CHAPITRE V
Que les sphères célestes sont vivantes et raisonnables , je veux dire (des êtres) qui perçoivent , c'est ce qui est aussi (proclamé) par la Loi une chose vraie et certaine; (c'est-à-dire) qu'elles ne sont pas des corps morts, comme le feu et la terre, ainsi que le croient les ignorants, mais qu'elles sont, comme disent les philosophes, des êtres animés, obéissant à leur maître, le louant et le glorifiant de la manière la plus éclatante <3). On a dit : Les cieux racontent la gloire de Dieu, etc. (Ps xix, 2); et
(1) Au lieu de ob^fr, qu'ont ici toutes les éditions de la version d'Ibn- Tibbon, il faut lire D^2D, nom d'action du verbe ^D, qui, comme le verbe arabe J^»*', a le sens de supporter, soutenir, être admissible ou possible. Le pronom suffixe se rapporte à ses preuves.
(2) C'est-à-dire , par l'intellect qu'elles possèdent dans elles (et qu'il ne faut pas confondre avec l'Intelligence séparée), elles ont la conception ou \apcnsce de l'Être divin, qu'elles perçoivent ensuite par le désir qui les attire vers lui. En même temps, elles perçoivent leurs principes; c'est-à-dire , que chacune d'elles perçoit les Intelligences qui lui sont supérieures, et dont elles émanent plus directement.
(3) Littéralement: qui le louent et le glorifient; et quelle louange! et quelle glorification !
combien serait il éloigné de la conception de la vérité celui qui croirait que c'est ici une simple métaphore W ! car la langue hébraïque n'a* pu employer à la fois les verbes i^n (annoncer) et nso (raconter) qu'en parlant d'un Être doué d'intelligence. Ce qui prouve avec évidence que (le Psalmiste) parle ici de quelque chose qui leur est inhérent à elles-mêmes , je veux dire aux sphères , et non pas de quelque chose que les hommes leur attribuent W , c'est qu'il dit : Ni discours , ni paroles ; leur voix n'est pas entendue (Ibicl., v. 4); il exprime donc clairement qu'il parle d'elles-mêmes (en disant) qu'elles louent Dieu et qu'elles racontent ses merveilles sans le langage des lèvres et de la langue. Et c'est la vérité ; car celui qui loue par la parole ne fait qu'annoncer ce qu'il a conçu, mais c'est dans cette conception même que consiste la vraie louange, et, si on l'exprime, c'est pour en donner connaissance aux autres, ou pour mani-
(1) Littéralement : celui qui croirait que c'est ici la lanyue de l'état ou de l 'attitude; c'est-à-dire, le langage muet et figuré que, dans notre pensée, nous prêtons aux objets. « L'expression JUI yU*J, dit Silvestre de Sacy, est une métaphore qui s'emploie en parlant des choses dont la seule vue prouve aussi bien et souvent mieux que toutes les paroles la vérité d'un fait. C'est ainsi que nous disons en français: Les faits parlent avec évidence. Ainsi les Arabes disent que la maigreur d'un homme, son air hâve et décharné, ses habits usés et déchirés, disent, par la langue de leur état, qu'il a été le jouet de la mauvaise fortune, et implorent pour lui la commisération des hommes généreux. » Voy. Chrest. ar. (2e édition), t. I, pag. 461. Maïmonide veut dire que ceux-là sont loin delà vérité, qui s'imaginent que dans les paroles du Psalmiste il s'agit d'un langage qui n'existe que dans l'imagination du poëte et que par métaphore il attribue aux cieux; caries sphères célestes, êtres vivants et intelligents, ont réellement un langage en elles-mêmes, et non pas seulement dans notre pensée, quoique leur langage ne consiste pas en paroles. — Les mots f^yn ÏÏB^, par lesquels la version d'Ibn-Tibbon rend les mots arabes b^n^X JtfD^i sont peu intelligibles; Al-'Harizi, pour laisser deviner le vrai sens, a mis : DHO HNTin pyn ]Wb»
(2) Littéralement: qu'il décrit leur état en elles-mêmes, je veux dire l'état des sphères , et non pas ïélal de la réflexion des hommes à leur égard, c'est-à-dire , de la réflexion que font les hommes en les contemplant.
fester qu'on a eu soi-même une certaine perception. On a dit (à ce sujet) : Dites (pensez) dans votre cœur, sur votre couche, et demeurez silencieux (Ps. iv, 5), ainsi que nous l'avons déjà exposé W. Cette preuve, tirée de l'Écriture sainte, ne sera contestée que par un homme ignorant ou qui aime à contrarier. Quant à l'opinion des docteurs à cet égard , elle n'a besoin, je crois, ni d'explication, ni de preuve. Tu n'as qu'à considérer leur rédaction de la bénédiction de la lune (2) , et ce qui est souvent répété dans les prières'3), ainsi que les textes des Midraschim sur ces passages : Et les années célestes se prosternent devant toi (Néhémie, îx, 6) (*) ; Quand les étoiles du matin chantaient ensemble et que les fils de Dieu faisaient éclater leur joie (Job. xxxvm , 7)^. Ils y reviennent souvent dans leurs discours Voici comment ils s'expriment, dans le Beréschîth rabbâ, sur cette parole de Dieu : Et la terre était tohou et bohou (Gen. i , 2) : « Elle était tohâ et bohâ [c'est-à-dire, la terre se lamentait et se désolait de son malheureux sort]; moi et eux, disait-elle, nous avons été créés
(1) Voy. t. I, à la fin du chap. l et chap. lxiv (pag. 288).
(2) L'auteur fait allusion à la prière qu'on doit réciter après l'apparition de la nouvelle lune, et où on dit, en parlant des astres : D^rUÛlPÏ D^tW é)2) Dnp ptfH mtyybi Us se réjouissent de faire la volonté de leur créateur, etc.; ce qui prouve qu'on leur attribue l'intelligence.
(3) Par exemple , dans la prière du matin : é}y\ DWp rfiN22£ mJS , « les chefs des armées de saints, exaltant le Tout-Puissant, racontent « sans cesse la gloire et la sainteté de Dieu. »
(4) Dans le Talmud, on dit allégoriquement que le soleil parcourt le ciel, se levant à l'orient et se couchant à l'occident, afin de saluer journellement le Créateur, ainsi qu'il est dit : Et les armées célestes se prosternent devant toi. Voy. le traité Synhedrîn , fol. 91/?, et le Midrasch Yalkout, n° 1071.
(5) Selon le Talmud (traité 'Hullin, fol. 9 H), ce sont les Israélites qu'on désigne ici allégoriquement par les mots étoiles du matin, tandis que par les fils de Dieu on entend les anges, qui , selon Maïmonide , ne sont autre chose que les Intelligences des sphères. Le verset de Job est donc expliqué ainsi : Après que les croyants ont chanté leurs hymnes du matin , les anges aussi entonnent leurs chants célestes.
ensemble [c'est-à-dire , la terre et les cieux] ; mais les choses supérieures sont, vivantes, tandis que les choses inférieures sont mortes (*>. » Ils disent donc clairement aussi que les cieux (2) sont des corps vivants , et non pas des corps morts, comme les éléments. Ainsi donc il est clair que, si Arislole a dit que la sphère céleste a la perception et la conception, cela est conforme aux paroles de nos prophètes et des soutiens de noire Loi (3), qui sont les docteurs.
11 faut savoir aussi que tous les philosophes conviennent que le régime de ce bas monde s'accomplit par la force qui de la sphère céleste découle sur lui , ainsi que nous l'avons dit (4) , et que les sphères perçoivent et connaissent les choses qu'elles régissent. El c'est ce que la Loi a également exprimé en disant (des armées célestes) : que Dieu les a données en partage à tous les peuples (Deut. îv, 19), ce qui veut dire qu'il en a fait des intermédiaires pour gouverner les créatures , et non pour qu'elles fussent adorées. On a encore dit clairement : Et pour dominer
(1) Voy. le Midrasch, Beréschîth rabbâ, sect. II (fol. 2, col. c). Selon notre auteur, les mots tohou et bohou de la Genèse (I, 2), qui signifient informe et vide, ou dans un état chaotique, sont considérés par le Midrasch comme des participes ayant le sens de se lamentant, se désolant. — Nous avons reproduit les paroles du Midrasch telles qu'elles se trouvent dans tous les mss. arabes et hébreux du Guide. Au lieu de ]m *0N , moi et eux, les éditions du Midrasch portent D^innnm DW^JJPI 1 tes supérieurs et les inférieurs; ce sont les éditeurs de la version d'Ibn-Tibbon, qui, pour rendre la phrase plus correcte, ont changé le verbe ïN"Oj , ont été créés, en 13N"U3 y nous avons été créés.
(2) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent D'Wttfti tes sphères; les mss. ont, conformément au texte ar., D^Ûl^n, tes cieux.
(3) Littéralement : De ceux qui portent notre Loi, c.-à-d. qui en sont les dépositaires et qui ont pour mission de veiller sur sa conservation. Ibn-Tibbon traduit : urnin iD^ni,/^ sages de notre Loi; Al-'Harîzi : UnTin ^SpDI, ceux qui ont reçu notre Loi. Il vaudrait mieux traduire en hébreu : ttfYTin WU").
(4) Voy. le t. I, chap. lxxii, pag. 361 et suiv., et ci-après, chap. x et suiv., et Cf. ci-dessus, pag. 55, note 2.
(b^ûVi) sur le jour et surla nuit, et pour séparer, etc. (Gen. 1. 18) ; car le verbe bt^E signifie dominer en gouvernant. C'est là une idée ajoutée à celle de la lumière et des ténèbres , qui sont la cause prochaine de la naissance et de la destruction (*) ; car de Tidée de la lumière et des ténèbres (produites par les astres) on a dit : et pour séparer la lumière des ténèbres (Ibid.). Or, il est inadmissible que celui qui gouverne une chose n'ait pas la connaissance de cette chose, dès qu'on s'est pénétré du véritable sens qu'a ici le mot gouverner. Nous nous étendrons encore ailleurs sur ce sujet.