CHAPITRE XX VIT
Je l’ai déjà exposé que la croyance à la nouveauté du monde est nécessairement la base de toute la religion; mais que ce monde, création nouvelle, doive aussi périr un jour 6), ce n’est point là, selon nous, un article de religion, et, en croyant
(4) Voy. Beréschîth Rabbà, sect. 12 (fol. 11, col. 1). Cf. Talmud de Babylone, traité Yômä, fol. 54 b.
(2) L’auteur insiste sur ce sujet, parce qu’il y a à cet égard divergence d'opinions, non-seulement parmi les docteurs (voy. L. c.), mais aussi parmi les philosophes; car les platoniciens, et notamment les Alexandrins, admettaient une seule matière qui, d’une extrême subtilité à son origine, va se condensant successivement de plus en plus. Parmi les philosophes juifs, c’est Ibn-Gebirol qui professe cette opinion, dans sa Source de vie.
(3) Littéralement : mais sa destruction, après avoir élé né et formé, n’est point, selon nous, etc.
à sa perpépuilé, on ne blesserait aucune de nos croyances. Tu diras peut-être : « N’a-t-il pas été démontré que tout ce qui nait est périssable? Donc, puisqu'il est né, il doit périr. » Mais, sache bien que nous ne sommes pas obligés de raisonner ainsi(1); car nous n’avons pas soutenu qu’il soit né comme naissent les choses physiques, soumises à une loi naturelle @). En effet, ce qui est né selon le cours naturel des choses doit nécessairement périr selon le cours de la nature; car, de même que sa nature a exigé qu'il n’existât pas d’abord tel qu’il est @) et qu’ensuite il devint tel, de même elle exige nécessairement qu'il n’existe pas perpétuellement ainsi G), puisqu'il est avéré que, par sa nature même, cette manière d’exister ne lui convient pas perpétuellement. Mais, selon notre thèse religieuse, qui attribue l'existence des choses et leur perte à la volonté de Dieu, et non à la nécessité, selon cette opinion (dis-je), rien ne nous oblige d'admettre que Dieu, après avoir produit une chose qui n’avait pas existé, doive nécessairement détruire cette chose. Au contraire, cela dépendra, ou bien de sa volonté qui sera libre de la détruire ou de la conserver, ou bien &) de ce qu’exigera sa sagesse ; il sera donc possible qu'il la conserve éternellement et qu'il lui accorde une
(1) Littéralement : Que cela ne nous oblige pas, ou que cela ne s'ensuit pas pour nous; C’est-à-dire, que ce raisonnement ne saurait s'appliquer à l'opinion que nous avons soutenue.
(2) Dans les éditions de la version d’Ibn-Tibbon, 92%} est une faute d'impression ; il faut lire *Y20, sans article.
(3) Cest-à-dire, qu’il n’existât pas sous cette forme qu'il a maintenant; car toutes les choses sublunaires naissent les unes des autres, et toutes elles naissent du mélange des éléments. — Dans les éditions de la version d’Ibn-Tibbon il manque ici, après Su95, le mot}5, quise trouve dans les mss.
(4) C'est-à-dire, qu'il ne conserve pas perpétuellement la forme qu’il a maintenant ; car les choses nées finissent par perdre leurs formes et par retourner à leurs premiers éléments.
(5) I faut lire, dans la version d'Ibn-Tibbon, 3n25n n°1532 N; la conjonction YN manque dans la plupart des éditions, mais se trouve dans l'édition prinreps.
DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XXVYIL 205 permanence semblable à la sienne propre. Tu sais (par exemple) que les docteurs ont expressément déclaré que le trône de la gloire est une chose créée, et cependant ils n’ont jamais dit qu'il doive cesser d’être; on n’a jamais entendu, dans le discours d’aucun prophète, ni d'aucun docteur, que le trône de la gloire doive périr ou cesser d'être, et le texte de l’Écriture en a même proclamé la durée éternelle 4). De même les dmes des hommes d'élite, selon notre opinion, bien que créées, ne cessent jamais d’exister (2). Selon certaines opinions de ceux qui s’attachent au sens littéral des Midraschim, leurs corps aussi jouiront de délices perpétuelles dans toute l'éternité, ce qui ressemble à la fameuse croyance que certaines gens professent sur les habitants du paradis (3), |
En somme, la spéculation (philosophique) amène à cette conclusion : que le monde n’est pas nécessairement soumis à la des truction. Il ne reste donc (à examiner) que le point de vue de la prédiction des prophètes et des docteurs : a-t-1l été prédit, ou non, que le monde sera infailiiblement réduit au néant? En effet, le vulgaire d’entre nous croit, pour la plupart, que cela a été prédit et que ce monde tout entier doit périr; mais je t’expose-
(4) Voy. ce qui a été dit, sur Le trône de la glaire, au chapitre précédent. — Tous les mss. portent ñ7"3Nn3 p35N 53, phrase elliptique, dans laquelle il faut sous-entendre le verbe SND. Ibn-Tibbon a suppléé cette ellipse en traduisant : YPNNYI2 D'HIN 012197 bon.
(2) On a déjà vu ailleurs que notre auteur n’attribue l’immortalité qu'aux âmes des justes, ou des hommes supérieurs, c’est-à-dire à celles qui dans cette vie sont arrivées au degré de l'intellect acquis, tandis que les âmes des impies, ou celles qui n’ont pas cherché à se perfectionner ici-bas par la vertu ou la science, sont vouées à la destruction. Voy. le t. [, p. 328, note 4. Et cf. le Mischné-Torû , Liv. [, traité Teschoubâ (de la pénitence), chap. VIIF, & 1-3.
(3) Plus littéralement : Comme croient ceux dont la croyance est répandue, au sujet des gens du paradis. L'auteur fait évidemment allusion aux fables musulmanes relatives aux délices du paradis.— Cf. sur ce passage, Maïmonide, Commentaire sur la Mischnä, 4° partie, introduction au X° (XI) chapitre du traité Synhedrin.
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rai qu’il n’en est point ainsi, qu’au contraire un grand nom— bre de textes en proclament ia perpétuité, el que tout ce qui, pris dans le sens littéral (1), semble indiquer qu’il doit périr, est très évidemment une allégorie, comme je l’expliquerai. Si quelque partisan du sens littéral s’y refuse, disant qu'il doit nécessairement croire à la destruction (future) du monde, il ne faut pas le chicaner pour cela ®). Cependant, il faut lui faire savoir que, si la destruction du monde est nécessaire, ce n’est pas parce qu'il est créé, et que, si selon lui elle doit être admise, c’est plutôt par une foi sincère dans ce qui à été prédit par celte expression allégorique qu'il a prise, lui, dans son sens lttéral. Il n’y a en cela aucune espèce de danger pour la religion.