‹ Le guide des égarés; (volume 2)Chapitre 63 sur 117 · F. LE · texte numérisé non relu

F. LE

fruits, dont une partie serait employée en offrandes, et dont le reste serait mangé dans le temple de l’idolâtrie, ainsi qu'ils l'ont exposé dans les rites de l’aschérä. Us ont prescrit d’en agir de même des premiers fruits de tout arbre dont les fruits servent de nourriture, je veux dire d’en employer une partie en offrandes, et d’en consommer une autre partie dans le temple de Pidolâtrie; et ils ont aussi répandu cette croyance que tout arbre, dont le premier produit n’aurait pas été employé à cet usage, se dessécherait, ou perdrait ses fruits, ou produirait peu, ou serait frappé de quelque autre malheur, de même qu'ils ont répandu l’idée que tout enfant qu’on n’aurait pas fait passer par le feu mourrait. Les hommes donc, craignant pour leurs biens, s’empressaient d’en agir ainsi. Mais la Loi (divine) s’éleva contre une pareille idée, et Dieu ordonna de brüler 4) tout ce que l'arbre fruitier produirait dans l’espace de trois années ; car il y a des arbres qui produisent au bout d’une année, d’autres qui portent leurs premiers fruits après deux ans, et d’autres enfin qui ne produisent qu'après trois ans. C’est là ce qui arrive le plus fréquemment quand on plante, comme on a généralement coutume de le faire, de l’une des trois manières connues, qui sont la plantation, le provignement et la greffe @). On n’a pas prévu le cas où quelqu'un aurait semé un noyau ou un pépin ; car les dispositions de la Loi ne se rattachent qu'aux cas les plus fréquents G), et la plantation, en Palestine, donne les premiers produits, au plus tard, au bout de trois ans. Dieu nous a donc promis que, par suite de la perte et de la corruption de

(4) Le texte biblique (Lévitique, xix, 23) ne dit pas précisément qu’il faille brûler ce que l'arbre produit dans les trois premières années. Mais, selon la tradition, il est ordonné de détruire complétement ce produit et il est défendu de l’employer à un usage quelconque. Voy. Talmud de Babylone, traités Pesa’hîm, fol. 22 b; Baba Kamma, fol. 101 a. Dans la Mischnâ (Ve partie, traité Temourâ, chap. vir, $ 5), ce produit, appelé n5y, est compté parmi les choses qu’il faut brûler.

(2) Cf. Mischnà, Ire partie, traité Schebitth, chap. 11, 8 6.

(3) Voy. ci-dessus, chap. xxx1v.

ce premier produit, l'arbre produirait d'autant plus, comme il est dit : Afin qu'il vous multiplie son produit (Lévit., XIX, 25) ; et 1l nous à ordonné de consomner le fruit de la quatrième année devant l'Éternel (1), par opposition à l’usage de consommer les premiers fruits ® dans le temple de l’idolätrie, comme nous l’avons exposé.

Les anciens idolätres rapportent encore, dans l’Agriculture nabatéenne, qu’on laissait tomber en putréfaction certaines substances qu’ils énumérent, en observant l'entrée du soleil dans certains signes de l’écliptique et en se livrant à de nombreuses opérations magiques. Îls prétendaient que chacun devait faire ces préparatifs, et que chaque fois qu’on plantait un arbre fruitier, on devait répandre autour de l’arbre, ou à la place même qu'il devait occuper, une portion de ce mélange putréfié; par ce moyen (disaient-ils), l'arbre pousserait promptement et porterait des fruits dans un délai beaucoup plus court que de coutume. C’est là, ajoutent-ils, un merveilleux procédé, du genre talismanique %), et un des procédés magiques les plus eflicaces pour hâter la production des fruits dans tout ce qui peut en produire. Je t'ai déja exposé combien la loi a eu horreur de toules ces opérations magiques; c’est pourquoi elle a interdit tout ce que les arbres fruitiers produisent pendant trois ans, à parür du jour de leur plantation. Il n’est donc pas nécessaire d’en hâter la production, comme ils le prétendent; car, en Syrie, la plupart des

(1) Voy. Lévitique, chap. x1x, v. 24. Le terme 19239 y désigne. chez les talmudistes, le fruit d’une plantation dans la quatrième année; voy. Mischnä, Fr partie, traité Ma’aser Schéni, chap. v, $ 4 et suiv. Dans le verset que nous venons d'indiquer, les mots “5 D\5557 wp, un objet sacré de louanges à l'Éternel, sont expliqués par les rabbins dans ce sens, que le fruit de la quatrième année doit être consommé, comme la seconde dîime, dans le lieu où se trouve le sanctuaire central.

(2) Sur le sens du mot 5y, prépuce, voy. p. 204, note 4.

(3) Littéralement : qui suit le cours des talismans, c’est-à-dire qui appartient au genre des talismans ; car ce procédé est en rapport avec les constellations et en réclame l'influence. Cf. le t. 1, p. 281, note 1.

arbres fruitiers, selon le cours de la nature, produisent parfaitement leurs fruits au bout de trois ans, sans qu’il faille avoir recours à cette fameuse opération magique qu'ils employaient. Pénètre-to1 bien aussi de cette observation remarquable.

Une autre opinion, très-répandue dans ces temps-là et que les Sabiens ont perpéluée, c'est qu'au sujet de la greffe des arbres de différentes espèces, ils prétendaient qu’en opérant sous l’ascendant de telle constellation, en faisant telle famigation et en prononçant telle invocation, au moment de greffer, le produit de cette greffe sera très-utile à divers égards. Ce qu'il y a de plus notoire sous ce rapport, c’est ce qu’ils ont dit, au commencement de l’Agriculture, au sujet de la greffe de l'olivier sur le citronnier. Pour ma part, je ne doute pas que le Livre des médicaments, supprimé par Ezéchias (), n’ait renfermé des choses semblables. — Ils disent encore que, si l’on veut greffer une espèce sur une autre espèce, il faut qu'une jeune fille, en tenant dans sa main la branche qu’on veut greffer, se livre à un homme d’une manière honteuse dont on donne la deseription, et qu’au moment où ils accomplissent cet acte, la femme greffe la branche sur l’arbre (). Cet usage était sans doute très-

(4) L'auteur fait allusion à un passage du Talmud de Babylone (traité Berakoth, fol. 10 b, traité Pesa'him, fol. 56 a), où il est question de plusieurs mesures prises par le roi Ézéchias et approuvées par les sages, et notamment de la suppression d’un certain Livre de Médicaments. Ailleurs, Maïmonide parle plus explicitement de ce livre, qui, selon lui, renfermait des remèdes talismaniques. Voy. le Commentaire sur la Mischnâ, Ile partie, traité Pesa’him, chap. 1v, $ 9, où l’auteur combat aussi l'opinion de quelques commentateurs, qui prétendent que ce livre fut supprimé parce qu’on lui accordait une trop grande confiance et qu’on n’invoquait plus le secours de la Providence. Voy. la glose de Raschi sur les deux passages talmudiques, et le commentaire de Kimchi au IIe liv. des Rois, chap. xx, v. 4, où le livre en question est attribué à Salomon. Cf. Josèphe, Antiquités, liv. VIIT, chap. 2, $ 5.

(2) Ce singulier procédé est aussi indiqué par Ibn-al-Awam, d’après Ibn-Wa’hschiyya. Voy. le Livre de l'Agriculture d'Ibn-al-Awam, traduit de l'arabe par M. Clément-Mullet, t. I (Paris, 1864), p. 464. Dans une

répandu, de sorte que personne n'en agissait autrement; d’autant plus qu’on y trouvait la volupté de l’amour jointe à l’appât des bénéfices UM). C’est pourquoi on a défendu le mélange de deux espèces, c'est-à-dire la greffe d’un arbre Sur un arbre d’une autre espèce ), afin de nous tenir éloignés de tout ce qui peut donner lieu 6) à l’idolàtrie, ainsi que de leurs amours abo-

note, p. 467, le savant traducteur s’exprime en ces termes : «La citation d'Ibn-al-Awam n’est pas complète, mais elle est plus étendue que celle de Maimonide. Nous l’avons trouvée, croyons-nous, complète dans le ms. de la Biblioth. imp., n° 884, fol. 82 ro, où elle est donnée sous la rubrique d’Ibn-Wahschiah, c’est-à-dire d’après l'Agriculture nabatéenne. Nous pensons intéresser nos lecteurs en reproduisant ce passage tel que le donne le ms.; mais à cause des détails qu’il contient, 1l nous a paru convenable de le donner en latin. «Dixit Ibn- Wahschiah : Qui arborem « in alienam inserere voluerit, formosam et eximiæ pulchritudinis vir- « ginem adeat. Hanc manu adductam, juxta arborem quam in animo « est inserere, consistere jubeat. Ramoque insitionis abscisso, et ad « inserendam arborem allato, virgineque juxta hanc semper stante, « fissuram aperiat. Tunc virginem togà exuens, suoque ipse vestimento « rejecto, temporis puncto eodem cum recta stante muliere coeat; ita « ut rami insitio et actus venereus una congruant, necnon curam « habeat ille ut seminis emissio in ipsa insitionis fine fiat, nec virginem « nisi peracta insitione relinquat. Quæ si prægnans evaserit, arborem « alunt, alieni rami suavem odorem et eximium saporem integros obti- « nere, Sin minus nil nisi parum ex istis. Eodem modo agere debuerit, € qui pirum in citrum inserere tentaverit ut citri colorem eximiumque « saporem obtineat. Virgo libente sit animo assentiens vique nulla « coacta. »

(1) C'est-à-dire, des avantages qu’on espérait retirer de la greffe. — Dans les éditions de la version d’Ibn-Tibbon, le mot noyinn est évidemment une faute ; plusieurs mss. ont noninn, ce qui correspond mieux au mot arabe DHLÈN, le désir, la concupiscence. La version d’Al- ’Harizi porte : Dnn m5In2 MINNA Dÿ.

(2) Selon la tradition rabbinique, comme on va le voir, la défense de la greffe est comprise dans ces mots du Lévitique, chap. x1x, v. 19: Lu n'ensemenceras pas ton champ d'espèces diverses. Voy. Maïmonide, Sépher Miçwôth, préceptes négatifs, nos 215 et 216.

(3) Dans les éditions de la version d’Ibn-Tibbon, il faut lire ND, au licu de n7209, qui n’est qu’une faute d'impression.

minables et contre nature. C’est à cause de la greffe 4) qu’il est défendu de réunir ensemble deux espèces, n'importe de quelle plante, et même de les approcher l’une de l’autre. Si tu examines ce que la tradition talmudique dit sur ce commandement ®), tu trouveras que, selon la loi écrite, la greffe est en tout lieu punissable du châtiment corporel &), car c’est elle que la défense a eu principalement en vue, tandis que les mélanges de semences hétérogènes, je veux dire leur rapprochement, n’est défendu que dans la Terre-Sainte (4,

I est aussi dit expressément, dans cette Agriculture, qu'on avait coutume de semer ensemble l’orge et le raisin ; car on croyait que ce procédé pouvait seul faire prospérer la vigne. C’est pourquoi la Loi a défendu le mélange de la vigne (avec d’autres plantes), et a ordonné de brüler le tout 6); car toutes les coutumes des gentils, auxquelles on attribuait certaines propriétés occultes, étaient interdites, lors même qu’elles ne renfer-

(4) C'est-à-dire, à cause des usages abominables qui, chez les païens, avaient lieu pour la greffe.

(2) La version d’Ibn-Tibbon porte : mur nat win9s bonwnts. Al-Harizi traduit plus exactement : 3 =595n2 Jsbnt 19 J2nnw2" nutn. Sur je mot npb, voy. t. I, p. 7, note 1.

(3) Par le terme 1PY2 (vapulant), les talmudistes désignent ceux qui sont passibles de la peine des coups de lanière (195), pour avoir transgressé les défenses légales de certaines catégories exposées dans la Mischnä, traité Maccoth, chap. ur.

(4) Voy. Talmud de Babylone, traité Kiddouschin, fol. 39 a; et Maïmonide, Mischné Tord, Liv. VIT, traité Kilaïm, chap. 1, & 1 et 5.

(5) Voy. Deutéronome, chap. xx11, v. 9; Mischnâ, [re partie, traité Kilaim, chap. vut, $S 1; Talmud de Babylone, traité Kiddouschin, 1. c.; Maïmonide, Mischné Torû, Liv. V, traité Maakhaloth asourôth, chap. 10, $ 6. Dans le passage du Deutéronome, les mots WIN JD, afin que (le tout) ne soil prohibé, sont expliqués par quelques docteurs, en jouant sur les mots, par WN Din j2, C'est-à-dire, «alin que le tout ne soit condamné à être brûlé dans le feu, comme tout ce qu'il est délendu d'employer à un usage quelconque.» Voy. Talmud de Babylone, traité Kiddouschin, fol. 56 b; Maïmonide, Mischné Torâ, liv. VII, traité Kilaim, chap. v, $ 7. Cf. Mischnà, traité Temourû, chap. vr, $ 5.

maient aucune trace d’idolâtrie, comme nous l’avons exposé au sujet de ce passage des docteurs : « Il n’est pas permis de le suspendre à un arbre, etc. (1). » Toutes ces coutumes, appelées usages des Amorrhéens, ont été interdites, parce qu’elles entrainent à l'idolàtrie. Si tu examines leurs coutumes relatives à l’agriculture, {u trouveras que dans telle culture ils se tournent vers telles étoiles, et dans telle autre vers les deux luminaires (le soleil et la lune). Souvent ils fixent, pour les semailles, le moment des ascendants (de certaines constellations), font des fumigations, et celui qui plante ou sème se promêne en cercle; il y en à qui croient devoir faire cinq tours pour les cinq planètes (), d’autres croient en devoir faire sept pour les cinq planètes () et les deux luminaires. Ils prétendent qu'il y à dans tout cela des vertus particulières, très-utiles pour l’agriculture, afin d’attacher les hommes au culte des astres. C’est pourquoi on à interdit en général toutes ces coutumes des gentils, comme :il est dit: Vous ne suivres point les lois de la nation, ete. (Lévit., XX, 25), et ce qui était très-connu ou très-répandu, ou ce qui était expressément désigné comme une espèce de culte idoltre, a été l’objet d’une défense particulière, comme par exemple les premiers produits des arbres, le mélange de semences hétérogènes et le mélange de la vigne (avec d’autres plantes). Ce

(4) Voy. ci-dessus, p. 283, et ibid., note 5.

(2) Par le mot «hs (pl. de 55), on désigne en général des étoiles scintillantes, qui se distinguent des autres par leur grand éclat. Ici, il s’agit évidemment des cinq planètes, en dehors du soleil et de la lune. Ibn-Tibbon traduit : DYNNDN NW 7250 D'NWDN 02297 NwDNb. Le même mot est employé aussi au commencement du livre Khosari, dans le sens de planète : LL nnbR INTITONS NN SN ND; les forces des sphères, des planètes et des signes du xodiaque; la traduction de R. Juda ibn-Tibbon, pStnn) DYAND 05353n nn, n’est pas d’une exactitude rigoureuse.

(3) Au lieu de #b355, un seul de nos mss. (ancien fonds hébr., n° 230) a Ap2D0%% Ibn-Tibbon : sw Jwx own nyawb 09933 DNA.

qu’il y a d'étonnant, c’est l'opinion de rabbi Yoschià relative au mélange de la vigne, et qui est admise comme décision doctrinaie, à savoir « qu'on n’est coupable qu’à condition d’avoir semé, d'un seul jet, du froment, de l'orge et des pépins de raisin (1), » Sans doute, il avait lu quelque part que ce procédé avait pris son origine dans les usages des Amorrhéens.

Il est donc clair et hors de doute que les tissus de matières hétérogènes, les premiers produits des arbres et le mélange de semences diverses, n’ont été défendus qu’à cause du paganisme, et que lesdites coutumes païennes ont été interdites parce qu’elles entraînent à l’idolàtrie, comme nous l’avons exposé.

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