‹ Le Guide des âmes scrupuleusesChapitre 4 sur 15 · OBJETS · texte numérisé non relu

OBJETS

Si nous jetons les yeux sur les objets auxquels les scrupules s'attachent de préférence, nous verrons combien de raisons nous avons de les fuir avec une aversion mêlée de mépris. Prenons d'abord la prière. Chez une personne dont l'état d'esprit n'est pas parfaitement sain, il semble véritablement que cet exercice attire les scrupules. Que la prière soit mentale, vocale ou jaculatoire, qu'elle se formule par des considérations, des affec-

tions, ou des résolutions, elle semble, dans toutes ses parties, leur offrir autant d'aliments favoris, dans lesquels ils sucent l'essence de la vie divine. Ils s'attachent aux sacrements, surtout à ceux de pénitence et d'eucharistie, avec une ténacité qui ne saurait être égalée que par leur versatilité. La communion aride a une série de 'scrupules qui lui sont propres, la fervente communion a les siens. Quant à ce qui est de la confession, chez l'un ils s'attaquent à la pénitence, chez l'autre à la contrition, chez un troisième à l'énumération des péchés, chez un autre enfin à ila préparation; ils souillent tout ce qu'ils touchent, sans aucune espèce de distinction. Eien de plus élevé qu'un voeu : le scrupule, petit, mais robuste, parvient à s'en faire une proie favorite.

Véritable parasite, il se cache dans l'ombre, là où nul rayon ne peut venir l'éclairer, de sorte qu'il est également difficile de l'apercevoir, de s'assurer de sa présence et de l'atteindre. C'est dans les motifs de nos actions qu'il se cache de préférence. Les tentations sont sa tâche; les cas de conscience imaginaires sont les jeux où il se plaît.

EIFFETS Des personnes crapuleuses, passons aux effets des scrupules. Ils sont au nombre

de trois: l'aveuglement, l'indévotion et le relâchement. Si les scrupules proviennent de l'ignorance, ils contribuent aussi à la rendre plus générale et plus profonde ; ils confondent les limites du bien et du mal; ils enlèvent les (barrières qui séparaient jadis la tentation du péché, et le plaisir du consentement; ils amalgament le péché mortel et le péché véniel d'une manière indissoluble; ils changent les préceptes en conseils, et les conseils en préceptes; ils cessent d'appeler les choses par leur véritable nom, et encourent la malédiction du prophète en mettant ce qui est amer à la place de ce qui était doux, et ce qui est doux à la place de ce qui était amer. Un aveugle ne peut ni conduire un autre aveugle, ni suivre en sûreté sa propre route.

Le second effet des scrupules est FIN"- DEVOTIOK Cela revient à dire que ce qui donne la mort à la dévotion est défavorable à la dévotion. Mais comment se fait-il que les scrupules tuent la dévotion ? Le voici: la dévotion, c'est la paix, les scrupules, c'est le trouble ; la dévotion est simple, et leur nombre est légion/; la dévotion est docile, ils ne respirent que la désobéissance; la dévotion, c'est le culte de Dieu, les scrupules, c'est le culte de

soi-même; la dévotion trouve sa subsistance dans une nourriture saine, les scrupules ne vivent qu'en corrompant les aliments dont elle se nourrit. Ils empêchent la lumière de la prière d'entrer dans nos Ames troublées; ils interrompent l'action bienfaisante des sacrements, et les enchaînent en quelque sorte; ils obscurcissent notre foi, affaiblissent notre espérance et relâchent les liens de la charité; en un mot, ils produisent tous les funestes effets des tentations, sans en avoir les bons. Voici, à ce sujet, "une histoire du cardinal de Vitry, citée par Sirius: Il y avait un pieux religieux de l'Ordre de Cîteaux, qui s'était follement mis en tête de recouvrer son innocence primitive. Je ne finirais pas si je voulais énumérer toutes les épreuves qu'il lui fallut subir. Il suffira de dire qu'il essayait en vain d'atteindre le but qu'il se proposait, et qu'il souffrait de s'en voir si éloigné. Si lorsqu'il mangeait, il trouvait un goût agréable aux aliments, il se désolait; si le moindre nuage de mauvaise humeur venait involontairement troubler sa sérénité habituelle, il en était vivement affecté. Tombait-il dans la plus légère imperfection, il l'érigeait en péché mortel et demeurait abattu. De cet excès de iscrupules il tomba dans une profonde tristesse, et de

là dans le désespoir, ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux personnes tristes. Toute espérance de salut étant ainsi perdue pour lui, il cessa de fréquenter les sacrements, car, comme dit saint Bernard, la tribulation avait engendré la pusillanimité, la pusillanimité le trouble, le trouble le désespoir, et (le désespoir la mort. Les moines étaient profondément affligés. Oh! avec quelle ferveur ils recommandèrent à Dieu leur malheureux frère! Ils donnèrent à cet infortuné de sages conseils, ils lui adressèrent de sévères réprimandes; mais tout fut inutile. Heureusement pour cet enfant égaré de saint Bernard, il rencontra une sainte sur son chemin, et Dieu permit que la Bienheureuse Marie d'Oignies opérât un miracle en sa faveur, sans quoi, dit le cardinal de Vitry, il eût été infailliblement damné. Puis le même écrivain ajoute : J'ai connu personnellement un homme qui, étant en proie aux scrupules, se lacéra la poitrine avec un couteau, et un autre qui, dans des circonstances analogues, s'était tué en se tirant un coup de pistolet dans la gorge. (Test avec raison que le grave Bénédictin Louis de Blois a dit, dans son style magistral : La crainte excessive et la pusillanimité déréglée, la profonde tristesse et les scrupules superflus, les soucis inquiets et une sollicitude parta-

gée entre mille objets divers, tels sont les obstacles flue l%omme ascétique doit éviter.

Le troisième effet des scrupules est le RELACHEMENT. Vit-on jamais un homme scrupuleux sur un point qui ne fût pas relâché sur un autre ? Les gens à scrupules sont les plus relâchés, et cela s'explique tout naturellement. D'abord, il semble que nous n'ayons qu'une certaine somme de conscience, et quand nous en avon,s dépensé trop dans une circonstance, nous nous trouvons à court dans une autre. Si nous Favons épuisée sur un devoir dont nous nous sommes exagéré l'importance, nous n'en avons plus à donner à nos autres devoirs; aussi, il nous échappe des actions qui nous surprendraient, si nous pouvions les voir ,sous leur véritable point de vue. Un homme qui s'est livré à un travail excessif est toujours plus dissipé en récréation. Ensuite les scrupules sont une tyrannie, une véritable oppression; et k soumission poussée à bout a ses réactions. Nous sommes ainsi excités à chercher nos consolations dans les plaisirs du monde et dans les affections naturelles, dans tout ce qu'il y a de brillant, de beau, de tendre autour de nous. D'ailleurs, la conséquence de notre aveuglement est que nous nous trompons d'adversaire, et que, nous sentant

trop fatigués quand il faut combattre notre véritable ennemi, nous rendons notre épée. Incapables de distinguer une chose d'une autre, nous nous refusons à admettre les circonstances les plus simples, et nous nous prêtons aux plus grossières extravagances. Si nous nous sommes trompés en faisant preuve d'un zèle indiscret dans nos austérités, nous tombons dans une erreur plus grave encore en nous plongeant dans la mollesse. Un homme privé des jouissances spirituelles se consolera par l'abondance des plaisirs du monde. Or, qu'est-ce que cela, sinon du relâchement? Et ce sont généralement les scrupules que le démon nous envoie qui produisent ce résultat.

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