‹ Le Guide des âmes scrupuleusesChapitre 3 sur 15 · CAUSES · texte numérisé non relu

CAUSES

•La première question qui doit nous occuper est la cause des scrupules. Elles sont au nombre de trois: Dieu, le démon et nous-mêmes ou ^'esprit humain; et quand je dis nous-mêmes, j'entends parler du corps aussi bien que de l'âme.

D'aibord les scrupules peuvent venir de DIEU. Dieu permet que nous y tombions pour différentes raisons. Quelquefois c'est pour préparer un prêtre aux fonctions si difficiles de la direction des âmes, fonctions qui exigent de celui qui les accepte

une grande expérience des scrupules, afin de pouvoir diriger sûrement les personnes qui en sont affligées. Quelquefois 'c'est une épreuve extérieure, ou ce que les mystiques appellent une purgation de V esprit; l'objet de cette épreuve est d'abord de nous dépouiller d'un attachement excessif à la douceur spirituelle et aux faveurs extraordinaires de Dieu; en second lieu, de nous faire faire notre purgatoire sur la terre; et enfin d'éteindre en nous la fiévreuse activité de l'amour-propre. C'est sous l'influence de semblables éclipses de la clarté divine que saint Bonaventure ne voulait pas dire la messe, que saint Ignace refusait de manger, qu'Hippolyte Galantini se trouvait soudain englouti dans un océan de scrupules, que sainte Luitgarde répétait si souvent son office, que Dieu dut lui envoyer un ange pour lui défendre de continuer, et que saint Augustin, comme il nous le raconte dans ses Confessions, était tourmenté de scrupules sur le plaisir naturel qu'il trouvait dans le boire et dans le manger.

En second lieu, les scrupules (peuvent aussi venir du DEMON, qui en est la cause positive, tandis que Dieu ne saurait jamais en être que la cause négative. Saint Laurent Justinien dit à ce sujet: Il arrive T

souvent, en vertu de certaines dispositions de Dieu, que l'esprit malin bouleverse les consciences faibles en y jetant mille doutes, mille soucis dévorants, de sorte qu'elles ne peuvent se mouvoir à cause de l'excès des terreurs qui les assiègent. Que dis-je ? à force d'obsessions et d'importuirités, il peut arriver que les scrupules changent en péché mortel ce qui n'était qu'un péché véniel ou peut-être pas même un péché.

L'objet que le démon a en vue est toujours le péché réel: et il sait bien que les ©crapules sont un chemin sûr, quoique détourné, pour arriver à son but, et d'autant plus sûr qu'il est détourné.

Mais, en dernier lieu, la principale source de ces mouvements est en NOUS- MEMES. Notre corps y contribue autant que notre âme. C'est là la partie essentiellement pratique de notre sujet, nous devons donc nous y arrêter davantage. Les causes de scrupules qui proviennent de notre AME sont dites intrinsèques. Elles sont au nombre de cinq. La première est Je manque de discernement qui fait qu'un homme ne sait pas distinguer la tentation du consentement. Il est difficile d'en exagérer l'importance, si l'on considère tout le mal qui résulte de cette funeste ignorance. La seconde cause intrinsèque

est un orgueil .secret qui se révèle par un entêtement opiniâtre. Il y a des hommes qui ont certaines opinions favorites auxquelles ils s'attachent avec une ténacité ridicule. Ils peuvent être humbles sous d'autres rapports, et même n'être pas entièrement dépouillés d'une certaine humilité intellectuelle ; mais on ne saurait leur faire comprendre tout ce qu'il y a de déréglé dans leur opiniâtreté.

La troisième cause intrinsèque est une crainte excessive de la justice de Dieu, ou un défaut de confiance dans sa miséricorde; car elle apparaît sous ces deux formes. Ce n'est pas que les scrupules renferment un véritable culte pour la justice de Dieu, et que ce sentiment, par suite d'une infirmité intellectuelle, les porte à déprécier le-i trésors de sa miséricorde; les scrupuleux, nomme tels, ne s'occupent jamais de Dieu pour l'amour de lui: il n'y a en eux aucun esprit de dévotion, pas même de dévotion erronée.

Le déguisement peut varer presque à l'infini ; mais c'est toujours l'amourpropre que l'on découvre quand on lève le voile. C'est notre effroi, et non l'amour de Ja gloire de Dieu, qui nous fait exagérer un de ses attributs aux dépens d'un autre.

La quatrième cause intrinsèque consiste dans un désir immodéré d'éviter jusqu'à

l'apparence du péché, et de posséder une certitude pleine et entière que telle et telle action ne sont pas des péchés. Xous supportons avec impatience l'incertitude où il a plu à Dieu de nous laisser marcher.

La cinquième cause intrinsèque est une indiscrète austérité qui se trahit par la fuite de la compagnie des autres, comme si la perfection consistait à être morose. Il y a bien peu d'âmes qui puissent supporter la solitude : la plupart y deviennent la proie du péché, au lieu d;y trouver un moyen de fortifier en elles l'habitude de la présence de Dieu. Fuir la société et nous claquemurer, comme pour éviter les occasions de pécher, pour ne pas nous exposer à des jugements téméraires, pour faire pénitence et pour vaquer à la prière, c'est là une conduite qui est rarement couronnée de succès. Elle nous laisse environnés de tentations, tandis qu'une atmosphère remplie d'illusions est suspendue sur notre tête. Malgré cette affluence de péchés dont nous trouvons la source dans des critiques téméraires, dans l'intempérance de la langue, dans les exigences d'un caractère irritable, malgré tous ces inconvénients, dis-je, la majorité des hommes commettent moins de péchés dans la société de leurs semblables que dans la solitude.

Il nous reste à examiner deux causes qui proviennent du CORPS plutôt que de Pâme. La première est un tempérament froid, mélancolique et hypocondriaque ; la seconde est la faiblesse de la tête. Les scrupules qui prennent naissance dans un tempérament mélancolique sont les plus difficiles de tous à guérir. C'est là surtout ce qui arrive, lorsque les personnes qui se trouvent dans cette malheureuse disposition sont de plus adonnées à des austérités corporelles immodérées. Ces pénitences irréfléchies semblent épaissir encore la sombre atmosphère dans laquelle leur esprit est plongé, et donner une force nouvelle à leur obstination et à leur opiniâtreté. Les tempéraments mélancoliques ont, par suite de leur constitution, une aptitude merveilleuse à changer en amertume ce qui était doux, et c'est ainsi que les remèdes ne font qu'alimenter la maladie. La faiblesse de la tête est quelquefois naturelle; mais quelquefois aussi c'est le résultat d'études forcées, d'une application trop forte -à la prière, ou enfin d'un sommeil follement abrégé. Il est difficile pour un homme spirituel de commettre une de ces trois imprudences sans pécher en même temps ; de sorte que dans un cas de ce genre nous préparons nousîi

mêmes jusqu'aux causes physiques de nos scrupules, par notre désobéissance et notre opiniâtreté. Quoi de plus pénible et malheureusement de plus commun que de voir un homme pieux faire mal une bonne chose, et soutenir qu'il la fait bien?

SIGfNES

Les symptômes des scrupules peuvent se tirer de leurs causes. Le premier est une grande ténacité dans la volonté et . dans la conduite. Il est très rare qu'un homme docile ait des scrupules; quand il en a, ce sont des scrupules surnaturels et qui, par conséquent, contribuent à sa sanctification. La désobéissance fait le pendant de l'esprit de scrupules. L'opiniâtreté est l'opposé de l'esprit de Jésus.

Le SECOND symptôme est un désir avide de connaître notre état intérieur. Ceci a lieu quand l'amour-propre a pris possession de nous, comme un véritable démon. Nous sommes incapables, pour nous servir des paroles d'Innocent III, "de maîtriser la crédulité si prompte et si téméraire de notre conscience." Nous voulons à tout prix savoir et nous sommes déterminés à ne pas faire un pas de plus avant d'avoir satisfait notre curiosité.

Il faut absolument qu'on nous dise si le

péché dont nous venons de nous accuser est grave ou léger. Nous restons muets jusqu'à ce que notre confesseur ait prononcé sur ce point. Si Dieu ne nous donne une certitude mathématique dans des questions purement morales, nous nous sentons prêts à défaillir. Nous voulons renoncer à la sainteté ; nous refusons positivement de persévérer. Telle est la volonté de Dieu; mais telle n'est pas la nôtre. Un homme scrupuleux ne mesure rien d'après la volonté de Dieu, la sienne est son unique règle. Eh quoi! ne devons-nous pas savoir avec certitude si ce que nous faisons est agréable à Dieu? "Non, dit saint Bonaventure, peu importe que nous sachions si nous avons la charité; ce qui est nécessaire, c'est de l'avoir." C'est pourquoi, voulant avoir plus de lumières qu'il ne plaît à Dieu de nous en accorder, nous marchons dans les ténèbres, et nous nous jetons dans le précipice. A notre premier pas, nous tombons dans la perplexité; à notre second, dans la lâcheté; à notre troisième, dans la tristesse, et, au quatrième, nous sommes perdus (sans espoir de salut.

Le TROISIEME symptôme est un fréquent changement de nos opinions pour des raisons de peu d'importance, joint à une grande mobilité et à une sorte d'agi-

tation neTveuse dans nos actions. Non seulement nous devenons -volontairement la proie de nos craintes frivoles, mais encore nous flottons incertains dans nos craintes mêmes. lN~ous nous laissons inquiéter et tourmenter par elles, tout en persistant à les caresser. Qu'on nous demande s'il y a péché à faire telle ou telle action, nous répondrons que non.

Néanmoins nous avons peur de la faire, lors même que nous y sommes invités par la conviction de notre pauvre raison et par la voix de l'obéissance, comme si, en vérité, notre âme avait une valeur infiniment supérieure à celle des autres âmes.

Le QUATRIEME symptôme est ainsi défini par Descuret: c'est de se repaître de réflexions extravagantes sur les circonstances les plus ordinaires de nos actions. Il appartient au pernicieuxgénie des scrupules de donner son attention à ce qui est sans importance, et de la retirer du point où gît toute la question. Il est toujours affairé, mais ne se mêlant jamais de ses propres affaires; toujours à l'oeuvre, mais son oeuvre ne respire que la confusion, et Tordre en est banni. Il voltige parmi les fleurs, s'abat sur elles, bouleverse leurs légers calices, et enlève la rosée du matin, mais il ne sait tireT de miel d'aucune d'entre elles. Certains ani-

maux font du bruit, non pour exprimer ce qu'ils éprouvent, mais pour donner un libre cours au sentiment de leur propre importance, dont ils paraissent intimement convaincus : les scrupules ressemblent à ces animaux ; ils ne sont ni utiles, ni agréables, mais ils peuvent tourmenter, et cette preuve de leur puissance est loin de leur déplaire.

Le CINQUIEME symptôme est une crainte de pécher portée jusque dans les actions dont l'excellence est évidente aux veux mêmes de l'homme scrupuleux. Il y a quelque chose d'étonnant dans cette stupide recherche avec laquelle l'esprit se tue h trouver un argument contre les bonnes oeuvres; mais quelque chose de plus merveilleux encore, c'est la foi que cet esprit a en lui-même, foi tellement vive, tellement robuste, qu'elle ne saurait être ébranlée par l'incrédulité manifeste du monde entier.

Le SIXIEME symptôme consiste dans une foule d'attitudes, de postures, de gestes, d'efforts, d'invocations faites presque à haute voix, de mouvements nerveux, de besoins de remuer, qu'un vieil écrivain de l'école de saint Benoît se contente d'appeler ridicules, mais que, dans nos moeurs modernes, nous jugerions plutôt déplorables. La signification de tout ce

manège serait, d'après le système des explications mystiques de Gorres, que la maladie de l'âme a transpiré au dehors, qu'elle s'est jetée dans l'organisme, et qu'elle a maintenant atteint les extrémités des pieds et des mains. Le seul remède qu'on puisse employer avec succès en pareille circonstance est le même à l'aide duquel on guérit les enfants qui se frottent sans cesse les yeux ou qui se rongent les ongles, peu importe que la cause de ces mauvaises habitudes soit la paresse, l'impatience, la mauvaise humeur ou la distraction.

Le SEPTIEME symptôme consiste dans un désir de revenir sans cesse sur nos confessions passées, de 'les retourner dan»s tous les senis, de les éplucher, pour ainsi dire, afin de voir si nous n'y trouverons pas matière à quelque scrupule de notre choix. Nous ne savons pas où elles pèchent. Nous redoutons même de descendre dans des détails, de peur de briser le charme de l'illusion. Mais c'est là un tourment si doux ; c'est un état misérable, si vous voulez, mais l'esprit scrupuleux y trouve son bonheur. (Nous mourons d'envie de faire une nouvelle confession générale; mais nous ne sommes pas le moins du monde disposés à nous donner quelque peine «pour nous y préparer, ou

à prendre quelque vigoureuse mesure contre nos imperfections présentes. Mais nous établissons ainsi notre empire sur notre directeur, nous triomphons de sa répugnance et nous y gagnons une certitude inébranlable qu'il se trompe, que ce qu'il prend pour notre péché dominant, est précisément, grâce à Dieu, celui qui nous inquiète le moins, tout autre si Ton veut, mais certainement pas celui-là. Et tout le temps nous nous imaginons que, parce que nous sommes en mouvement, nous devons nécessairement faire des progrès. Hélas! nous ressemblons aux ailes d'un moulin à vent qui se meuvent sans cesse, il est vrai, mais toujours dans le même cercle.

Les scrupules diffèrent quelque peu dans leurs symptômes et dans leurs DEVELOPPEMENTS selon les causes dont ils émanent, et il importe de remarquer ce phénomène. Ainsi, par exemple, lorsque les scrupules proviennent de notre tempérament, ils se ressemblent généralement, ils manquent de variété. La ténacité s'attache aux mêmes choses, et les pensées sombres ne changent point. C'est ainsi que nous ne sortons jamais du cercle que nous avons déjà parcouru, remaniant la même argile pour en retirer les mêmes briques. Nous n'avons qu'une ritournelle.

Un perroquet parle distinctement, mais sa 'conversation se réduit à un nombre de phrases extrêmement limité. Au contraire, par le démon, il en est tout autrement. Ils sont ail ors très nombreux et variés à l'infini. Ils portent, pour la plupart, une grave atteinte à l'honneur de Dieu, et s'attaquent de préférence à ses adorables attributs, au doux mystère de l'Incarnation, ou aux sacrements si nécessaires au salut des âmes. Ils sont enveloppés d'un nuage qui obscurcit l'intelligence et à la faveur duquel la foi est comme éclipsée, ce qui est une des ressources de prédilection de l'esprit malin.

Quand nos scrupules viennent de Dieu, ils cessent à des époques fixes et cessent complètement, de même qu'un homme chargé d'un fardeau le retire de dessus ses épaules et le dépose sous un arbre du •chemin. C'est là la preuve infaillible qu'ils viennent de Dieu. On n'arriverait jamais, par des voies naturelles, à se •débarrasser en un instant et complètement du fardeau d'une conscience scrupuleuse.

Nous pouvons encore dire en toute sécurité que nos scrupules viennent de Dieu lorsque nous continuons à marcher vers la perfection malgré eux, ou plutôt à la faveur de leur influence secrète. Plus ils nous tourmentent, plus nous redoublons

dVssiduité dans nos exercices spirituels, plus nous montrons de douceur, d'indulgence à l'égard des autres, et d'obéissance envers nos maîtres et nos supérieurs. Nous tournons alors vers Dieu un visage plus serein, sur lequel se peint la confiance filiale dans toute sa plénitude, et qui n^est empreint ni d'une crainte servile ni d'une présomptueuse familiarité. On aperçoit aussi un nuage de douleur à travers notre sourire.

Tous les scrupules qui ne sont pas surnaturels tournent sur un double pivot, l'ignorance et tta pusillanimité. Dépouillons-nous de la première, écartons la seconde, et ces misérables émissaires du démon ne sauraient nous nuire davantage.

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