CHAPITRE XXXVIIL
Sache que chaque homme possède nécessairement une faculté de hardiesse 4); sans cela , il ne serait pas mû par la pensée à
(1) Tous les mss. ont NP", et N350 au mode subjonctif; il faut sous-entendre la conjonction on Voy. Silv. de Sacy, grammaire arabe, * (2e édition), t. IT, n° 64.
(2) Les deux traducteurs hébreux ont omis de traduire le verbe nt, qui manque aussi dans le ms. de Leyde, n° 18.
(3) Ibn-Tibbon, qui a DinD5, paraît avoir lu bnS (fÂÆ), avec un 3 ponctué; d’après lui, il faudrait traduire : à} voulait clore sa mission prophétique. |
(4) C'est-à-dire : une certaine faculté de l’âme qui donne la hardiesse, et qui fait partie des facultés motrices. Dans nos éditions de la version d’Ibn-Tibbon, il faut effacer le 4 de 2%. Le mot #19 d’ailleurs n’est pas bien choisi pour rendre le mot arabe AECE qui signilie har-
diesse, courage. Ibn-Falaquéra, en blâmant ici l'emploi du mot 5153, propose de traduire 5%) n3, et s’exprime ainsi sur la faculté dési-
écarter ce qui lui est nuisible. Gette faculté, selon moi, est, parmi les facultés de l’âme, ce que l’expulsive 4) est parmi les facultés physiques. Cette faculté de hardiesse varie par la force et la faiblesse, comme les autres facultés: de sorte que tu trouves tel homme qui s avance contre le lon, et tel autre qui s'enfuit devant une souris ; tel qui s’'avance seul contre une armée pour la combattre, et tel autre qui tremble et à peur quand une femme luï lance un cri. 1 faut aussi qu'on possède, dès sa formation primitive, une certaine prédisposition de complexion, laquelle, avec une cerlaine manière de penser, s’accroitra | de sorte que ce qui est en puissance sorlira par l'effort (qu’on fera) pour le faire sortir], et qui, avec une autre façon de penser Ÿ), diminuera par le peu d'exercice. Dès le plus jeune âge, on reconnaît dans les enfants si cette faculté 6) est forte ou faible chez eux.
De même, cette fuculté de divination (qu'on rencontre chez les prophètes) existe dans tous les hommes, mais varie par le plus et le moins; (elle existe) particulièrement pour les choses dont l’homme se préoccupe fortement et dans lesquelles il promène sa pensée. Tu devines, par exemple (#, qu’un tel a parlé ou agi de telle manière dans telle circonstance, et il en est réel-
gnée par ce nom : D} Don 79 DIN DD NT MOD ND A2 N91 11DD D)PD2 03510) nan IN MNT «Cette faculté est celle en vertu de laquelle homme s’avance hardiment (6*35*) pour combattre le lion ou autre chose semblable, ou pour se rendre sans crainte dans un lieu de danger. » Voy. Appendice du Moré ha-Moré, p. 155. AL-Harîzi appelle cette faculté ALI 2.
(1) CF. le t. I de cet ouvrage, p. 367, et ibid., note 5.
(2) Selon Moïse de Narbonne et Schem-Tob, l’auteur, par les mots avec une certaine manière de penser, veut dire qu’il faut aussi joindre à la prédisposilion naturelle une certaine manière de voir; selon qu’on croira, par exemple, qu'avec la mort tout finit pour l’homme, ou qu’une mort héroïque place l’homme au rang des êtres supérieurs, on négligera cette disposition naturelle, ou on l’exercera.
(3) Les deux versions hébraïques ont n\n5n Sd, ces facultés; mais tous les mss. arabes ont le singulier HpoN.
(4) Mot à mot : de sorte que tu trouves dans ton âme.
lement ainsi. Tu trouves tel homme chez lequel la faculté de conjecturer etdedeviner (! esttellement forte et juste, que presque tout ce que, dans son imagination, il croit être, est (réellement) tel qu'il se l’est imaginé, ou l’est (du moins) en partie ®). Les causes en sont nombreuses, (et cela arrive) par un enchaînement de nombreuses circonstances ), antérieures, postérieures et présentes; mais, par la force de cette (faculté de) divination, Pesprit parcourt toutes ces prémisses et en tire les conclusions en si peu de temps qu’on dirait que c’est l'affaire d’un instant (4). C’est par cette faculté que certains hommes avertissent 6) de choses graves qui doivent arriver.
Ces deux facultés, je veux dire, la faculté de hardiesse et la faculté de divination, doivent nécessairement être tres fortes dans
(4) Ibn-Tibbon traduit : 51 Yyw#) 139 w 9. Selon Ibn-Falaquéra, les mots arabes (ww et n>x désignent la sagacité de l'esprit, ou la faculté de deviner soudainement l'inconnu par le connu (b»3y1 n917 9277 PND ND 1277 Jabt down mit ADN on buN ND Xp ta NM). Il blâme, comme une grave erreur, le mot n°9, imagination, employé ici par Ibn-Tibbon. Voy. dans l’Appendice du Moré ha-Moré, p.156, la note sur le chap. XLV.
(2) Littéralement : qu’il ne peut presque pas s'imaginer qu'une chose soit, sans qu’elle soit (réellement) comme il se l’est imaginée, ou qu’elle soit en partie.
(3) Le mot PRID (ur, plur. de Àb5) signifie conjonctures, circonstances réunies. Jbn-Tibbon traduit ce mot simplement par D‘33y, et Al-Harizi par 0%527 D“"yÿ. Selon Ibn-Falaquéra (1. c., p. 156), ce mot serait employé dans le sens de prémisses ; car, dit-il, les prémisses, réunies ensemble, font naître la conclusion. Maïs, s’il est vrai que l’auteur dit, immédiatement après, NNDTPOIN 5n, ces prémisses, il ne s’ensuit pas de là qu’il emploie le mot }R5p dans le sens de prémisses; il veut dire seulement que lesprit parcourt rapidement toutes les circonstances qui se sont présentées à des moments différents, et qui, pour lui, s’enchainent mutuellement en un clin d’œil et lui servent de prémisses, dont il tire des conclusions.
(4) Littéralement : que c’est dans un rien de temps.
(5) Au lieu de +}, le ms. de Leyde, n° 221, porte 155; de même Ibn-Tibbon =}, annoncent.
les prophètes. Lorsque l’intellect (actif) s'épanche sur eux, ces deux facultés prennent une très grande force, et tu sais jusqu'où est allé l'effet produit par là; à savoir, qu'un homme isolé se présentât hardiment (), avec son bâton, devant un grand roi, pour délivrer une nation de l’esclavage imposé par celui-ci, et qu’il n’éprouvât ni terreur ©) ni crainte, parce qu'il lui avait été dit (par Dieu) : Car je sera avec toi (Exode, IT, 12). C'est là un état qui varie bien chez eux (les prophètes), mais qui leur est indispensable G). C'est ainsi qu’il fut dit à Jérémie : N’aie pas peur d'eux, etc. Ne tremble pas devant eux, ete. Voici, j'ai fait de toi aujourd’hui une ville forte, etc. (Jérémie, I, 8, 17, 18); et à Ézéchiel il fut dit: N'aie pas peur d’eux et ne crains point leurs paroles (Ézéch., IT, 6). C’est ainsi que tu les trouves tous doués d’une forte hardiesse. De même, par le grand développement de leurs facultés de divination, 1ls prédisent promptement l'avenir; mais, à cet égard aussi, il y a chez eux variation (de degrés), comme lu le sais.
Il faut savoir que les vrais prophètes ont indubitablement aussi des perceptions spéculatives, (mais d’une nature telle) que l’homme, par la seule spéculation, ne saurait saisir les causes qui peuvent amener une pareille connaissance ; c'est comme quand ils prédisent des choses que l’homme ne saurait prédire au moyen de la seule conjecture et de la divination vulgaire (4).
(4) Ibn-Tibbon a s23nnw; mais cette traduction est justement critiquée par Ibn-Falaquéra (1. e., p. 155-156), qui traduit : n9%75 NM 1827 PONT.
(2) Le verbe nt est le futur apocopé de la VIII: forme de la racine
c'Cy 82 (Er).
(3) C'est-à-dire : la hardiesse est indispensable à tous les prophètes, quoiqu’ils la possèdent à des degrés différents.
(4) Le sens est : De même que les prophètes prédisent des choses qu'il n’est pas donné à tout homme de prévoir par la seule faculté de divination que nous possédons tous jusqu’à un certain point, de même ils ont des connaissances spéculatives auxquelles l’homme vulgaire ne saurait s'élever par la seule spéculation philosophique.
En effet, cette même inspiration () qui se répand sur la faculté imaginative, de manière à la perfectionner à tel point que son action va jusqu'à prédire l'avenir et à le percevoir comme s’il s'agissait de choses perçues par les sens et qui fussent parvenues à cette faculté imaginative par la voie des sens, (cette même inspiration, dis-je) perfectionne aussi l’action de la faculté rationnelle à tel point qu’elle arrive par cette action à connaître l'être réel des choses ®) et qu’elle en possède la perception comme si elle l’avait obtenue par des propositions spéculatives. Telle est la vérité que doit admettre quiconque aime à porter un Jugement impartial %); car toutes les choses servent de témoignage et de preuve les unes aux autres. Cela convient même bien plus encore à la faculté rationnelle ). En effet, ce n’est que sur elle, en réalité, que s’épanche (directement) l’intellect actif, qui la fait passer à l’acte, et c’est par la faculté rationnelle que l’épanchement arrive à la facullé imaginative; comment donc alors se pourrait-il que la force imaginative fût parfaite au point de percevoir ce qui ne lui arrive pas par la voie des sens, sans qu’il en fût de même pour la faculté rationnelle, c’est-à-dire (sans qu'elle fût parfaite au point) de percevoir ce qu’elle ne saurait percevoir au moyen des prémisses, de la conclusion logique et de la ré— flexion? — Telle est la véritable idée du prophétisme, et telles sont les opinions qui servent à caractériser l’enseignement prophétique. Si, dans ce que je viens de dire des prophètes, j’ai mis
(1) Littéralement : ce même épanchement, c’est-à-dire celui de l’intellect actif.
(2) Mot à mot : des choses d'un étre réel; c’est-à-dire, les choses telles qu’elles sont dans toute leur réalité. |
(3) Littéralement : quiconque préfère la justice (ou l'impartialité) pour lui-même.
(4) Après avoir cherché à établir, par la simple analogie, que la faculté rationnelle doit être, comme la faculté imaginative, beaucoup plus forte chez les prophètes que chez tous les autres hommes, l’auteur veut montrer, par une preuve plus directe, que ce qu'il a dit s'applique même mieux encore à la faculté rationnelle qu’à la faculté imaginative.
pour condition que ce soient de vrais prophètes, ç'a été pour faire mes réserves au sujet des gens de la troisième classe (1), qui possèdent, non pas des notions rationnelles, n1 de la science, mais seulement des chimères et des opinions erronées. Il se peut aussi que ce que perçoivent ceux-là ne soit autre chose que des idées (vraies) qu’ils avaient (autrefois), et dont leurs chimères (actuelles) ont conservé les traces (?), à côté de tout ce qui est dans leur faculté imaginative; de sorte que, après avoir anéanti et fait disparaître beaucoup de leurs chimères, les traces G) de ces (anciennes) idées soient restées seules et leur aient apparu comme une nouveauté (4) et comme une chose venue du dehors 5). Je crois pouvoir les comparer à un homme qui à eu auprès de lui, dans sa Maison, des milliers d'animaux ; ceux-ci s'étant lous retirés de la maison, à l’exception d’un seul individu du nombre de ceux qui y étaient, l’homme, resté seul avec cet individu, s’imaginerait que celui-ci vient d’éntrer auprès de lui dans la maison, tandis qu'il n’en est pas ainsi et qu’au contraire c’est celui-là même qui n’en est point sorti. C’est là ce qui a donné lieu aux erreurs les plus pernicieuses et ce qui a causé la perte de bien des hommes qui prétendaient avoir du discernement (6).
(1) Voy. le chapitre précédent, p. 291. — Au lieu de 5, les mss. ont généralement 0N, ce qui est incorrect.
(2) Littéralement : et dont les traces sont restées empreintes dans leurs chimères.
(3) C’est probablement par distraction qu'Ibn-Tibbon a traduit ici par np (endroits, lieux), le mot qu'un peu plus haut il rend luimême par D" (traces), comme le fait observer Ibn-Falaquéra (Appendice du Moré ha-Moré, p.156).
(4) Littéralement : et leur aient apparu de manière qu’ils les crussent une chose nouvelle.
(5) L’auteur veut dire qu’il se peut même que les prédictions de ces prétendus prophètes ne soient pas toujours basées sur de pures chimères, mais sur de vagues réminiscences qui, à leur insu, affectent leur imagination, à laquelle elles se présentent comme une révélation soudaine.
(6) Littéralement : c'est un des lieux qui induisent en erreur et qui font
Ainsi (1), tu trouves des gens qui appuient la vérité de leurs idées sur des songes qu’ils ont eus, s’imaginant que ce qu'ils ont vu dans le sommeil est autre chose que l'idée qu’ils ont conçue (eux-mêmes) ou entendue dans l’état de veille. C'est pourquoi il ne faut accorder aucune attention à ceux dont la faculté rationnelle n’est point parfaite et qui ne sont pas arrivés à la plus haute perfection spéculative; car celui-là seul qui est arrivé à la perfection spéculative peut ensuite obtenir d’autres connaissances (supérieures), quand @) Pintellect divin s’épanche sur lui. C'est celui-là qui est véritablement prophète, et c’est ce qui a été clairement dit (par les mots) 15957 335 man (Ps. XC, 12), c'est-à-dire que le véritable prophète (®) est (celui qui a) un cœur plein de sagesse. C'est là aussi ce dont il faut se pénétrer.
périr ; el combien y en a-t-il qui ont péri par là de ceux qui prétendaient au discernement? L'auteur veut parler de ces soudaines inspirations, en vertu desquelles certains hommes croient pouvoir s’arroger le don de prophétie, et qui ne sont autre chose que des réminiscences d’anciennes études et de certaines idées fort simples et fort rationnelles. — C'est à tort qu'Ibn-Tibbon a rendu le mot 25n95N (qui font périr) par D'nrn (qui font mourir), et de même 07 051 (et combien ont péri, par \n® "51 (et combien sont morts); le terme arabe désigne ici une perdition morale. Al-Harizi a les mots nimantn et \72n. Les mots tn pit DIN (mot à mot: ceux qui veulent le discernement) admettent deux interprétations différentes ; on peut traduire : ceux qui pré tendent au discernement où à un bon jugement, et c’est là le sens adopté par Ibn-Tibbon, qui a D5n35 btp DD, qui se prennent euxmêmes pour des sages; où bien on peut entendre par ces mots : ceux qui cherchent à bien discerner, sens adopté par Al-Harizi, qui a MONA EN, qui poursuivent la vérité.
(1) Le texte porte N°7 Din 7, c’est pourquoi, mots qui se rapportent à ce que l’auteur a dit des réminiscences qui se mêlent aux fantômes de l'imagination.
(2) Au lieu de ap “2y,le ms. de Leyde, n°18, a pro 7, et c’est cette leçon qu’expriment les deux traducteurs hébreux ; Ibn-Tibbon a pow NipubNa, et AlHarizi, yown.
(3) Maïmnonide, à l'exemple de la version chaldaïque, considère ici le mot N°2) comme un substantif dans le sens de prophète, quoiqu'il soit plus naturel d'y voir un verbe, hiph'il de R12.