CHAPITRE VIII
Tous les corps qui naissent et périssent ne sont sujets à la corruption que du côté de leur matière seule ; du côté de la forme et en considérant la forme en elle-même (®), ils ne sont point sujets à la corruption, mais sont permanents. Tu vois, en effet,
(1) Le verbe 2, à la Ire et à la Ve forme, signifie : se précipiter, s'engager témérairement dans une affaire. Les mots R9YN5 NPD D ba ne me paraissent pas avoir été exactement rendus par les deux traducteurs hébreux ; la version d’Ibn-Tibbon porte : 5npn NY snunb 09); celle d’'Al-Harizi : Nt 53 NAN.
(2) C'est-à-dire, la forme entièrement abstraite de la matière qui lui sert de substratum. L'auteur, comme on va le voir, veut parler surtout de la forme spécifique, qui constitue la véritable quiddité de tout ce que Ja nature produit. Cette forme, considérée en elle-même, est impérissable; car les genres et les espèces restent, et les individus seuls périssent. — À Ja fin de la phrase, Al-Harizi a rapporté le suffixe dans NTIPN0), ainsi que le pronom #7, à la forme; il traduit: 33% Nb NOND N° bon bn. Cette traduction peut s’accorder avec la pensée de l’auteur; mais elle est contraire à la construction de la phrase arabe. Ibn-Tibbon traduit plus exactement : DXy n9n22 nmtn sun 53N D‘) 07 p9 DEN DA" No nu. — Après avoir terminé l’explication de la vision d’Ézéchiel, sujet qui se rattache encore à la Ile partie de cet ouvrage, l’auteur va exposer sa théorie du mal et de la Providence, à laquelle les questions traitées dans ce chapitre et dans le suivant servent de préliminaires.
quetoutes les formes spécifiques sont perpétuelles et permanentes ; la corruption n’atteint la forme qu’accidentellement, je veux dire en tant qu’elle est jointe à la matière. Il est dans la véritable nature de la matière que celle ci ne cesse jamais d’être associée à la privation; c’est pourquoi elle ne conserve aucune forme (individuelle), et elle ne discontinue pas de se dépouiller d’une forme pour en revêtir une autre (1),
Salomon donc, dans sa sagesse, s'est exprimé d’une manière bien remarquable en comparant la matière à une femme adultère @); car la matière, ne pouvant, en aucune façon, exister sans forme, est toujours comme une femme mariée, qui n'est jamais dégagée des liens du mari et qui ne se trouve jamais libre G). Mais la femme infidèle, quoique mariée, cherche sans cesse un autre homme pour le prendre à la place de son mari, et elle emploie toutes sortes de ruses pour Pattirer, jusqu’à ce qu'il obtienne d'elle ce qu’obtenait son mari. Et c’est là aussi la condition de la matière; car, quelle que soit la forme qu’elle possède, celle-ci ne fait que la préparer pour la réception d’une autre forme, et elle (la matière) ne cesse de se mouvoir pour se dépouiller de la forme qu’elle possède et pour en obtenir une autre. Quand elle l’a obtenue, c’est encore la même chose.
Il est évident que toute destruction, corruption ou imperfection, n’a pour cause que la matière. Ainsi, par exemple, la difformité d’un homme, ses membres conformés contre nature, l’affaiblissement, l'interruption ou le dérangement de ses fonctions (corporelles), — n'importe que tout cela lui soit inné ou que ce soit l’effet d’un accident, — tout cela (dis-je) est un effet de sa matière corruptible, non de sa forme. De même, tout animal n’est sujet à la mort ou à la maladie qu'à cause de sa matière, non à cause de sa forme. Toutes les fautes, tous les péchés
(1) Pour l'intelligence de ce chapitre, voy. le t. [ de cet ouvrage, chap. XVII, p. 69.
(2) Cf. ibid., Introduction, p. 20 et suiv.
(3) Cf. ibid., p. 68, et la note 4.
de l’homme, ont uniquement pour cause sa matière, et non sa forme, tandis que toutes ses vertus viennent de sa forme. Si, par exemple, l’homme perçoit son créateur, s’il a la conception des choses intelligibles, s’il sait modérer sa passion et sa colère, s’il réfléchit sur ce qu'il faut faire (1) et sur ce qu’il faut éviter, tout cela est l’effet de sa forme. Mais la passion de manger, de boire, de se livrer à l'amour, et de même la colère et tous les vices moraux de l'homme, tout cela est l'effet de sa matière. Or, comme il est clair qu'il en est ainsi, comme la sagesse divine a voulu qu’il ne pût exister de matière sans forme, et qu'aucune de ces formes ®) ne püt exister sans malière, et comme cette forme humüine très-noble [qui, ainsi que nous l’avons déjà exposé, est l’image de Dieu et s« ressemblance &)] est nécessaire -… ment liée à cette matière terrestre, trouble (4) et ténébreuse, qui cause à l’homme tout ce qu'il a d'imparfait et de corruptible, 1l a été donné à cette forme humaine d’exercer un pouvoir sur la matière, de s’en rendre maitre, de la gouverner (®) et de la dominer, de manière à la subjuguer, à réprimer ses exigences et à la rendre parfaite et égale autant que possible.
Sous ce rapport, les hommes se divisent en plusieurs classes. Il y a certains hommes qui s'efforcent toujours de choisir ce qu'il y a de plus noble, et de chercher l’immortalité, comme le demande leur noble forme, et qui par conséquent ne pensent qu’à la conception des choses intelligibles, à avoir une opinion vraie
(4) Au lieu de nf (aoriste passif de la IVe forme du verbe 3j, amener, faire venir), le ms. du suppl. hébr., n° 63, a ny; de même [bn-Tibbon: S 0h99 vw m3 «ce qu'il faut préférer.» La version d'AlFHarizi, 59 9370 uw "193, parait exprimer la même leçon.
(2) C'est-à-dire, des formes variées que la matière reçoit.
(3) Voy. la {re partie de cet ouvrage, chap. Ier.
(4) Le mot 5998 nest pas rendu dans la version d’Ibn-Tibbon; la version d'AL’Harizi porte: SEEN 71527 99p5 7 UN SDNN M2.
(5) Ibn-Tibbon n’a pas rendu le mot Rn5m; Al-Harizi portés à
6 je now.
sur toutes choses et à s'unir avec l'intellect divin (), qui s'épanche sur eux et dont cette forme tire son existence. Toutes les fois que les exigences de la matière @) les invitent à ce que celleci a d'immonde et de notoirement. honteux, ils éprouvent de la douleur et de la honte de s’y être abandonnés, rougissent d’avoir été ainsi flétris et font tous leurs efforts pour diminuer cette honte et pour s’en préserver de toutes les manières. Il en est comme d’un homme à qui le souverain, dans sa colère, a ordonné, afin de l'avilir, de transporter du fumier d’un endroit à un autre; cet homme fera tous ses efforts pour se cacher au moment de cet avilissement, et tâächera de transporter peu de chose à une courte distance, afin de ne pas souiller ses mains et ses vêtements et afin qu'aucun autre ne le voie. C’est ainsi qu’agiront les hommes libres. Mais l’esclave en éprouvera du contentement et ne pensera pas qu'on lui ait imposé par là une grande peine; il se jettera de tout son corps dans le fumier et les ordures, se salira le visage et les mains et portera publiquemeni (son fardeau) en riant, en se réjouissant et en battant des mains. Telles sont aussi les (différentes) conditions des hommes. Ainsi que nous l’avons dit, il y a des hommes aux veux desquels toutes
les exigences de la matière sont une honte, une laideur, et des”
imperfections dont 1l faut subir la nécessité, et particulièrement le sens du toucher, qui, comme l’a dit Aristote, est une honte pour nous 6), et en vertu duquel nous désirons manger, boire et nous livrer à l’amour. Il faut donc () restreindre ces choses
(4) C'est-à-dire, avec l’intellect actif, source de toutes les formes. Voy. let. IF, chäp. 1v, p. 57 et suiv. |
(2) Ibn-Tibbon ajoute le mot YAYNNNS, ei ses concupiscences ; ce mot n’est exprimé dans aucun de nos mss. arabes, ni dans la version d'Al- ‘Harÿzi, qui porte: 19934 Dn29n 02108 nn JD DIN JDN). Dans cette dernière version, le suffixe pluriel dans Dn5°n D5130S est inexact ; car le suffixe, dans KT INY NTININ TP); serapporte à la matière.
(3) Voy. le t. IT, p. 283, note 3.
(4) La version d’'Ibn-Tibbon porte 5:5w195 x 2, et de même la version d'Al-'Harizi b5wme ON, il faut donc que l’homme intelligent
autant que possible, s’en cacher (), les faire avec douleur, ne pas en faire un sujet de conversation ®) et ne pas former des réunions pour ces choses-là; bien plus, l’homme doit dominer toutes ces exigences (de la matière), les réduire autant qu'il peut et n’en admettre que ce qui est indispensable. Il doit prendre pour but ce qui est le (véritable) but de l’homme, en tant qu'homme, à savoir, la seule conception des choses intelligibles, dont l’objet le plus important et le plus noble est de comprendre, autant que cela est possible, Dieu, ses anges et ses autres œuvres. De tels hommes ne cessent d’être avec Dieu, et c’est d’eux qu'il a été dit : Vous êtes tous des êtres divins et des fils du Très- Haut (Ps., LXXXII, 6). C'est là ce qui est exigé de l’homme, je veux dire que c'est là sa cause finale. Pour les autres, qu’un voile sépare de Dieu (), c’est-à-dire pour la foule des ignorants, c'est le contraire : ils s’'abstiennent de toute pensée et de toute réflexion sur les choses intelligibles, et considèrent comme leur but final (de satisfaire) ce sens qui est notre plus grande honte, je veux dire le sens du toucher, de sorte que leurs pensées, leurs réflexions, ont pour unique objet la bonne chère et l’amour. C’est ainsi qu’on a dit clairement de ces misérables adonnés à la bonne chère, à la boisson et à l'amour : Ceux-là aussi se sont oubliés par le vin, se sont égarés par la boisson enivrante (Isaïe, XXVIIT, 7); car toutes les tables sont pleines d’excrétions immondes sans qu’il reste une place (ibid., v. 8); et des femmes les dominent (ibid., UT, 12), à l’inverse de ce qui était dans l'in-
restreigne etc.; deux de nos mss. arabes ont également 5p Nyo5 5924"; mais le mot DPND 20 manque dans la plupart des mss.
(1) Ibn-Tibbon traduit D ww), s’en garder; Al-Harizi a plus exactement : .n015).
(2) Littéralement : qu'on n'y fasse pas tomber le discours et qu'on n'élende pas la parole là-dessus.
(3) Ibn-Tibbon traduit simplement but D‘5=55n; mais le mot arabe nat on signifie : qui sont voilés, c’est-à-dire, qui ont comme un voile sur les yeux de manière à ne pas voir Dieu. Al-Harizi traduit librement : 5h 59 1NT NS wN. |
TROISIÈME PARTIE. — CHAP, VIII. 49 tention divine (1) dès la création : Ton désir (t’entraînera) vers ton mari, et lui te dominera (Genèse, IT, 16). Le prophète dépeint aussi leur violente passion en disant : Chacun hennit après la femme de son prochain (Jérémie, V, 8); car ils sont tous des adultères (ibid., IX, 1). C’est pourquoi Salomon à consacré tout le livre des Proverbes aux avertissements concernant l’impudicité et la boisson enivrante; car c'est dans ces deux vices que sont plongés ceux qui sont l’objet de la colère divine et éloignés de Dieu, et dont il a été dit : Car ils n’appartiennent pas à l’Éternel (ibid., N, 10); renvoie-les de devant ma face, qu'ils s’en aillent (ibid., XV, À).
Quant à ce passage : La femme vertueuse, qui la trouvera ete. (Proverbes, XXXI, 10), toute cette allégorie est bien claire. Si quelqu'un possède une matière bonne et convenable, qui ne prend point le dessus et ne dérange pas l'équilibre dans lui, c'est là un don divin. En général, il est facile de gouverner la matière convenable, comme nous l’avons dit (); mais, si elle n'est pas convenable, il n’est pourtant pas impossible de la dompter à force d'exercice. C’est à cela que s'appliquent toutes les sentences morales de Salomon et d’autres G); de même, les prescriptions de la Loi et ses défenses 4) n’ont d’autre but que de réformer toutes ces exigences de la matière. Il faut donc que celui qui veut être un homme véritable, et non pas une bête
(1) Littéralement : à l'inverse de ce qu’on a voulu avec eux; c’est-à-dire de l'intention que Dieu a eue à l'égard des hommes en les créant.
(2) Cf. let. 1, chap. xxxvr, p. 281-282.
(3) Plus littéralement : c’est pour cela (ou dans ce but) que Salomon a préché toutes ces sentences morales, lui et d'autres.—Al-Harizi traduit littéralement : nt NM DD nÔN 552 6% pv 75 5j. Ibn-Tibbon a 55 Dan DD, sans le 3 préfixe; dans plusieurs mss. arabes on lit -5n au lieu de 5n2.
(4) Les éditions de la version d’Ibn-Tibbon portent : 37 ANT) nm, leçon incorrecte et peu intelligible ; les mss. ont, conformément au texte arabe, nyintm nnnn met. Al-Harizi : nn TD'NOYN).
T-MIIT: 4
ayant la figure et les linéaments d’un homme, fasse tous ses efforts pour diminuer toutes les exigences de la matière concernant la bonne chère, l’amour physique, la colère et tous les vices résultant de la concupiscence et de la colère; 1l faut qu'il en rougisse et qu'il leur impose des limites (1). Quant à ce qui est indispensable, comme de manger et de boire, il doit se borner à ce qui est le plus utile et avoir en vue le seul besoin de se nourrir, mais non la jouissance. Il doit aussi éviter d’en faire un objet de conversation et de réunion. Tu sais combien nos docteurs avaientenaversion «les festins non consacrés à un acte religieux @), » et que les hommes vertueux, comme Pine’has ben Jaïr, ne mangeaient jamais chez personne () : notre saint docteur 4) ayant désiré que ce dernier acceptàt un repas chez lui, il refusa. Il en est de la boisson comme de la nourriture, (l’une et l’autre) ayant le même but ®). Former une réunion
(4) Littéralement : et qu’il leur place des degrés dans son âme; c’est-àdire, qu’il ne laisse arriver en lui ces exigences de la matière que jusqu’à certains degrés. Dans la version d’Ibn-Tibbon, le mot #53 (pour "DD; ‘5) est inexact. Al-Harîzi traduit: 5533 m5pr 01 D.
(2) Voy. Talmud de Babylone, traité Pesa’hîm, fol. 49 a, où il est dit qu’il n’est pas permis aux disciples des sages de jouir d’un festin non consacré à un acte religieux (mu 5% ANNE nMNPD); que celui qui jouit d’un festin profane finit, selon le prophète Amos (VI, 4 à 7), par aller en exil, et que celui qui multiplie les festins en tous lieux détruit sa maison, rend sa femme veuve et ses enfants orphelins, oublie ce qu’il a appris, s’attire beaucoup de querelles, se fait désobéir, profane le nom de Dieu, celui de son précepteur et celui de son père, et se fait à lui-même, à ses enfants et à ses petits-enfants, une mauvaise réputation à perpétuité.
(3) Voy. ibid., traité ’Hullin, fol. 7 b: «On rapporte de rabbi Pine’has ben Laïr qu’il ne rompit jamais le pain qui ne füt pas à lui, et qu’à partir du jour où il arriva à la raison, il ne jouit plus du repas de son père. »
(4) C'est-à-dire , rabbi Juda le saint. Selon le récit du Talmud, £. c., rabbi Pine‘has accepta d’abord l'invitation du saint docteur, mais il chercha ensuite divers prétextes pour s’y soustraire.
(8) C'est-à-dire, dans la boisson, comme dans la nourriture, il faut
pour prendre des boissons enivrantes doit être à tes yeux une chose plus honteuse qu’une réunion de gens nus qui, montrant toute leur nudité, satisferaient leurs besoins en plein jour et dans un même lieu. En effet, satisfaire son besoin est une chose nécessaire que l’homme n’a aucun moyen d'éviter, tandis que s’enivrer est un acte que l’homme vicieux commet de son plein gré. S'il est réputé laid de découvrir les parties honteuses, ce n'est là qu’une chose de pure convention, qui n’est pas du domaine de la raison (1); mais, corrompre l’intelligence et le corps est une chose réprouvée (?) par la raison, c’est pourquoi celui qui veut être (réellement) un homme doit avoir en aversion pareille chose et ne pas même y amener la conversation.
Quant à l’amour physique, je n’ai besoin de rien ajouter à ce que j'en ai dit dans le Commentaire sur Abôth 5), (où j'ai montré) combien notre Loi sage et pure l’a en aversion, combien elle défend d’en parler, ou d’en faire, en aucune façon et sous quelque prétexte que ce soit, un sujet de conversation. Tu sais que les docteurs disent qu’Elisée fut appelé saint &) parce qu’il s’abstenait de penser à cette chose, de sorte qu'il ne lui arriva jamais d’accident impur; et tu sais de même ce qu'ils
se borner à l'indispensable et s’abstenir du superflu. — Pour le mot NN, la boisson, Ibn-Tibbon a mis Ph, le vin; dans quelques dialectes arabes on emploie en effet le mot &j,%, dans le sens de vin; mais ici ce mot a évidemment un sens plus général. Pour le mot FDON, le but, qui se trouve dans tous nos mss, Al-"Harîzi paraît avoir lu TP, la mesure; car il traduit : n}9w2 nn NX PONDN NID APUDN Pr, la boisson, comme la nourriture, doit être prise avec mesure.
(4) Littéralement : c’est une chose PROBABLE (2yd0£ov), el non INTELLI- GIBLE (vonré»). Voy. le t. 1, p. 39, et ibid., note 1.
(2) Les éditions de la version d’'Ibn-Tibbon ont: 65w5 bn, ce qui n'offre aucun sens; il faut lire : bb pri, comme l'ont les mss.
(3) Voy. ce commentaire, chap. [, $ 5, et passim, et les Huit Chapitres qui lui servent d’Introduction, chap. IV, vers la fin.
(4) Voy. Wayyikra rabba, section 24 (fol. 165, col. 3); Talmud de Babylone, traité Berakhôth, fol. 10 b,
disent de Jacob, à savoir, « qu’il ne fut jamais souillé d’un accident impur avant d’engendrer Ruben (1). » Ce sont là des traditions répandues parmi nos coreligionnaires, afin de leur faire acquérir des mœurs humaines. Tu connais cette sentence des docteurs : « Les pensées du péché sont pires que le péché ®), » et j'ai là-dessus une explication très-remarquable. C’est que l'homme qui commet un péché ne pèche que par suite des accidents qui s’attachent à sa matière, comme nous l’avons exposé, je veux dire qu'il pèche par son animalité; mais la pensée est une des propriétés de l’homme qui appartiennent à sa forme. Si donc il porte sa pensée sur le péché, il pèche par la plus noble de ses deux parties. Or, celui qui, par injustice, fait travailler un esclave ignorant n’est pas aussi coupable que celui qui exige le service d’un homme libre et distingué; car cette forme humaine et toutes les propriétés qui lui appartiennent 6) ne doivent être employées que pour ce qui est digne d'elles, c’est-à-dire pour s'attacher à ce qu'il y a de plus élevé, et non pour descendre au degré le plus bas 4).
Tu sais aussi avec quelle sévérité on défend chez nous l’ob-
(1) Littéralement : non effluxisse ab eo semen ante Ruben. Voy. Beréschîth rabba, sect. 98 (fol. 84, col. 4), et sect. 99 (fol. 87, col. 2). CF. Yalkout, tome I, n° 157.
(2) Voy. Talmud de Babylone, traité Yômä, fol. 29 a. Le Talmud veut dire simplement que les pensées voluptueuses nous excitent plus que la jouissance même; il compare cette excitation à celle qu’amène l’odeur de la viande rôtie. Maïmonide, selon son habitude, détourne le passage talmudique de son sens propre, et lui donne, par une interprétation ingénieuse, un sens purement moral.
(3) Au lieu des mots Rn5 AYANNÔN, qui lui appartiennent, la version d’Ibn-Tibbon porte mn 555, et toutes ses forces; la version d’Al- ’Harizi est conforme au texte arabe : 9h39 553 NN TNT NNt 99 AD Won MNT DN IDD DINAN.
(4) Les deux versions hébraïques portent : D5wn pwn5 nb. Cette traduction est inexacte ; les deux traducteurs se sont trompés sur
le sens du mot ,$. Voy. le tome I, p. 188, note 5.
scénité du langage (1), et cela doit être; car le langage est une des propriétés de l’homme et un bienfait qui lui a été accordé et par lequel il se distingue ®), comme il est dit : Qui a donné une bouche. à l’homme (Exode, IV, 11)? et le prophète a dit : Le Seigneur Dieu m'a donné une langue exercée (Isaïe, EL, 4). 1 ne faut donc pas que ce bienfait qui nous a été accordé pour notre perfectionnement, pour apprendre et enseigner, soit employé au plus grand vice et à la chose la plus honteuse, de manière que nous disions tout ce que les gentils ignorants et impies disent dans leurs poésies et dans leurs narrations G), qui leur conviennent bien à eux, mais non pas à ceux à l'égard desquels il a été dit : Vous serex pour moi un royaume de prêtres et un peuple saint (Exode, XIX, 6). Et si quelqu'un applique sa pensée et sa parole à une chose relative à ce seus qui est une honte pour nous, de manière à penser, plus qu’il n’est nécessaire, à la boisson ou à l’amour physique, ou à réciter des vers là-dessus, il abuse du bienfait qui lui a été accordé et s'en sert pour se révolter contre le bienfaiteur et pour désobéir à ses commandements, de sorte qu’il ressemble à ceux dont il a été dit : L’argent et l'or que j'ai donnés à elle en abondance, ils l’ont employé pour Baal (Hosée, II, 10).
Je crois aussi pouvoir indiquer la raison pourquoi notre lan— gue (hébraïque) est appelée la langue sainte; car il ne faut pas
(1) Voy. entre autres Talmud de Babylone, traité Kéthubôth, fol. 8 b : Dpau bu gs 9 16 onn on von 095 97 nous 5 555 bo np voy on) n2305 mw, «quiconque tient un langage obscène ou prononce seulement une parole impure, lors même que sa destinée aurait été décrétée et scellée (par Dieu) pour soixante-dix ans de bonheur, elle est changée en malheur. » Cf. traité Schabbâth, fol. 33 a.
(2) Tous les mss. arabes ont N712 TA , et par laquelle il a élé distingué. Ibn-Tibbon complète le sens, en traduisant : DA *5y2 nt 1517275, pour le distinguer des autres animaux.
(3) La version d’Ibn:Tibbon porte Dn2, et celle d’AlHarizi : Dn3y; l’une et l’autre sont inexactes, car le mot N35K a ici évidemment le sens de narralions ou de contes.
croire que ce soit là de notre part un vain mot (t) ou une erreur, mais c’est une vérité. C’est que, dans cette langue sacrée, il n’a été créé aucun mot pour (désigner) l'organe sexuel des hommes ou des femmes, ni pour l'acte même qui amène la génération, ni pour le sperme, ni pour l’urine @), ni pour les excréments. Pour toutes ces choses, il n’a point été créé de terme primitif dans la langue hébraïque, mais on les désigne par des mots pris au figuré et par des allusions. On a voulu indiquer par là qu'il ne faut point parler de ces choses, ni par conséquent leur donner des noms, que ce sont, au contraire, des choses sur lesquelles il faut se taire, et que, lorsqu'il y a nécessité d’en parler, il faut s’en tirer par l’emploi d’autres expressions, de même que, lorsqu'il y a nécessité de les faire, on doit s’entourer du plus grand secret. Quant à l'organe de l’homme, on l’a appelé 1, nerf 8), nom employé par similitude, comme on a dit : Ton cou est (raide) comme un nerf de fer (Isaïe, XLVIITE, 4). On l’a
(1) Sur six mss. que nous avons consultés, deux seulement ont la leçon 335, que nous avons cru devoir adopter. Le mot ps signifie une parole inconsidérée, un mot dit au hasard, un vain mot, et c’est ce sens qui paraît le micux s’adapter à notre passage. Trois mss. portent +53 ( pui mot qui signifie lustre, poli, splendeur; et c’est peut-être cette lecon qu'exprime Al-’Harîzi par le mot MN, orgueil; il traduit : Swnn 5 NP IN VININI 292 M nt ‘5. Un seul ms. porte by, ce qu’on peut prononcer ME, exagération, hyperbole; c’est cette leçon qu’exprime Ibn-Tibbon, qui traduit: y 39 131997 saw swnn nb.
(2) Les mss. de la version d’Ibn-Tibbon portent, conformément au texte arabe : HNtS nd) al NO yat Nbr. Dans les éditions, les mots yn®5 Nb ont été omis, et pour “NL, on a mis nN'wb. Cette variante à induit en erreur Buxtorf, qui traduit: «neque seminis, vel ejaculationis illius », traduction qui a été suivie par M. Scheyer.
(8) L'auteur parle ici du langage talmudique, où le mot =}, nerf, est employé pour désigner le membre viril; dans les livres bibliques le mot "à n’est jamais employé dans ce sens.
TROISIÈME PARTIE. — CHAP. VIII. 59 appelé aussi 125% (1, instrument pour verser (effusorium), à cause de son action. Pour l'organe de la femme, (on trouve) MN2p, son ventre où son estomac, "23 étant le nom de l’estomac @). Quant à 07 (employé pour vulva), c’est le nom de la parte des entrailles dans laquelle se forme le fœtus. Le nom des excréments est rNÎX, mot dérivé de Ru, sortir; celui de l'urine est Dhs 5%, eaux des pieds @), et celui du sperme, yat naw, couche de semence. L'acte même qui amène la génération n’a aucun nom, et on se sert, pour le désigner, des verbes su, 1 couche, y, il épouse, np, il prend (une femme), où y nb», ÿ découvre la nudité; on n’emploie pas d'autre expression. Ne te laisse pas induire en erreur par le verbe Sy, que tu pourrais prendre pour le terme propre de l'acte; 1l n’en est point ainsi, car SCHÉGHAL (93%) est seulement le nom de la jeune femme prête à se livrer à l’amour, — par exemple : l'épouse (SCHÉGAL) est placée à ta droite (Ps., XLV, 10), — et le
(1) Le mot n55t, qui se trouve dans le Deutéronome, chap. XXII, v. 2, vient du verbe 5, verser, el signifie : «Membrum per quod urina aut semen eflunditur. »
(2) L'auteur met en rapport le mot 535, avec suffixe gialip) (Nombres, XXV, 8), anus, vulva, avec n2P, estomac (Deutéronome, KV, 3), les deux mots paraissent venir du verbe 2p2, per forer, faire une excavalion.
(3) L'auteur néglige les termes propres qui servent à désigner les excréments et l’urine et que la Bible nous a conservés dans le kethib, ou la leçon écrite; on y désigne les excréments par le mot D'Nn, et l'urine par le mot D‘, et c’est par décence que dans le keri, ou la lecture, on substitue à ces mots ceux que l’auteur indique. S’il était vrai qu'il ne fallût tenir aucun compte du kethib, on pourrait demander pourquoi l’auteur, immédiatement après, croit devoir justifier l'emploi du verbe bit, désignant l'acte de la cohabitation, puisque ce verbe aussi ne se trouve que dans le kethib, et que dans le keri on lui substitue le verbe 52w. En général, les observations que fait l’auteur sur la dénomination de langue sainte peuvent donner lieu à la critique, et déjà rabbi Moïse ben Na’hmân les a critiquées à juste titre dans le commentaire sur l’Exode, chap. XXX, verset 13.
verbe H35x (Deutér., XXVIIL, 30), selon le Kethib(), signifie : il la prendra comme femme pour la chose en question.
Dans la plus grande partie de ce chapitre @), nous nous sommes écarté du but de ce traité, pour parler de choses morales et religieuses; mais, quoique ces choses n’entrent pas complétement dans le plan de cet ouvrage, nous y avons été amené par une suite naturelle du discours.