‹ Le guide des égarés; (volume 4)Chapitre 1 sur 80 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Des circonstances indépendantes de ma volonté ont retardé la publication de ce volume, dont d’ailleurs j'ai été distrait quelque temps par un autre travail également relatif à la philosophie des Arabes, et qui intéresse sous plus d'un rapport les lecteurs de Maïmonide (1). ”

Le volume que je publie aujourd'hui renferme la Il° partie du Guide, celle qui a le moins d'actualité et dont l’aride scolastique offre le plus de difficultés au traducteur et commentateur, et peu d'attrait au lecteur. Elle à pour objet les questions les plus élevées de la théologie et de la philosophie; et, si les solutions proposées laissent peu satisfaits le théologien et le philosophe de nos jours, elles offrent du moins un puissant intérêt historique, en nous permettant d’embrasser d’un coup d’œil les problèmes qui pendant plusieurs siècles occupèrent les esprits supérieurs des trois communions, et les efforts qui furent faits pour concilier ensemble deux autorités en apparence ennemies, celle des livres saints et celle d’Aristote. Il fallait, d'un côté ou de l’autre, sacrifier certains préjugés et se soustraire aux chaînes, soit du dogme mal compris, soit de la théorie philosophique mal assurée. Maïmonide, théologien rationnel, montre, pour son temps, une étonnante hardiesse comme exé- gète et une indépendance non moins étonnante comme philosophe | péripatéticien. S'il fait souvent plier les textes bibliques aux exi-

(1) Mélanges de philosophie juive et arabe. Un vol. in-8; Paris, 1859.

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gences de la philosophie du temps, il ne craint pas de secouer le joug de cette dernière là où la conciliation lui paraît impossible. Mais bornons-nous ici à un aperçu sommaire de cette II° partie, en réservant pour les Prolégomènes l'appréciation complète du rôle de Maimonide et l'exposé systématique de ses doctrines.

Après avoir, dans les derniers chapitres de la [°° partie, fait voir toutes les subtilités puériles des Motécallemin et leurs vaines tentatives pour démontrer les plus hautes vérités religieuses et philosophiques, Maiïmonide a pour but, dans cette [T° partie, d'établir ces mêmes vérités sur une base plus solide. L'existence d'un Dieu unique non renfermée dans les limites de l'espace et du temps, celle des êtres immatériels par l'intermédiaire desquels il crée et: conserve ce qu'il a créé, la production du monde par la volonté libre de Dieu, larévélation, l'inspiration prophétique, telles sont les questions traitées dans celte partie du Guide. Gomme introduction, l’auteur donne vingt-cinq propositions démontrables et une proposition hypothétique, servant de prémisses aux péripatéticiens pour démontrer l'existence, l'unité et l’immatérialité de Dieu. Il expose ensuite les démonstrations péripatéticiennes, et montre quelles conservent toute leur force, lors même que l’on contesterait l'éternité du mouvement et du temps admise par les philosophes. L'idée des êtres intermédiaires entre Dieu et l'univers, ou des /ntelligences séparees, est développée selon les doctrines des péripatéticiens arabes, et l'auteur s'efforce de montrer que ses doctrines sont d'accord avec l'Écriture-Sainte et la tradition juive, qui désignent les /ntelligences par le mot mALaxx (ange). Le nombre des Intelligences correspond à celui des sphères célestes, et celles-ci peuvent toutes être ramenées à quatre sphères principales, dont les Intelligences sont représentées par ies quatre légions d anges de la tradition juive. Les quatre éléments du monde sublunaire se trouvent sous l'influence de ces quatre sphères et de leurs Intelligences, qui s'épanchent sur ce bas monde par l'intermédiaire de l'intellect actif universel, dernière des Intelligences séparées. — La question la plus importante sur la-° quelle la religion se sépare de la philosophie est celle de l'origine

PRÉFACE. VII du monde. Celui-ci, selon la croyance religieuse, est sorti du néant absolu par la libre volonté de Dieu, et a eu un commencement; selon la doctrine péripatéticienne, il a toujours existé comme effet nécessaire d’une cause motrice toujours en acte. Comme opinion intermédiaire, l’auteur mentionne celle de Plalon, qui admet l'éternité de la matière chaotique, mais non celle du mouvement et du temps. Cette opinion peut, au besoin, s’accorder avec la croyance religieuse ; mais, comme elle ne s'appuie sur aucune démonstration , elle peut être négligée. Les péripatéticiens ont alléguëé pour leur opinion un certain nombre de preuves démonstratives; mais l’auteur montre qu'Aristote lui-même ne s’est pas fait illusion à cet égard, et qu'il ne prétend point avoir de démonstration rigoureuse pour établir l’éternité du monde. Après avoir montré la faiblesse des démonstrations qui ont été tentées, Maïmonide fait un pas de plus en faisant voir que la Création ex nihilo, bien qu'elle ne puisse pas non plus être démontrée, offre pourtant moins d’invraisemblances que l'opinion opposée. Les mouvements des sphères célestes offrent les plus grandes difficultés, si l’on veut que tout dans l'univers suive une loi éternelle et immuable. Tout l’échafaudage de l'émanation successive des Intelligences et des sphères ne suffit pas pour expliquer la multiplicité et la diversité qui règnent dans le monde ; mais toutes les difficultés se dissipent dès que l’on reconnaît dans l’univers l’action d’une volonté libre agissant avec intention et non par nécessité. Les hypothèses imaginées par la science astronomique, celles des épicycles et des excentriques, sont en elles-mêmes peu vraisemblables et d’ailleurs peu conformes aux principes physiques et aux théories du mouvement développées par Aristote. En somme, toutes les théories d’Aristote sur la nature du monde sublunaire sont indubitablement vraies ; mais pour tout ce qui est au-dessus de la sphère de la lune, il n’a pu poser aucun principe démontrable, et tout ce qu’il a dit à cet égard ressemble à de simples conjectures qui ne sauraient porter aucune atteinte au dogme de la Création.

Ce dogme, d’ailleurs, est un postulat de la religion ; en le niant,

on serait nécessairement amené à nier l'inspiration prophétique et

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tous les miracles. Cependant, en admettant la création ex nihilo, nous ne sommes pas obligés pour cela d'admettre que le monde doive périr un jour, ou qu'un changement quelconque doive avoir lieu dans les lois de la nature créées par Dieu. Maïmonide croit, au contraire , que le monde ne cessera jamais d'exister tel qu'il est, et il montre que tous les passages bibliques qui semblent parler de la fin du monde doivent être pris au figuré. Les miracles ne sont que des interruptions momentanées des lois de la nature; ce sont des exceptions, ou des restrictions, que Dieu a mises dans ces lois, dès le moment de leur création. Maïmonide explique ensuite, 4 mots couverts, comme le veut le Talmud, plusieurs détails du récit de la création, el fait voir que ce qui y est dit sur la nature des choses sublunaires n’est point en désaccord avec les théories péripatéticiennes. Il termine toute cette discussion par quelques observations sur l'institution du Sabbat, symbole du dogme de la Création.

Le reste de cette IT° partie est consacré à la prophétie, dans laquelle l’auteur ne voit que l’entéléchie absolue des facultés intellectuelles et morales de l’homme. Celles-ci, arrivées à leur plus haute perfection et aidées par une certaine force d'imagination qui place l'homme dans un état extatique, nous rendent propres, dès cette vie, à une union parfaite avec l’intellect actif. Tous les hommes arrivés à ce haut degré de perfection seraient nécessairement prophètes, si la volonté de Dieu n'avait pas exclusivement réservé le don de prophétie à certains hommes élus et ne l'avait pas refusé à tous les autres, malgré toute leur aptitude. La révélation sur le Sinaï et les circonstances qui l’accompagnèrent sont des mystères qu'il ne nous est pas donné de comprendre dans toute leur réalité. Il en est de même de la perception de Moïse, qui se distingue de celle de tous les autres prophètes, et dans laquelle se manifeste la plus haute intelligence des choses divines, sans aucune participation de la faculté imaginative. Moïse voyait Dieu face à face, c'est-à-dire, il le percevait par son intelligence dans l’état de veille, et non à travers le voile de l'imagination. La loi révélée à Moïse est la plus parfaite,

tenant le milieu entre le trop et le trop peu, et étant égalemen”

PRÉFACE. IX éloignée de toute exagération et de toute défectuosité. L'auteur expose à quels signes on reconnaît le vrai prophète; il caractérise l'inspiration prophétique et ses différents degrés, par lesquels les prophètes sont supérieurs les uns aux autres, quoiqu'ils ne soient inspirés tous que dans le songe ou dans la vision, c'est-à-dire dans un état où la faculté imaginative prédomine sur toutes les autres facultés. Il parle ensuite de la forme extérieure sous laquelle les prophéties sont présentées, et notamment des visions paraboliques, ainsi que des hyperboles et des métaphores dont se servent les écrivains sacrés.

Tels sont les sujets traités dans cette T° partie, où l’auteur cherche à établir sur une base philosophique les neuf premiers des treize articles de foi qu'il avait énumérés dans son Commentaire sur la Mischnä. Les questions importantes de l’origine du mal, de la Pro- -vidence et du libre arbitre, ainsi que plusieurs autres questions qui intéressent particulièrement la théologie juive, sont réservées pour la troisième et dernière partie.

Pour la publication du texte arabe de ce volume, je me suis servi: 4° des deux manuscrits de la bibliothèque de Leyde ; 2° d’un manuscrit ancien de la [T° partie, qui était en la possession du révérend William Cureton, et que je dois à la libéralité de cet illustre orientaliste; 3° d’un manuscrit de la bibliothèque impériale de Paris (ancien fonds hébreu , n° 237), qui renferme la seconde moitié de la [T° partie du chapitre XXV, jusqu’à la fin; 4° d’un autre manuscrit de la même bibliothèque (Supplément hébreu, n° 63), qui renferme plusieurs chapitres du commencement et de la fin de cette même partie ; 5° de la copie incomplète écrite sur les marges d'un exemplaire imprimé de la version d'Ibn-Tibbon, dont j'ai parlé dans la préface du t. I {p. iij) et qui m'a fourni le texte arabe jusqu’au chapitre XX VIII inclusivement. Pour tous les passages qui offrent quelque difficulté, les mess. de la Bibliothèque Bodleyenne ont été consultés.

La traduction et les notes ont été continuées sur le plan que j'ai

exposé dans la préface du tome I. Sur des observations qui mont

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été adressées , j'ai mis encore plus de soin à relever les variantes et les principales fautes typographiques de la version d'Ibn-Tibbon, afin de ne laisser rien à désirer à ceux qui voudront s'aider de ma traduction française pour comprendre cette version souvent si obscure. M. Ulmann, grand rabbin du Consistoire central, et M. Wogue, professeur de théologie au séminaire israëlite, ont bien voulu, à cet effet, lire les épreuves de la traduction, et me signaler certaines omissions que j'ai suppléées, et qui, en partie, ont trouvé place dans les Additions et rectifications. Je renouvelle ici mes remerciements à tous ceux qui, d'une manière quelconque, me prétent leur concours pour cette publication, dont ma situation pénible augmente les difficultés, mais dont l'achèvement, j'ose l’espérer, ne subira pas de trop longs retards.

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