CHAPITRE XIII
Sur la question de savoir si le monds est éternel ou créé, ceux qui admettent l'existence de Dieu ont professé trois opinions différentes (2) :
I. La première opinion, embrassée par tous ceux qui admettent la Loi de Moïse, notre maître, est (celle-ci) : Que l'univers, dans sa totalité, je veux dire tout être hormis Dieu, c'est Dieu qui l'a produit du néant pur et absolu; qu'il n'avait existé (d'abord) que Dieu seul et rien en dehors de lui, ni ange, ni sphère, ni ce qui est à l'intérieur de la sphère céleste ; qu'ensuite il a
(1) Le mot blHDil, et nous nous guidons, n'a pas été rendu dans les versions hébraïques. Al-'Harizi finit ce chapitre parles mots "]^1 tatttt TiîTtt rVYlN2. Ibn-Falaquéra (Jioré ha-Moré, p. 94) en traduit ainsi les derniers mots : teffpl ttW UnïN ffiW bW3.
(2) Littéralement : les opinions des hommes sur l'éternité du monde ou sa nouveauté, chez tous ceux qui ont admis qu'il existe un Dieu, sont trois opinions. — Pour *X\iyo nN^N, lesmss. ont généralement N"TrâlO MHNtai à l'accusatif, ce qui est incorrect.
produit tous ces êtres, tels qu'ils sont, par sa libre volonté et non pas de quelque chose ; enfin, que le temps lui-même aussi fait partie des choses créées, puisqu'il accompagne le mouvement, lequel est un accident de la chose mue , et que cette chose ellemême dont le temps accompagne le mouvement a été créée et est née après ne pas avoir existé. Que si Ton dit : « Dieu fut avant de créer le monde, » — où le mot fut indique un temps, — et de même s'il s'ensuit de là pour la pensée (!) que son existence avant la création du monde s'est prolongée à l'infini, il n'y a dans tout cela que supposition ou imagination de temps et non pas réalité de temps ; car le temps est indubitablement un accident, et il fait partie, selon nous, des accidents créés aussi bien que la noirceur et la blancheur. Bien qu'il ne soit pas de l'espèce de la qualité W, il est pourtant, en somme, un accident inhérent au mouvement, comme il est clair pour celui qui a compris ce que dit Aristote pour expliquer le temps et son véritable être (3).
Nous allons ici donner une explication, qui sera utile pour le sujet que nous traitons, bien qu'elle ne s'y rapporte pas directement. Ce qui (disons-nous) a fait que le temps est resté une chose obscure pour la plupart des hommes de science, de sorte qu'ils ont été indécis W — comme par exemple Gallien (5) et
(1) Littéralement : et de même tout ce qui en est entraîné (comme conséquence) dans l'esprit. Ibn-Tibbon traduit : ^Otyi nbjTtP HE bï pi ; cette version est justement critiquée par Ibn-Falaquéra (More ha-Moré, Appendice, pag. 154), qui fait observer que le verbe arabe ijr (jarV.) ressemble à la forme hébraïque "H2P (nipKal de TU, entraîner), et qu'il ne convient pas ici de traduire par ^Dî^, intelligence, le mot arabe jni, qui signifie esprit, pensée.
(2) C'est-à-dire, bien qu'il n'entre pas dans la catégorie de la qualité, comme la noirceur, la blancheur et la plupart des accidents.
(3) Voy. ci-dessus, pag. 15, la xve propos, et les notes.
(4) Littéralement : de sorte que sa chose (ou son idée) les a rendus perplexes.
(5) Cf. le t. I, chap. lxxiii, pag. 381.
d'autres — sur la question de savoir s'il a, ou non, une existence réelle, c'est qu'il est un accident dans un (autre) accident. En effet, les accidents qui existent dans les corps d'une manière immédiate, comme les couleurs et les goûts, on les comprend du premier abord et on en conçoit l'idée. Mais les accidents dont les substrata sont d'autres accidents, comme, par exemple, l'éclat dans la couleur, la courbure et la rondeur dans la ligne, sont une chose très obscure, surtout lorsqu'il se joint à cela (cette circonstance) que l'accident qui sert de substratum n'est pas dans un état fixe, mais change de condition (1) ; car alors la chose est plus obscure. Or, dans le temps, les deux choses sont réunies; car (d'abord) il est un accident inhérent au mouvement, lequel est un accident dans la chose mue; et (ensuite) le mouvement n'est pas dans la condition de la noirceur et de la blancheur, qui sont quelque chose de fixe, mais au contraire, il est de la véritable essence du mouvement de ne pas rester un seul clin d'œil dans le même état. C'est donc là ce qui a fait que le temps est resté une chose obscure. Notre but est (d'établir) que, pour nous autres, il est une chose créée et née, comme les autres accidents et comme les substances qui portent ces accidents. Par conséquent, la production du monde par Dieu n'a pu avoir un commencement temporel, le temps faisant partie lui-même des choses créées. Il faut que tu médites profondément sur ce sujet, afin que tu ne sois pas en butte aux objections auxquelles ne saurait échapper celui qui ignore cela. En effet, dès que tu affirmes (qu'il existait) un temps avant le monde, tu es obligé d'admettre Y éternité; car le temps étant un accident, auquel il faut nécessairement un substratum, il s'ensuivrait de là qu'il a existé quelque chose avant l'existence de
(1) Littéralement : mais dans un état après un (autre) état. Ibn-Tibbon traduit : py ^N p)JO PIJJW tON- L'un des mss. de Leyde(n.lS) a: Jïb^n 1JD nbfc*n ^D "Paru; mais, cette construction étant incorrecte, je crois que le copiste s'est permis ici d'ajouter un mot (TJIV), d'après la version hébraïque, comme il l'a fait dans d'autres endroits.
ce monde qui existe maintenant, et c'est à cela précisément que nous voulons échapper.
Telle est donc l'une des (trois) opinions, qui forme indubitablement un principe fondamental de la Loi de Moïse, notre maître, le second principe après celui de l'unité (de Dieu) ; et il ne doit point te venir à l'idée qu'il puisse en être autrement. Ce fut notre père Abraham qui commença à publier cette opinion, à laquelle il avait été amené par la spéculation; c'est pourquoi il proclama le nom de l'Éternel, Dieu de V univers (*). Il a clairement exprimé cette opinion en disant : Créateur du ciel et de la terre (Genèse, XIV, 22).
II. La deuxième opinion est celle de tous les philosophes dont nous avons entendu parler, ou dont nous avons vu les paroles. Il est inadmissible, disent-ils, que Dieu produise quelque chose du néant, et il n'est pas non plus possible, selon eux, qu'une chose soit réduite au néant (absolu) ; je veux dire, qu'il n'est pas possible qu'un être quelconque, ayant matière et forme, soit né sans que la matière ait jamais existé, ni qu'il périsse de manière que la matière elle-même soit réduite au néant absolu (2\ Attribuer à Dieu la faculté de (faire) pareille chose, ce serait, selon eux, comme si on lui attribuait la faculté de réunir au même instant^) les deux contraires, ou de créer son semblable, ou de se
(1) Yoy. Genèse, XXT, 33, et cf. le t. I, pag. 3, note 2.
(T) Littéralement : qu'il naisse un être quelconque ayant matière et forme du non-être absolu de cette matière, ni qu'il périsse en le non-être absolu de cette matière. Tous les mss. ont les deux fois JTlNûbN "]bn, celte matière; de même, les versions d'Ibn-Tibbon et d'Al-'Harîzi : NlPP! IDnn. Dans le More ha-Moré d'Ibn-Falaquéra, tant dans l'édition imprimée {pag. 95) que dans les mss., on lit mi^n PirfiN, cette forme; mais cette leçon est inadmissible.
(3) La version d'Ibn-Tibbon ajoute les mots nriN W1J2 dans un même sujet. En effet , ces mots sont sous-entendus dans le texte arabe ; car il n'y a vraiment contradiction qu'en supposant les deux contraires réunis au môme instant et dans le môme sujet. Cf. la Ire partie, chap. LXXV, à la fia de la Irp méthode (pag. 443) et IIIe partie, chap. XV.
108 DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XII f .
corporifier, ou de créer un carré dont la diagonale soit égale au côté, ou de semblables choses impossibles. Ce qui est sousentendu dans leurs paroles, c'est qu'ils veulent dire que, de même qu'il ne peut être taxé d'impuissance pour ne pas produire les choses impossibles, — car l'impossible a une nature stable, qui n'est pas l'œuvre d'un agent, et qui, à cause de cela, est invariable (*), — de même on ne saurait lui attribuer l'impuissance, parce qu'il ne serait pas capable de produire quelque chose du néant (absolu); car cela est de la catégorie de toutes les choses impossibles. Ils croient donc qu'il existe une matière qui est éternelle comme Dieu ; que lui, il n'existe pas sans elle, ni elle sans lui. Cependant ils ne croient pas pour cela qu'elle occupe dans l'être le même rang que Dieu; mais, au contraire, Dieu est (selon eux) la cause par laquelle elle existe, et elle est pour lui ce que l'argile est pour le potier, ou ce que le 'fer est pour le forgeron. Il crée dans elle ce qu'il veut : tantôt il en forme ciel et terre, tantôt il en forme autre chose. Les partisans de cette opinion croient que le ciel aussi est né et (qu'il est) périssable, mais qu'il n'est pas né du néant, ni ne doit périr (de manière à retourner) au néant. Au contraire, de même que les individus des animaux naissent et périssent (en sortant) d'une matière qui existe et (en retournant) à une matière qui existe, de même le ciel est né et doit périr, et il en est de sa naissance et de sa corruption comme de celles des autres êtres qui sont au-dessous de lui. Ceux qui appartiennent à cette secte se divisent en plusieurs classes, dont il est inutile de mentionner dans ce traité les divisions et les opinions; mais (2) le principe universel de cette secte est celui que je t'ai dit. Platon aussi professe celte opinion; tu trouveras qu'Arislote rapporte de lui dans YAcroasis (ou la Physique) qu'il croyait, — c'est-à-dire Platon, — que le ciel est né
(1) Voy. la IIIe partie do cet ouvrage, chap. xv.
(2) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent généralement p DN; il faut lire ^N, comme l'ont les mss.
et (qu'il est) périssable (l), et de même tu trouveras son opinion clairement exprimée dans son livre à Timée (2). Cependant il ne croit pas ce que nous croyons, comme le pensent ceux qui n'examinent pas les opinions et n'étudient pas avec soin, et qui s'imaginent que notre opinion et la sienne sont semblables. Il n'en est point ainsi ; car nous, nous croyons que le ciel est né, non pas de quelque chose, mais du néant absolu, tandis que lui, il croit qu'il existait (virtuellement) et qu'il a été formé de quelque chose (3). Teile est la deuxième opinion.
(1) Voy. Phys., liv. VIII, cbap. 1, où Aristote dit que Platon seul considérait le temps comme né; il est né, disait-il, en môme temps que le ciel, qui lui-même est né : Au.y. pèv yàp aOrôv -w oùjoavw yeyovêvur, tûv 5' où /savon 7370 vivat fvvtv. On remarquera qu' Aristote dit seulement que, selon Platon, le ciel a été produit, mais non pas qu'il doive périr; ailleurs Aristote dit même expressément que, selon le Timée, le ciel, quoique né, est impérissable et durera toujours (voy. le traité Du Ciel, liv. I,à la fin du chap. 10). C'est donc à tort que Maïmonide dit ici et plus loin (chap. xv et xxv) que, selon Platon, le ciel est né et sujet à la corruption. Cf. Ibn-Falaquéra, Moréha-Moré, pag. 95.
(2) Voy. le Timée, pag. 28 B.C : réyovsv (0 ovpavôg) • ôparog yàp àmxôç ri iart xai <rcT>pa e'^wv , 7ravT« Se rà xow.vx-x uhQn-v. , ta <)è afoOnrcï , 3ô?yj irepifoiTtrà uzrà KÙrôïjarsûif, ytyvôusvx xaè yzvvnrà èfcr.vv). — Maïmonide a pu
lire le Timée, dont il existait une traduction arabe intitulée s^bii* jv^jL^J? (Voy. Wenrich, De auctorum grœcorum versionibus,etc., p. 118). Presque tous les mss. ar., ainsi que les deux versions hébraïques, ont DINO^bî à Timée; nous avons reproduit cette leçon, quoiqu'elle renferme une inexactitude. Dans un de nos mss. on lit plus exactement : DIND^D rQNPÛ ^S (sans ^), dans son livre Timée; de même dans le More ha -More, l. c. : DWETD TIÊDa»
(3) On voit que, selon Maïmonide, la différence entre Platon et Aristote est celle-ci : que ce dernier admet, non-seulement l'éternité de la matière première, mais aussi celle du mouvement et du temps, tandis que Platon, tout en admettant l'éternité de la matière et du chaos, croit pourtant que le monde, tel qu'il est, a eu un commencement, que le ciel a été, comme les choses sublunaires, produit du chaos, et que par conséquent le mouvement et le temps ont eu un commencement. C'est dans ce sens que l'opinion de Platon a été généralement interprétée par les Arabes et par les scolastiques , et c'est dans ce sens encore que se
III. La troisième opinion est celle d'Aristote, de ses sectateurs et des commentateurs de ses ouvrages. Il soutient, avec les adeptes de la secte dont il vient d'être parlé, qu'aucune chose matérielle ne peut être produite sans une matière (préexistante),
prononce l'un des plus savants adeptes de la nouvelle école platonique d'Italie. Voici comment Léon Hébreu s'exprime sur cette question (Dialoghi di amore, III, édit. de Venise, 1572, fol. 145 et suiv.) : a Concedendo tutti gli huomini che'l sommo Dio genitore et opifice del mondo sia eterno, senza alcun principio temporale, son divisi nella produttion del mondo, se è ab eterno, o da qualche tempo in quà. Molti dei filosofi tengono essere prodotto ab eterno da Dio , e non havere mai havuto principio temporale, cosi corne esso Dio non l'ha mai havuto, et di questa opinione è il grande Aristolile, et tutti i peripatetici... Ma gli fideli , et tutti quelli che credono la sacra legge di Moise, tengono che'l mondo fusse non ab eterno produtto, anzi di nulla creato in principio temporale, et ancora alcuni dei filosofi par che sentino questo; per quali è il divino Platone, che nel Timeo pone il mondo essere fatto etgenito da Dio, produtto del chaos, che è la materia con fusa, del quale le cose sono generate... È ben vero che lui fa il chaos, di che le cose sono fatle, eterno, cioô eternalmente produtto da Dio, laquai cosa non tengono gli fideli ; perche loro tengono che fino ail' hora délia creatione solo Dio fusse in essere senza mondo, et senza chaos, et che l'omnipotentia di Dio di nulla tutte le cose in principio di tempo habbia produtto , che in effetto non par già chiaramente in Moise, che'l ponga materia coeterna a Dio. — Sono adunque tre opinioni nella produttione del mondo daDio: la prima d'Aristotile, che tutto il mondo fu produtto ab eterno ; la seconda di Platone , che solamente la materia , o chaos, fu produtto ab eterno, ma il mondo in principio di tempo; et la tcrza delli fideli, che tutto sia produtto di nulla in principio di tempo. » — Mais on reconnaît par notre passage qu'à l'époque de Maïmonide, comme à toutes les époques, les opinions étaient divisées sur le vrai sens de la doctrine de Platon ; et, en effet, le langage poétique de Platon et l'enveloppe mythique sous laquelle il présente souvent ses doctrines ne justifient que trop cette divergence des opinions. Tandis que plusieurs des plus anciens Platoniciens, et plus tard les Néoplatoniciens, prétendaient que Platon avait admis, comme Aristote, l'éternité du monde, d'autres au contraire (notamment quelques chrétiens, comme par exemple Clément d'Alexandrie) allaient jusqu'à soutenir que Platon avait
mais il soulient en plus que le ciel n'est aucunement sujet à la naissance et à la corruption. Voici le résumé de son opinion : Il prétend que cet univers entier, tel qu'il est, a toujours été et sera toujours ainsi (*) ; que la chose stable qui n'est point sujette
professé la doctrine de la création ex nihilo, en considérant Dieu comme l'auteur non-seulement de l'ordre du monde, mais de la matière même. La même divergence se fait remarquer encore parmi les savants de nos jours. On peut voir, à cet égard, Zeller, Die Philosophie der Gricchen, t. II, pag. 508 et suiv. (2e édit. Tubingue, 1859), et Henri Martin, Études sur le Timée de Platon, t. ÏI, pag. 179 et suiv. Ce dernier savant, après un examen approfondi des textes, arrive à des conclusions qui s'accordent avec l'opinion de Maïmonide et de Léon Hébreu, à savoir que, d'après le Timée, 1° Dieu n'a pas créé la matière première des corps, c'est-à-dire la substance indéterminée ; 2° il n'a pas même créé la matière seconde, c'est-à-dire le chaos éternel ; 3° il a produit Tordre du monde, mais non de toute éternité. — La distinction entre la matière première incorporelle et le chaos corporel ne nous intéresse point ici, pas plus que la question de savoir comment Platon entendait la matière première et en quoi sa doctrine, à cet égard, diffère de celle d'Aristote. Qu'il nous suffise de dire que Platon admet un principe éternel opposé à Vidée, comme l'aveugle nécessité l'est à la raison, le nonêtre à l'être, le variable et le multiple au permanent et à Y un absolu. Mais ce n'est pas là la 5/u d'Aristote, cet être en puissance qui appelle nécessairement la forme pour devenir être en acte; car, selon Platon, c'est avec conscience et liberté, et non par nécessité, que l'idée se réalise dans le substratum indéterminé, qu'elle fait passer de la confusion à l'ordre. Le terme de vkn est lui-même inconnu à Platon, quoique Aristote emploie ce terme en parlant de la doctrine de son maître. Cette substance confuse et indéterminée que l'idée ordonne et dans laquelle elle se manifeste est appelée par Platon : ce qui reçoit ï 'empreinte (to h.u.v^zlo^, ce dans quoi les choses naissent, le lieu, l'espace, etc. ; elle est aussi présentée comme la mère ou le réceptacle et la nourrice de toute génération,et Platon dit lui-même (Timée, pag. 49 a) que c'est une espèce bien obscure et bien difficile à comprendre. Cf. Ritter, Geschichte der Philosophie, t. II, pag. 347 et suiv.; Brandis, Handbuch der Geschichte der griechisch-romischen Philosophie, t. II, A, pag. 297 et suiv. ; Zeller, l. c, pag. 457 et suiv. ; Henri Martin, l. c, t. I, pag. 16 et suiv.
(1) Littéralement : n'a jamais cessé et ne cessera jamais (d'être) ainsi.
à la naissance et à la corruption, c'est à-dire le ciel, ne cesse jamais d'être tel (qu'il est) ; que le temps et le mouvement sont éternels et permanents, sans naissance ni corruption ; que ce qui naît et périt, à savoir ce qui est au-dessous de la sphère de la lune, continue toujours ainsi [c'est-à-dire que cette matière première en elle-même n'est pas née et ne périra pas, mais que les formes se succèdent dans elle, de sorte que, dépouillée d'une forme, elle en revêt une autre]; enfin, que tout cet ordre (de l'univers), le supérieur comme l'inférieur, ne sera pas altéré et ne cessera pas, qu'il ne s'y produira rien de nouveau qui ne soit pas dans sa nature et qu'il n'y surviendra absolument rien (j) qui sorte de la règle. Il dit [car, bien qu'il ne s'exprime pas en ces termes, c'est pourtant ce qui résulte de son opinion] qu'il est, selon lui, de la catégorie de l'impossible que Dieu change son vouloir ou qu'il lui survienne une volonté nouvelle, et que tout cet univers, tel qu'il est, Dieu l'a fait exister par sa volonté, sans pourtant qu'il ait rien fait du néant. De même, pense-t-il, qu'il est de la catégorie de l'impossible que Dieu cesse d'exister ou que son essence change, de même il est de la catégorie de l'impossible qu'il change de volonté ou qu'il lui survienne un vouloir nouveau. Il s'ensuit par conséquent que tout cet univers, tel qu'il est maintenant, tel il a été de toute éternité et tel il sera à tout jamais.
Tel est le résumé de ces opinions et leur véritable sens ; et ce sont les opinions de ceux pour lesquels c'est une chose démontrée qu'il existe un Dieu pour cet univers. Quant à ceux qui n'ont pas reconnu l'existence de Dieu, mais qui ont pensé que
(1) Les mots IND ÎTD "ntûi #b) (littéralement : et il ny surviendra rien de frais, ou de nouveau) no sont pas exprimés dans la version d'Ibn- Tibbon; celle d'Al-'IIaiizi porte: p^p PIED EHrinD 13 BHniT N^O
D'OS oitrn Ninon p pn wn# n^Din in n-or nSi tpn&n-
les choses naissent et périssent (*) par Y agrégation et la séparation (2), selon le hasard , et qu'il n'y a pas d'être qui gouverne et ordonne l'univers, — et ce sont Épicure, sa secte et ses semblables, comme le rapporte Alexandre, — il n'est d'aucune utilité pour nous de parler de ces sectes ; car l'existence de Dieu a été démontrée, et Userait inutile de mentionner les opinions de gens qui ont construit leur système sur une base qui déjà a été renversée par la démonstration (3). Il serait également inutile pour nous de faire des efforts pour établir la vérité de ce que disent les partisans de la deuxième opinion, à savoir que le ciel est né et qu'il est périssable; car ceux-là admettent l'éternité (de la matière), et il n'y a pas de différence, selon nous, entre ceux qui croient que le ciel est nécessairement né de quelque chose et qu'il y retournera en périssant, et l'opinion d'Aristote, qui croit qu'il n'est pas né et qu'il ne périra pas. En effet, tous ceux qui suivent la Loi de Moïse et de notre père Abraham, ou qui marchent sur leurs traces, ne tendent à autre chose qu'à cette croyance : qu'il n'existe absolument aucune chose éternelle à côté de Dieu, et que produire l'être du néant (absolu) n'est point pour Dieu de la catégorie de l'impossible; bien plus, dans l'opinion de certains penseurs , c'est même une chose nécessaire (4).
Après avoir établi les (différentes) opinions, je commence à
(1) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, il faut ajouter ici les mots D'HORS DTin, qu'on trouve dans les mss. et dans l'édition princeps.
(2) L'auteur fait allusion aux anciens atomistes, selon lesquels la naissance et la destruction des choses consistent dans l'agrégation et la séparation des atomes. Cf. le t. I de cet ouvrage, pag. 378.
(3) Littéralement : dont le renversement a déjà été démontré.
(^4) C'est-à-dire, certains penseurs considèrent même la création ex nihilo comme une chose nécessaire et parfaitement démontrable. L'auteur fait évidemment allusion aux Motécallemîn, qui sont souvent désignés sous la dénomination de Yl2^N bî"!N. Voy. le 1. 1, pag. 184, note 3, et ibid. chap. lxxiv.
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