‹ Le guide des égarés; (volume 2)Chapitre 27 sur 117 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les Motécallemin, comme je te l’ai fait savoir, ne se figurent en fait de non-être (ou de privation) que le non-être absolu ; mais toutes les privations des capacités &), ils ne les considèrent pas comme des privations, et ils croient, au contraire, que la privahon et la capacité, comme par exemple la cécité et la vue, la

(14) Pour le mot nNAÛRN, resplendissante, Ibn-Tibbon a les deux mots pinn Lynn, grande et forte: Al-Harizi traduit plus exactement 79712 MN.

(2) Littéralement : par l'épanchement de laquelle devient lumineux tout ce qui est ténébreux. Au lieu de ces derniers mots, on lit dans quelques mss.: 99 NON 7É5 SIN, dont l’épanchement aussi est lumineux ou resplendissant. La version d’Ibn-Tibbon confirme la leçon que nous avons adoptée. Dans celle d’Al-Harîzi ces mots sont omis.

(3) C'est-à-dire , la négation ou l’absence des qualités positives. Voy. le tome 1, chap. LxxItI, septième proposition des Motécallemin (p. 395 et suiv.). Sur le sens du mot 351, capacité, voy. ibidem, p. 195, notes 1 et 2.

mort et la vie, doivent être considérées comme deux choses op posées (1); car il en est de cela, selon eux, comme de la chaleur et du froid @, C'est pourquoi ils disent, dans un sens absolu, que le non-être n’a pas besoin d'agent, car 1l n y a que l'acte seul qui appelle nécessairement un agent ); ce qui est vrai à un certain point de vue (#). Mais, bien qu’ils disent que le nonêtre n’a pas besoin d'agent, 1ls disent cependant, conformément à leur principe, que Dieu rend aveugle et sourd, et remet en repos ce qui est en mouvement G) ; car ces privations sont, selon eux, des choses qui existent (positivement).

Il faut maintenant que nous te fassions connaître quelle est à cet égard notre opinion à nous, selon ce qu’exige la spéculation philosophique. Tu sais déjà que celui qui enlève l'obstacle (du mouvement) est en quelque sorte le moteur (6); si quelqu'un, par exemple, enlève une colonne de dessous une poutre, de sorte que celle-ci tombe par sa pesanteur naturelle, nous disons

(1) C'est-à-dire, comme deux qualités positives, opposées entre elles, et dont l’une n’est pas simplement la négation de l’autre.

(2) Voy. tome I, p. 396, et ibid., note 2.

(3) C'est-à-dire : Comme les privations sont pour eux des qualités positives et qu’ils ne reconnaissent d’autre non-être que le non-être absolu , ils ont pu dire, dans un sens absolu, que le non-être n’a pas besoin d'agent; car le non-étre, tel qu’ils l'entendent, c’est le néant, ou ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, et il n’y a que l'acte créateur qui ait besoin d’un agent.

(4) L'auteur veut dire que, selon les philosophes aussi, on peut dire que les privations en général n’ont pas besoin d’agent, quoique d’un autre côté, ce qui fait cesser une certaine capacité, ou qualité positive, peut être considéré comme le véritable agent de la privation, comme il va être exposé plus loin.

(ô) C'est-à-dire : leur proposition qui énonce que le non-être, ou la privation, n’a pas besoin d’agent, ne les empêche pas de dire que c’est Dieu qui rend aveugle ou sourd ; car, selon leur principe, la cécité et la surdité ne sont pas les privations ou négations de la vue ou de l’ouie, mais des qualités positives que Dieu crée dans l’homme.

(6) Voy. t. II, Introduction, fin de la 18e proposition,

que celui-là qui a enlevé la colonne a mis en mouvement la poutre, comme cela a été dit dans l’Acroasis (1). De cetle manière aussi, nous disons de celui qui a fait cesser une certaine capacité @), qu'il est l’auteur de telle privation, bien que la privation ne soit pas une chose existante. Ainsi nous disons de celui qui a éteint la lampe pendant la nuit, qu'il à fait naître les ténèbres, et de celui qui a détruit la vue, qu'il a fait la cécité, quoique les ténèbres et la cécité soient des privations et n’aient pas besoin d'agent. C’est conformément à cet exposé qu’on doit expliquer les paroles d’Isaïe : Moi qui forme la lumière et crée les ténèbres, qui fais la paix et crée le mal (Isaïe, XLV, 7); car les ténèbres et le mal sont des privations. Remarque bien qu'il ne dit pas : wn ny, «qui fais les ténèbres, » ni y nwy, «qui fais le mal»; car ce ne sont pas des choses d’une existence positive, auxquelles on puisse appliquer le verbe hwy, faire; mais 1l emploie pour ces deux choses le mot s=3, créant, mot qui dans la langue hébraïque se rattache au non-être, comme il est dit : Au commencement Dieu créa (13) etc., ce qui veut dire : (il fit sorüir) du néant. Toutes les fois donc que le non-êtré est mis en rapport avec l’action d’un agent, c'est de la manière que nous avons exposée. C’est de cette manière aussi qu'il faut comprendre ces mots : Qui est-ce qui a donné une bouche à l’homme, qui a fait le muet, le sourd, le clairvoyant ou l’aveugle (Exode, IV,

(4) Voy. la Physique d’Aristote, liv. VITE, fin du chap. 4 (traduction de M. Barth. Saint-Hilaire, t. II, p. 489): « Mettre en mouvement « l'obstacle qui s’oppose à l'acte et l'empêche, c’est encore mouvoir, du « moins d’une certaine manière, et dans un autre sens ce n’est pas « précisément mouvoir. Par exemple, si l’on retire la colonne qui sou- «tient quelque chose, ou si l’on ôte une pierre qui est sur une outre « dans l’eau, c’est encore mouvoir indirectement (ou accidentellement, Guard cuu6:6n:66), de même que la balle qui est renvoyée est mise en « mouvement, non par le mur, mais par le joueur qui la lancée. »

(2) Les éditions de la version d’Ibn-Tibbon ont ici le mot }"3y, chose; il faut écrire 7"), capacilé, comme l'ont les mss.

11) 0)? Mais on peut aussi interpréter ce passage d’une autre manière, à savoir : « Qui est-ce qui a créé l’homme parlant ou qui l’a créé privé de la parole ? » Et il s’agirait alors de la production d'une matière non propre à recevoir telle ou telle capacité; car, si quelqu'un produit une matière incapable de recevoir telle capacité (déterminée), on pourra dire de lui qu’il a fait telle privation ©); de même que, si quelqu'un avait été capable de sauver une personne de la mort, mais qu'il se fût abstenu et ne l’eût pas sauvée, on pourrait dire de lui qu’il l’a tuée. Quoi qu'il en soit, 1l est clair pour toi que, d'aucune façon, l’action d'un agent ne peut se rattacher à une privation, et que faire une privation ne peut se dire que dans le sens d’une action indirecte (), comme nous l’avons exposé. Mais ce qu’un agent fait directement (4) est nécessairement une chose d’une existence posilive; car, quelle que soit l’action, elle ne peut se rattacher qu’à quelque chose d’existant ().

(1) L'auteur veut dire que, si l’on semble ici attribuer à l’action divine les privations , tels que le mutisme, la surdité et la cécité, il faut n’y voir qu’une expression figurée, qui signifie que Dieu, par une action indirecte, fait cesser les capacités de parler, d’entendre ou de voir.

(2) On pourrait aussi, dit l’auteur, interpréter ce passage dans le sens d’une action directe, en entendant par cette action la création d'une matière qui ne serait pas apte à servir de substratum aux capacüés de la parole, de l’ouie ou de la vue; car, si quelqu'un produit une matière non susceptible d’une certaine capacité, on peut dire de lui qu’il a fait la privation de cette même capacité.

(3) Littéralement : Et on peut dire seulement qu'il a fait la privalion par accident où indirectement.

(4) Le mot NNYbN2, par essence ou essentiellement, est opposé au mot pay 2N2 accidentellement, de la phrase précédente, et qui correspond au terme d’Aristote (#72 ouufeänrés). Pour plus de clarté, nous avons employé les mots directement et indirectement.

(5) Nous avons un peu modifié la construction de cette phrase; le texte dit : «… est nécessairement une chose existante, quelque action que ce soit; car son action (c’est-à-dire celle de l'agent) ne peut se rattacher qu’à quelque chose d’existant. »

Après ce préambule, rappelle-toi qu’il a été démontré que les maux ne sont des maux que relativement à une certaine chose (4), et que tout mal, par rapport à un être quelconque, consiste dans le non-être de cette chose ou dans la privation d’une de ses conditions de bien. C’est pourquoi on a dit, en thèse générale, que tous les maux sont des privations. Dans l’homme, par exemple, la mort est un mal, et c'est sa non-existence ; de même, sa maladie, sa pauvreté, son ignorance, sont des maux par rapport à lui, et toutes elles sont des privations de capacité. Si tu poursuis tous les cas particuliers de cette thèse générale, tu trouveras qu’elle n’est jamais en défaut ®), si ce n’est pour celui qui ne sait pas distinguer entre la privation et la capacité,

(4) C'est-à-dire, que le mal n’a pas d’existence réelle en dehors des choses. Voy. Métaphysique, Liv. IX, chap. 9, où Aristote, parlant de la puissance et de l'acte, dit que ce dernier vaut mieux que la meilleure puissance. La puissance renferme en même temps les opposés, car une seule et même chose peut avoir en puissance la santé et la maladie, le repos et le mouvement; mais les actes opposés ne peuvent pas exister en même temps, car on ne peut pas à la fois posséder la santé et être malade, et par conséquent, l’un des deux est le bien. Pour ce qui concerne les maux, la fin (<:19:) et l’acte sont nécessairement pires que la puissance, puisque celle-ci renferme en même temps l'opposé ou le bien. « D’où il s’ensuit, dit Aristote, que le mal n'existe pas en dehors des choses, car le mal est par sa nature postérieur à la puissance. Ainsi donc, dans les choses primitives et éternelles, il n’y a ni mal, ni défaut, ni rien de corrompu, car la corruption aussi fait partie des maux. » AÂhoy Œpu. GTL OÙx EGTL TO AUX0Y TUPÈ T& TPAYUUTU * ÜTTEPOY YUP TA PEL TO xaA0Y TAS dUVUENS * OÙ pa 00 êv Toës ê£ Wpyñs zut TOis Widtors oùQEv ÉgTLY oÙTE 2u0Y oÙTE Qudprnuu oÙre displapuivor * zut yup à duapiopt TOY 2u20Y £GT LV |

(2) Mot à mot : qu'elle ne ment jamais. Ibn-Tibbon a rapporté le suffixe de Rnnÿ au mot ANT, détails ; il traduit : DA son N5t DNuoN “IN, tu trouveras que pas un seul d’entre eux ne fait défaut. Al- Harizi traduit dans le même sens, quoique plus librement : NU NO 5 NUDN, tu trouveras qu'ils ne mentent pas. Il nous semble plus rationnel et plus conforme à la tournure de la phrase de rapporter le suffixe au mot

FPÉDON la thèse.

ni entre les deux contraires, où qui ignore lotalement la nature des choses, comme, par exemple, celui qui ne sait pas que la santé en général est une espèce de symétrie (), que celle-ci est de la catégorie de la relation et que l’absence de cette proportion est en général la maladie @). La mort est, par rapport à tout être vivant, la privation de la forme; et de même, pour tout ce qui périt d’entre les autres êtres, la destruction n’est autre chose que la privation de sa forme.

Après ces prémisses, on reconnaîtra avec cerlitude qu’on ne saurait aucunement affirmer de Dieu qu'il fasse le mal directement, je veux dire que Dieu ait primiivement l'intention de faire le mal. Cela ne saurait être; toutes ses actions, au contraire, sont le pur bien; car il ne fait que l'être, et tout être est le bien. Tous les maux sont des privations, auxquelles ne se rattache aucune action, srce n’est de la manière que nous avons exposée, (c'est-à-dire) en tant que Dieu produit la matière avec la nature qui lui est propre, à savoir, d’être toujours associée à la privation, comme on le sait déjà (), ce qui la rend la cause de toute corruption et de tout mal. Cest pourquoi toute chose,

(4) C'est-à-dire, un certain équilibre dans les humeurs et dans toute la constitution du corps, équilibre qui est quelquefois dérangé par les excès. Voy. Galien, Comment. ad Hippocratis aphorismos, 11, 4: +üs yop dyisius ouupatpiæs oùsne, ». tr. ). Comment. IT in Hippocratis l. I Epidemiorum (édition de Kühn, t. XVIT, 17e part., p. 97): +äç yap dyreias 3x CUMUETPIUS VYIVOUÉVRS TOY TETTUPOY GTOLYELWY. De Humoribus, vers la fin (t. XIX, p. 491): Éouxe DE Tv dyieruv yaparrnpibioar TA ToûTuY icérnre te RAL GUHUETPOTATL Cf. Aristote, Problemata, TI, 3: à de Vyleia ÉdOTNs.

(2) C'est-à-dire, que symétrie est un terme qui indique une relation ; car ce qui est dit être symétrique, où en équilibre, ne l’est que par rapport à autre chose. Par conséquent la maladie, qui n’est autre chose que le manque de symétrie ou de proportion dans la constitution, n’est pas quelque chose de positif, directement créé par Dieu.

(3) Voy. t. 1, chap. xvir, p. 69, et ci-dessus, au commencement du

Chap. viur.

à laquelle Dieu n’a pas donné cette matière (1) ne périt point et n’est sujette à aucun des (différents) maux. Ainsi, la véritable action de Dieu, c’est le bien, car c’est l'être. C’est pourquoi, le livre qui a éclairé les ténèbres du monde a dit textuellement : Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et c'était très-bien (Genèse, I, 51); car, même l'être de cette matière inférieure, qui pourtant par sa nature est associée à la privation, source de la mort et de tous les maux, est malgré cela un bien, vu la perpétuité de la naissance et la reproduction continuelle et successive de l'être @), C’est pourquoi rabbi Méir interprète les mots : Et c’était très-bien, par ceux-ci : Et la mort est un bien &), selon l’idée que nous avons indiquée.

Rappelle-toi bien ce que je t'ai dit dans ce chapitre et cherche à le comprendre. Alors tu trouveras clair tout ce qu'ont dit (à ce sujet) les prophètes et les docteurs, à savoir que tout bien (seul) vient de l’action directe de Dieu. On lit dans Beréschith Rabbä : «Rien de mal ne descend d’en haut (#). »

(1) C’est-à-dire , la matière sublunaire, qui est le siége de lamaissance et de la corruption. Dans les corps célestes, qui ont une autre matière, il n’y a rien de périssable.

(2) Ainsi que l’auteur l’a dit dans plusieurs endroits, la matière ne cesse de se dépouiller d’une forme pour en revêtir une autre. Il y a donc dans la matière une naissance (yév:cu) perpétuelle, les formes individuelles s'y succédant sans interruption.

(3) Voy. Beréschîth rabbâ , sect. 9 (fol. 7, col. 3). Rabbi Méir, voulant probablement rattacher à ce passage une réflexion morale sur la mort, qui conduit l’homme à la vie future, paraît jouer sur l’assonnance des mots NM, MEOD (beaucoup, très), et ny, MAWETH où MÔTH (mort). Il était sans doute bien loin de la pensée que lui prête ici Maïmonide.

(4) Voy. Beréchîth rabbä, sect. 51 (fol. 45, col. 4) : PR RM 7 TON np A ÿ9 727.

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