SIGNES
Les symptômes des scrupules peuvent se tirer de leurs causes. Le premier est une grande ténacité dans la volonté ct dans la conduite. Il est très rare qu’un homme docile ait des scrupules : quand il en a, ce sont des scrupules surnaturels et qui, par conséquent, contribuent à sa sanctification. La désobéissance fait le pendant de l'esprit de scrupules. L'opimâtreté est l’opposé de l'esprit de Jésus.
Le SECOND symptôme est un désir avide de connaître notre état intérieur.
Ceci a lieu quand l’amour-propre a pris possession de nous, comme un véritable démon. Nous sommes incapables, pour nous servir des paroles d’Innocent EEE, “de maîtriser la crédulité si prompte et si téméraire de notre conscience.” Nous voulons à tout prix savoir et nous sommes déterminés à ne pas faire un pas de plus avant d’avoir satisfait notre curiosité.
Il faut absolument qu’on nous dise si le
péché dont nous venons de nous accuser est grave ou léger. Nous restons muets jusqu’à ce que notre confesseur ait prononcé sur ce point. Ni Dieu ne nou: donne une certitude mathématique dans des questions purement morales, nous nous sentons prêts à défaillir. Nous voulons renoncer à la sainteté; nous refusons positivement de persévérer. Telle est la volonté de Dieu; mais telle n’est pas la nôtre. Un homme scrupuleux ne mesure rien d’après la volonté de Dieu, la sienne est son unique règle. Eh quoi! ne devons-nous pas savoir avec certitude si ce que nous faisons est agréable à Dieu? “Non, dit saint Bonaventure, peu importe que nous sachions si nous avons la charité; ce qui est nécessaire, c’est de l’avoir.”” C’est pourquoi, voulant avoir plus de lumières qu'il ne plaît à Dieu de nous en accorder, nous marchons dans les ténèbres, et nous nous jetons dans le précipice. A notre premier pas, nous tombons dans la perplexité; à notre second, dans la lâcheté; à notre troisième, dans la tristesse, et, au quatrième, nous sommes perdus (sans espoir de salut.
Le TROISIEME symptôme est un fréquent changement de nos opinions pour des raisons de peu d'importance, joint à une grande mobilité.et à une sorte d’agi-
tation nerveuse dans nos actions. Non seulement nous devenons volontairement la proie de nos craintes frivoles, mais encore nous flottons incertains dans nos craintes mêmes. Nous nous laissons inquiéter et tourmenter par elles, tout en persistant à les caresser. Qu’on nous demande sil y a péché à faire telle ou telle action, nous répondrons que non.
Néanmoins nous avons peur de la faire, lors même que nous y sommes invités par la conviction de notre pauvre raison et par la voix de l’obéissance, comme si, en vérité, notre âme avait une valeur infiniment supérieure à celle des autres âmes.
Le QUATRIEME symptôme est ainsi défini par Descuret: c’est de se repaître de réflexions extravagantes eur les circonstances les plus ordinaires de nos actions. Il appartient au pernicieux génie des scrupules de donner son attention à ce qui est sans importance, ct de la retirer du point où gît toute la question. Il est toujours affairé, mais ne se mêlant jamais de ses propres affaires ; toujours à l’oeuvre, mais son oeuvre ne respire que la confusion, et l’ordre en est banni. Il voltige parmi les fleurs, s’abat sur elles, bouleverse leurs légers calices, et enlève la rosée du matin, mais il ne gnit tirer de miel d’aucune d’entre elles. Certains ani-
maux font du bruit, non pour exprimer ce qu'ils éprouvent, mais pour donner un libre cours au sentiment de leur propre importance, dont ils paraissent intimcment convaincus: les scrupules ressemblent à ces animaux; ils ne sont ni utiles, ni agréables, mais ils peuvent tourmenter, et cette preuve de leur puissance est loin de leur déplaire.
le CINQUIEME symptôme est un crainte de pécher portée jusque dans le actions dont Pexcellence est évidente au:
veux mêmes de l’homme serupuleux. 117:
quelque chose d'étonnant dans cette stupi de recherche avec laquelle Pesprit se tu:
à trouver un argument contre les bonnes oeuvres: Mais que chose de plus merveilleux encore, c'est "1 que cet esprit a en Jui-même, foi tellement vive, teltement robuste. qu’elle ne saurait re ébranlée par lPincrédulité manifest: du monde entier.
Le SIXIEME symptôme consiste dans une foule d’attitude, de postures, de gestes, efforts, d’inv:cations faites presque à haute voix, de mouvements nerveux, de besoins de remuer, qu'un vieil écrivain de l'école de saint Benoît se contente d'appeler ridicules, mais que, dans nos moeurs modernes, nous jugerions plutôt déplorables. Ta signification de tout ce
manège serait, d’après le système des explications mystiques de Gorres, que la maladie de l’âme a transpiré au dehors, qu’elle s’est jetée dans l’organisme, et qu’elle a maintenant atteint les extrémités des pieds et des mains. Le seul remède qu’on puisse employer avec succès en pareille circonstance est le même à l’aide duquel on guérit les enfants qui se frottent sans cesse les yeux ou qui se rongent les ongles, peu importe que la cause de ces mauvaises habitudes soit la paresse, l’impatience, la mauvaise hmeur ou la distraction.
Le SEPTIEME symptôme consiste dans un désir de revenir sans cesse sur nos confessions passées, de les retourner dans tovs les sens, de les éplucher, pour ainsi dire, afin de voir si nous n’y trouve- Tons pas matière à quelque scrupule de notre choix. Nous ne savons pas où elles pèchent. Nous redoutons même de descendre dans des détails, de peur de briser le charme de l'illusion. Mais c’est là un tourment si doux; c’est un état misérable, si vous voulez, mais l’esprit scrupuleux y trouve son bonheur. Nous mourons d'envie de faire une nouvelle confession générale; mais nous ne sommes pas le moins du monde disposés À nous donner quelque peine pour nous y préparer, ou
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et
à prendre quelque vigoureuse mesure contre nos imperfections présentes. Mais nous établissons ainsi notre empire sur notre directeur, nous triomphons de sa répugnance et nous y gagnons une certitude inébranlable qu’il se trompe, que ce qu’il prend pour notre péché dominant, est précisément, grâce à Dieu, celui qui nous inquiète le moins, tout autre si l’on veut, mais certainement pas celui-là. Et tout le temps nous nous imaginons que, parce que nous sommes en mouvement, nous devons nécessairement faire des progrès. Hélas! nous ressemblons aux ailes d’un moulin à vent qui se meuvent sans cesse, il est vrai, mais toujours dans le même cercle.
Les scrupules diffèrent quelque peu dans leurs symptômes et dans leurs DEVELOPPEMENTS selon les causes dont ils émanent, et il importe de remarquer ce phénomène. Aïnsi, par exemple, lorsque les scrupules proviennent de notre tempérament, ils se ressemblent généralement, ils manquent de variété. La ténacité s’attache aux mêmes choses, et les pensées sombres r: changent point. ‘C’est ainsi que nous .e sortons jamais du cercle que nous avons déjà parcouru, remaniant la même argile pour en retirer les mêmes briques. Nous n’avons qu’une ritournelle.
Un perroquet parle distinctement, mais sa conversation se réduit à un nombre de phrases extrêmement limité. Au contraire, par le démon, il en est tout autrement.
Ils sont alors très nombreux ct variés à Pinfini. Ils portent, pour la plupart, une grave atteinte à l’honneur de Dieu. et s’attaquent de préférence à ses adorables attributs, au doux mystère de l’Incarnation, où aux sacrements si nécessaires au salut des âmes. Ils sont enveloppés d'un nuage qui obscurcit l'intelligence et à la faveur duquel la foi est comme éclipsée, ce qui est une des ressources de prédilection de lesprit malin.
Quand nos scrupules viennent de Dieu.
ils cessent à des époques fixes et cescent complètement, de même qu'un homme chargé d’un fardeau le retire de dessus ses épaules et le dépose sous un arbre du chemin. Cest là la preuve infaillible qu’ils viennent de Dieu. On narriverait jamais, par des voies naturelles, à se débarrasser en un instant et complètement du fardeau d’une conscience scrupuleure, Nous pouvons encore dire en toute sécurité que nos scrupules viennent de Dieu lorsque nous continuons à marcher vers la perfection malgré eux, ou plutôt à la faveur de leur influence secrète. Jus ils nous tourmentent, plus nous redouhlons
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d’essiduité dans nos exercices spirituels, plus nous montrons de douceur, d’indulgence à l’égard des autres, et d’obéissance envers nos maîtres et nos supérieurs. Nous tournons alors vers Dieu un visage plus serein, sur lequel se peint la confiance filiale dans toute sa plénitude, et qui n’est empreint ni d’une crainte servile ni d’une présomptueuse familiarité. On aperçoit aussi un nuage de douleur à travers notre sourire.
Tous les scrupules qui ne sont pas surnaturels tournent sur un double pivot, lPignorance et Îa pusillanimité. Dé pouillons-nous de la première, écartons la seconde, et ces misérables émissaires du démon ne sauraient nous nuire davantage.