CHAPITRE XXVI
Dans les Aphorismes célèbres de Rabbi Eliézer le Grand, connus sous le titre de Pirké Rabbi El'éxer, j'ai vu un passage tel que je n’en ai jamais vu de plus étrange dans les discours: d’aucun de ceux qui suivent la loi de Moïse, notre maître. Ecoute. en quels termes il s'exprime (f) ; « D'où furent créés les cieux ? Il (Dieu) prit de la lumière de son vêtement et l’étendit comme un drap ; et de là les cieux allèrent se déployant, ainsi qu'il a été dit : 11 s’enveloppe de lumière comme d’un vêtement, il étend les: cieux comme un tapis (Ps. CIV, 2). — D'où fut créée la terre? Il prit de la neige de dessous le trône de sa gloire et la lança, ainsiqu'il a été dit: Car à la neige il dit : sois terre (Job, XXXVII, 6). » — Tels sont les termes du passage en question. Puissé-je savoir ce que croyait ce sage ! Croyait-il peut-être qu’il est inadmissible qu'une chose soit produite du néant et qu'il faut nécessairement une matière de laquelle soit formé tout ce qui naît? Et est-ce pour cela qu'il cherchait pour le ciel et la terre (la matière) d’où ils avaient été créés? Mais, de quelque manière qu’on comprenne sa réponse, on devra nécessairement lui demander : « D'où a été créée la lumière de son vêtement ? D’où a été créée la neige qui est sous le trône de la gloire ? D'où a été créé ce trône lui-même ? » — Que si, par la lumière de son vêtement , il avait voulu indiquer quelque chose d’incréé, et que de même (selon lui) le trône de la gloire fût incréé. ce serait 1à (une opinion) bien répréhensible ®); car il aurait alors affirmé l’éternité du monde ®),
(1) Voy. les Pirké R. Eli’ éxer, ch. HE. La citation de Maïmonide est un peu abrégée.
(2) La version d’'Ibn-Tibbon porte 53; il fallait dire Ans. Al- "Harizi traduit: 99) 19193 7129 NNT.
(3) L'auteur veut dire que R. Eliézer, dans ce cas, aurait affirmé l’éternité de la matière première, qu’il désignerait allégoriquement par la lumière de son vélement et par la neige de dessous le trône de ia gloire.
tout au moins dans le sens de l'opinion de Platon (t}, Pour ce qui est du trône de la gloire , les docteurs disent expressément qu'il est une des choses créées, quoiqu'ils s'expriment d'une manière singulière (en disant) qu'il a été créé avant la création du monde (?). Quant aux textes des livres (sacrés), ils ne parlent point de création à son égard, à l'exception de ces paroles de David : L’Éternel a érigé son trône dans les cieux (Ps. CHI, 19); mais C’est un passage qui prête beaucoup à l'interprétation allégorique @), Ce que le texte déclare expressément, c’est sa durée éternelle : Toi, Eternel, tu résides éternellement, ton trône (reste) de génération en génération (Lament., V, 19). — Si donc R. Eliézer avait admis l'éternité du trône, celui-ci ne pourrait désigner qu’un attribut de Dieu et non pas un corps créé (4); mais, comment alors serait-il possible que quelque chose fût né d’un attribut? — Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c’est l'expression la lumière de son vêtement.
En somme, c'est là un passage qui trouble très fort le théo-
(1) Littéralement : Si ce n'est que ce serait selon l'opinion de Platon; c’est-à-dire : il aurait affirmé l'éternité de la matière, quoique dans un sens qui n’est pas aussi contraire à la religion que l’est l'opinion d’Aristote. Voy. ci-dessus, chap. XII, deuxième opinion.
(2) Les anciens rabbins énumèrent sept choses créées avant la création du monde et au nombre desquelles se trouve le trône de la gloire. Voy. Beréschîth rabbâ, sect. 1, (fol. 1, col 2); Talmud de Babylone, Pesa’hîm, fol. 5ka; Nedarîm, lol. 39b. Cf. le Khozari, hiv. HI, 8 73, et le ’Akédà , chap. 101.
(3) Sur le sens du mot ban, voy. ci-dessus, p. 196, note 1. Ibn- Tibbon emploie dans le même sens le mot hébreu #15, comme le fait observer Ibu-Falaquéra, dans l’Appendice du Moré ha-Moré, à notre passage (p. 154) :
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à R + DD VON (4) Voy: la {re partie de cet ouvrage, chap. IX.
logien, homme descience, dans sa foi(!), Je ne saurais en donner une interprétation suffisante, et je ne t’en ai parlé que pour que tu ne te laisses pas induire en erreur; mais, quoi qu'il en soit, il (l’auteur) nous a rendu par là un grand service, en disant clairement que la matière du ciel est une autre que celle de la terre et que ce sont deux matières bien distinctes. L'une, à cause de son élévation et de sa majesté, est attribuée à Dieu et vient de la lumière de son vêtement ®); l’autre, éloignée de la lumière et de la splendeur de Dieu, est la matière inférieure, qu’on fait venir de la neige qui est sous le trône de la gloire 3). — C’est là ce qui m'a amené à interpréter les paroles du Pentateuque Et sous ses pieds il y avait comme un ouvrage de la blancheur du saphir (Exode, XXIV, 10), dans ce sens : qu'ils perçurent, dans cette vision prophétique, la véritable condition de la matière première inférieure; car Onkelos, comme je te l’ai expliqué, considère (les mots) ses pieds comme se rapportant au trône, ce qui indique clairement que ce blanc, qui était sous Le trône, est la matière terrestre 4), Rabbi Eliézer a donc répété la même chose, en s'exprimant plus clairement, à savoir, qu'il y a deux ma-
(4) La version d’Ibn-Tibbon manque ici de clarté, par sa trop grande littéralité ; le mot ShMMR est Le régime de Lab él pan, adjectif de ne dy2 , a le sens de savant. La phrase hébraïque doit être construite de cette manière : 7 nn 5ya DAYON ND NN 6265. L'auteur veut dire que ce passage met dans un grand embarras celui qui est à la fois théologien orthodoxe et homme de science. Al-"Harizi traduit : Don von nn AIN PANDA np wow 527 Ni 555 97 bp ND "IND INJDN.
(2) Selon Moïse de Narbonne, l’auteur veut dire que, par cette expression , Rabbi Eliézer désigne évidemment une matière pure et brillante, et non pas un attribut de Dieu.
(3) Cf. mes Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 144-145, où j'ai rapporté une explication curieuse de ce passage, attribuée à l'empereur Frédéric IE.
(4) Pour l'intelligence de ce passage, voy. la re partie de cet ouvrage, chap. XXVIIT, où l’auteur entre dans de longs détails sur ce sujet. | |
tières, une supérieure et une inférieure, et que la matière de toute chose n’est point une seule. C’est là un grand mystère, et il ne faut pas dédaigner ce que les plus grands docteurs d'Israël en ont révélé; car c’est un des mystères de l’Étre, et un des secrets de la Torâ. Dans le Beréschith Rabb& on lit: «R.Eliézer dit : la création de tout ce quiest dans les cieux vient des cieux, et la création de tout ce qui appartient à la terre vient de la terre (1). » Remarque bien comme ce docteur dit clairement que tout ce qui appartient à la terre, c’est-à-dire tout ce qui est au-dessous de la sphère de la lune, a une seule matière commune, et que la malière des cieux et de tout ce qui s’y trouve est une autre, distincte de la première (2), Dans ses Aphorismes , il ajoute ce trait nouveau, concernant la majesté de l’une de ces matières, voisine de Dieu , ainsi que la défectuosité de l’autre et son espace circonscrit. [l faut te pénétrer de cela.