DIEU DE L'UNIVERS
Lorsque (3) , mon cher disciple Rabbi Joseph (^) , fils de R. lehouda [qu'il repose dans le paradis ! ] , tu te présentas chez moi , étant venu d'un pays lointain (^) pour suivre mes leçons , tu étais
(1) Le morceau qui suit ne porte pas d'inscription particulière dans les manuscrits ; Fauteur, dans une lettre à son disciple , le désigne par le motj^Xo, introduction, prolégomènes. Voy. ma Notice sur Joseph ben lehouda {Journal asiatique y juillet 1842, p. 23 et 26).
(2) Nous avons traduit ici les mots D7IV /^ ^^^^ ^® ^®"^ ^"® Maïmonide lui-même leur prête dans plusieurs endroits, et notamment dans le chap. 29 de la troisième partie du Guide, quoique dans le passage biblique (Genèse , XXI , 33) ces mots signifient le Dieu éternel,
(3) Le verbe niD (w^>^) qui commence la phrase se rapporte aux mots *|2Kîi^ Dîij; , qu'il sert a mettre au plus-que-parfait.
(-4) Voy. ma Notice précitée sur Joseph ben lehouda. Nous reviendrons sur ce disciple de Maïmonide dansTintroduction générale de cet ouvrage.— Les lettres ii"îif, qui suivent le^iom de Joseph, sont l'abréviation de i"i^5i -iniûti^i le prétérit hébreu étant employé, à la manière arabe, dans le sens de l'optatif.
(5) Littéralement : des extrémités des pays. Joseph était venu de Sabta ou Seuta, située dans le nord-ouest de l'Afrique, que les Arabes appelaient Ai-Maghreb al-Jkça ou l'extrême Occident. Voy. la susdite Notice, pages 6 et 14.
4 liMRODUCTlON.
déjà très haut placé dans mon estime à cause de ta grande passion pour l'étude, et parce que j'avais reconnu dans tes poésies un amour très prononcé pour les choses spéculatives , et cela depuis que tes opuscules et tes Makâmât (*) me furent parvenus d'Alexandiie , et avant que je pusse (par moi-même) éprouver ta conception. Je me disais (d'abord) : Peut-être son désir est-il plus fort que sa compréhension ; mais quand tu eus fait , sous ma direction , tes études de l'astronomie et des sciences mathématiques que tu avais abordées auparavant et qui doivent nécessairement lui servir de préparation, je ressentis à ton égard une joie bien plus gi'ande à cause de l'excellence de ton esprit et de la promptitude de ta conception ; et, voyant que tu avais un grand amour pour les mathématiques, je te laissais libre de t'y exercer, sachant quel devait être ton avenir (2). Et quand tu eus fait sous moi tes études de logique , mon espérance s'attachait à toi et je te jugeais digne de te révéler les mystères des livres prophétiques, afin que tu en comprisses ce que doivent comprendre les hommes parfaits. Je commençai donc à te faire entrevoir les choses et à
k -•' (1) Les Makâmât chez les Arabes sont des nouvelles ou récits écrits
en prose rimée mêlée de vers; on connaît les célèbres Makâmât ou Séances de'Harizi. Ce genre de compositions fut imité en hébreu, par les juifs, dès la première moitié du XII® siècle , et on leur donnait le nom de ri1"l^n)0; cest en effet ce mot que R. lehouda al-Harizi emploie ici dans sa traduction, et qui rend beaucoup mieux le sens du mot arabe que le mot*|iT1"in, employé par Ibn-Tibbon. AI-Harizi, dans son recueil de Makâmât connu sous le titre de Ta'hhemôni OilD^nn) -, cite luimême de notre Joseph une Makâma qui était devenue célèbre. Voy. ma Notice précitée, p. 48 et suiv.
(2) Plusieurs manuscrits portent ^i':)^»?)::^ , d'autres '^^ ^<^3, et d'autres encore *]^i<DD; c'est cette dernière leçon que paraît exprimer la traduction d'Al-'Harizi , qui porte D^tm ^b^:i^- H faut lire sans doute *lS5b2 (A^ 0^)1 ce qu'lbn-Tibbon a bien rendu par •]n''"ini<. Je ne gais où Hyde a pris la leçon de "|^pi;, qu'il prétend changer en "^^p^- (Voy. le Syntagma dissertatiomim de Hyde, publié par Sbarpe , t. I, p. 436.) Cette leçon ne se trouve dans aucun des manuscrits d'Oxford, ni dans les deux mss. de Leyde.
te donner certaines indications ; mais je te voyais me demander davantage , et tu insistais pour que je t'expliquasse des sujets appartenant à la métaphysique et que je te fisse connaître à cet égard à quoi visaient les Motécallemîn (^) , et si leurs méthodes étaient basées sur la démonstration, ou, dans le cas contraire, à quel art elles appartenaient. Je voyais que tu avais déjà un peu étudié cette matière sous d'autres (maîtres) ; mais tu étais agité et saisi de troubles (^) , et ta noble âme te stimulait afin de trouver les objets de ton désir (3). Je ne cessais de te détourner de cette voie et je te recommandais de prendre les choses par ordre ; car mon but était (de faire) que la vérité s'établît pour toi méthodiquement et que la certitude ne t'arrivât pas comme par hasard. Tant que tu étais avec moi , je ne me refusais pas , quand il était question d'un verset ou d'un des textes des docteurs appelant l'attention sur quelque sujet curieux, à t'en donner l'explication ; mais lorsque Dieu décréta la séparation et que tu t'en allas d'un autre côté , ces conférences firent renaître dans moi une (ancienne) résolution qui s'était déjà affaiblie, et ton absence m'engagea à composer ce traité que j'ai fait pour toi et pour tes semblables, quelque peu nombreux qu'ils soient. J'en ai fait des
^ (1) Ce nom désigne les philosophes religieux ou les scolastiques des Arabes. Sur son origine voyez ma Notice sur Rabbi Saadia Gaon, p. l6 et suiv. (Bible de M. Cahen , t. IX, p. 88 et suiv.). L'auteur donne luimême de nombreux détails sur les Motécallemîn dans plusieurs endroits de cet ouvrage, et notamment V^ partie, ch. 71, 73 et suiv. J'ai donne un aperçu succinct de leurs doctrines dans le Dictionnaire des sciences philosophiques , art. Arabes.
(2) Tous les manuscrits, même ceux qui ont des points diacritiques, portent "ITH^ ; je pense qu'il faut prononcer udj*^ , du verbe JJ , prœvertity vieil, de sorte que les mois n'ii^m?^^ -|n1:3 signifient: le trouble ou la confusion s*élait emparée de toi. Ibn-Tibbon a bien rendu le mot ^rf]2 par --inpDn.
(3) Ces derniers mots, que l'auteur a écrits en bébreu, sont tirés de l'Ecclésiaste, cb. XII, v. 10.
chapitres détachés, et tout ce qui en aura été mis par écrit te parviendra successivement là où tu seras. Porte-toi bien.
Fais-moi connaître le chemin que je suivrai, car c'est vers toi que j'ai élevé mon âme (Ps. CXLIII , v. 8).
C'est vous, hommes, que j'appelle , et ma voix (s'adresse) aux fils d'Adam (Prov. VIII , 4).
Prête l'oreille, et écoute les paroles des sages, et applique ton cœur à ma science (Prov. XXII, 17).
Ce traité a d'abord pour but d'exphquer le sens de certains noms (*) qui se présentent dans les livres prophétiques. Parmi ces noms il y en a qui sont homonymes , mais que les ignorants prennent dans l'un des sens dans lequel l'homonyme est employé; d'autres sont métaphoriques , et on les prend dans le sens primitif dont la métaphore est empruntée ; d'autres enfin sont amphibologiques, de sorte que tantôt on croit qu'ils sont employés comme noms appellatifs (-) et tantôt on se figure qu'ils sont homonymes (2). Le but de ce traité n'est point de faire comprendre
(1) Par noms Fauteur entend ici non seulement les substantifs et les adjectifs, mais aussi les verbes à l'infinitif ou les noms d'action.
(2) Le substantif commun ou appellatif est appelé par les Arabes Jo]j:iJi\ ^Vl, ou bien j^\j'-^j Jj^^ >^^ ! ? c'est-a-dire nom conventionnel ou dit imr convention. Les rabbins ont traduit ces termes par DDDlDn Ù^r\ et nO^Dn:: 1DN:n W^n ; on peut en voir la définition dans V Abrégé de logique (^']>:j:r\T{ m^O TlN^) de Maïmonide, ch. 13. Le terme arabe ^\y^ correspond aux mots grecs au^v. o-uvO^qz/jv, et est emprunté a la traduction arabe de VOrganon d'Aristote ; voy. le traité de l Interprétation, au commencement du ch. II, où les mots : uvo^a psv CUV i<TTt. (pwviî o-YjaavTtxîi y.K7K o-uvOrjxYjv sont ainsi Fcndus en arabe : jl\y^ 'i}\^ 'ùisô j3> ^VLi (Ms. ar. de la Bibl. nat., n° 882 A).
(3) Le mot Aommc, p. ex., peut s'appliquer à l'homme vivant, ainsi qu'a l'homme mort, ou a une statue, ou a un portrait. Si Ton n'a égard qu'à la forme extérieure, le mot homme, pris dans ces divers sens, pourra être
tNTRODUCTiOK. 7
tous ces noms au commun des hommes ou à ceux qui commencent à étudier , ni d'instruire celui qui n'étudie que la science de la Loi, je veux dire son interprétation traditionnelle 0); car le but de ce traité tout entier et de tout ce qui est de la même espèce (2) est la science de la Loi dans | sa réalité, ou plutôt il a pour but de donner l'éveil à l'homme religieux chez lequel la vérité de nôtre Loi est établie dans l'âme et devenue un objet de croyance , qui est parfait dans sa religion et dans ses mœurs , qui a étudié les sciences des philosophes et en connaît les (^èrs sujets, et que la raison humaine a attiré et guidé pour le faire entrer sur son domaine , mais qui est embarrassé par le sens extérieur (littéral) de la Loi et par ce qu'il a toujours compris ou qu'on lui a fait comprendre du sens de ces noms homonymes , ou métaphoriques , ou amphibologiques , de sorte qu'il reste dans l'agitation et dans le trouble. Se laissera-t-il guider par
considéré comme un véritable appellatif , ou nom commun , désignant tout ce qui présente extérieurement la forme humaine ; mais si on a égard à ce qui constitue la véritable essence de l'homme, le mot homme, pris dans les divers sens indiqués, sera un homonyme, puisqu'il désigne 'a la fois des choses de nature diverse. A ce point de vue, le mot homme est appelé vJiCL» a^! , nom ambigu ou amphibologique. Voy. Maïmonide, loco cilato, et le présent ouvrage, I" partie, ch. 56 (fol. 68 b de notre texte arabe).
(1) Par npD (^) les Arabes entendent ce que nous appelons le droit canonique et en général toute la législation qui se rattache au Koran et aux traditions , en y comprenant aussi toutes les cérémonies et prescriptions religieuses. Les juifs arabes, tant karaïtes que rabbanites, se servent également de ce mot pour désigner le corps des doctrines et des pratiques basées sur la tradition , et les rabbins arabes appliquent ce mot à la Loi orale ou au Talmud. Aussi les traducteurs rendent-ils généralement le mot arabe nPD par IllO^n j et c'est ce mot qu'a employé ici Ibn-Tibbon.
(2) L'auteur veut parler des autres ouvrages qu'il avait composés luimême sur cette matière, tels que certaines parties de son commentaire sur la Mischnd et les premiers traités de son Mischné Torâ ou Abrégé du Talmud. ^ -
sa raison et rejettera- t-il ce qu'il a appris en fait de ces noms ? Il croira alors avoir rejeté les fondements de la Loi. Ou bien s'en tiendra-t-il à ce qu'il en a compris (*) sans se laisser entraîner par sa raison ? Il aura donc tourné le dos à la raison et il s'en sera éloigné, croyant néanmoins avoir subi un dommage et une perte dans sa religion , et persistant dans ces opinions imaginaires par lesquelles il se sentira inquiété et oppressé, de sorte qu'il ne cessera d'éprouver des souffrances dans le cœur et un trouble violent.
Ce traité a encore un deuxième but : c'est celui d'expliquer des allégories très obscures qu'on rencontre dans les livres des prophètes sans qu'il soit bien clair que ce sont des allégories, et qu'au contraire l'ignorant et l'étourdi prennent dans leur sens extérieur sans y voir un sens ésotérique. Cependant, si un homme véritablement instruit les examine , il en résulte également pour lui un trouble violent lorsqu'il les prend dans leur sens extérieur; mais quand nous lui aurons expliqué (le sens de) l'allégorie ou que nous l'aurons averti que c'est une allégorie , il sera mis sur la voie et sauvé de ce trouble. C'est donc pour cela que j'ai appelé ce traité Dalâlat aWHâyinn (le guide de ceux qui sont indécis ou égarés).
Je ne dis pas que ce traité écartera, pour celui qui l'aura compris , toute espèce de doute , mais je dis qu'il écartera la plupart des obscurités, et les plus graves. L'homme attentif ne me demandera pas ni n'espérera, lorsque nous aurons parlé d'un certain sujet, que nous l'achevions, ou, lorsque nous aurons commencé l'explication du sens d'une certaine allégorie, que nous épuisions tout ce qui a été dit au sujet de cette allégorie : ceci, un homme intelligent ne pourrait le faire de vive voix, dans une conversation (-) , et comment pourrait-il le consigner dans
(1) C'est-à-dire ce qu'il a compris d'une manière superficielle, en s'en tenant uniquement au sens littéral , qui le conduira à corporifier la divinité et à admettre d'autres absurdités.
(2) Littéralement : -pour celui avec lequel il converserait.
un livre sans s'exposer à être un point de mire pour tout ignorant prétendant à la science , et qui lancerait vers lui les flèches de son ignorance.
Nous avons déjà donné dans nos ouvrages talmudiques(*) plusieurs explications sommaires de cette espèce et éveillé l'attention sur beaucoup de sujets, et nous y avons fait remarquer que le Maasé beréschîth (récit de la création) est la science physique et le Maasé mercabâ (récit du char céleste) la science métaphysique (^) , et nous avons expliqué cette sentence (^) : « Ni (on n'interprétera) la mercabâ , même à un (élève) seul , à moins que ce ne soit un homme sage comprenant par sa propre intelligence, (et dans ce cas) on lui en transmettra seulement les premiers éléments. » Tu ne me demanderas donc ici autre chose que les premiers éléments. Ces éléments mêmes ne se trouvent pas, dans le
(1) Voy. ci-dessus, page 7, notes 1 et 2.
(2) Le Talmud parle de profonds mystères contenus dans le 1" chapitre de la Genèse, commençant par le mot beréschîth f dans le 1®^ chapitre d'Ézéchiel et dans quelques passages d'Isaïe et de Zacharie. Les visions de ces prophètes, et notamment celles d'Ézéchiel, sont désignées par le nom de Ma*asé mercabâ , ou récit du char {céleste^. Les mystères du Beréschîth et de la Mercabâ jouent un grand rôle dans les écrits des kabbalistes, qui sont peu d'accord sur ce qu'il faut comprendre par ces mystères, le Talmud ne s'étant pas prononcé à cet égard. Maïmonide , qui n'était pas partisan de la Kabbale , parle cependant, comme talmudiste, du Ma*asé beréschîth et du Ma*asé mercabâ^ et, imbu des doctrines philosophiques des écoles arabes , il explique l'un et l'autre de manière à y retrouver les principales parties de la philosophie péripatéticienne, en voyant dans l'un la physique et dans l'autre la métaphysique d'Aristote. C'est dans ce sens qu'il en parle déjà dans ses ouvrages talmudiques. Voy. Commentaire sur la Mischnâ, II® partie , traité 'Haghîgâ, ch. II, § 1; Abrégé du Talmud, liv. I, l®"^ traité (ou Yesodé ha-Torà), ch. 1 a 4.
^^'(3) Voy. Mischnâ et Talmud de Babylone , traité 'Haghîgâ , ch. 2 , fol. 12 et 13. En y énumérant divers sujets bibUques qu'il ne faut pas interpréter en public, le Talmud interdit d'interpréter la mercabâ, même à un seul élève en particulier, à moins que ce ne soit un sujet d'une intelligence supérieure.
^0 OTR0DUCTI0>\
présent traité, rangés par ordre et d'une manière suivie, mais, au contraire, disséminés et mêlés à d'autres sujets qu'on voulait expliquer-, car mon but est (de faire en sorte) que les vérités y soient entrevues , et qu'ensuite elles se dérobent , afin de ne pas être en opposition avec le but divin, auquel d'ailleurs il serait impossible de s'opposer, et qui a fait que les vérités qui ont particulièrement pour objet de faire comprendre Dieu fussent dérobées au commun des hommes , comme a dit (le psalmiste) : Le mystère de V Éternel est 'pour ceux qui le craignent (Ps. XXV, 14).
Pour ce qui concerne les choses de la physique , il faut savoir qu*il y a là des principes qui ne peuvent pas non plus être enseignés clairement (*) tels qu'ils sont en réalité. Tu connais ce que disent les docteurs (^) : « Ni (on n'interprétera) le Maasé beréschîth devant deux personnes » ; or, si quelqu'un expliquait toutes ces choses dans un Hvre, il les interpréterait à des milliers de personnes. C'est pourquoi ces sujets aussi se présentent dans les livres prophétiques par des allégories , et les docteurs aussi en ont parlé par des énigmes et des allégories , en suivant la trace des livres (sacrés) , parce que ce sont des choses qui ont un rapport intime avec la science métaphysique, et qui font également partie des mystères de la métaphysique. Il ne faut pas croire qu'il y en ait un seul parmi nous qui connaisse ces graves mystères dans toute leur étendue (3). Il n'en est pas ainsi; mais, au contraire, la vérité tantôt nous apparaît de manière à nous sembler (claire comme) le jour, tantôt elle est cachée par les choses matérielles et usuelles (^) , de sorte que nous retombons dans une nuit
(i) Au lieu de n''")îin7K , l'un des manuscrits de Leyde porte: n^"l!iri7è< 7D Nnn^lîin , leçon quIbn-Tibbon paraît avoir rendue par
"n«^:i:3 DirhJi'
(2) Voy. ^lisclinri et ïalmud de Babylone , loco cilato.
(3) Littéralement : jusqu'à leur extrémité et leur fin,
(4) Littéralement : les matières et les habitudes , c'est-à-dire les cboscs tenant à la matière et à la vie journalière. Ibn-Tibbon a rendu le mot
"I^^ID^N (matières) par D^);::Dn, et Al-'llarizi par yi^DH mn!?, ce qui me paraît inexact.
profonde à peu près comme nous étions auparavant, et nous sommes alors comme l'homme qui, se trouvant dans une nuit profondément obscure , y voit parfois briller un éclair. Il y en a parmi nous à qui l'éclair brille coup'sur coup O, de sorte que, pour ainsi dire, ils sont constamment et sans discontinuer entourés de lumière, et que la nuit devient pour eux comme le jour, et c'est là le degré du plus grand des prophètes, auquel il fut dit: Et toi, reste ici auprès de moi (Deutéron., Y, 28), et dont il a été dit: Car la peau de son visage rayonnait^ etc. (Exod. , XXXIV, 29) (2). Il y en a d'autres à qui (l'éclair) brille une seule fois dans toute leur nuit , et c'est là le degré de ceux dont il a été dit : Et ils prophétisèrent et ne continuèrent pas (Nombres , XI , 25). Pour d'autres enfin il y a entre chaque éclair des intervalles plus ou moins longs. Mais il y en a aussi qui n'arrivent point à un degré (assez élevé) pour que leurs ténèbres soient illuminées par un éclair ; (elles ne le sont ,) au contraire , que comme par un corps poli ou autre chose semblable, comme des pierreries, etc. qui brillent dans les ténèbres de la nuit. Et même ce peu de lumière qui brille pour nous (^) n'est pas continuel ; mais il apparaît et se cache comme s'il était Véclat du glaive qui tourne (Genèse,
(1) Ibn-Tibbon ajoute ici, dans sa version hébraïque, les mots explicatifs Dn^riî Wl^n DJ;DI3 aoec de petits intsrvalles.
(2) La version hébraïque d'Ibn-Tibbon ajoute ici le passage suivant:
Ce passage ne se trouve dans aucun des manuscrits arabes ; on ne le trouve pas non plus dans la version hébraïque d'Al- Harizi , ni dans les extraits de R. Schem-Tob ibn-Falaquera. Voy. son More ha-Moré, imprimé a Presbourg (1837, in-8), p. 9. Cependant ce passage existe aussi dans les manuscrits de la version d'Ibn-Tibbon , et il est reproduit par les commentateurs de cette version , ainsi que par Samuel Zarza dans son Mekor Imyyim ou commentaire sur le Pentateuque au livre des Nombres, ch. XI, v. 25. Ce passage, du reste, est superflu; car celui qui suit les mots *1DD'' ^^ Ib^Ilim dit a peu près la même chose.
(3) Tous les manuscrits arabes portent ^r^y. Le mot l^^y dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon est une faute; il faut lire 1^73^» comme l'ont en effet les manuscrits de cette version.
III , 24). C'est donc selon ces circonstances que varient les degrés des hommes parfaits. Quant à ceux qui ne voient jamais la lumière, mais qui errent dans la nuit, ceux dont il a été dit: 7/5 ne connaissent rien et ne comprennent rien y ils marchent dans les ténèbres (Ps. LXXXII , 5) ; ceux à qui la vérité est entièrement cachée, quelque distinctement qu'elle apparaisse, ainsi qu'on a dit d'eux : Et maintenant ils ne voient pas la lumière qui brille dam les deux (Job, XXXYII, 21) , et c'est le commun des hommes ; (quant à ceux-là , dis-je ,) il n'y a point lieu de les mentionner ici dans ce traité.
Il faut savoir que, lorsqu'un des hommes parfaits désire, selon le degré de sa perfection, se prononcer, soit verbalement, ou par écrit, sur quelque chose qu'il a compris en fait de ces mystères , il ne lui est pas possible d'exposer même ce qu'il en a saisi avec une clarté parfaite et par ordre , comme il le ferait pour les autres sciences dont l'enseignement est répandu. Au contraire, il lui arrivera pour l'enseignement des autres ce qui lui est arrivé dans ses propres études ; je veux dire que la chose apparaîtra et se fera entrevoir, et qu'ensuite elle se dérobera; car on dirait que telle est la nature de cette chose , qu'il s'agisse de beaucoup ou de peu. C'est pourquoi tous les savants métaphysiciens et théologiens (1) , amis de la vérité, quand ils voulaient enseigner quelque chose de ce genre, n'en parlaient que par des allégories et des énigmes, et, multipliant les allégories, ils en employaient de différentes espèces et môme de différents genres ; ils en formaient la plupart de manière à faire comprendre le sujet qu'on avait en vue, ou au commencement de l'allégorie, ou au milieu, ou à la
(1) Le mot ^3^<^1 n'a pas ici le sens Je rabbiniqiie ou rahhanite , mais celui de théologien ou métaphysicien, a peu près comme le mot ''nt^7i«^7 qui le précède; il est dérivé de v^j , dans le sens de maître par excellence, ou de Dieu. C'est ainsi qu Ibn-Tofaïl appelle la faculté intellectuelle de rhomme ^ûVI ^jGj y\ (Epislola de Hai Ebn-Yokdhaiu éd. Pocock., p. 137). Voy. aussi les observations de R. Schem-Tob Ibn-Falaqucra sur la version d'Ibn-Tibbon , More ha-Mové, p. 148.
fin , à moins qu'on ne put trouver une image qui s'appliquât à la chose en question depuis le commencement jusqu'à la fin. (Quelquefois) aussi le sujet qu'on avait pour but d'enseigner à l'étudiant, quoique ce fut un sujet essentiellement urij on le divisait, en le mettant dans plusieurs allégories éloignées les unes des autres ; mais ce qui est encore plus obscur, c'est lorsqu'une seule et même allégorie s'emploie pour divers sujets , de manière que lé commencement de l'allégorie s'applique à un certain sujet et la fin à un autre. Parfois aussi toute l'allégorie s'emploie pour deux sujets analogues (*) dans ce genre de science. Enfin quand quelqu'un voulait enseigner sans l'emploi d'allégories et d'énigmes , il y avait dans ses paroles une obscurité et une brièveté qui tenaient lieu de l'emploi des allégories et des énigmes. On dirait que les savants et les docteurs sont guidés sous ce rapport par la volonté divine, de môme que leurs dispositions physiques les guident (sous d'autres rapports).
Ne vois-tu pas d'ailleurs que Dieu le Très-Haut voulant nous perfectionner et améliorer l'état de nos sociétés par ses lois pratiques — [ce qui ne peut se faire qu'après (l'établissement de) certains dogmes rationnels dont la première condition est de comprendre la divinité selon notre faculté , chose qui ne peut avoir lieu qu'au moyen de la science métaphysique, laquelle à son tour ne peut venir qu'à la suite de la science physique ; car celle-ci est limitrophe C^) de la métaphysique et la précède dans l'enseigne-
(1) Tous les mss. d'Oxford portent nniNpHtD ]''*':^qS , ce qui est incorrect. Dans l'un des deux mss. de Leyde on lit ^ib^yXSp au lieu de ]^"'iyD^ ; dans l'autre on lit ]^:}"l^îp^Q p^^pt^b i et c'est cette dernière leçon que nous avons adoptée comme la plus correcte.
(2) DI3^^nû, parficipe de la III" forme du verbe Dl3n C^^^)' Cette leçon se trouve dans six manuscrits de la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, et c'est celle qu'exprime la version d'Ibn-Tibbon, qui porte n''i"1îiD limitrophe. La version d'Al-'Harizi porte : ^)n ''^IlDn UnDH ^D
Tl^Nn VHdS pin«- Ce traducteur a lu nJ^^DD (^^l^) , leçon qu'on trouve en effet dans les deux manuscrits de la bibliothèque de Leyde , mais qui n'offre pas de sens plausible et s'accorde mal avec les mots qui
ment , ce qui est clair pour celui qui a fait ces études] — ^ne voistu pas, dis-je, ) qu'il a placé à l'ouverture de son livre le récit de la création , qui est la science physique comme nous l'avons expliqué ? Mais à cause de la gravité et de l'importance de cette chose, et parce que notre faculté est insuffisante pour comprendre le plus grave des sujets dans toute sa réalité O, on a choisi, pour nous parler des sujets profonds dont la sagesse divine jugeait nécessaire de nous entretenir , les allégories , les énigmes et des paroles extrêmement obscures , comme l'ont dit (les docteurs) : « Exposer la puissance de l'œuvre de la création à des mortels est chose impossible ; c'est pourquoi l'Écriture t'a dit d'une manière obscure : Au commencement Dieu créa^ etc. » Ils t'ont donc averti que les choses mentionnées sont obscures. Tu connais aussi ces paroles de Salomon: Ce qui existe est loin {de notre conception)^ ce très profond , qui peut le trouver (Ecclésiaste , VII , 25) ? Pour parler de tous ces sujets on s'est servi de mots homonymes, afin que les hommes vulgaires pussent les prendre dans un certain sens selon la mesure de leur inteUif>ence et la faiblesse de leur conception , et que l'homme parfait qui a reçu de l'instruction pût les prendre dans un autre sens.
Nous avions promis dans le commentaire de la Mischnà C^) d'ex-
se trouvent immédialemeni après. L'auteur veut dire qu'il n'y a point de science intermédiaire entre la physique et la métaphysique, et que dans l'ordre des études la première doit précéder la seconde. Tout le cours des études philosophiques se divisait, chez les péripatéticiens arabes, notamment depuis Avicenne , en trois parties : 1° la logique ; 2° la physique (en y comprenant les mathématiques et l'astronomie); 3" la métaphysique. Comparez Maïmonide , dans le présent ouvrage, I''^ partie, ch. 34 (a la 3« caiisi^ , fol. 39 a de notre texte arabe. Voyez aussi mon article Ibn-Sina dans le Dict. des sciences iihilos.^ t. 111, p. 175.
(1) La leçon que nous avons adoptée est celle de la plupart des mss.; celle qui a été exprimée dans les deux versions hébraïques ne se trouve que dans l'un des mss. de Loyde, qui porte : r\h)^ "TT NO 'h'^ y\t2^ D by.
(2) Voyez l'introduction au X*^ (Xl*^) chapitre du traité Sijnhcdrin, au so})lièmc article de foi ; Porta Mosis, par Pococke, p. 170.
pliquer certains sujets difiiciles dans (deux ouvrages intitulés) : lo Livre de la Prophétie et le Livre de V Harmonie; ce dernier était un livre dans lequel nous avions promis d'expliquer les obscurités de toutes les Deraschôth (*), dont les paroles extérieures sont dans un grand désaccord avec la vérité et s'écartent du raisonnable , et qui toutes sont des allégories. Mais lorsque, il y a un nombre d'années , nous eûmes commencé ces livres et que nous en eiimes lédigé une partie , les explications dans lesquelles nous nous étions engagé , selon cette méthode , ne nous plurent point ; car il nous semblait qu'en procédant nous-même par voie d'allégorie et en cachant ce qui doit rester caché , nous ne nous serions pas écarté du but primitif (des Deraschôth) , et nous n'aurions fait pour ainsi dire que substituer un individu à un autre individu de la môme espèce ; mais qu'en expliquant ce qui a besoin d'explication , cela ne conviendrait pas au commun des hommes , et cependant nous ne désirions autre chose si ce n'est d'expliquer au vulgaire le sens des Deraschôth et les paroles extérieures des prophéties. Il nous semblait aussi qu'un ignorant du vulgaire des rabbins , en étudiant ces Deraschôth, n'y trouverait aucune difficulté: car celui qui est ignorant , indolent et dénué de connaissance relativement à la nature de l'Être , ne trouve pas invraisemblables même les choses impossibles ; que si , au contraire , c'était un homme parfait et distingué qui les étudiât , il arriverait nécessairement de deux choses l'une : ou bien il les prendrait dans le sens extérieur, et alors il aurait une mauvaise opinion de l'auteur et le prendrait pour un ignorant , mais il n'y aurait en cela rien qui pût renverser les bases de la foi ; ou bien il leur prêterait un sens ésotXérique , et alors il s'en tirerait bien et aurait une bonne opinion de l'auteur , n'importe que le (véritable) sens intérieur des paroles fût clair pour lui ou qu'il ne le fût pas. Pour ce qui concerne d'ailleurs la signification de la Prophétie , l'exposition de ses divers degrés et l'interprétation des allégories de
(1) C'est-a-dire des interprétations allégoriques et des légendes contenues dans les Midraschîm et dans les JiaggadôtJi .du Talmud,
16 IMRODLCTIOX.
ses livres , tout cela sera expliqué d'une autre manière dans le présent traité. Par tous ces motifs donc nous avons renoncé à composer ces deux ouvrages tels qu'ils avaient été (conçus) ; et nous nous sommes borné , — pour parler des bases de la Foi et des vérités générales avec brièveté et en faisant entrevoir (les choses) d'une manière qui s'approche de l'exposition claire — , à ce que nous en avons dit dans le grand ouvrage tSi\mudïque M ischné Torâ. Quant au présent traité, j'y adresse la parole, ainsi que je l'ai dit, à celui qui a étudié la philosophie et qui a acquis des sciences véritables , mais qui , croyant aux choses rehgieuses , est troublé au sujet de leur sens, à l'égard duquel les noms obscurs et les allégories (*) laissent de l'incertitude. Nous donnerons aussi dans ce traité des chapitres dans lesquels il ne sera question d'aucun mot homonyme. Mais tel chapitre servira de préparation à un autre ou appellera l'attention sur l'un des sens d'un mot homonyme dont je ne voudrai pas parler expressément dans cet endroit ; tel autre chapitre expliquera quelque allégorie ou avertira que tel sujet est une allégorie ; tel autre encore renfermera des sujets difficiles, à l'égard desquels on croit quelquefois le contraire de ce qui est vrai , soit à cause de certaines homonymies , soit parce qu'on confond l'image avec la chose qu'elle doit représenter ou qu'on prend la chose représentée pour une image (^).
(1) Tous les mss. portent ^Xhû^^NI H^IDtrQ^^ KDDX^X; aulieu de D''^^iyit:ni , qu'on lit dans la plupart des éditions delà version d'ibn- Tibbon , il faut lire Dvîi^ÛiT) » comme le portent les mss. et Védition princeps de 1480. Il est singulier que la même faute se soit glissée dans le ms. unique qui nous reste de la version d'Al-'Harizi , où on lit également Dvt^îi^lOm. 11 paraîtrait que c'est le mot précédent D"'pD1D)ûn qui a donné lieu a l'erreur, les copistes ayant cru que ce mot désignait les noms amphibologiques ; mais le mot arabe n7Dti^)D7K désigne, en général, les noms obscurs des différentes catégories mentionnées au commencement de cette introduction.
(4) C'est-a-dire, en d'autres termes, que, d'une part, on ne considère pas comme une allégorie ce qui en est une, et que, d'autre part, on considère comme une allégorie ce qui doit être pris dans son sens littéral. Le commentaire Ephodi cite pour exemple, d'une part, l'image de la
INTRODICTION. 17
Et puisque j'ai parlé des allégories, nous allons énoncer une proposition qui est celle-ci : « Il faut savoir que la clef pour comprendre tout ce que les prophètes ont dit et pour le connaître dans toute sa réalité , c'est de comprendre les allégories et leur sens et d'en savoir interpréter les paroles. » Tu sais ce que le Très-Haut a dit: Et par les prophètes je fais des similitudes (Hos., XII, 11); et tu connais aussi cet autre passage : Propose une énigme et fais une parabole (Ézéch., XVII, 2). Tu sais aussi que c'est à cause du fréquent emploi des allégories par les prophètes que le prophète a dit : Ils disent de moi : JS'est-U pas un faiseur d'allégories {Ib.j XXI, 5) ? Tu sais enfin comment Salomon a commencé (son livre): Four comprendre V allégorie et le discours éloquent, les paroles des sages et leurs énigmes (Prov. , I, 6). Et dans le Midrasch (*) on dit : «A quoi ressemblaient les paroles de la Torâ » avant que Salomon eût apparu ? A un puits dont l'eau froide » était située dans la profondeur, de sorte que personne ne pou- » vait en boire. Que fit alors un homme inteUigent? Il attacha » des cordes les unes aux autres et des fils les uns aux autres , et » ensuite il puisa et but. C'est ainsi que Salomon passa (^) d'une » allégorie à une autre et d'un discours à un autre jusqu'à ce qu'il » approfondit les paroles de la Torà. » Telles sont les paroles textuelles. Je ne pense pas que parmi les hommes doués de bon
femme adultère (Prov., ch. VII), qui, selon notre auteur, désigne la matière , et que beaucoup de commentateurs prennent dans le sens littéral, et, d'autre part, le récit relatif a Bathséba (II. Sam., ch. XI, v. 2 et suiv.), qui évidemment doit être pris dans son sens littéral et dans lequel certains commentateurs ont vu une allégorie.
(1) Ce passage et le suivant se trouvent, avec quelques variantes, dans le Midrasch du Cantique des Cantiqves (nm Ù^r\i^n TÎT^» fol. 1 d).
(2) Le verbe est sous-entendu, et il faut effacer le mot TiV qu'on trouve dans quelques éditions modernes de la version d'Ibn-Tibbon. Ce mot ne se trouve ni dans les éditions anciennes, ni dans les manuscrits arabes et hébreux du Guide. Dans le passage du Midrasch indiqué dans la note précédente, on lit plus régulièrement: "^îi^OOl lyr? *)^1û *|D
min h^ miD ^y hdW niDy Wt:^'
sens il y en ait un seul qui se figure que les paroles de la Torâ auxquelles on fait ici allusion et qu'on a cherché à comprendre par l'intelligence (préalable) du sens des allégories soient les préceptes concernant la confection des cabanes , les branches de palmier et le droit relatif aux quatre gardiens (*) ; bien au contraire, on avait ici pour but, sans doute, l'inteUigence des choses profondes. 11 est dit au même endroit (du Midrasch) : « Les rab- » bins disent: Si quelqu'un perd un sicle ou une perle dans sa mai- » son, il n'a qu'à allumer une mèche (de la valeur) d'une obole » pour trouver la perle ; de même l'allégorie en elle-même n'est » rien , mais au moyen de l'allégorie tu c'omprends les paroles de » la Torà. » Telles sont encore leurs paroles textuelles. Et fais bien attention qu'ils disent clairement que l'intérieur des paroles de la Torâ est la perle et que le sens extérieur de toute allégorie n^est rien , et qu'ils comparent le sens caché et représenté dans les paroles extérieures de l'allégorie à une perle que quelqu'un a perdue dans sa maison , laquelle est sombre et remplie de meubles. Cette perle existe , mais il ne la voit pas et il ne sait pas où elle est : c'est donc comme si elle était sortie de sa possession , puisqu'il n'a aucun moyen d'en tirer profit jusqu'à ce qu'il allume la lampe comme il a été dit ; et c'est à celle-ci que ressemble l'intelligence du sens de l'allégorie.
Le sage a dit : Comme des pommes d'or dans des filets (Maskiyyôth) d' argent ^ telle est une parole dite selon ses différentes faces (Prov., XXI, IIj l^). Écoute l'expUcation du sujet dont il parle : Maskiyyôth sont des ciselures réticulaires , je veux dire
(1) La doctrine religieuse, dit l'auteur, ne consiste pas essentiellement dans les lois cérémonielles , telles que les prescriptions relatives à la fête des Tabernacles et autres choses semblables, ni dans les lois civiles, comme, par exemple, les dispositions relatives aux quatre espèces de dépositaires (Way. Mischnd , W partie, traité Schebou'ôth ou des ScrmenlSy ch. VIII) ; mais elle consiste dans les principes fondamentaux de la foi et dans les sujets profonds dont s'occupe la Théologie.
(2) Nous traduisons ce verset selon l'explication que fauteur va en donner lui-même.
IMIIODLCTIO.X. 19
OÙ il y a des ouvertures (formées) de mailles extrêmement tiiies , comme les ouvrages des orfèvres ; on les appelle ainsi parce que le regard y pénètre , car la version chaldaïqiie de r^'o^i;^) (il regarda) est we-istekhi ^'^\ Il dit donc: Gomme une pomme d'or dans un filet d'argent à ouvertures très fines , telle est la parole dite selon ses deux faces. Et vois (2) comme cette sentence s'applique à merveille à l'allégorie en règle ; car il dit que le discours qui a deux faces , c'est-à-dire qui a un (sens) extérieur et intérieur, doit avoir l'extérieur beau comme l'argent, mais son intérieur doit être encore plus beau que son extérieur , de manière que son intérieur sera , en comparaison de son extérieur, comme l'or est à côté de l'argent. Il faut aussi qu'il y ait dans son extérieur quelque chose qui puisse indiquer à celui qui l'examine ce qui est dans son intérieur, comme il en est de cette pomme d'or qui a été couverte d'un filet d'argent à mailles extrêmement fines : car, si on la voit de loin ou sans l'examiner attentivement , on croit que c'est une pomme d'argent ; mais si l'homme à l'œil pénétrant l'examine bien attentivement , ce qui est en dedans se montre à lui , et il reconnaît que c'est de l'or. Et il en est de même des allégories des prophètes : leurs paroles extérieures (renferment) une sagesse utile pour beaucoup de choses , et entre autres pour l'amélioration de l'état des sociétés humaines , comme cela apparaît dans les paroles extérieures des Proverbes (de Salomon) et d'autres discours semblables ; mais leur (sens) intérieur est une sagesse utile pour les croyances ayant pour objet le vrai dans toute sa réalité* Sache aussi que les allégories prophétiques sont faites de deux manières : il y en a où chaque mot de l'allégorie veut (qu'on y trouve) un sens (^particulier); et il y en a d'autres où l'ensemble de l'allégorie révèle l'ensemble du sujet représenté, mais où
(1) La racine de ce mot chaldaïque, selon Tauteur, est la même que celle du mot hébreu Mashiyyôtk.
Ql) La forme n^^ (au lieu de j ou ôj) est incorrecte ; cependant, comme l'auteur s'en sert très souvent et qu'elle se trouve dans tous les manuscrits que nous avons consultés , nous avons cru devoir la conserver.
20 I?{TR0DLCTI0?Î.
il se trouve aussi des mots en grand nombre qui n'ajoutent pas chacun quelque chose à ce sujet représenté , et qui servent sulement à l'embellissement de l'allégorie et à la symétrie du discours , ou bien à dérober avec plus de soin le sujet représenté, de sorte que le discours est constamment conçu tel qu'il doit l'ctre selon le sens extérieur de l'allégorie. Il faut bien comprendre cela. Un exemple de la première espèce des allégories prophétiques se trouve dans ce passage : Et voici ^ une échelle était placée à tency etc. (Genèse, XXVIII, 12); car le mot échelle indique un certain sujet, les mots était placée à terre en indiquent un second, les mots et sa tête atteignait le ciel en indiquent un troisième , les mots et voici y les anges de Dieu, en indiquent un quatrième , le mot montaient en indique un cinquième , les mots et descendaient en indiquent un sixième , et les mots et voici ^ V Éternel se tenait au dessus y en indiquent un septième , de sorte que chaque mot qui se présente dans cette allégorie ajoute quelque chose à l'ensemble du sujet représenté. Un exemple de la seconde espèce des allégories prophétiques se trouve dans le passage suivant (Prov., VII, 6 et suiv.) : Car par la fenêtre de ma maison y à travers mon treillis je regardais y et je vis parmi les simples, je distinguai parmi les jeunes gens un enfant dépourvu d'intelligence y qui, passant sur la place publique près d'un angle, s avançait vers la maison {oii elle demeurait). Pendant le crépuscule y quand le jour disparaissait y dans V obscurité de la nuit et dans les ténèbres. Et voilà qu'une femme vient au devant de lui dans V appareil d'une courtisane et le cœur rusé. Elle est bruyante y indomptée y etc. Tantôt dans la rue y tantôt sur les places, etc. Elle le saisit, etc. Je devais des sacrifices de paix, etc. C'est pourquoi je suis sortie au devant de toi, etc. J'ai couvert de tapis, etc. J'ai parfumé ma couche, etc. Viens, enivrons-nous d'amour, etc. Car l'époux n'est pas à la maison, etc. Il a pris la bourse contenant l'argent y etc. Elle le séduit par l'abondance de sa parole y elle l'entraîne par ses lèvres fallacieuses. Tout ce discours a pour but d'avertir qu on ne doit pas suivre les plaisirs et les passions du corps ; il compare donc la matière qui est la cause de toutes ces
passions corporelles à une courtisane qui en même temps est une femme mariée, et c'est sur cette allégorie qu'il a bâti tout son livre. Dans quelques chapitres de ce traité nous montrerons ce qu'il y avait de sage de sa part à comparer la matière à une femme mariée infidèle, et nous ferons remarquer comme il a tini son livre par l'éloge de la femme qui n'est pas infidèle , mais qui ne s'occupe que du bon ordre de sa maison et de la position de son mari. (On verra aussi que) tous les obstacles qui empochent l'homme d'arriver à sa perfection finale , tout vice et tout péché qui s'attachent à l'homme , n'arrivent que du côté de la matière seule , comme nous l'expliquerons dans ce traité.
C'est donc cette doctrine générale qui forme le contenu de toute cette allégorie , je veux dire que l'homme ne doit pas suivre sa seule nature animale , c'est-à-dire sa matière ; car la matière immédiate de l'homme est aussi la matière immédiate des autres animaux (*). Après t'avoir donné cette explication et t'avoir révélé le mystère de cette allégorie , tu n'espéreras plus ^^^ pouvoir me demander ce qu'il y a (de caché) sous les mots : Je devais des sacrifices de paix y aujourd'hui fai accompli mes vœux; quel sens renferment les mots : J'ai couvert de tapis mon lit; ou ce qu'ajoutent au sens général les mots : Car V époux n'est pas à la maison y ainsi que tout ce qui suit dans ce chapitre. Tout cela n'est qu'une suite de phrases se rapportant au s 3ns extérieur de l'allégorie ; car les détails qu'il a décrits sont de l'espèce de ceux
(1) Par madère proche ou immédiate l'auteur entend tout ce qui constitue forganisme animal, comme, p. ex., les membres du corps , la chair, le sang, les humeurs, etc.; car, sous ce rapport, fhomme ressemble parfaitement aux animaux, et forme avec eux une seule et même espèce. Les éléments forment une matière plus éloignée et plub' générale, embrassant tous les corps sublunaires. La matière la plus éloignée et la plus générale est la matière première ou la hylé (v)ry) qui embrasse toute la création.
(i2) La version d'ïbn-Tibbon ajoute ici les mots : Ti]; ^:d ^W:h *'?irDin W^n, dont l'équivalent ne se trouve dans aucun des mss. de l'original arabe.
(qui se rapportent) aux fornicateurs , et de môme ces paroles et d'autres semblables sont de l'espèce de celles que les adultères s'adressent mutuellement. Il faut bien comprendre ce que je dis, car c'est un principe très important pour ce que je me propose d'expliquer. Si donc dans un chapitre de ce traité tu me vois expliquer le sens d'une certaine allégorie et que j'appelle ton attention sur l'ensemble de la chose représentée , tu ne me demanderas pas (l'explication de) tous les sujets particuliers qui se rencontrent dans cette allégorie, et tu ne chercheras pas à en trouver l'analogue dans la chose représentée ; car cela te conduirait à l'une de deux choses , ou bien à te faire perdre de vue le sujet qu'on avait pour but dans l'allégorie , ou bien à t'imposer la tâche d'interpréter (allégoriquement) des paroles qui ne sont pas sujettes à interprétation et qui n'ont pas été écrites pour être interprétées. Et en t'imposant cette tâche tu tomberais dans cette grande folie dont la plupart des écoles du monde sont atteintes de nos jours et qui se révèle dans leurs écrits (*) ; car chacun de ces gens cherche à trouver un sens à des paroles par lesquelles l 'auteur n'a visé à rien de ce qu'ils veulent (y trouver) eux-mêmes. Tu dois, au contraire, avoir toujours pour but dans la plupart des allégories de connaître l'ensemble de la chose qu'on a voulu faire connaître , et dans certaines choses il doit te suffire de comprendre par mes paroles que tel sujet est une allégorie, quand même je ne t'expliquerai rien de plus ; car quand tu auras su que c'est une allégorie, tu comprendras aussitôt quel en est l'objet, et en te disant que c'est une allégorie , j'aurai , pour ainsi dire , enlevé ce qui s'interposait (comme obstacle) entre la vue et l'objet vu.