CHAPITRE XL
IL à été très clairement exposé que l’homme est naturellement un être sôciable @), et que sa nature (exige) qu'il vive en société 6); il n’est pas comme les autres animaux, pour lesquels la réunion en société n’est pas une nécessité. À cause de la composition multiple de cette espèce (humaine), — car, comme tu le sais, elle est ce qu'il y a de plus composé (4), — il y à, entre ses individus, une différence tellement variée qu’on ne trouve presque pas deux individus en harmonie sous un rapport moral quel-
(1) Littéralement : mais elle (la loi) doit être considérée en raison de l’homme parfait, le but de la loi étant aue lous les hommes soient (comme) cet homme. Les mss. arabes portent : 5 Dn95 ONSÈN nn: JN JND 3NÔN; le sens est: que tous les hommes soient identiquement cet homme, c.-à-d. lui ressemblent parfaitement. Les deux versions hébraïques ont NY WN7 193. — Le plus ancien des mss. d'Oxford (Uri, n° 359, cf.let. I, p. 462) a cette leçon singulière : DN35N 2" 3N JDN JNDtTON 97 ünSs ; que tous les hommes fussent parfaits dans ce temps-là.
(2) Voy. la Politique d’Aristote, Liv. [, ch. 1 : Ss0pwroc otost moirixrov oo. Cf. la IIIe partie de cet ouvrage, ch. XXVII.
(3) Littéralement : qu'il soit réuni (avec ses semblables).
(4) Nous remarquons dans l’ensemble des êtres sublunaires une progression du moins parfait au plus parfait. Outre les quatre éléments, dont tous les êtres sont composés, les plantes ont l'âme végétative, à. laquelle, dans les animaux, se joint l’âme vitale; l’homme seul possède aussi l'âme rationnelle et se trouve ainsi être le plus composé et le plus. parfait de tous les êtres sublunaires.
conque, pas plus qu'on ne pourrait trouver deux figures parfaitement semblables (N, Ce qui en est la cause, c’est la différence de complexion, qui produit une différence dans les matières (respectives) et aussi dans les accidents qui accompagnent la forme ; car chaque forme physique a certains accidents particuliers qui l’accompagnent, outre les accidents qui accompagnent la malière. Une si grande variation d’individu à individu ne se rencontre dans aucune espèce d'animaux ; au contraire, la différence entre les individus de chaque espèce est peu sensible ®), excepté chez l'homme. En effet, on peut trouver deux individus qui diffèrent tellement dans chaque qualité morale, qu'on dirait qu'ils appartiennent à deux espèces (différentes), de sorte que tu trouveras (p. ex.) tel individu qui a de la cruauté au point 6) d’égorger son jeune fils dans la violence de la colère, tandis qu’un autre s’émeut (à l’idée) de tuer un moucheron ou un repüle, ayant l’âme trop tendre pour cela; et il en est de même dans la plupart des accidents (4).
Or, comme l'espèce humaine, par sa nature, comporte cette variation dans ses individus ®), et comme la vie sociale est nécessaire à sa nature, 1l est absolument impossible que la société soit parfaite sans qu’elle ait un guide qui puisse régler les actions des individus, en suppléant ce qui est défectueux et en modérant
(1) Bittéralement : que tu ne trouves presque pas deux individus qui soient d'accord, d’une manière quelconque, dans une des espèces de mœurs, si ce west comme:tu trouves leurs figures exlérieures d'accord. Au lieu de ND NN, le ms. de Leyde, n° 18, porte NS NM3, et de même Ibn-Tibbon: AND Nû& 192; Al-'Harizi traduit: NunwS NÔN.
(2) Litiéralement : est rapprochée ou tend à se rapprocher.
(3) Au lieu de nds jusqu'à la limite, au point, le ms. de Leyde, n° 18, a les mots nn *5N, qui ont le même sens; la version d’Ibn-Tibbon a simplement y, jusqu'à; de même Ibn-Falaquéra, Moré ha-Moré, p. 116.
(4) C'est-à-dire, dans la plupart des qualités morales de l’âme.
(5) Littéralement : comme sa nature (celle de l'espèce humaine) exige
qu'il y ait celte variation dans ses individus.
ce qui est en excès (1), et qui puisse prescrire des actions et des mœurs que tous doivent continuellement pratiquer, d’après la mémerègle, afin quela variation naturelle soit cachée par la grande harmonie conventionnelle et que la société soit en bon ordre. C’est pourquoi je dis que la loi, bien qu’elle ne soit pas naturelle, entre pourtant, à certains égards, dans la catégorie du naturel(®) ; car il était de la sagesse divine, pour conserver cette espèce dont elle avait voulu l'existence, de mettre dans sa nature (la condition) que ses individus possédassent une faculté de régime. Tantôt l'individu est celui-là même à qui ce régime a été inspiré,et c'est le prophète ou le législateur ; tantôt il est celui qui a la faculté de contraindre (les hommes) à pratiquer ce que ces deux-là (3) ont prescrit, à le suivre et à le faire passer à l'acte, et tels sont le souverain qui adopte cette loi (du législateur) et le prétendu prophète qui adopte la loi du (vrai) prophète, soit en totalité, soit en partie. Si (celui-ci) adopte une partie et abandonne une autre partie (#), c’est ou bien parce que cela lui est plus facile, ou bien parce que, par jalousie, il veut faire croire que ces choses lui sont parvenues par la révélation (divine) et qu’il ne les a pas empruntées à un autre; car il y a tel homme qui se plaît dans une certaine perfection, la trouve excellente et l’affectionne, et qui veut que les hommes s’imaginent
(1) Au lieu du premier t75#5N, qu’il faut prononcer Lat , quelques mss. portent ADD9N. ,
(2) Littéralement : a pourtant une entrée dans la chose naturelle.
(3) C'est-à-dire, le prophète et le législateur. Ibn-Tibbon a uw 7
Sn N°37, ce que ce prophèle a prescrit; de même Al-Harizi, 793 Nm uw, et Ibn-Falaquéra (1. c.), N°23 MIN SONY nn. Cette traduction n’est justifiée que par un seul de nos mss., le n° 18 de Leyde, qui porte : RY315R 72 NÏ ND 2Dÿ2.
(4) Au lieu de +3, le ms. de Leyde, n° 18, a n5nn1 avec suflixe. Ibn-Tibbon a fran, sans suffixe. Au commencement de la phrase Ibn- Tibbon a ñ17%, tandis que tous les mss. arabes ont n2", sans le ; copulatif; WnXDn dans les éditions d’Ibn-Tibbon est une faute d'impression,
pour NUpne
qu'il est lui-même doué de cette perfection, quoiqu'il sache bien qu’il ne possède aucune perfection. C’est ainsi que tu vois beaucoup d'hommes qui se vantent du poëme d’un autre et se lattribuent ; et c’est là aussi ce qui s’est fait pour certains ouvrages des savants et pour beaucoup de détails scientifiques, (je veux dire) qu'une personne jalouse et paresseuse, étant tombée (par hasard) sur une chose inventée par un autre, prétendait lavoir inventée. C’est aussi ce qui est arrivé pour celte perfection prophétique; car nous trouvons que certains hommes, prétendant être prophètes, dirent des choses qui n’avaient jamais été révélées par Dieu (1), comme (le fit), par exemple, Sidkia, fils de Kenaana(?), et nous en trouvons d’autres qui, s’arrogeant la pro phétie, dirent des choses que, sans doute, Dieu avait dites, je veux dire qu'elles avaient été révélées, mais à d’autres, comme (le fit), par exemple, Hanania, fils d'Azzour 5), — de sorte qu'ils se les attribuèrent et s’en parèrent. | Tout cela se reconnait et se distingue très clairement; mais
(4) Dans les éditions de la vers. d’Ibn-Tibbon, il manque ici les mots Own NN; les mss. portent: 569 09 017 NN 12 INT) INA NE nn. Le traducteur a employé le mot D comme adverbe, dans le sens de jamais, à limitation de l’adverbe arabe Los À
(2) Voy. I Rois, ch. XXIE, v. 11 et 24.
(3) Voy. Jérémie, ch. XXVIIT, v. 1 et suiv. — Cet exemple, au premier abord, ne paraît pas bien choisi, puisque Hanania, aussi bien que Sidkia, est présenté comme un faux prophète, et que ses paroles sont expressément démenties par Jérémie. Ibn-Caspi, dans son comment, intitulé nD2 ‘119y, relève cette difliculté en cestermes : NY nn num nû bb5a 527 han 9 pau 5j 5 sn bp +5 nt mis AM 7) TS 72 ben. Mais, en établissant ici une distinction entre Sidkia et Hanania, Maïmonide n’a fait que suivre le Talmud, selon lequel le premier aurait prédit des choses qu’il n'avait jamais entendues (pr Not 9 NN), tandis que le second aurait prédit ce qui ne lui avait pas été dit à Lui 5 SN Rôw m9 NIdND), c.-à-d. qu'il n'aurait fait que reproduire une prophétie de Jérémie, dont il aurait faussé le sens ou qu'il aurait mal comprise. Selon le Talmud de Jérusalem (traité Synhédrin, dernier chapitre), Hanania, en prédisant que, dans deux ans,
je te l’exposerai, afin qu’il ne te reste rien d'obscur, et que tu possèdes un critérium au moyen duquel tu puisses faire la distinction entre les régimes des lois conventionnelles (1), ceux de la Loi divine et ceux émanés d'hommes qui ont fait des emprunts aux paroles des prophètes, en s’en vantant et en se les attribuant. Quant aux lois que leurs auteurs ont expressément déclarées être l’œuvre de leur réflexion ®), tu n’as besoin (®) pour cela d'aucune argumentation, l’aveu de l’adversaire rendant inutile toute preuve. Je ne veux donc te faire connaître que les régimes qu'on proclame prophétiques, et qui, en partie, sont réellement prophétiques, je veux dire divins, en partie législatifs et en partie des plagiats (4).
Si donc tu trouves une loi qui n’a d’autre fin et dont l’auteur,
Dieu briserait le joug du roi de Babylone, aurait cru être d’accord avec Jérémie, qui prédisait soixante-dix ans de captivité (Jérémie, XXIX, 10), lesquels, dans l'opinion de Hanania, avaient commencé pendant le règne de Manassé. Selon le Talmud de Babylone (même traité, fol. 89 a), les paroles de Hanania : Je briserai le joug du roi de Babylone, ne seraient que la reproduction des paroles de Jérémie (XLIX, 35) : voici, je brise l'arc d'Élam; puisque, se disait Hanania, les Élyméens, qui n’étaient que les auxiliaires de Babylone, devaient recevoir le châtiment céleste, à plus forte raison les Chaldéens eux-mêmes.
(1) C'est-à-dire, les régimes ou les gouvernements fondés par un simple législateur. — Plusieurs éditions de la version d’Ibn-Tibbon portent Doom NS on; au lieu de nd, il faut lire "5, abréviation de 9x pb, car les mots DA et D'bwbA sont deux traductions différentes du mot arabe Ap816n. Cf. le t. I, p. 414, note 2.
(2) Littéralement : que ce sont des lois qu’ils ont posées au moyen de leurs réflexions.
(3) Le verbe IRnnn est la 2° personne du masculin, le ms. de Leyde, n° 18, porte innn', à la 8° personne, et de même Ibn-Tibbon, nb mou.
(4) Cest-à-dire, des emprunts faits aux prophètes, mais qu’on a voulu faire passer pour des œuvres originales. — Le mot Ann», qu'Al- "Harizi rend par nb IP), a été ainsi paraphrasé par Ibn-Tibbon : nMD Onpôt 1290 DYDN NUE DIN DN. Cf. le LI, p. 419, note {.
qui en a calculé les effets, n’a eu d’autre but que de mettre en bon ordre l’État et ses affaires et d’en écarter l'injustice et la violence, sans qu’on y insiste, en aucune façon, sur des choses spéculatives, sans qu'on y ait égard (1) au perfectionnement de la faculté rationnelle, et sans qu'on s’y préoccupe des opinions, qu'elles soient saines ou malades, tout le but étant, au contraire, de régler, à tous les égards, les rapports mutuels des hommes et (de faire) qu’ils obtiennent une certaine félicité présumée 0), selon l'opinion du législateur, —(si, dis-je, tu trouves une telle loi,) tu sauras que cette loi est (purement) législative et que son auteur, comme nous l'avons dit, est de la troisième classe, je veux dire de ceux.qui n'ont d'autre perfection que celle de la faculté imaginative &).
Mais, si tu trouves une loi dont toutes les dispositions visent (4) (non-seulement) à l'amélioration des intérêts corporels, dont on vient de parler, mais aussi à l’amélioration de la foi, s’efforçant tout d’abord de répandre des opinions saines sur Dieu et sur les anges, et tendant à rendre l’homme sage, intelligent et attentif, pour qu'il connaisse tout l’être selon sa vraie condition, alors tu sauras que ce régime émane de Dieu et que cette loi est divine. Mais 1l te restera encore à savoir si celui qui la proclame est luimême l’homme parfait auquel elle a été révélée, ou si c’est une personne qui s’est vantée de ces discours et se les est faussement attribués. — Pour en faire l’expérience, il faut examiner (jusqu’où va) la perfection de cette personne, épier ®) ses actions et
(4) Dans les éditions de la version d’Ibn-Tibbon, n3# est une faute d'impression pour nan.
(2) Le mot nt, qu'Ibn-Tibbon a rendu par les mots PIN MN, manque dans le ms. de Leyde, n° 18, et n’a pas été rendu dans la version d'AL-’Harizi, qui porte : NT 7207 NUYA ANdLA ON INDE.
(3) Voy. ci-dessus, p. 291.
(4) Les éditions de la vers. d'Ibn-Tibbon ont Gay; il faut lire, selon les mss., D.
(5) Dans la version d’Ibn-Tibbon, le verbe arabe 2Spn est rendu par les deux verbes ny751 DPN2"; les mss. ont P1139) NPA; ce qui
considérer sa conduite. Le plus important eritérium que tu puisses avoir, c’est la répulsion et le mépris (qu’aurait cette personne) pour les plaisirs corporels; car c’est là le premier pas des hommes de science, et, à plus forte raison, des prophètes, particulièrement en ce qui concerne celui des sens, qui est une honte pour nous, comme le dit Aristote(t), et notamment la souillure de la cohabitation qui en dérive. C’est pourquoi Dieu a confondu (?) par cette dernière quiconque s’arrogeait (la prophétie), afin que la vérité füt connue à ceux qui la cherchaïent et qu’ils ne fussent pas égarés et induits en erreur. Tu en vois un exemple G%) dans Sidkia, fils de Masséïa, et Achab, fils de Kolaïa, qui s’arrogèrent la prophétie et attirèrent les hommes, en débitant des discours prophétiques révélés à d’autres (4), mais qui (en même temps) se hivrèrent à l’ignoble plaisir vénérien, au point de commettre l’adultère avec les femmes de leurs amis et de leurs partisans, jusqu’à ce qu’enfin Dieu les dévoilât, comme il en avait confondu d’autres, de sorte que le roi de Babylone les fit brüler, comme le dit clairement Jérémie : On les prendra comme exemple de malédiction pour tous les captfs de
est une double traduction du verbe arabe. La version d’AlHarizi porte VSÿD 9) pp.
(1) Voy. ci-dessus, p. 285, note 3.
(2) Le verbe h$5, qui signifie confondre, couvrir publiquement de honte, a été rendu, dans la version d’Ibn-Tibbon, par 55 s2y. AlHarizi traduit plus exactement : ‘bn 55 n59n Nnon 19 93 5" "N\237. — Après les mots y Ds, quiconque s’arrogeait, il faut sousentendre le don de prophétie; les deux traducteurs hébreux ont suppléé cette elivpse, Le sens de cette phrase est : que Dieu a confondu les faux prophètes en démasquant leur hypocrisie et en faisant voir publiquement que c'étaient des hommes débauchés qui commettaient l’adultère.
(3) Littéralement : Ne vois-tu pas Sidkia etc?..., comment ils s’'arrogèrent lu prophétie, et les hommes les suivaient elc. ?
(4) C’est ce que l’auteur paraît trouver dans les paroles de Jérémie, citées ci-après : el qu'ils avaient dit des paroles de mensonge que je ne leur avais pas commandees. Le mensonge consistait, selon l’auteur, en ce qu’ils s’attribuaient des paroles prononcées par d’autres prophètes.
Juda qui sont à Babylone, et on dira : Que Dieu te rende semblable à Silkia et à Achab, que le roi de Babylone a fait consumer par le feu. Parce qu'ils ont commis une indignité avec les femmes de leurs prochains, et qu'ils ont dit en mon nom des paroles de mensonge que je ne leur avais pas commandées. C’est moi qui le sais et qui en suis témoin, dit l'Éternel (Jérém., XXIX, 22 et 25). Comprends bien l'intention de cela ().