CHAPITRE XIV
Je n'ai pas besoin de répéter dans chaque chapitre que je n'ai composé pour toi ce traité que parce que je sais ce que tu possèdes (-); il n'est donc pas nécessaire que je cite partout textuellement les paroles des philosophes , mais (il suffit d'en indiquer) les sujets , sans être long et en appelant seulement ton attention sur les méthodes (de démonstration) qu'ils avaient en vue , comme je l'ai fait Pour les opinions des Motécallemîn. Je n'aurai point égard à ceux qui, outre Aristote, ont raisonné (sur ces matières) ; car ses opinions sont les seules qu'il faille examiner, et, si ce que nous lui objectons, ou le doute que nous élevons contre lui sur un point quelconque , est bien fondé 3 , il le sera mieux encore et aura plus de force à l'égard de tous les autres qui contredisent les principes fondamentaux de la loi. — Je dis donc W :
(1) Tous les mss. ont piblïl ï"3n ""fî ; la version dTbn-Tibbon a seulement TI&P23; celle d'Al-'Harîzi porte IN^I TDS
(2) L'auteur s'adresse, comme dans d'autres endroits, au disciple pour lequel il a écrit cet ouvrage. Cf. le t. I, p. 312, u. 3.
(3) Littéralement: et si l'objection ou la dubitation, dans ce que nous objectons ou que nous rendons douteux contre lui dans Vune d'elles (c.-à-d. des opinions), est bien établie. Au lieu de IN -p:, plusieurs mss. portent JK *P"1J ; mais les deux versions hébraïques confirment la leçon que nous avons adoptée et qui est aussi demandée par le sens de la phrase.
(4) L'auteur va citer sept démonstrations par lesquelles les péripatéticiens ont cru pouvoir établir l'éternité du monde. Ces sept méthodes démonstratives ont été citées, d'après Maïmonide, et réfutées par Albert le Grand. Voy. Summa Théologie?, pars II, tract. I, qua?st. iv, partie. 3 (Opp., t. XVIII, p. 58) : « De septem viis quas collegit rabbi Moyses, quibus probatur mundi seternitas. »
I. Aristole dit que le mouvement n'est pas ne ni ne périra , — c'est-à-dire le mouvement par excellence (0 — ; car , dit-il , si le mouvement était nouvellement survenu, alors, toute chose survenue étant précédée d'un mouvement , qui est son passage (de la puissance) à l'acte et son devenir après ne pas avoir été , il s'ensuivrait qu'il avait déjà existé un mouvement, à savoir celui en vertu duquel existe ce mouvement postérieur. Donc , le mouvement premier est nécessairement éternel; sinon, la chose remonterait à l'infini (2). Fartant de ce principe, il dit encore que le temps n'est pas né ni ne périra; car le temps accompagne le mouvement et lui est inhérent, de sorte que le mouvement n'a lieu que dans le temps et qu'on ne saurait penser le temps qu'avec le mouvement , comme cela a été démontré (3). — C'est là une (première) méthode à lui, dont on peut conclure l'éternité du monde.
II. Une seconde méthode à lui (est celle-ci) : La matière première, dit-il, commune aux quatre éléments, n'est pas née, ni ne périra; car, si la matière première était née, elle aurait (à son tour) une matière dont elle serait née, d'où il s'ensuivrait que cette matière née serait douée de forme , ce qui est la vraie condition de la naissance. Or, comme nous l'avons supposée être une matière non douée de forme , il s'ensuit nécessairement qu'elle n'est point née de quelque chose ; elle est donc
(1) L'auteur veut parler du mouvement de la sphère céleste. Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , il manque ici le mut nyiJnn ;
les mss. portent : n&brnûn njnjnn Vn.
(2) Cette démonstration est l'ondée sur le raisonnement d'Aristote, au chap. I du liv. VIII de la Physique.
(â) Voy. la XVe des propositions placées en tête de cette IIe partie (p. 15).
i\€ DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XIV.
éternelle et elle ne périra pas (*). Et cela conduit également à l'éternité du monde (2).
III. Troisième méthode à lui : Dans la matière de la sphère céleste tout entière, dit-il, il n'existe aucune espèce de contrariété, le mouvement circulaire n'ayant pas de contraire, comme on l'a exposé; la contrariété, comme il a été démontré , n'a lieu que dans le mouvement droit (3). Or , dit-il , tout ce qui périt n'a pour cause de sa perte que la contrariété qui est dans lui ; mais, comme il n'y a pas de contrariété dans la sphère céleste, celle-ci ne périt pas (4), et ce qui ne périt pas n est pas non plus né. Car
(1) Cette démonstration est tirée du liv. I de la Physique, chap. 0, où Aristote montre que la matière relative seule est périssable, c'est-à-dire ce qui est matière pour autre chose sans l'être en soi-même. La matière absolument première, c'est-à-dire celle qui est puissance et substratum dans un sens absolu, ne peut être sujette à la naissance et à la corruption ; car si elle était née , il faudrait qu'elle eût elle-même un substratum dont elle fût née, c'est-à-dire un substratum d'une nature identique à la sienne , de sorte qu'elle aurait existé avant de naître :
tiç pèv yàp xb èv w, y.aO' avTÔ ©Qstpsrat (v u).rç). xb yàp çpSst^ôpsvov èv tctjtw STxh n crrép-ncriç. wj §s -/.arà Svvaftiv ov xa^1 a viré fltÀÀ acpôajorov y. ai ays'vïjrov àvây/yj a-JTÀv elvat, etrs yàp èyiyjîxo , ùVoxîîotcu xi §ît Trpwrov, xb i\ où ivv7r«pp£OVTOç tovto 8 éortv ccùtÀ r\ y'jtsiç, , waV eVrcu 7t/5Îv yevsffQzt.
(2) Car, la matière première devant recevoir la forme, qui lui survient par le mouvement , on remontera nécessairement jusqu'au mouvement éternel de la sphère céleste, par lequel l'éternité du monde a été démontrée.
(3) Le mouvement en ligne droite se dirige vers un point opposé au point de départ , tandis que le mouvement circulaire se dirige toujours vers son point de départ, de sorte qu'on ne peut y signaler aucune espèce de contrariété ni d'opposition. Cf. ci-dessus, chap. IV, p. 53.
(4) Yoy. traité du Ciel, liv. I, chap. 3, où Aristote, en parlant du corps céleste qui aie mouvement circulaire, s'exprime ainsi: ôpoiuç 3 e(î).ovov vjro^aSetv ttîoé kùtoû "/.où qti Kysvijrov ■/«£ otodecûrov xoci àvauHîî -/.&.{ ivcOloiwrov , Sià to yiyvzaOcu piv «7r«v to ytyvôaevov è; évavTtov CJ *où Û7ro- /•tuivo'J xhôç , xat y'îsîoeerôat Mtf«yT*>ff vttox.-ic/ï'vov tI tivoç1 xaî vti îvavrtoy vaî 6t{ svavrtov , y.aCaïï-îp Iv toîç 7rpcÔToi? et/>ï}70Ct lôyoi; « x. t. ).. Cf. Phys.,
liv. I, chap. 5.
il énonce d'une manière absolue les propositions suivantes : tout ce qui est né est périssable ; tout ce qui est périssable est né ; tout ce qui n'est pas né n'est pas périssable; tout ce qui n'est pas périssable n'est pas né (1). C'est donc là encore une méthode par laquelle il arrive, comme il l'a pour but, à (établir) l'éternité du monde (2).
IV. Quatrième méthode : Dans tout ce qui survient (ou naît), dit-il, la possibilité de survenir précède temporellement ce qui survient; et de même, dans tout ce qui change, la possibilité de changer en précède temporellement le changement. De cette proposition il conclut que le mouvement circulaire est perpétuel et qu'il n'a ni fin , ni commencement ; et c'est aussi par cette proposition que ses sectateurs modernes ont expliqué l'éternité du monde (3). Avant que le monde fût, disent-ils, sa naissance devait être ou possible, ou nécessaire , ou impossible ; or , si sa
(1) Voy. le traité du Ciel., liv. I, chap. 10 et suiv.; au chap. 12 (page 283 a, édit. de Bekker), Aristote se résume en ces termes : xh H ys.vou
(2) Albert le Grand (l. c, pag. 58-59), sans reproduire toute la démonstration , en expose ainsi la conclusion : « Tertia via est sumpta de natura cœli , cujus materia elongata est a generatione et corruptione ; propter quod omnes antiqui convenerunt, quodcœlum esset locus Dei. Manente autem cœlo nunquam defuit motus ejus; manente motu, nunquam cessavit mundus producere animalia et plantas. Substantia orbis et motus sine initio manserunt, et manent, et manebunt sine fine; ergo mundus sine initio mansit, manet, et manebit sine fine. »
(3) Nous avons lait voir plus haut, p. 27, n. 1, que la proposition dont il s'agit ne repose que sur l'interprétation d'un passage d' Aristote admise par Al-Farâbi, mais qu'Ibn-Roschd déclare erronée. — Albert le Grand (/. c. p. 59) fait remarquer aussi que cette IVe méthode n'appartient pas à Aristote , mais à ses commentateurs grecs et arabes ; cependant il se trompe sans doute en comptant aussi Averroès parmi ceux qui l'ont admise.
naissance a élé nécessaire , il a toujours existé ; si sa naissance a élé impossible , il n'a jamais pu exister; enfin si elle a élé possible , quel serait donc le substralum de cette possibilité ? Il fallait donc nécessairement qu'il existât quelque chose qui fût le subslratum de la possibilité et par quoi la chose en question pût être dite possible. — C'est là une méthode très forte pour établir l'éternité du monde. Quelques-uns des plus pénétrants parmi les Motécallemîn modernes ont prétendu résoudre la difficulté, eu disant : la possibilité réside dans l'agent et non pas dans l'objet de l'action. Mais cela ne veut rien dire ; car il y a deux possibilités différentes. En effet, dans tout ce qui naît, la possibilité de naître est antérieure à la naissance , et de même, dans l'agent qui l'a fait naître , la possibilité de faire naître telle chose existait avant qu'il la fit naître; il y a donc là indubitablement deux possibilités: une possibilité dans la matière, (celle) de devenir telle chose , et une possibilité dans l'agent, (celle) de faire telle chose.
Telles sont les principales méthodes suivies par Aristote pour établir l'éternité du monde , en prenant pour point de départ le monde lui-même. Mais il y a quelques autres méthodes, mentionnées par ses successeurs, qui les ont tirées de sa philosophie, et où ils établissent l'éternité du monde en prenant Dieu pour point de départ.
V. L'une d'elles (est celle-ci): Si, disent-ils, Dieu avait produit le monde du néant, Dieu aurait été, avant de créer le monde, agent en puissance, et en le créant, il serait devenu agent en acte. Dieu aurait donc passé de la puissance à l'acte , et, par conséquent, il y aurait eu en lui une possibilité et il aurait eu besoin d'un efficient qui l'eût fait passer de la puissance à l'acte M. — C'est là encore une grande difficulté , sur laquelle tout homme
(1) C'est-à-dire : Si on admettait un Dieu créateur du monde, ce Dieu ne pourrait pas être l'agent absolu toujours en acte; un tel agent suppose l'éternité de l'action, et, par conséquent, l'éternité du monde. Cf. ci-dessus, chap. I, quatrième spéculation (p. 43).
intelligent doit méditer, afin de la résoudre et d'en pénétrer le mystère (1).
VI. Autre méthode: Si un agent, disent-ils, tantôt agit et tantôt n'agit pas , ce ne peut être qu'en raison des obstacles ou des besoins (2) qui lui surviennent ou (qui sont) dans lui ; les obstacles donc l'engagent à s'abstenir de faire ce qu'il aurait voulu, et les besoins W l'engagent à vouloir ce qu'il n'avait pas voulu auparavant. Or, comme le créateur n'a pas de besoins qui puissent amener un changement de volonté, et qu'il n'y a pour lui ni empêchements , ni obstacles , qui puissent survenir ou cesser, il n'y a pas de raison pour qu'il agisse dans un temps et n'agisse pas dans un autre temps ; son action, au contraire, doit perpétuellement exister en acte, comme il est lui-même perpétuel.
VII. Autre méthode: Les œuvres de Dieu, disent-ils, sont très parfaites, et il n'y a dans elles rien de défectueux , ni rien d'inutile ou de superflu. C'est ce qu'Aristote répète continuellement, en disant: la nature est sage et ne fait rien en vain, mais elle fait chaque chose de la manière la plus parfaite possible (4). De là , disent-ils , il s'ensuit que cet univers est ce qu'il y a de plus parfait, et qu'il n'y a rien qui le surpasse (5) ; il faut donc qu'il soit perpétuel , car la sagesse de Dieu est perpétuelle
(1) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , il manque quelques mots de cette dernière phrase; les mss. portent : TMT> p 1E2 înîl
vtid- rn*nnyi îTnn1? b^tr» bi thiê v#n mh i«o.
(2) Proprement : des choses qui invitent ou appellent.
(3) Le mot D^lpDH, dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, est une faute ; les mss. portent D'WDEn-
(4) Voy. p. ex. traité du Ciel, liv. I , à la fin du chap. 4 : o Si 6eoj /M h yùtjtç oOâiv fA«T»v 7roioû<7iv. Des parties des animaux, liv. IV, chap. 13 : lîrsè oCtî Ttspiepyov où8sv ours ptKfijv y <?ùaiç nouï.
(5) Littéralement : et il ny a pas d'extrême (perfection) après lui. Ibn- Tibbon traduit : "tfoû y\& WfîN W , et il n'est pas possible qu'il y ait quelque chose de meilleur; Al-'Harîzi traduit lilttéralement : rY"On VIPIN ]W
comme son essence , ou plutôt son essence est (elle-même) sa sagesse qui a exigé l'existence de cet univers.
Tout ce que tu pourras trouver, en fait d'argumentations (émanées) de ceux qui admettent l'éternité du monde, dérive de ces méthodes et peut se ramener à l'une d'elles. Ils disent encore, comme pour réduire à l'absurde : Comment se pourrait-il que Dieu eût été oisif, ne faisant absolument rien et ne produisant •rien dans toute l'éternité passée (l) , et qu'après n'avoir rien fait pendant toute la durée de son existence éternelle qui est sans fin, il eût depuis hier commencé (à créer) l'univers? Car, lors môme que tu dirais , par exemple , qu'avant ce monde Dieu en a créé beaucoup d'autres , aussi nombreux que les grains de sénevé que pourrait contenir le globe de la sphère dernière, et que chacun de ces mondes a existé pendant des années aussi nombreuses que ce même contenu de grains de sénevé, tout cela serait encore, par rapport à l'existence infinie de Dieu, comme si tu disais que c'est d'hier que Dieu a créé le monde. En effet, dès que nous affirmons que l'univers a commencé après le néant absolu , il importe peu que tu admettes que cela a eu lieu depuis des centaines de mille ans (2) ou depuis un temps très rappro-
(1) Littéralement : Dans F Éternité qui na pas cessé. Au lieu de bîN^N , l'éternité, l'un des mss. de Leyde (n°18) porte bNnb** l'étal-, de même Ibn-Tibbon : 1D ttb 1WN PJJJ3- Al-'Harîzi traduit : irnn BHn tfbl
DTip».
es â
(2) Je dois avertir que, pour les numéraux F|btf "û (<-âH <^-*), aucun des mss. que j'ai pu consulter ne présente l'orthographe que j'ai adoptée. Ces mss. portent, les uns r^N pjû, les autres P]«b« pD- Le pluriel rj^N (<^) est ici contraire aux règles de la grammaire arabe ; quant à la forme po ((Jfc*-*, génitif pi.), elle a été probablement écrite ainsi par Maïmonide lui-même; mais j'ai cru devoir substituer l'état construit <&**, quoique j'avoue n'avoir jamais rencontré cette forme.
chéj car ceux qui admettent l'éternité (du monde) trouvent cela également absurde.
On a argumenté encore de ce qui de tout temps a été généralement admis 0) par tous les peuples, et d'où il résulte que la chose est naturelle et non pas (simplement) hypothétique ; de sorte qu'on est tombé d'accord à cet égard. Tous les hommes , dit Aristote , reconnaissent ouvertement la perpétuité et la stabilité du ciel , et , comme ils ont senti qu'il n'est pas né et qu'il n'est pas non plus périssable , ils en ont fait la demeure de Dieu et des êtres spirituels , c'est-à-dire des anges ; ils l'ont attribué à Dieu pour indiquer sa perpétuité ^. Il allègue, dans le même chapitre, d'autres choses de cette espèce, afin de fortifier, par les opinions probables C3) , l'opinion que la spéculation lui avait fait reconnaître vraie.