VI PREFACE
notamment les désinences, une orthographe plus régulière, en évitant les irrégularités et les inconséquences que présentent la plupart des manuscrits des juifs arabes et souvent même ceux des musulmans. Ainsi, par exemple, j'ai souvent ajouté la terminaison ^?" de Taccusatif, qui manque presque toujours dans les manuscrits, et d'autres fois j'ai dû supprimer cette même terminaison que des copistes ignorants mettaient souvent au hasard ; dans les mots dérivés de racines dont la 3® radicale est une lettre faible, j'ai supprimé cette lettre , toutes les fois que l'exigeaient les règles grammaticales, en écrivant, par exemple, ])îé (^) pour ••y-IÛ, I^DO pour "^I^DD, et j'ai fait la même suppression dans les futurs apocopes, en ajoutant des voyelles arabes, dont je me suis souvent servi pour la clarté et qu'on rencontre aussi çà et là dans les manuscrits des juifs arabes et des chrétiens de Syrie ; dans les verbes hamzés, que les copistes, conformément à l'usage de l'arabe vulgaire , confondent fréquemment avec les verbes à lettres quiescenfes , j'ai rétabli la lettre hamzée, et j'ai écrit, par exemple,
pnni"' pour iirni"» (fol. 17 6), ^vin^ pour pinS^ (fol. 97 6) (i).
Cependant, j'ai conservé dans mon texte quelques légères incorrections qui émanent évidemment de l'auteur lui-même et qui peuvent être considérées comme des anomalies du dialecte local; ainsi, j'ai toujours écrit "•ît^, i<:x, quoique l'orthographe plus correcte soit '^iîi^ (^')ï Ï<i3t< (^L')• L'impératif n^< (pour j ou Tij) entre dans cette même catégorie (2). — Quant aux variantes des différents manuscrits, je me suis borné à indiquer, dans les notes qui accompagnent la traduction, toutes celles qui peuvent offrir quelque intérêt pour la critique du texte, ou pour l'interprétation de certains passages ; j'ai accueilli dans mon édition la leçon qui me paraissait la meilleure, et mon choix a été guidé par un examen consciencieux tant du texte original que des versions hébraïques.
Dans la traduction française , j'ai visé surtout à une stricte fidélité, sans pourtant me laisser aller à une littéralité servile qui eût pu nuire à la clarté. J'ai voulu autant que possible qu'au moyen de ma traduction on pût se rendre compte de chaque mot du texte arabe, et.
(1) Voir la traduction, pag. 50, noie 3, cl pag, 351, noie 4.
(2) Voir la traduclion, pag. 19, noie 2.
PRÉFACE. Vij
quand le génie de la langue se refusait absolument à la fidélité que je m'étais imposée, j'ai donné dans une note le mot à mot de l'original (*). Il n'est que trop facile, quand il s'agit de l'interprétation de passages profonds et obscurs, de cacher son ignorance derrière une traduction vague à tournures élégantes, et il m'a semblé que, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, l'élégance devait céder le pas à l'expression la plus précise de la pensée de l'auteur. Il m'a fallu souvent faire les plus grands efforts pour unir la fidélité à la clarté et pour pallier certaines négligences de style qu'on peut reprocher à notre auteur comme à tous les écrivains arabes en général , et je ne me dissimule pas que, si d'un côté ma traduction peut pleinement satisfaire au besoin de celui qui y cherche un secours pour l'étude du texte original ou de la version hébraïque d'Ibn-Tibbon , d'un autre côté elle n'ait souvent besoin de l'indulgence du lecteur français qui ne veut ni ne peut recourir au texte , et qui , désintéressé dans la partie philologique de mon travail, ne cherche qu'à se familiariser d'une manière facile avec les matières traitées dans cet ouvrage. Je dois ajouter cependant qu'à mesure que j'avançais dans ma traduction et que je pouvais supposer le lecteur arabisant suffisamment familiarisé avec certaines tournures de l'original, j'ai cherché de plus en plus à faire la part de ceux qui ne liront que la traduction seule, et, sans cesser d'être fidèle, je me suis départi un peu de cette littéralité qu'on remarquera surtout dans l'introduction et dans les premiers chapitres.
J'ai accompagné la traduction d'annotations plus ou moins nombreuses, plus ou moins développées, selon que me paraissaient l'exiger les sujets traités dans les divers chapitres et les termes plus ou moins explicites employés par l'auteur. Celui-ci , comme il le déclare souvent, s'adressait à des lecteurs versés dans les différentes branches des études théologiques et dans la littérature y relative , ainsi que dans la philosophie du temps ; les différentes classes de lecteurs auxquelles est destinée cette traduction auront donc nécessairement besoin, pour la comprendre dans toutes ses parties, de renseignements
(1) Quelquefois, pour rendre la phrase plus claire, j'ai ajouté entre ( ) des mots explicatifs qui ne se trouvent pas dans le texte ; les parenthèses du texte ont été indiquées par des [ ].
VllJ PREFACE.
variés qui puissent, autant que possible, les mettre à même de se placer au point de vue de l'auteur et de le suivre partout dans ses raisonnements. Aux uns, il fallait expliquer ce qui est particulièrement du domaine de l'exégèse biblique et de la théologie juive ; aux autres, tout ce qui suppose une notion plus que superficielle de la philosophie aristotélique sous la forme qu'elle avait prise dans les écoles arabes parles travaux d'Al-Farâbi etd'Ibn-Sînâ. Souvent il était nécessaire de rappeler certaines opinions des théologiens juifs antérieurs à l'auteur, ou même de citer in extenso des passages inédits. J'ai cru devoir donner tous les renseignements littéraires et historiques que le lecteur ne saurait facilement trouver ailleurs, et qui lui sont indispensables pour la prompte intelligence de certains passages ; on ne trouvera donc, je crois, dans mes notes même les plus étendues, aucune digression superflue. Là où il suffisait de donner de simples indications, j'ai été sobre de citations textuelles. J'ai indiqué, autant que possible, tous les passages, soit du Talmud et des Midraschîm, soit d'Aristote et de quelques autres auteurs, auxquels Maïmonide fait allusion ; ces indications, d'une utilité incontestable, ont été généralement négligées par les commentateurs (*). Un certain nombre de notes critiques sont consacrées aux variantes du texte arabe et aux divergences qu'offrent les deux versions hébraïques. En vue de ceux qui s'aideront de ma traduction pour étudier la version hébraïque d'Ibn-Tibbon , j'ai cru devoir rectifier, à l'aide des manuscrits , les principales fautes qui défigurent les éditions de cette version. On lira avec intérêt plusieurs notes qu'Ibn-Tibbon a ajoutées à sa version, ainsi que quelques autres émanées de l'auteur lui-même (ch. LXXIV), et qui jusqu'ici étaient restées inédites. — En somme, j'ai désiré faire
(1) L'importance que je croyais devoir attacher à ces indications ne m'a pas permis de reculer devant les difficultés que ma situation actuelle oppose à une pareille tâche, et je n'ai pas hésité dans toutes mes recherches, en prenant souvent pour point de départ quelques vagues souvenirs, à écouler de longues lectures pour arriver au but désiré. Il n'y a^ je crois, dans ce premier volume, que trois citations dont je n'ai pu indiquer l'endroit : page 14, un passage de midrasch ou de hagadâ (Exposer la puissance, etc.), qui est aussi cité par R. Moïse ben-Na'hman, dans son Commentaire sur la Genèse, mais qui n'existe peut-être plus dans nos Midmschhn; page 107, un passage d'Alexandre d'Âphrodisc, que je n'avais pas à ma portée; page 381, des paroles attribuées par l'auteur à Galicn et relatives au temps.
PRÉFACE. ix
en sorte que cet ouvrage pût servir de répertoire à ceux qui cherchent des renseignements sur la théologie des juifs et sur la philosophie arabe ; aux détails donnés dans les notes viendra se joindre , je l'espère, un exposé plus systématique que je réserve poui* les Prolégomènes.
Je ne puis terminer cette préface sans témoigner ma vive gratitude à ceux qui ont bien voulu m'aider dans l'accomplissement de ma tâche difficile. Je n'essaierai pas d'exprimer tous les sentiments que m'inspire le chaleureux dévoûment d'un ami éprouvé, qui a plus d'une fois soutenu mon courage défaillant. M. Albert Cohn ne s'est pas contenté de hâter par son zèle l'exécution matérielle de cette publication ; sa connaissance approfondie de la langue arabe l'a mis à même de coopérer activement à la révision des épreuves du texte et de m'épargner des fautes qui*, à la lecture, pouvaient échapper à mon oreille. Un autre ami, M. le rabbin Trénel, a bien voulu collationner ma traduction avec la version hébraïque d'Ibn-Tibbon , et il a eu maintes fois l'occasion d'appeler mon attention sur les fautes commises parles éditeurs et qui devaient être rectifiées dans les notes. Enfin, un savant modeste, M. Clément-Mullet, qui applique ses connaissances solides des langues orientales à des recherches importantes relatives à l'histoire des sciences, m'a aidé, avec une amitié dévouée, dans la révision des épreuves de la traduction et dans la vérification de nombreuses citations faites dans les notes. — Je ne dois pas oublier ceux qui , avec un dévoûment et une patience à toute épreuve , ont écrit sous ma dictée et m'ont fait les longues et pénibles lectures que nécessitaient mes recherches. Je paie ici un douloureux tribut de regrets à la mémoire du jeune et studieux Isidor Stillmann, qui m'a secondé pour la plus grande partie de ce volume , et qui , subitement enlevé par une mort prématurée , m'a laissé un successeur également dévoué dans son ami M. Joseph Mistowski, avec l'aide duquel j'ai pu continuer et achever cette P^ partie.
J'ai eu à lutter contre de très grandes difficultés en entreprenant unç tâche qui peut-être est bien au dessus de mes forces , et je sens qu'il faut m'armer de courage et de patience pour accomplir d'une manière tant soit peu satisfaisante la mission que je me suis donnée en consultant plutôt mon zèle que mes capacités physiques et intellectuelles. La gravité de cette mission et les devoirs que m'impose la mémoire du docteur illustre dont j'ose essayer d'interpréter la