ne manquait pas de dire :
— La Loire a poussé d'un quart de mètre au pont de Rochefort : vous n'avez qu'à vous préparer à monter au premier étage, vous et vos bêtes.
Il ajoutait : « sauf votre respect », par politesse. Les gens de l'île ne s'étonnaient ni ne s'effrayaient; ils avaient l'habitude de l'inonda-
tion, comme leurs chevaux, leurs vaches, leurs poules et leurs chats, comme leurs maisons elles-mêmes, qu'on avait bâties en prévision des hautes crues. Ce n'était pas un malheur, c'était une période de l'année qui venait. Les îliens n'en dormaient pas moins bien que si on leur avait annoncé : « Il fera grand vent la semaine prochaine. » Seulement, le soir, ils regardaient en connaisseurs la double nappe d'eau luisante, moirée, lancée à toute vitesse, qui rasait les terres devenues brunes, et l'île toute mince, pointue aux deux bouts, qui ressemblait à une petite navette immobile entre deux toiles en mouvement. Les nuages du couchant faisaient sur le luisant des dessins rouges, qui s'assombrissaient vite, prenaient des apparences de fumées, et se fondaient dans les ténèbres inquiètes où l'on devinait encore le fleuve. La nuit tombait. La nuit passait. A l'aube, on pouvait voir que les champs avaient diminué, et que la surface des eaux avait grandi.
L'île, c'était Béhuard, l'une des nombreuses îles de la Loire, de médiocre étendue, — moins de trois kilomètres de long sur moins d'un
kilomètre de large, — toute plate, sauf un rocher qui se dresse au milieu. Sur le rocher, il y a des églantiers semés par le vent et une chapelle votive bâtie par Louis XI, un oratoire qui est un bijou d'art gothique, minuscule, ajouré, avec un air de misère élégante, une rosace, des mousses sur le toit, des murs taillés en partie dans la pierre, une verrière où l'on voit le roi en manteau bleu fleurdelisé, coiff'é du chapeau à coquilles des pèlerins et les mains gantées de fer. Autour de la chapelle, une vingtaine de maisons dont les premières bénéficient encore de la pente du rocher, et ne sont guère touchées par les inondations. Les autres doivent s'attendre à tout. Elles ont un escalier extérieur, en tuffeaux du pays, par lequel on peut déménager facilement les meubles du rezde-chaussée qui seront portés au grenier, et le long duquel on amarrera le bateau de la famille. Car chaque famille a son bateau plat, attaché d'habitude aux saules des rives, et qu'on amène progressivement par les sentiers, l)ar les chemins submergés, jusqu'au logis que les eaux vont assiéger. Dans la campagne environnante, quelques fermes isolées ont été
construites sur des mottes. La terre est partout légère, prodigieusement féconde, morcelée, limitée par des palissades de branches de saules et d'osiers, que des souches vertes flanquent connne des tours, de distance en distance. L'île, vue de loin, est toute verte. Au-dessus de ses haies, de ses blés, de ses chanvres et de ses luzernes, elle a cinq ou six aigrettes de peupliers, arbres géants, plantés par groupes, et dont les feuilles ne connaissent pas une seconde de repos, depuis mars oi^i elles naissent, jusqu'en octobre où elles lournoient, jaunes d'or sur les eaux bleues.
Dans l'une de ces fermes, la dernière de l'île, en aval, presque à la pointe, habitait un paysan connu pour son a\"arice et pour son habileté à cultiver les champs. Il possédait cinq hectares de ce sable fumé par les crues d'hiver, puis chauffé par les reflets des deux bras de la Loire, qui produisait tout ce qu'on voulait et même une profusion d'herbes folles qu'on ne lui demandait pas. Mais la maison, jamais réparée, était en mauvais état. Et, comme l'eau ne cessait de monter depuis six jours, Jean- François Lemanceau, notable de Béhuard, seul
dans sa cuisine, où entrait l'odeur des terres mouillées, commençait à se dire : « J'ai eu tort de ne pas faire réparer la charpente qui se disjoint et le haut des murs qui laisse baller les poutres. La Loire serait capable de soulever mon toit comme un bateau. »
Au-dessus de lui, dans le grenier, la servante rangeait, le long des solives inclinées, les meubles qu'elle avait montés à grand' peine : les deux armoires, la table, les chaises, la batterie de cuisine, les barattes et tous les ustensiles de travail, moins les charrues et les herses, qu'on ne pouvait songer à transporter.
La Loire, ce jour-là, par le creux des sillons, s'était glissée jusqu'aux meules de paille et de foin, qui reposaient sur des fagots à dix mètres du seuil. Le fermier avait cependant couché dans son lit, au fond de la cuisine, et la servante dans le réduit qui touchait l'écurie. Mais, de grand matin, il fallut achever le déménagement ; car le fleuve avait pénétré dans la maison, et l'immense mouvement uniforme qui entraînait les eaux de l'est à l'ouest, sur plus d'une lieue de largeur, par-dessus les bancs de sable, les prés, les vignes, les labours
et les haies de la plaine, se communiquait à cette mare hésitante apparue tout à coup au milieu de la cuisine, et qui coulait maintenant d'une porte à l'autre, traversait le réduit, et remuait le fumier de l'écurie, sous les pieds de la jument blanche et des deux vaches.
Jean-François Lemanceau se liàta, autant que le permettaient ses soixante-cinq ans, de grimper jusqu'à la dernière marche de son escalier. Et il vit que toute l'île avait disparu, moins la chevelure des souches, les peupliers et les maisons du bourg. Le clapotis du courant faisait comme un bruit d'ailes qui ne cessait pas. Le fleuve montait avec une rapidité effrayante. En quelques minutes le fermier en eut la preuve; il put suivre l'ascension du bourrelet d'écume qui s'était formé le long de la barrière de son aire.
— Mathurine, cria-t-il, enlève promptement les matelas et les paillasses, et donne-moi les sangles pour les bêtes 1
De tout temps, à Béhuard et dans les parties basses de la vallée, on a dû s'ingénier pour sauver les bêtes de l'inondation, après avoir sauvé les gens.
Voilà donc ce que fit maître Jean-François Lemanceau. Il descendit dans le courant, franchit la barrière, alla jusqu'à son tas de fagots, et, portant les fagots dans l'écurie, les disposant devant les crèches et les chargeant de lourdes pierres, il en fît un plancher, sur lequel il parvint à hisser la jument blanche et les vaches. Les braves bètes, qui avaient déjà vu l'eau, ne résistèrent qu'une petite heure chacune. Ainsi perchées, elles touchaient de la tête le plafond. Et, pour les maintenir, de crainte d'un faux pas ou d'un éboulement, le fermier leur passa sous le ventre une sangle dont il attacha les extrémités aux poutrelles.
Le lendemain, qui était le 31 mars et un dimanche, les eaux montèrent encore, et si régulièrement, qu'il fallut, selon la méthode qui n'est pas non plus inédite, exhausser le lit des fagots, enlever le plancher du grenier, et introduire là-haut, sous le toit, la jument et les vaches. C'était le dernier abri, pour elles et pour les maîtres. Quand Jean-François Lemanceau eut achevé le sauvetage, il dit à Mathurine, sa servante, qui l'avait aidé :
— La messe sonne, Mathurine, et je t'y
conduirai, et je prendrai du pain chez le boulanger.
Ils s'embarquèrent donc, au haut de l'escalier, dans le bateau plat qui était de forte taille. Malgré son âge, le bonhomme avait encore la vigueur de conduire le bateau à la perche, sur les champs inondés, car Feau n'était pas profonde, et le courant, brisé par tant de haies et d'arbres qu'il heurtait, manquait d'espace pour reprendre l'élan terrible qu'il avait aux deux bords de l'île. Mathurine s'était assise sur une chaise, elle avait noué à la hâte un ruban de satin sur sa coiffe à deux ailes gaufrées, attaché autour de sa taille un tablier de soie noire, et elle regardait devant elle, avec peur et fixement, la nappe fuyante sur laquelle elle avançait lentement. C'était une oi'pheline maigre comme la misère, solide comme un homme, élevée dans les fermes de la vallée, et qui n'avait jamais dormi tout son content. Personne ne savait son âge, mais elle travaillait trop bien pour ne pas être très jeune. On ne l'entendait pas souvent parler. Elle avait la figure osseuse, rousselée par le soleil et le vent, et, pour toute beauté, des dents plus blanches
que le pain qu'elle mangeait, et des yeux bleus, petits, mais d'une douceur extrême et qui prenaient le cœur, comme une plainte d'enfant. Son regard était encore présent quand on avait oublié le visage.
— Maître François, fît-elle, je crois que c'est un mauvais jour qui s'est levé,
— J'en ai vu d'autres et je suis en vie, répondit le fermier qui appu3ait la perche contre son épaule.
Cependant il ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil en arrière, sur la ferme que Teau entourait comme un écueil, et de secouer sa tète de vieux bison crépu et rageur. Il avait une inquiétude qu'il ne disait pas, et ce n'était pas, assurément, pour le simple plaisir d'être agréable à sa servante qu'il poussait le bateau vers le village.
Les cloches sonnaient, celles de Béhuard et celles de dix paroisses cachées dans le bleu des collines, autour du lac immense que formait le fleuve. Leurs appels, qui d'ordinaire s'arrêtaient à petite distance, aujourd'hui relancés par cette nappe unie, emportés par le vent, se mêlaient, fuyaient, atteignaient les rives en
pente, et, ramenés sur les eaux, s'y tordaient en vols inépuisés. On était enveloppé dans leur bourdonnement. Et des voix humaines couraient aussi, claires, dans l'espace. Des bateaux semblables à celui de maître Lemanceau, et d'autres plus petits, les uns remontant et les autres descendant le courant, se frayaient un chemin entre les peupliers, les saules, les ormes, vers l'Ilot rocheux que dominait le clocher d'ardoise. Dans chacun d'eux, il y avait deux ou trois femmes, assises sur des chaises, et qui riaient. Mais les hommes ne riaient pas, car ils jugeaient que la crue allait devenir menaçante, et que les nuages étaient d'un mauvais violet, là-haut.
A dix heures du matin, la rue du village, changée en canal, était pleine de barques et de canots. Et les femmes et les enfants, et les hommes laissant tomber les perches, enjambaient les bordages et arrivaient jusqu'au pied du rocher. Parmi eux, maître Jean-François Lemanceau avisa un jeune homme de haute taille qui menait à la godille, d'une seule main, un canot où il y avait une fille en belle toilette, gantée, avec un chapeau et une ombrelle. Le
rameur avait l'air si fier de sa conquête, de sa jeunesse, de son adresse, si parfaitement indifférent au péril possible, que le vieux fermier dit:
— Tu n'as donc peur de rien, Dominique?
— Sur terre, j'ai peur des gendarmes; sur l'eau, je n'ai peur de rien !
— En ce cas, reprit sérieusement maître François, viens donc faire un tour de mon côté demain matin ; j'aurai peut-être besoin d'un coup de main, si la Loire monte encore, pour sauver quelques boisseaux de semence que j'ai dans le grenier.
— Delà semence d'or et d'argent, sans doute! Vous voulez un bon marinier qui ne jette pas dans l'eau vos pistoles. Combien me donnerezvous, maître François?
Le bonhomme, mécontent de l'allusion qu'on faisait tout haut à sa richesse, leva les épaules et grommela :
— Je te prêterai de quoi t'établir, coureur de grèves !
Dominique le regarda monter les quelques mètres de rue qui n'étaient pas inondés, et, au pied de l'escalier taillé dans la roche, entrer
chez l'aubergiste. Il regarda aussi cette pauvre servante à qui personne ne parlait, et qui se tenait sur le bord du dernier bateau, prête à sauter, et craignant de mouiller sa robe.
— Attendez ! cria-t-il, attendez, Mathurine 1 Et, tenant d'une main les doigts gantés de sa
promise, s'avançant avec elle de bateau en bateau, il arriva jusqu'à Mathurine, lui tendit l'autre main, et, tous trois, ils sautèrent ensemble sur la terre ferme, tandis que les vieilles iemmes, groupées sur le rocher qu'elles fleurissaient de leurs bonnets, approuvaient la galanterie, et disaient entre elles :
— Ces jeunesses, ces jeunesses, comme elles s'entrecomprennent !
Elles voulaient dire que la jeunesse et la jeunesse s'entendent bien. Et, en effet, pour cette attention qu'elle avait reçue, la servante fut si joyeuse et si reconnaissante qu'elle s'oublia plus de dix minutes à considérer Dominique, qui s'était mêlé aux hommes rassemblés dans la salle de l'auberge et qui attendait comme eux, pour entrer dans la chapelle, la sonnette du Gloria. Lui, de son côté, il songeait : « C'est dommage qu'une fille travailleuse et honnête
comme celle-là ait pris du service chez un vieux de cette espèce, avare et difficile I » Entre eux, il n'y avait pas eu, il n'y aurait jamais un mot ou même une pensée d'amour; mais, comme les femmes le devinaient, ils s'étaient entendus, et la pitié avait suffi à les troubler tous deux. A onze heures, quand les bateaux quittèrent le rocher de Béhuard, le temps s'était mis décidément à la pluie. Maître François et sa servante regagnèrent la ferme en moins de cinq minutes, emportés par le courant et poussés par le vent qui soufflait dans le même sens. A peine rentré chez lui, le fermier souleva une planche de son grenier, et constata que l'eau n'avait plus à monter que d'un demi-mètre pour atteindre le refuge où il était maintenant isolé, loin de tout secours, avec sa servante, ses bêtes, et son argent qu'il cachait dans un pot de grès, bouché avec des orties. Il se pencha par la lucarne du toit, et il vit que ses meules de fourrage menaçaient d'être entraînées à la dérive. Jusqu'au soir il essa^^a d'arracher au fleuve un peu de cette richesse aventurée qu'il chargeait sur son bateau et que Mathurine entassait dans le grenier.
Quand il cessa de travailler, avant de fermer pour la nuit la porte du grenier, il constata que le bruit des eaux battues par le vent était devenu comme un tonnerre; que les nuages couraient, avec une vitesse prodigieuse, vers la bande de lumière rouge laissée par le soleil au ras des saules; que les flocons d'écume filaient vite aussi, le long des ardoises du toit qu'ils touchaient presque. Et il eut peur.
— Mathurine, dit-il, si tu sais des prières l^our empêcher les maisons d'être abattues par l'eau , dis-les. La nuit sera mauvaise pour nous... Tu avais raison ce matin...
La servante s'était couchée sur le foin qu'elle venait de sauver, tout au fond de la longue galerie, près des deux vaches et du cheval. Le fermier ne la pouvait pas voir, à cause du grand nombre de poutres et de meubles de toute sorte qui la séparaient de lui. Elle ne répondit pas. Et, ayant vainement essayé de fouiller tant d'ombres qui l'enveloppaient, il s'assit, appuyé contre la porte qui donnait sur l'escalier, et posa près de lui sa lanterne.
— Mathurine, reprit-il, j'ai eu tort de revenir... J'aurais dû rester chez l'aubergiste...
A mon âge, on n'a plus les yeux qu'il faut pour conduire un bateau par une nuit pareille... Je ne te vois pas même. J'irais me jeter contre les arbres... As-tu faim, dis-moi? Tu as si rudement travaillé! As-tu soif?
Il écouta, et l'entendit dormir et se retourner. La fatigue avait eu raison de la faim, de la soif et de la crainte. Dans le grenier, en arrière des bêtes, sous les poutres qui faisaient un angle aigu avec le plancher, la servante épuisée dormait.
Maître François entendit bientôt un autre bruit : c'était l'eau qui secouait les ardoises ; il sentit le balancement de la toiture, de son grenier tout entier, soulevé par les lames courtes qui galopaient, cette nuit, plus vite que des chevaux lâchés dans les prés. Il parla, sans réveiller la dormeuse, de la mort qui venait.
Et il était une heure très avancée de la nuit, et le vent et la pluie faisaient rage, quand un coup violent fut frappé contre la porte. Une voix nomma le fermier.
— François Lemanceau ?
L'homme se recula, saisit d'une main sa lanterne, et, de l'autre, tira le verrou de la porte.
Dominique Guineberlière, en pantalon et en chemise, trempé, la figure terrible, une amarre enroulée autour du bras gauche, cria:
— Embarque tout de suite!... Il y a une digue rompue... Tout de suite!
Le fermier s'efîara, sauta sur le palier de pierre de Tescalier, et aperçut, au bout de la corde, le canot, grand comme un lit d'enfant, que retenait Dominique.
— Laisse au moins ton bateau et prends le mien! cria-t-il. C'est trop petit!
— Le tien est de l'autre côté de Nantes ! répondit le jeune homme. Il a été arraché par les courants... Dépèche-toi... Enjambe le parapet ! Ne te trompe pas !
— J'}' suis !
— Et Mathurine?
Penché au-dessus du canot qui sautait et roulait dans les remous, Dominique tendait l'oreille.
— Et Mathurine? répéta-t-il. Où l'as-lu mise? Dans un tourbillon de pluie, la voix de maître
François répondit:
— Ne t'en occupe pas ; elle est mieux que nous !
LES YEIX TRISTES 307
Aussitôt, Dominique sauta dans l'ombre, par-clessus le petit mur de l'escalier, et avant qu'il eût eu le temps de saisir une rame, le canot était emporté à plus de trente mètres de la maison. Il était, d'ailleurs, inutile de ramer. Dominique cherchait seulement à se diriger entre les arbres, les uns cachés sous l'eau, les autres qui se levaient dans la nuit comme des fumées; il essayait de se tenir à l'abri d'un courant d'une violence extrême, qu'il avait rencontré en venant, et qui l'aurait jeté en pleine Loire; il espérait traverser un bras du fleuve, à l'abri de la pointe de l'île. Et, malgré les ténèbres, il passait, sans heurter, au-dessus des haies bordées de souches. En un quart d'heure il eut ramené à terre le vieux paysan, qui se laissa tomber hors du canot, dans une vigne qu'il y avait là.
Mais au moment où celui-ci se relevait [jour saisir l'amarre que lui lançait Dominique, il se mit à crier, d'une voix d'épouvante :
— Regarde au large !
Au large, c'est-à-dire à une distance que nid n'aurait pu mesurer, quelque part dans l'ombre immense et sur les eaux folles, une lumière
glissait et tremblait. Quelque chose de plus noir que la nuit l'enveloppait. La lumière paraissait faible ; elle s'éloignait en oblique.
— Oh! reprit maître François, cours dessus avec ton canot, sauve-la, Dominique: c'est elle!
'— Qui, elle?
L'homme s'arrêta un moment avant de répondre, comme ceux qui préparent leurs mots, puis il dit en suppliant:
— C'est elle qui passe ! Va au secours ! Ma maison a été emportée. La vois-tu ?
Dominique considéra la petite aigrette lumineuse qui descendait rapide, tremblante sur les lames, et voilée par les rafales de pluie. Il jugea qu'elle devait être au milieu du grand bras de la Loire et, en tout cas, qu'elle approchait du pont. Si c'était vraiment la toiture de la ferme, la charpente, les meubles, les bêtes, tout le grenier éclairé par la lanterne, l'épave allait se briser contre une des piles de pierre, et s'émietter et se disperser sur les espaces que couvrait le fleuve.
— Tant pis, maître François, vous serez un peu moins riche. Il n'y a rien à faire contre la
Loire en colère. C'est déjà joli que vous soyez sorti de chez vous. Je descends à terre. Je n'en peux plus I
Mais du milieu de la vigne une voix cria, déjà loin :
— Mathurine est restée. Elle dormait. Je suis sur qu'elle appelle. Sauve-la! Sauve-la!
Il avouait son crime en fuyant. La voix se perdait dans le vent. Le marinier poussa le canot vers le large, et aussitôt, ressaisi par la nappe mouvante du fleuve^ dériva vers le pont. Il se sentait tout étourdi par la fatigue et par la violence de la tempête. Et ce fut comme en rêve qu'il entendit le bouillonnement des eaux contre les piles, qu'il entra dans ces cascades et ces remous, d'où le canot, avec l'élan d'une balle lancée par une raquette, à demi submergé, se trouva jeté à plusieurs centaines de mètres plus loin, dans de nouveaux pays inondés, parmi des arbres, des clôtures de champ, où il se heurtait à chaque moment, et menaçaitde se rompre. Dix fois, au prix d'efforts infinis, Dominique se remit en péril de mort et traversa la Loire, en dérivant, sans autre souci que d'apercevoir la lumière qu'il avait
vue llûtter. L'image de la servante lui rem-
plissait l'âme. Il s'attendait à la voir surgir de l'ombre, éperdue, les bras levés, éclairée par la lanterne ; il appelait, toutes les minutes : « Mathurine ? Mathurine ? » et il mettait ensuite ses mains en cornet pour protéger ses oreilles contre le vent et mieux entendre la réponse.
Rien ne répondit.
Avant le jour, il fut trouvé, évanoui, dans un chemin encaissé où son bateau s'était enlizé.
Jamais la servante n'a reparu. Jamais ses yeux tristes n'ont plus remercié personne.
Maître Jean-François Lemanceau n'est pas revenu non plus dans l'île. Mais, sa ferme a^ant été rasée par l'inondation, il a vendu « par lettres », comme disent ses voisins, les terres qu'il possédait.
Quant à Dominique Guinebertière, il a acheté un bateau neuf. Et, si vous devez traverser la Loire, en dessus ou en dessous de l'île, tâchez de la passer avec lui.
Elle avait eu son moment de charme et de fraîcheur, aux environs de la vingtième année, quand le roulier Stéphane Leroy l'avait demandée en mariage et épousée. Mais elle appartenait au monde des vite fanées, de celles qui n'apportent ni dot, ni trousseau, ni aucune assurance pour le lendemain, si ce n'est un cœur brave, dur à la peine qui ne peut manquer, doux aux enfants qui peuvent venir. Il en vint quatre : Marie, Etienne, Jacques et Lucien. Quatre grossesses, le ménage, les journées passées à la rivière, les veillées qu'elle employait à raccommoder, recoudre et ravau-
der pour le père et les quatre enfants, c'est plus qu'il n'en faut pour expliquer, — l'âge aussi avait creusé sa ride, — que la mère Lero}'^ eût le visage couperosé, les cheveux rares sous le bonnet de linge et les paupières toutes rouges autour des yeux.
Avez-vous remarqué ce joli nom, ce beau nom que le peuple donne aux femmes qui sont de chez lui? Il dit : la mère Leroy, la mère Petit, la mère Cerisier. A peine ontelles cessé d'avoir cet air de jeunesse qui prime encore deux ou trois ans après le mariage, à peine les a-t-on vues, sur le pas de leur porte, avec un enfant dans les bras et un autre à la traîne, bien avant la trentaine, il les appelle la mère, et il oublie la femme. Par là, il entend bien les honorer. Mais je crois que ce n'est pas tout. Et ceux qui disent la mère savent que pour elle, désormais, les joies les meilleures, les peines les plus aiguës, le courage de travailler jusqu'à l'extrême vieillesse, relèvent de ce titre-là. Ils savent que la mère a le grand rôle.
Chez les Leroy, c'était ainsi. L'homme ne comptait guère. Employé dans un entrepôt de
charbons, il partait de la maison dès le matin et ne rentrait qu'à la nuit, pour la soupe. On le voyait tout le jour, vêtu d'une blouse de grosse toile grise devenue couleur de suie, très grand et courbé, le fouet autour du cou, les mains dans les poches, le masque plat, bruni, et creusé au milieu comme celui d'un hareng, suivre de son pas roulant le pas de la jument pommelée qui traînait le tombereau. Il marchait à la hauteur de la croupe de la bête. Aux montées, quand le sabot du cheval glissait sur les pavés, l'étincelle de ce coup de briquet fusait comme un pétard entre les jambes du roulier. Alors celui-ci décrochait son fouet et le laissait retomber, sans rien dire, sur la sellette, la peau de mouton et les traits de corde du harnais. Puis il reprenait sa promenade, sans se préoccuper des voitures, des bicyclettes, des pétrolettes, des omnibus ou des simples passants, l'oreille sourde aux interjections des voix comme aux appels des cornes, sûr qu'on se rangerait, qu'on éviterait la masse redoutable de la jument, du tombereau, du chargement de cardift, d'où coulaient en arrière et roulaient sur la chaussée des fragments de
charbon pareils à des perles de jais. A la maison, où il ne manquait jamais de rentrer, quelquefois un peu ému d'eau-de-vie, mais, le plus souvent, tranquille et las, il ne faisait point de scènes et n'élevait pas la voix. Il ne demandait que sa soupe chaude, un peu de calme pour fumer sa pipe, et son lit. Pour le reste, il se reposait sur la mère Leroy. Il ne l'aidait qu'en lui abandonnant l'argent qu'il gagnait. Elle avait soin des corps et des âmes.
Un soir d'hiver qu'il faisait froid et que la nuit tombait, la mère avait bien bourré de copeaux et de charbon le petit poêle pansu qui se tenait sur trois pieds au milieu de la principale chambre. Sur le couvercle, dans une casserole de terre, la soupe chauffait. La mère et la fille, cette Marie qui venait de prendre ses quinze ans, chétive, pâle et d'esprit lent, assises le dos au feu, côte à côte et tournées vers la fenêtre, reprisaient des bas d'enfants, et se hâtaient à cause de la lumière qui fuyait. Des chemises, des mouchoirs, un jupon fraîchement lavés, fumaient sur des cordes tendues. Et les deux derniers dont on s'occupait-
en ce moment, Jacques et Lucien, revenus de l'école, se haussant sur leurs pieds nus, grattant du bout de l'ongle la glace formée en feuilles de fougère sur les vitres, regardaient dehors, tout en bas. On voyait loin, par la fenêtre. L'appartement était au quatrième, en bordure d'un quai. Les petits comptaient les becs de gaz, ceux du pont de droite, ceux du pont de gauche, ceux qui dansaient dans la rivière, d'un bord à l'autre, au bout des lames. Ils se nommaient les quartiers de la ville étages devant eux, et sur lesquels la fumée d'un remorqueur en marche se levait en gros bouillons qui s'enflaient, devenaient translucides, formaient un cadre gris avec des maisons dedans, et crevaient en brume. Ils riaient quand les dernières bandes de corneilles, regagnant quelque vieille tour d'église, se dispersaient un moment et reculaient dans le ciel jaune, poussées par les rafales de vent dont le sifflet paraissait alors faire le tour de la fenêtre.
Un pas pesant fit crier l'escalier. Le père entra, jeta sa limousine sur une chaise, se secoua, é|)rouvant un grand bien-être à retrou-
ver l'abri, et allongea au-dessus du poêle son museau évidé.
— Ça sent la pomme de terre et les petits oignons, dit-il. Peut-on manger, la mère?
Elle ne cessa pas de ravauder, car il n'y avait vraiment presque plus de jour, et il fallait profiter de la dernière lueur.
— Tout à l'heure, répondit-elle. Ça ne va pas tarder. C'est Etienne qui est allé chercher le pain, et qui n'est pas revenu.
Le père s'était à peine assis à sa place ordinaire, dans le fond gris de la chambre, près de l'entrée, quand l'enfant poussa la porte et parut, essoufflé, vêtu d'une veste d'été trop courte, d'un gilet trop court, d'un pantalon tro}) court, tête nue et portant sous le bras un pain de six livres dont le milieu était enveloppé d'un journal. Il passa devant le père en disant : « Bonsoir 1 » vint jusqu'aux deux femmes, et se pencha par-dessus l'épaule gauche de la mère Leroy, en ayant soin de poser sur l'épaule droite de la travailleuse le pain qu'il avait couru chercher.
— Voilà, m'man !
11 faut croire que le jour avait coHiplèlement
disparu, et qu'on ne voyait plus assez pour ravauder, car la mère laissa tomber le bas de laine, embrassa la joue rose et froide qui se tendait, et la retint même un moment pressée contre son bonnet, tendrement, pour signifier: « Je n'ai pas d'enfant plus cher que toi. » Elle disait cela à chacun des quatre, à tour de rôle ; mais on peut supposer, sans crainte de se tromper, qu'elle était plus fière d'Etienne que des autres. Il avait de si grands yeux clairs qui riaient à la vie pauvre, un teint si frais, tant de désir de gagner, de n'être plus à charge à ses parents, de les aider ! Il était si câlin ! Depuis plusieurs semaines surtout, sa mère observait qu'il l'embrassait plus souvent, plus longuement, avec une émotion qu'elle avait toujours eue, elle, rien qu'à le regarder. Il comprenait mieux sans doute en grandissant toute la peine que s'était donnée la mère Leroy pour élever la famille, et puis, dans douze jours, pas un de plus, il atteignait ses treize ans, il quittait l'école, et entrait à la fabrique comme rattacheur de fils. Tout le monde y pensait, n'estce pas, dans la maison?
La pâle Marie se leva, la mère aussi. Elles
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mirent des assiettes sur la table, approchèrent celle-ci de l'endroit où le routier se reposait, allumèrent la lampe à pétrole, et servirent la soupe. Pendant une demi-heure, ils mangèrent bruyamment, sans dire beaucoup de paroles. Le bruit était celui des cuillers, des dents, des chaises que les pelils balançaient, et du vent glacé qui frappait aux vitres et roulait dans le tuyau du poêle. Le dîner fini, les femmes eurent vite fait d'enlever la table et de laver la vaisselle. Puis la mère dit, comme chaque soir :
— Allons, mes petits, faisons la prière. Quatre paires de sabots claquèrent sur le
carreau. La mère Leroy, traversant la chambre, s'agenouilla à une petite distance de la fenêtre, — c'était l'endroit accoutumé, — Marie s'agenouillait près d'elle, à gauche, puis Jacques, puis Lucien. Ils étaient en ligne, par rang d'âge et de taille.
Le père avait allumé sa pipe, au fond de la chambre.
Au moment où elle levait la main droite pour commencer le signe de la croix, la mère Leroy se détourna, et demanda :
— Etienne?
L'enfant était debout près du poêle. Il ne bougea pas.
— Etienne?
— Ya donc! dit la rude voix du roulier. La mère t'appelle ; tu te chaufferas après !
Mais le petit secoua la tète et n'obéit pas. Sachant qu'ils ont des caprices, ceux qui vont devenir des jeunes hommes, et que leur humeur mue comme leur voix, la femme se releva pour aller prendre Etienne par le bras et l'amener. En marchant, elle regardait son fds d'un air de reproche. Elle fit ainsi quatre pas, jusqu'à toucher presque l'enfant. Alors elle s'aperçut qu'il était pâle comme le plâtre des murs, et elle s'arrêta, toute saisie.
— Fais la prière sans moi, dit-il. Je ne peux plus la faire.
— Es-tu malade, mon Etienne? Est-ce pour ça que tu es si blanc?
Il y eut une demi-minute au moins de silence. Les mains du petit tremblaient, quoiqu'il fût })rès du feu ; ses lèvres tremblaient ; ses narines étaient serrées et il respirait avec effort, car, de sa vie, il n'avait eu à dire une chose aussi cruelle. Ses yeux qui n'avaient cessé de fixer
ceux de la mère, ses yeux où s'était réfugié tout son courage, ses yeux aimants suppliaient d'avance : « Pardonne-moi. » Il dit enfin :
— Je sais bien que je vais te faire de la peine... Il faut bien pourtant que j'arrive à te le dire... Je ne crois plus comme toi, maman...
— Qu'est-ce que tu ne crois plus, mon petit?..' Est-ce que... Mais ce n'est pas possible... Est-ce que tu ne crois plus au bon Dieu ?
Les lèvres de treize ans murmurèrent:
— Non.
Une plainte seule lui répondit. La mère Leroy, qui avait supporté sans faiblir tant d'épreuves qu'on ne les comptait plus, se sentit défaillir devant celle-là. Elle s'appuya au dossier d'une chaise qui se trouvait près d'elle, et ferma ses pauvres paupières rouges qui se gonflèrent tout à coup. L'enfant n'y put tenir. Il courut à sa mère, il lui jeta les bras autour du cou, il l'embrassa, il demeura courbé, comme avant le dîner, et la tête pressée contre le bonnet blanc et contre les tempes où le sang battait violemment. Alors, à voix basse, sanglotant tous deux, ils échangèrent des mots rapides.
— Faut pas tant pleurer, maman.
— Oh ! si I
— Il y a longtemps que je voulais vous le dire, plus d'un mois.
— Qui donc t'a donné ces idées-là, mon petit?
— Bien des choses.
— Et encore?
— Des amis, des apprentis.
— Et encore, mon Etienne?
— Des journaux.
— Et encore?
— Des livres que j'ai lus en revenant de l'école, le soir et le dimanche.
— Ici?
— Oui, et ailleurs. C'est que, vois-tu, maman, nous ne sommes plus de ton temps, nous autres. Toi et mon père, vous ne lisez guère, vous êtes comme dans le passé... Nous, c'est la science que nous croj'ons... J'ai lu plus que toi dans toute ta vie, je lirai encore. Mais ça ne m'empêche pas de te respecter, va, et d'avoir du chagrin parce que je te fais de la peine...
Ils parlaient si bas que le murmure de leurs paroles était moins fort dans la chambre que celui du vent. Les trois autres enfants atten-
daient, immobiles, à genoux, les yeux levés vers les premières étoiles. Ils ne comprenaient pas. Le père avait retiré sa pipe de sa bouche, et essayait d'entendre des mots. Il n'entendait que des sanglots et des souffles, et la rumeur confuse de la ville qui passait par moments. La mère Leroy n'était point savante. Elle aurait pu dire seulement, en faveur de sa foi : « C'est elle qui m'a faite ce que je suis, moi que tu aimes. » Elle ne le dit pas. Elle caressa l'enfant, elle dit :
— J'aurais tant de douleur si tu ne voulais pas !
Puis elle l'éearta doucement, et demanda, à demi -voix :
— Viens prendre ta place, Etienne, agenouilletoi.
Le père, qui s'était ému obscurément, parla pour la seconde fois, et dit, par manière de conciliation :
— A'a donc, puisque ça fait plaisir à la mère. Mais le petit se dressa nerveusement :
— Non, vous ne m'aurez plus avec vous. Alors la mère se laissa tomber à genoux près
de Marie, en demandant :
— Récite les prières, Marie, moi, je ne peux plus.
Et elle se mit à pleurer tout haut, la tête dans ses deux mains, tant que dura la prière et même longtemps après. C'était la mère qui pleurait, soucieuse d'une âme en péril. C'était la pauvresse qui se sentait impuissante, ignorante, entourée d'influences malsaines qu'elle ne connaîtrait jamais toutes, et que la richesse, croyait-elle, lui eût permis de voir et d'écarter. C'était la race aussi, Thumble race, chrétienne depuis plus de mille ans, et qui souff'rait de la blessure de ce soir, et qui tremblait.
Le lendemain, à la même heure, quand Marie, Jacques et Lucien se rangèrent près d'elle, devant la fenêtre, elle attendit un peu, espérant qu'Etienne se déciderait à venir, et, de même, le surlendemain. Mais l'enfant demeura près du poêle. Et la peine dont il se savait la cause ne parut plus l'émouvoir.
Le quatrième jour, la mère n'attendit plus. Elle commença tout de suite la prière, et on eût dit qu'une habitude nouvelle était prise. Seulement, quand les enfants se furent relevés, elle resta à genoux sur le carreau. Une minute,
deux minutes, cinq minutes, ils la virent inclinée, son vieux châle de laine gris secoué par des sanglots qu'on n'entendait pas, son bonnet faisant une espèce d'auréole dans l'ombre du dehors qui tombait par les vitres. Ils galopaient en cercle, criant, comme tous les soirs. Jacques passa ainsi près du père qui fumait dans son coin, et qui étendit la main, et saisit l'enfant par la culotte.
— Arrête ! dit l'homme rudement.
— Pourquoi?
— Et tu t'arrêteras comme ça tous les soirs ! L'enfant désigna du doigt la forme inclinée
là-bas.
— Que fait-elle donc? demanda- t-il. La prière est finie?
Le roulier, qui connaissait la mère depuis vingt ans, répondit :
— Elle fait maintenant la prière d'Etienne. Et c'était vrai.