CHAPITRE XXV
Les actions, eu égard à leur but, peuvent se diviser en quatre espèces : action oiseuse, action frivole, action vaine et action bonne et utile. L'action qu’on appelle vaine est celle qu’on accomplit dans un certain but, lequel pourtant n’est pas atteint, parce que certains empêchements s’y opposent. Souvent {u entendras dire à quelqu’un : « Je me suis fatigué en vain (S) », lorsqu'il s’est fatigué à chercher une personne qu'il n’a pas trouvée, ou lorsqu'il a entrepris un voyage fatigant sans avoir fait un commerce lucratif, On dit encore : « Notre peine pour ce malade a été vaine », lorsque celui-ci n’est pas revenu à la santé. Il en est de même de toutes les actions par lesquelles on cherche à atteindre un but; (on les appelle vaines) quand le but n’est pas atteint. — L'action oiseuse est celle par laquelle on ne vise ab-
(4) C'est-à-dire, le sixième article de foi qui établit la vérité de la prophétie. La version d’Ibn-Tibbon porte : HN3237 NAN ND; Al- ?Harîzi traduit plus exactement : "N3237 NN 7Dÿ: Il est probable qu’Ibn-Tibbon a également écrit ANHN , qui a été changé en NAN.
(2) Le mot NN, que nous prononçons } fi (une chose), a été rondu dans la version d’Ibn-Tibbon par DR (un homme), c’est-à-dire #25. AL/Harii traduit : mn pra) 139 MID) num.
(3) Ibn-Tibbon a nrmt à la 2° personne; mais il faut prononcer le verbe arabe à la première personne (EURS). Al-Harizi traduit exacte-
ment sw nya.
solument à aucun but (4), comme certaines gens, en méditant, jouent avec leurs mains, et comme font les distraits et les étourdis. — L'action frivole est celle où l'on a en vue un but insignifiant, je veux dire, par laquelle on vise à une chose qui n’est pas nécessaire et qui n’a pas même une grande utilité; ainsi, par exemple, quand on danse sans avoir pour but de se donner de l'exercice, ou quand on fait des choses qui ont pour but de faire rire, ce sont indubitablement des choses qu’on appellera frivoles. Mais 1l y a ici à faire une différence, selon le but et la valeur de ceux qui agissent; car 1l y a beaucoup de choses qui, aux yeux de certaines gens, sont nécessaires ou très-utiles, tandis que, selon d’autres, on n’en a nul besoin. Ainsi, par exemple, aux yeux de ceux qui connaissent la médecine, les différentes espèces d’exercices du corps sont nécessaires pour bien conserver la santé; et, aux yeux des savants, l'écriture est une chose trèsutile. Celui-là donc qui, en vue de sa santé, se livre à des exercices, tels que le jeu de paume, la lutte, le pugilat, la retenue de la respiration, ou qui, en vue de l'écriture, taille le kalam (roseau) ou prépare le papier, fait aux yeux des ignorants un acte frivole, mais qui n’est pas frivole aux yeux des savants, — L'action bonne et utile est celle qu'on accomplit en vue d’un but noble, je veux dire nécessaire ou utile, et qui fait atteindre ce but. — C’est là, il me semble, une classification contre laquelle on ne saurait élever aucune objection. En effet, celui qui accomplit un acte quelconque, tantôt vise à un certain but, tantôt n'a aucun but; et le but qu’on a en vue est lantôt noble, tantôt insignifiant, et tantôt il est atteint, tantôt il ne l’est pas. Cette classification est donc de toute nécessité.
Après cet exposé, je dis : Un homme intelligent ne saurait soutenir qu’une action quelconque de Dieu puisse être vaine, ou oiseuse, ou frivole. Selon notre opinion à nous tous qui sui-
(4) Dans le Kitâb al-Ta’rifât on dit : «”Abath (exe) signifie s'occuper d’une chose à laquelle on ne connaît pas d'utilité, ou qu’on fait sans avoir un vrai but.» Voir le Dictionnaire de Freytag à ce mot.
vons (1) Ja Loi de Moïse notre maitre, toutes ses actions sont bonnes et utiles, comme il est dit : Et Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et c'était très-bien (Genèse, T, 81). Par conséquent, tout ce que Dieu fait en vue de quelque chose est ou nécessaire ou trèsutile pour l'existence de cette chose qu'il a en vue. Ainsi, par exemple, la nourriture est nécessaire à l'animal pour sa conservation, et les yeux lui sont très-utiles pour cela; aussi la nourriture n’a-t-elle d'autre but que de conserver lanimal pendant un certain temps, et les sens n’ont pour but que lPutilité que leurs perceptions procurent à l’animal. Telle est aussi l'opinion des philosophes , à savoir qu’il n’y a rien d’oiseux @) dans aucune des choses physiques, c’est-à-dire. que tout ce qui n’est pas artificiel suppose des actions ayant un certain but, peu importe que nous connaissions ce but, ou que nous l’ignorions. Mais, selon cette secte d’entre les penseurs (), qui prétend que Dieu ne fait aucune chose en vue d’une autre chose, qu'il n’y a ni causes ni effets, qu’au contraire, toutes les actions de Dieu ne sont que le résultat de sa seule volonté, qu'il ne faut point leur chercher de but, ni demander pourquoi il a fait telle chose, qu’il fait ce qui lui plait et que ce n’est pas le résultat d’une sagesse, selon ceux-là (dis-je), les actions de Dieu entreraient dans la catégorie des choses otseuses, ou plutôt elles seraient au dessous de l’action oiseuse; car, s’il est vrai que l’auteur d’une telle action ne vise à aucun but, du moins il ne se soucie pas de ce qu’il fait; tandis que Dieu, selon ceux-là, sait bien ce qu'il fait, et pourtant il le fait sans aucun but, ni en vue d’aucune utilité.
(1) Au lieu de pan jt 55, quelques mss. ont: yant 55 b3; c’est cette leçon que paraît exprimer Ibn-Tibbon, quitraduit: ny 55 031 N'YA DNN NN 9W5 52. Al-Harizi traduit dans le même sens: "D nn POND 051 mn np ‘ob.
(2) Voy. t. Il, p. 119, note 4, et ci-dessus, chap. xt, p. 85.
(3) L'auteur fait ici allusion à certains Motécallemin, et notamment aux Ascharites, qui nient toute causalité et font tout dépendre de la seule volonté de Dieu. Voy. le t. 1, chap. LxxH1, 6° proposition, p. 389-395; et Mélanges eic., p. 326 et p. 378-879.
Mais, ce qui se montre inadmissible dès le premier abord, c'est qu'il y ait dans les actions de Dieu quoi que ce soit de frivole; et il ne faut point avoir égard à la folie de ceux qui ont prétendu que le singe a été créé pour amuser l'homme. Ce qui a fait naîlre de pareilles idées, c’est qu’on ignorait la nature de la naissance et de la corruption, et qu'on oubliait un principe fondamental, à savoir que c’est avec intention que Dieu a fait naître toutes les choses possibles telles que nous les voyons; sa sagesse n’a pas voulu qu’elles fussent autrement; et, par conséquent, cela serait 2mpossible, les choses devant être telles que sa sagesse l’a exigé. Quant à ceux qui ont dit que Dieu, dans tout ce qu'il a fait, n’a eu en vue aucun but, ils y ont été nécessairementamenés en considérant l’ensemble de l'être au point de vue de leur opinion (); car s’étant demandé quel serait le but de l’existence du monde dans son ensemble, ils ont nécessairement répondu, comme le font tous ceux qui soutiennent la nouveauté du monde : « C’est ainsi qu’il l’a voulu, sans avoir d’autre raison. » Ensuite ils ont continué ce raisonnement à l'égard de tous les détails de l’univers, de sorte que, par exemple, loin de convenir que la perforation de l’uvée et la transparence de la cornée avaient pour but de donner passage à l'esprit visuel @) afin de produire la perception , ils niaïent au contraire que ce fût là la cause de la vision. Ce n’est pas, disaient-ils, en vue de la vision que celte membrane a été perforée et que celle qui est au-dessus a été rendue transparente, mais c’est ainsi que Dieu l’a voulu, quoique la vision füt possible s’il en eût été autrement. Nous avons certains passages bibliques dont le sens littéral, de prime abord, pourrait donner lieu à une pareille idée. Il est dit par exemple : L'Éternel a fait tout ce qu’il a voulu (Ps., CXXXV, 6); et ce que son dme a désiré, à l’a fait (Job, XXIII, 15); et ail-
(4) Encore ici, l’auteur fait allusion aux Ascharites, qui nient toute causalité, tant dans l’ensemble de l'univers que dans les moindres détails de la création.
(2) Voy. let. I, p.111, note 2.
leurs : et qui lui dira que fais-tu? (Eccles., VIII, 4.) Mais le sens de ces passages et d’autres semblables est celui-ci : Ge que Dieu veut se fait nécessairement, et il n’y a rien qui puisse em pêcher l'accomplissement de sa volonté. [Cependant, Dieu ne veut que ce qui est possible; non pas tout ce qui est possible, mais seulement ce qui est demandé par sa sagesse ()]. De même, l’œuvre absolument bonne que Dieu veut faire ne peut tre arrêlée par aucun obstacle, et rien ne peut l'empêcher ®). Telle est l'opinion de tout théologien et celle des philosophes, et telle est aussi la nôtre; car, bien que nous croyions que le monde a été créé, tous nos docteurs et tous nos savants admettent que ce fait n’a pas eu lieu par la seule volonté de Dieu; mais ils disent que la sagesse divine, que nous sommes incapables de comprendre, a nécessité l'existence de cet univers entier, au moment où il arriva à l'existence, et que cette même sagesse invariable avait nécessité le néant avant que le monde existät. Tu trouveras celte idée souvent répétée (3) chez les docteurs, par exemple
(1) Littéralement : ce que sa sagesse exige qu'il soit de telle manière. Le sens est: Dieu ne veut pas tout ce qui est possible en soi-même et par la nature des choses, mais la sagesse divine préfère les choses possibles les unes aux autres, et veut que le possible se réalise de telle ou telle manière. Il faut se rappeler ce que l’auteur a dit plus haut, chap. xx, p. 152, à savoir que la prescience divine ne fait pas sortir le possible de sa nature de possible. Par conséquent, les choses qui par leur nature sont possibles et qui peuvent en réalité être ou ne pas être se réalisent d’une certaine manière, soit par ce qu’exige la sagesse divine, soit par le libre arbitre de l’homme.
(2) Littéralement : quant à l'œuvre entièrement bonne que Dieu veut faire, il ne peut intervenir aucun obstacle entre elle et lui, et rien ne peut l'empêcher. Dans les mots 331 "133, le premier suffixe se rapporte à l’œuvre et Le second à Dieu. Les mss. de la version d’Ibn-Tibbon portent, conformément au texte arabe: ÿ3%2 9329 132 bis mb; dans les éditions on a maladroitement changé RS en NôY, et pour plus de clarté, on a expliqué 9391 132 par NY 9YHA JON 1912.
(3) Au lieu du mot N975n%, un de nos mss. a N7115°9, et de même Ibn-Tibbon : "513.
2 La et i
dans l'explication de ce passage : 11 a tout bien fait en son temps (Ecclésiaste, I, 11) (1), Par tout cela, on voulait éviter ce qu'il convient en effet d'éviter, à savoir (d'admettre) que l'agent (c'est-à-dire Dieu) puisse accomplir un acte, sans avoir en vue un but quelconque. Telle est la croyance des docteurs de notre loi, et c’est là aussi ce qu'ont déclaré nos prophètes, à savoir que les actions de la nature, jusqu'aux moindres détails, sont sagement réglées et se lient les unes aux autres, qu'elles sont toutes des causes et des effets (les unes des autres), et qu'aucune d'elles n’est ni oiseuse, ni frivole, ni vaine, mais qu'au contraire ce sont des actions d'une parfaite sagesse, comme il est dit : Que tes œuvres sont nombreuses, Ô Éternel ! Tu les as toutes faites avec sagesse (Ps., CIV, 24); et ailleurs : Et toutes ses œuvres sont s0lides (Ps., XXXIIH, 4); et ailleurs encore : L'Éternel a fondé la lerre avec sagesse (Prov., Il, 19). De telles expressions sont fréquentes, et l'opinion contraire ne peut être admise. La spéculation philosophique décide de même que, dans toutes les œuvres de la nature, il n’y a rien d’oiseux, ni de frivole, ni de vain, et à plus forte raison dans la nature des sphères célestes ; car celles-ci, en raison de leur noble matière, sont plus solides et plus régulières.
Il faut savoir que la plupart des fausses opinions qui ont apporté tant de perplexité dans les recherches sur la cause finale, soit de l’ensemble de l'univers, soit de chacune de ses parties, n’ont d'autre source @) que, d’une part, l'erreur dans laquelle
(1) Voy. Beréschith rabbâ, sect. 9, au commencement; midrasch Kohéleth, fol. 67, col. 1: in Rô Dôpn NID NS NOMIN À SON 159 DT PN92n0 N9 05). «Rabbi Tan’houma dit: le monde a été créé en son lemps, c’est-à-dire il ne convenait pas que le monde fût créé auparavant. »
(2) Tous nos mss. ont ñn5vN avec le suffixe masc. sing., qui ne peut se rapporter qu’au mot Dy®. Nous avons préféré écrire NMOUN, avec le suffixe féminin se rapportant au collectif DRMNÔN. La version d’Ibn- Tibbon porte de même pt#w, avec le suffixe pluriel se rapportant à Mp'20n; cependant quelques mss. ont www, et de même Al-’Harizi : AN MP DD NI ve MINUIT 217 2 PT.
était l’homme à l'égard de lui-même, s’imaginant que l’univers entier n'existe que pour lui, et, d’autre part, son ignorance tant à l'égard de la nature de cette matière inférieure qu’à l'égard du premier but du Créateur, qui était de faire exister tout ce dont l’existence était possible, l’existence étant indubitablement le bien (1), C’est de cette erreur et de l'ignorance de ces deux choses que naissent les doutes et la perplexité, de sorte qu’on s’imagine que, parmi les actions de Dieu, il y en a de frivoles, ou d’oiseuses, ou de vaines. Sache que ceux qui se sont résignés à cette absurdité, de sorte que pour eux les actions divines ressemblent à des actions oiseuses qui n’ont absolument aucun but, ont voulu par là éviter seulement de les faire dépendre d’une sagesse, craignant que cela ne conduisit à professer l’élernité du monde ®) ; ils ont donc fermé la porte à cette opinion. Mais je l'ai déjà fait savoir quelle est à cet égard l’opinion de notreloiï, et que c'est cette opinion qu'il faut admettre; car nous ne disons rien d'absurde en soutenant que l'être et le non-être de tous ces actes dépendent de la sagesse divine, mais que nous ignorons souvent comment cetle sagesse se manifeste dans les œuvres de Dieu. C’est sur celte opinion qu’est basée toutela Loi de Moïse, notre maitre. Elle dit au commencement : Et Dieu vit tout ce qu'il avait fait et c'était très-bien (Genèse, I, 81), et elle dit vers la fin : Le rocher (le Créateur), son œuvre est parfuite (Deutér., XXXIT, 4.) Il faut te bien pénétrer de cela. Si tu examines cette opinion, ainsi que l'opinion philosophique, en étudiant tous les chapitres précédents de ce traité qui se rattachent à ce sujet, tu trouveras que les deux opinions ne diffèrent à l'égard d'aucun des moindres détails de l'univers G). Tu ne trouveras que la seule différence
(1) Cf. ce que l’auteur a dit plus haut sur la cause finale de l'univers et de ses parties, chap. xt, p. 92 et suiv.
(2) Si les œuvres de Dieu, disaient-ils, émanaient de la sagesse divine, le monde serait nécessairement éternel, comme l’est la sagesse divine elle-même.
(3) C'est-à-dire que, selon les deux opinions, il faut reconnaître que l’ensemble de l'univers et tous ses détails ont un certain but, conforme à la sagesse divine, et que Dieu n’a rien fait en vain.
TROISIÈME PARTIE. — CHAP, XXV, XXVI. 203 que nous avons déjà exposée (1), à savoir que, selon eux (les philosophes), le monde est éternel, tandis que, selon nous, il est créé. Comprends bien cela.
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