‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 2 sur 88 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

L'ouvrage de Maïmonide qui fait l'objet de cette publication est suffisamment connu et apprécié. On sait quelle est son importance pour l'exégèse et la théologie biblique, et combien il est riche en renseignements sur l'histoire de la philosophie du moyen âge, notamment chez les Arabes. Aucune des questions qui intéressent le théologien n'y est passée sous silence; et, bien que les solutions de ces questions soient généralement basées sur une exégèse allégorique et sur une métaphysique qui a fait son temps, elles nous offrent souvent des traits de lumière qui peuvent encore aujourd'hui guider nos recherches et nous servir de flambeau pour pénétrer dans les régions élevées qui, pour l'esprit humain, sont enveloppées de mystères. Comme véritable fondateur d'une théologie rationnelle , dans laquelle la pensée philosophique maintient tous ses droits, Maïmonide a exercé sur ses coreligionnaires une influence décisive, dont les conséquences se font sentir encore aujourd'hui ; et les principes qu'il a posés, avidement embrassés par les uns, repoussés avec passion par les autres, ont donné lieu aune lutte dont la raison humaine est sortie victorieuse, après avoir opéré entre la foi et la pensée cette réconciliation que le grand génie de Maïmonide, devançant les siècles, s'était proposée comme le plus noble but de tous ses efforts. Mais la haute réputation de cet homme illustre ne resta point renfermée dans l'enceinte de la Synagogue , et cet esprit d'une supériorité si incontestable trouva des appréciateurs parmi les hommes d'élite de toutes les confessions. Des savants musulmans ne dédaignaient pas de lire le Guide^ et l'un d'eux a même écrit sur certaines parties de cet ouvrage un commentaire que nous possédons encore et où il fait de l'auteur un éloge pompeux. En Egypte, où vivait Maïmonide, les théologiens coptes étudiaient son ouvrage et le rendaient accessible à leur communion par des copies qu'ils en faisaient faire en caractères arabes. Il dut de bonne heure être

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connu en Europe par une version latine ; car il est souvent cité par les scolastiques , et des hommes comme saint Thomas et Albert le Grand en invoquent l'autorité. La célébrité dont jouissait l'ouvrage deMaïmonide montre qu'il y a là plus que la seule théologie juive ; et, en effet, bien que cette théologie fût le but principal de l'auteur, il y a traité des sujets très variés, dont il étaie son système, et son travail, basé sur de vastes lectures et sur une érudition solide , abonde en renseignements de tout genre qu'on chercherait vainement ailleurs. Sans parler de son exposé du système péripatéticien arabe, puisé dans les ouvrages d'Ibn-Sînâ , nous devons faire ressortir particulièrement les précieux détails que l'auteur, à la fin de la P® partie , donne sur le système des Motécallemin ou des scolastiques musulmans, et les curieux renseignements que, dans la IIP partie, il nous fournit sur les livres des Sabiens^ jusque aujourd'hui si peu connus et dont la traduction arabe n'existe que fort incomplètement dans quelques bibliothèques d'Europe.

Je ne dois point ici anticiper sur ce que, dans les Prolégomènes que je me propose de publier plus tard , j'aurai à dire sur l'époque deMaïmonide, sur la vie de cet homme illustre, sur ses ouvrages, sur les manuscrits qui en existent et sur les éditions qui en ont été publiées ; mais j'ai voulu appeler l'attention sur la haute importance de son Guide des égarés et sur l'intérêt général qu'offre cet ouvrage , qui mérite, à tant de titres, d'occuper une des premières places parmi les monuments de la littérature arabe, et qui pourtant jusqu'ici n'a été l'objet d'aucun travail critique de la part des orientalistes. Tandis que notre siècle a vu paraître au jour tant d'autres ouvrages arabes, beaucoup moins dignes d'occuper les esprits, l'original arabe du Guide est resté enfoui dans quelques bibliothèques ; la version hébraïque de Samuel ibn-Tibbon a seule été publiée dans plusieurs éditions généralement très fautives. C'est sur cette version qu'ont été faites deux traductions latines, dont l'une, due, dit-on, au médecin juif Jacob Mantino, et publiée à Paris en 1520, est presque inconnue, et dont l'autre, due à Jean Buxtorf le fils (Bàle, 1629, in-4), a seule jusqu'ici rendu accessible le chef-d'œuvre de Maïmonide au lecteur européen. On comprendra aisément que le travail de Buxtorf, quel que puisse être son mérite, ne saurait répondre aux exigences de la critique. La version d'Ibn-Tibbon , qu'on peut appeler un véritable calque de l'original arabe, ne peut être bien comprise que par celui qui possède

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à la fois la connaissance de l'arabe et celle de l'hébreu rabbinique et qui a acquis des notions suffisantes de la philosophie musulmane et de sa terminologie. Buxtorf, excellent hébraïsant, était complètement étranger à la langue et à la littérature des Arabes et manquait de toutes les ressources indispensables à l'interprète d'un ouvrage de cette nature. Aussi sa traduction, si elle permet au lecteur d'embrasser l'ensemble du travail de Maïmonide , laisse-t-elle beaucoup à désirer dans les détails, défigurés par de nombreux contre-sens. Elle n'est d'ailleurs accompagnée d'aucun commentaire qui puisse aiedr le lecteur à comprendre de nombreux détails, que les contemporains de l'auteur saisissaient facilement et qui pour nous sont pleins d'obscurité. Depuis Buxtorf, le Guide n'a été l'objet d'aucun travail, si l'on excepte quelques commentaires modernes écrits en hébreu par des auteurs qui étaient beaucoup au dessous d'une pareille tâche, et une édition de la IIP partie de la version d'Ibn-Tibbon , accompagnée d'une traduction allemande et de notes explicatives, par M. Simon Scheyer (Francfort-sur-le-Mein, 1838, in-8). Cette dernière publication partielle, pour laquelle le texte arabe a été consulté, est la seule qui offre un véritable caractère scientifique et qui réponde jusqu'à un certain point au besoin du lecteur européen.

Depuis plus de vingt ans, j'avais formé le projet de publier le texte arabe du Guide , de l'accompagner d'une traduction française, et d'y joindre des annotations plus ou moins développées, qui pussent fournir au lecteur tous les éclaircissements nécessaires pour l'intelligence du texte et par lesquelles il pût être mis à même de se placer toujours au point de vue de l'auteur et de le juger avec une parfaite intelligence de l'époque qui a vu naître cet ouvrage et des études qui lui ont servi de base. J'ai annoncé ce projet, dès l'an 1833, dans mes Réflexions sur le culte des anciens Hébreux^ pag. 80 (t. IV de la Bible de M. Cahen), où j'ai donné comme spécimen deux chapitres de la IIP partie ; mais je ne trouvais à Paris que des manuscrits incomplets de la IP et de la IIP partie du texte arabe. Plus tard, je fus mis en possession d'un exemplaire de la version hébraïque de l'édition de Venise, qui portait en marge une copie partielle du texte arabe, notamment de la P^ partie, depuis le chapitre XXXIII jusqu'au chapitre LXXI. Un voyage que je fis à Oxford en 1835 me mit à même de collationner ce fragment avec six manuscrits de la Bibliothèque Bodléienne et de compléter la P^ partie; mais je ne pus assez prolon-

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ger mon séjour à Oxford pour donner à ce travail tous les soins nécessaires et fixer définitivement toutes les parties de mon texte. C'est la libéralité de MM. les conservateurs de la Bibliothèque de Leyde qui m'est généreusement venue en aide pour compléter mon travail critique sur le texte arabe du Guide', feu M. Weyers, dont les lettres orientales déplorent la perte prématurée et dont la mémoire sera conservée avec un pieux respect par les orientalistes, m'offrit spontanément de mettre à ma disposition les deux manuscrits de ladite bibliothèque, qui me furent envoyés à Paris, et son savant successeur, M. le professeur Juynboll, voulut bien me continuer la faveur insigne sans laquelle il m'eût été impossible d'exécuter mon travail avec la religieuse exactitude dont l'importance du sujet me faisait un devoir sacré. En faisant cet aveu, j'éprouve le besoin d'y joindre l'expression de la plus vive reconnaissance.

Me trouvant enfin en possession des matériaux les plus indispensables, je me suis vu arrêté par les nombreuses difficultés matérielles qui s'opposent à une entreprise de cette importance. Malheureusement je n'ai pu songer à l'exécution du travail qu'au moment même où la Providence me fit subir la plus dure épreuve qui puisse venir paralyser les efforts d'un écrivain pour lequel les lectures et les recherches les plus minutieuses sont à la fois un besoin et un devoir impérieux. La perte totale de la vue paraissait rendre impossible la continuation des travaux auxquels déjà j'avais consacré tant de veilles et auxquels il m'était dur de renoncer pour toujours. Mais, revenu de mon premier abattement et soutenu par les encouragements de l'amitié et par une généreuse protection, j'ai vu dans les nouvelles difficultés mêmes que j'aurais à vaincre une diversion à la douleur, et j'espérais, à force de persévérance , me créer une consolation par quelques faibles débris littéraires sauvés du naufrage.

Je dois maintenant rendre au lecteur un compte rapide des premiers fruits de mes efforts qu'il m'est permis de lui présenter aujourd'hui. Ce premier volume renferme la P*" partie du Guide, qui tout entière est consacrée à des questions préliminaires et doit préparer le lecteur à la solution des hautes questions de théologie et de philosophie traitées dans les deux autres parties. L'auteur y explique d'abord un certain nombre de mots homonymes qu'on trouve dans rÉciilure- Sainte, en expose les divers sens, et insiste notamment sur le sens figuré qu'il faut leur attribuer lorsqu'ils sont appliqués à Dieu ; il y

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