DE LA. RACE BOVINE
Son amélioration présente de grandes difficultés 5 il faut pourtant les résoudre.
Qu’il me soit permis de montrer, en peu de mots, son importance ; l’impossibilité où sont les cultivateurs de l’améliorer ; l’influence que peuvent avoir les comices ; celle qu’on peut espérer du gouvernement.
De l'importance de la race. Le recensement de iSSy en porte le nombre à f),i5o,ooo, ainsi divisé : Bœufs, 4, flo2, 000. Vaches, 4,628,000.”
Le produit annuel île ces 9,i3o,ooo animaux est selon moi, de (i) 284,700,000''.
(1) Lisez attentivement cette note.
En faisant un calcul général, vous trouvez que chaque tête donne un revenu annuel de 30f 23^
En France, la race bovine est ce que l’a faite la nature ; forte clans les gras pâturages; moyenne dans les régions intermédiaires ; petite sur les sols pauvres.
Certes, personne ne voudrait loger, soigner, nourrir un de ces animaux pour une aussi modique somme. Mais le travail et le fumier ont une valeur, et je ne les compte pas.
Néanmoins, vous devez comprendre combien l'agriculture a besoin de protection et d’encouragement.
Décomposons maintenant ce produit, et voyons de quels élémens il se forme :
I t» Je fais observer que le bœuf est fait à 4 ans. C'est dans sa o« année qu’il a atteint toute sa valeur; jusqu’à l’engraissement, le travail paye la nourriture.
2o L’augmentation du prix d’un bœuf par l’engraissement varie de 50 à ISOf, suivant le poids de l’animal et l’état de graisse où on l’amène.
5“ La statistique du ministère porte à -483,000 le nombre dos bœufs abattus. Je crois que généralement les bœufs sont engraissés dans la 9= année: ils sont alors si lents que le travail ne paye plus la dépense.
•4® La statistique est déduite des octrois, qu’on fraude partout. J’augmente ce nombre de 17,000; je porte à 300,000 les bœufs abattus. C’est la 9” partie de la totalité.
5> M. leC'v Daru a dit, dans son rapport à la Chambre des Pairs: « Sur les 483,000 bœufs abattus, 3t9,O0O ont été engraissés ; 171,000 ont donc été pris /’orcément sur la masse des bœufs maigres employés au labourage. »
Cela n’est pas exact. Dans plusieurs contrées, on n’engraisse point les bœufs complètement; le boucher les achète mZ-j/ras. Entre un bœuf gras et uu bœuf maigre, il y a des points intermédiaires, comme entre un homme grand et un homme petit.
Néanmoins il faut, dans l’évaluation, tenir compte de cet usage.
Il y a des races petites, moyennes et grandes. En évaluant tous les bœufs abattus à 2io‘ la pièce ou 420^8 paire, je ne pense pas qu’on m’accuse de forcer l’évaluation.
Les 500,0<X) bœufs, à 2ltf, donnent . 105,000,000*.
Les vaches vivent plus longtemps ; mais onen abat à tout âge, soit qu’elles n’emplissent point, soit qu’elles soient très-mauvaises laitières.
Je suppose qu’on en abatte la i 4” partie, ou 330,000. Je les évalue à 90f la pièce :
c’est 29,700,000''.
Ce n’est pas là tout le produit de la vache. C'est l’animal qui mange le plus : il y en a qui consommeraient, dans un jour, i, peut-être i de leur poids, en fourrage vert. Cela vient de ce que la sécrétion laiteuse les épuise constamment et les affame toujours. Notez que, quoiqu’elles soient pleines, on les trait 2 ou3fois par jour, ce qui augmente encore leur voracité.
Si vous comptiez le produit d’une vache dont on vend le lait à la ville, vous le porteriez à 200f.
Mais remarquez, 1“ qu’il y a d’immenses contrées où les vaches sont mauvaises laitières ; 2" qu’il y en a un grand nombre qui labourent et rendent peu ; 3 qu’elles sont généralement mal nourries; 4® que leur produit en lait, beurre et fromage,
Dans les pnys de grandes races, on a soin de choisir les lalircaux de monte. Mais, dans les pays de petite et de moyenne race, ce sont, pour la plupart, des fermiers ignorans ([ui élèvent, ou de petits cultivateurs. Ils prennent leur veau de monte parmi ceux qui naissent chez eux. Ces petits animaux font le service de lo a i6 mois; ensuite on les bistourne ou on les casti e.
consommé par la population des campagnes, ne peut pas être coté au prix qu’on vend ces articles à la ville.
Tout cela n’empôche pas que ce ne soit l'animal le plus précieux, le seul qui donne un revenu presque journalier ; un animal indispensable et qui devrait être sacré partout, comme il l’est dans I Ixoe.
Essayons de calculer ce qu’il rend :
Si la durée de la vache est de 14 ans, on en élève 330,000 par année.
Sur les 4,628,000, j’en ôte 1,600,000, ou les , pour les jeunes bêles et celles qu’on abat. C’est trop peut-être; mais n’importe.
11 en reste 3,000,000.
Voici de nouvelles considérations:
Je déduits, du produit en lait, 1 mois | pour la nourriture du veau, parce qu’il mange du foin et se nourrit seul à 45 jours.
C; Il y a des pays où on tue le veau presqu’aussitôt sa naissance , parce qu’on a plus de profit à vendre le lait ou à fabriquer du beurre ou du fromage.
Il y en a d’autres où le veau tette pendant 3 à 4 mois; mais le petit animal acquiert alors une grande valeur.
11 en est enfin où l’on ne trait jamais la vache, elle nourrit tant qu’elle a du lait des veaux de boucherie. C’est, après celle dont on vend lo lait, celle aussi qui produit le plus ; mais ce commerce exige une attention continue et des soins assidus.
2 moisi avant de mettre bas, la vache a peu de lait, souvent point. Beaucoup cessent d'en donner 2, 3, 4 et 5 mois après qu’elles sont pleines. Cet animal est abâtardi par l’ignorance des éleveurs. Aussi une bonne vache est partout rare, et on la paye très-cher.
Je puis maintenant arriver à une évaluation approximative. J’estime le veau à G semaines.
J’évalue le lait, soit qu’on le vende, qu’on le consomme, qu’on le convertisse en fromage ou qu’on en fasse du beurre, à 35^
C’est peu, dira t-on : oui certainement, c’est peu; mais cet animal a si grand besoin d’amélioration, que je crains presque d’avoir forcé l’évaluation. Sans les grandes races, j'abaisserais ce taux.
C’est, pour 8 mois, ou 240 journées, un peu moins de 0^ 15' par jour. Ainsi le lait et le veau sont portés à oQf terme moyen.
Les 3,000,000 produiront 150,000,Ot)Ch
Les bœufs abattus . 105,000,000
Les vaches abattues 29,700,000
Total du produit annuel de la race 284,700,000
Mc suis-je trompé? Cette évaluation est-elle trop faible? L’importance décos animaux augmentera à mesure que vous en élèverez le produit.
Que doit-on attendre d’une pareille nnitliode ?
II y a plus , on croit dans beaucoup de contrées qu'il faut que les petits veaux maigrissent pendant l’iiivcr qui suit leur naissance, parce qu’ils profitent mieux au printemps.
Aussi sont-ils à la fin de mars couverts de poux , et dans un état de maigreur épouvantable.
Deux points importans constituent la I)onté de la race bovine ;
1" L’aptitude à l'engraissement ;
2“ La puissance lactée dans la vache.
Jamais en Fbakce on n’a fait d’étude ni d’essais sous ces deux rapports; du moins, je n’en ai pas eu connaissance. Ce qu’il y a de bon appartient au hasard.
Il a îàWnhi B achwell, b cet homme de génie, des études profondes, une persévérance inouïe , pour poser d’abord et résoudre ensuite ces deux grands problèmes.
Il a doté son pays de races parfaites , et ses successeurs ont encore , depuis 6o ans, amélioré l’œuvre du maître.
Aussi rencontre-t-on sur les marchés d’ANGUETCRRE et d’EcosSE, des propriétaires russes et anglo-américains qui payent au poids de l’or les types de ces races précieuses.
Les Français y vont-il? Achèlent-îls ? Non. Chez nous , la propriété est morcelée, l’égalité des partages la divise encore annuellement.
Les grands propriétaires n’habitent plus leurs domaines ; les gros fermiers trouvent plus d’avantages dans la culture des denrées de commerce , dans l’engraissement des bœufs ou dans la production des céréales, parce que ce sont là des industries d’argent, où les dépenses de l’année rentrent dans l’année avec le profit.
L’élève est donc chez nous cantonnée dans les fermes moyennes. Que voulez-vous que fassent ces pauvres gens? ils n’ont ni capitaux ni instruction.
Concluons de la que le peuple ne peut avoir aucune influence sur l’amélioration des races, puisque tout ce qui est riche ne s’en occupe pas.
Viennent les comices. Le gouvernement a depuis quelques années vendu des veaux de Durham; mais, disséminés au hasard, ils ne peuvent avoir qu’une influence imperceptible et passagère.
Quand est-ce que chaque comice de canton en aura un? Dans loo années ; ils coûtent i,ooo'. Mais dans i ou 3 ans ils seront ruinés, parce qu au lieu do vaches , qui est le terme moyen de la anonte , on leur en fera sauter 70 b 80. H faudra donc en acheter de nouveaux?
Oïl lés comices placeront-ils ces animaux? Les vendront-ils? Sans doute à des curieux qui n’hahitcront pas des pays d’élève. Comment seront faits les croisements? Quelles précautions prendra-t-on pour conserver les métis, pour les accoupler et les améliorer encore? Au surplus, ce n’est pas la seule race anglaise ou écossaise qui convienne à la France.
Tout ce que pourraient moralement faire les comices , ce serait de prendre dans une de nos races ce qu’il y a de mieux dans les 2 sexes, de les accoupTer constamment et de créer une variété nouvelle.
Mais c’est 'physiquement et matériellement impossible. Ce serait presque refaire ce qu’a fait Baeh-well^ei les hommes de cette trempe sont rares. Mieux vaut profiter de son ouvrage que de le recommencer. C’est ce que font les Russes et les Anglo-Américains.
Nul n’a plus de confiance que moi dans les comices ; mais on ne doit exiger d’eux que ce qu’ils peuvent faire.
J’évalue à 1 35, 000,000^ le bénéfice annuel que retirerait la France de l’amélioration de la race bovine : ce qui porterait son produit total à 3i9,70o,ooof.
J’ai fait ce calcul ; il n’est pas plus forcé que le précédent. Par l’aptitude seulement de l’animal h s’engraisser, vous augmenteriez le nombre actuel de vos bestiaux de i,5oo,ooo têtes.
Il est reconnu par tous ceux qui nourrissent des animaux , quelle qu’en soit l’espèce, que celui qui a des dispositions a l’engraissement rendra la même quantité de viande , avec ^ de nourriture de moins.
Pour arriver aux i35,ooo,ooo‘, je suppose que votre agriculture restera stationnaire. Telle qu’elle est, au lieu de 9,i3o,ooo animaux, elle en nourrirait 10,700,000.
Ce que vous gagneriez, i® sur le nombre des bêtes abattues avant 9 et i4 années ; 2” sur la valeur des veaux ; 5® sur la production eu lait, beurre et fromage, dépasse de beaucoup mon évaluation.
De ce que je viens de dire, il résulte :
lo Que cette race a besoin d’amélioration ;
2" Que vous obtiendriez de grands avantages en l’améliorant :
3® Que les propriétaires et les comices n’auront jamais que des résultats éphémères et transitoires.
Ce n’est pas la première fois que j’ai vu tenter ces essais isolés. Il faut plus d’esprit de suite pour réussir; plus d’études et d’observations, pour atteindre le but; un système plus vaste , pour agir sur 10,000,000 d’animaux, répandus sur 52,000,000 d’hectares.
D’où je conclus que le gouvernement seul peut améliorer la race bovine en France,
Il peut seul, en effet, acheter a haut prix les types des meilleures races anglaises et écossaises.
Je n’irai point comparer entre eux le cheval, le bœuf et le mouton j chacun de ces animaux a sou utilité.
Mais si je soutiens que la race bovine marche au moins de pair avec les 2 autres , personne ne me contrariera.
Alors pourquoi l’oublie-t-on ? Pourquoi ne fait-on pas pour elle ce qu’on a fait pour les autres ?
Pourquoi ne crée-t-on pas de grandes vacheries comme on a créé des haras et des bergeries?
Ce qu’on a fait a porté fruit , on ne peut le contester. Ce qu’on ferait aurait les mêmes avantages.
Déjà le gouvernement l’a pressenti : il a réuni au haras du Pin et à l’école d’AcFORT des animaux de race anglaise. Il en a vendu quelquesuns et les a jetés dans les populations. Mais c’est une goutte d’eau dans l’Océan ; personne ne croit et ne croira qu’avant la fin du monde on puisse améliorer la race avec de si faibles moyens.
Cependant cet essai a eu de bons résultats. Partout où a pénétré le veau de Durham, il a été admiré, quoiqu’il ne soit pas propre au travail. Mais on a deviné les avantages qu’on en pouvait tirer par le croisement.
Il faut à la France 3 grandes vacheries, avec des succursales suivant les besoins.
Ne les mettez pas où l’on vend le lait , où l’on fait du beurre pour les villes voisines, où l’on fabrique le fromage en grand ; où l’industrie se porte sur l’engraissement des bœufs ; ou bien sur l’éducation des chevaux, etc.
Laissez à chacun son commerce ; placez ces établissemcus dans des pays d’élèves. Vous aurez bientôt formé autour d’eux une race améliorée , qui se répandra par le commerce à des prix modérés.
Il faut que la vache que vous créerez soit laitière, et tienne son lait au moins 6 mois après la monte. C’est une condition essentielle, parce que c’est là son plus grand produit.
Soit que vous appliquiez la méthode Guesnon , ou que vos directeurs fassent des observations nouvelles , c’est là où vous devez arriver.
Les grandes races ont les os trop forts ; elles manquent d’aptitude à l’engraissement. Il faut les améliorer sous ces 2 rapports. Dans l’animal, les os vivent et consomment : le boucher les vend au prix de la viande ; mais le consommateur n’y trouve pas son compte: consultez sur ce point les ménagères.
Pour ce qui est des petites et moyennes races , la question d’amélioration n’est’pas douteuse.
Remarquez encore qu’il n’y a point de vacherie sans 'porcherie. On ait aujourd’hui dans les campagnes une immense consommation de viande de porc. Elle doit augmenter de 5 au moins par le bien-être des populations.
Cette race offre un grand nombre de variétés : il y en a qui doivent disparaître ; les autres ont presque toutes besoin d’amélioration. L’extrême fécondité de ces animaux rendra vos succès prompts et infaillibles.
Y a-t-il en France un homme qui ait des notions saines en économie politique, agricole et sociale, qui ne dise aujourd’hui qu’on aurait dû établir des vacheries lorsqu’on créa les bergeries et les haras? J’en doute.
Ce qu’on manqua de faire alors, pourquoi ne le pas faire h présent? Les peuples ne meurent point. Ce que nos pères n’ont pas créé pour nous, créons-le pour nos enfans : les générations se succèdent.
Mais nous sommes pressés d’arriver; en veut des succès rapides, chacun veut jouir. Cela ne se peut. La nature va lentement; elle n’a pas 5 printemps dans une année.
Avec une race améliorée, vous abattriez 35o,ooo bêles de plus; vous ne seriez tributaires d’aucuns peuples; vous fourniriez amplement la marine; les États-Unis, qui portent leurs salaisons jusqu’au fond de I’Inde , ne vendraient rien chez vous.
Votre sol s’améliorerait par les engrais ; l’agriculture s’enrichirait des millions que vous vei'sez au dehors; la viande serait meilleure; les populations en seraient abondamment pourvues à des prix inférieurs.
Qu’on me pardonne la longueur de ce chapitre ; j’aurais voulu tout dire dans une page : je ne l’ai pas pu.