CHAPITRE XV
Mon but, dans ce chapitre, est d'exposer qu'Aristote n'a pas de démonstration sur l'éternité du monde (envisagée) selon son opinion. II ne s'abuse même pas là-dessus; je veux dire qu'il
(1) Littéralement : El (on a procédé) aussi par voie d'argumentation de ce qui est généralement connu, on admis. Cette phrase n'a pas de verbe, et il faut sous-entendre on a procédé; l'auteur veut dire qu'on a employé le syllogisme dialectique, qui a pour base le suffrage de la totalité ou de la pluralité des hommes, et qui part, non pas de principes d'une vérité absolue, mais seulement d'opinions probables (si èvoô^wv). Voy. Aristote, Topiques, liv. I, chap. 1, et cf. le t. I , p. 39, n. 1.
(2; C'est-à-dire , la perpétuité du Ciel. — Voy. traité du Ciel, liv. I ,
Chap. 3 : Èoly.z S o T« kêyoç xoîç (f>zwoy.évoiç pu, pxv petit Y.o.i xà yy.tvou.iva. tm
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Çouat ôîovf, O/Taov Ixi wî tw «Savàrw to «Ô«v«tov c\tvt)pxrtu.zvov. Averroès,
dans son grand commentaire (édit. in-fol., t. V, f. 9, col. &), dit en expliquant ce passage : a Et cum dixit quod sensus testatur rationi, in hac ratione incœpit dare significationes ex propositionibus famosis Qc MôÇw) apud plures gentes, etc.,»
(3) C'est-à-dire, par des syllogismes dialectiques.
sait lui-même qu'il n'a pas de démonstration là dessus, et que ces argumentations et ces preuves qu'il allègue sont (seulement) celles qui ont le plus d'apparence et vers lesquelles l'âme incline le plus. Elles sont (en effet) , comme le soutient Alexandre , celles qui offrent le moins de doutes ; mais il ne faut point croire qu'un Aristote ait pu prendre ces raisonnements pour une démonstration , puisque c'est Aristote lui-même quia enseigné aux hommes les méthodes de la (vraie) démonstration, ses règles et ses conditions. — Ce qui m'a engagé à parler de cela, c'est que les modernes d'entre les partisans d' Aristote prétendent que celuici a démontré l'éternité du monde. La plupart de ceux qui ont la prétention d'être philosophes suiventdonc dans celte question l'autorité d'Aristote, croyant que tout ce qu'il a dit est une démonstration décisive dans laquelle il n'y a rien de douteux; et ils trouvent mêmeabsurdede le contredire, ou (de supposer) que quelque chose ait pu lui rester cachée ou qu'il ait pu se tromper dans quoi que ce soit. C'est pourquoi j'ai cru devoir procéder avec eux suivant leur propre opinion, et leur montrer qu' Aristote lui-même ne prétend point donner une démonstration sur cette question . Ainsi, par exemple, il dit dans YAcroasis : « Tous les physiciens qui nous ont précédés croyaient que le mouvement n'est pas né et qu'il est impérissable, àl'exception de Platon qui croyaitque le mouvement est né et périssable; et de même le ciel, selon lui, est né et périssable. » Telles sont ses expressions W. Or, il est clair que si cette question avait été démontrée par des démonstrations rigoureuses, Aristote n'aurait pas eu besoin de l'appuyer par l'opinion cou-
(1) Au lieu de rV£3 (cxaaj**) (plusieurs mss. portent riN£-, pour .), ce qui n'est qu'une faute d'orthographe très commune dans les
verbes dont la 3e radicale est une lettre quiesccnte. Cf. le t. 1 , pag. 24, Matin de la note.
(2) L'auteur, sans doute, a eu en vue le passage du VIIIe liv. (eh. 1; de la Physique, que nous avons cité plus haut, p. 109, n. 1; mais la citation n'est pas textuelle.
forme des anciens physiciens W , et il n'aurait pas eu besoin non plus de dire tout ce qu'il a dit au même endroit pour montrer l'absurdité de ceux qui le contredisent et rendre méprisable leur opinion; car, dès qu'une chose est démontrée, sa vérité ne saurait augmenter, ni sa certitude se fortifier, par le commun accord de tous les savants, et (d'un autre côté) sa vérité ne saurait diminuer, ni sa certitude s'affaiblir, par la contradiction de tous les habitants de la terre.
Tu trouveras aussi qu'Aristote, dans le traité du Ciel et du Monde y là où il commence à exposer que le ciel n'est pas né et qu'il est impérissable, s'exprime ainsi : « Nous voulons donc, après cela v2), faire encore des recherches sur le ciel, et nous disons : crois tu qu'il soit né de quelque chose , ou qu'il ne le soit pas ct qu'il soit sujet à la corruption , ou qu'il ne doive jamais périr (3) ? » Après avoir posé cette question , voulant (comme il le dit) rapporter les arguments de ceux qui disent que le ciel estw£'(4\ il continue dans les termes suivants: «Quand nous aurons fait cela, nos paroles seront accueillies avec plus de
(1) Littéralement : par là que les physiciens qui ont précédé pensaient de même.
(2) Les mots *^i nj?2, après cela, n'ont pas été rendus dans la version d'Ibn-Tibbon.
(3) Voyez le traité du Ciel, liv. 1 , au commencement du chap. 10 :
ToÛtwv ôè ôtwptffy-évwv léyo^sv ptsTK radia 7rÔTîpov v.yivoTOç f) ysvwzôç v.c/.i
ay^aproç v f^otpràç, — 11 serait inutile d'insister sur les tournures de la version arabe que Maïmonide avait sous les yeux; on verra tout à l'heure un exemple frappant de la manière dont elle paraphrasait le texte grec.
(4) 11 faut effacer dans la version d'Ibn-Tibbon les mots D^Dfî3 D^in ; les meilleurs manuscritsde cette version ont seulement D^ltT! nVinnrn. Dans quelques manuscrits, cependant, on lit : D^IH D^Dt^n niTlD DHDS3, et de môme que dans l'un des mss. de Leyde (n° 18), iïlDNS iï^fcO NOD^N JtM; mais il faut attribuer cette variante à rinintelligence des copistes, qui ne comprennent pas le sens du mot arabe i£y^=> employé ici dans le sens de yh&sis.
bienveillance par ceux qui excellent dans la spéculation ; surtout quand ils auront d'abord entendu les argumentations des adversaires. Car si, sans rapporter les arguments de nos adversaires , nous disions seulement notre opinion et nos arguments, ceux-ci paraîtraient aux auditeurs trop faibles pour être acceptés. Il est digne de celui qui veut juger avec vérité de ne pas être hostile à celui qui le contredit ; il doit , au contraire, être bienveillant et impartial à son égard, en rendant justice à ses argumentations comme aux siennes propres M. »
Telles sont les paroles textuelles de cet homme. Et maintenant,
(1) Littéralement : en lui concédant ce qu'il se concède à lui-même en fait de la justesse des argumentations. — On reconnaîtrait à peine, dans la citation qu'on vient de lire , le texte grec auquel elle correspond (i. c. : a «a Se /.al pâAtai «v etîo ^larà -/.. t. ).), et dont voici la traduction littérale : « Ce qui va être dit paraîtra plus croyable à ceux qui auront entendu d'abord les justifications des raisons adverses; car il nous conviendrait fort peu de paraître juger par contumace. En effet, ceux qui veulent prononcer un jugement suffisamment vrai doivent être des arbitres et non pas des adversaires. » Mais l'exactitude de la citation de Maïmonide, d'après la version arabe, nous est garantie parla version arabelatine, qui, à son tour, a mal paraphrasé les termes arabes. Voyez les Œuvres d'Aristote avec les commentaires d'Averroès , édit. in-fol., t. V, f. 32, col. d: « Et nos cum hoc fecerimus, tune sermo noster erit dignior ût recipiatur apud eos qui sunt bonae discretionis(vel considérations in discretione ipsorum , vel intellectu) ; et maxime , cum audierint rationes contradicentium primo. Et jam scimus quod cum nos dixerimus in aliquo, necesse est ut sic sit, aut sic visum est nobis, et cum hac opinione et necessitate non dixerimus rationes contradicentium in eis, tune minus erunt recipienda? apud audientes exdistinguentibus propositiones signorum, et contemplationes intellectuum; etoportet qui voluerit judicare vere, ut non si-t contradicens. Et odiens euiu qui contradicit: sed oportet esse diligentem ipsum et pacificum ei. Et ex pacificatione est ut concédât ei, sicut concederet sibi de sermonibus recte et de scientia apud terminos demonstrationum ». — La version latine du traité du Ciel, attribuée dans l'édition imprimée à Paul Israélite, est, à très peu de chose près, identique avec celle de Michel Scott , qui se trouve dans plusieurs mss. de la Bibliothèque impériale.
ô vous tous qui êtes penseurs ! y a t-il encore, après cette déclaclaration préliminaire, de quoi blâmer cet homme? croira-t-on encore , après de telles paroles, qu'il ait eu une démonstration sur cette question? Un homme quelconque, et à plus forte raison Aristote , peut -il s'imaginer qu'une chose qui a été démontrée puisse être faiblement accueillie si on n'a pas entendu les argumentations de ceux qui la contredisent? — Ensuite, Aristote déclarant que c'est là une opinion (*) à lui et que ses preuves làdessus ne sont que des argumentations (dialectiques) , — est-ce un Aristote qui pourrait ignorer la différence entre les argumentations et les démonstrations , entre les opinions qui paraissent à la pensée fortes ou faibles et les choses démonstratives? Enfin, cette expression oratoire cV impartialité envers V adversaire, qu'il ajoute comme pour fortifier son opinion ! a-t-on besoin de tout cela dans la démonstration? Non, certes; mais tout ce qu'il a pour but, c'est de montrer que son opinion est plus vraie que celle de ses adversaires, ou de ceux qui prétendent que la spéculation philosophique conduit à (admettre) que le ciel est sujet à la naissance et à la corruption, mais que cependant il n'a jamais été (absolument) non existant, — ou qu'il a été formé (de quelque chose) , — et qu'il ne périra pas (absolument) (2) ; et autres choses semblables qu'il rapporte de ces opinions. Et cela est indubitablement vrai ; car (en effet) son opinion est plus près de la vérité que la leur , quand on cherche à argumenter de la nature de l'être. Mais nous ne pensons pas ainsi (3), comme je l'exposerai. Cependant toutes les sectes, et même les philosophes, se sont lais-
(1) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont généralement njnn ; il faut lire njn , sans article , comme l'a l'édition princeps.
(2) L'auteur veut parler de ceux qui admettent que le ciel a eu un commencement temporel, mais qu'il a été formé d'une matière éternelle, et qu'en périssant, il retourne à cette matière; c'est-à-dire qu'il se trouve dans les mêmes conditions que les choses sublunaires. Voy. au chap. XIII, la 11e opinion.
(3) C'est-à-dire, nous ne partageons pas l'opinion d' Aristote, bien qu'à un certain point de vue elle soit plus près de la vérité.
ses entraîner par les passions , de sorte qu'ils ont voulu établir qu'Aristote a démontré cette question. Peut-être, selon leur opinion , Aristote a-t-il fait une démonstration sur cette question, sans s'en apercevoir lui-même C1) , de sorte que ce ne serait qu'après lui qu'on en aurait fait la remarque! — Quant à moi, il me semble hors de doute que toutes les opinions qu'Aristote exprime sur ces sujets, — je veux parler de l'éternité du monde, de la cause des mouvements variés des sphères et de l'ordre des Intelligences, — que tout cela, dis-je, n'est pas susceptible d'une démonstration. Aussi Aristote n'a-t-il jamais eu la pensée que ces raisonnements pussent être (considérés comme) une démonstration ; au contraire, comme il le dit lui-même, nous n'avons aucun moyen d'aborder ces choses par des méthodes démonstratives (2), et elles n'ont pour nous aucun principe dont nous puissions argumenter (3).
Tu connais le texte de ses paroles que voici : « et il y en a (des problèmes) sur lesquels nous n'avons pas d'argument, ou qui nous paraissent graves ; car il nous est difficile d'en dire le pourquoi, comme par exemple la question si le monde est éternel, ou non <4) » Telles sont ses expressions. Mais tu sais comment
(1) Littéralement : saiis s'apercevoir qu'il a démontré. L'auteur dit ironiquement que, puisque Aristote ne donne pas ses preuves pour de véritables démonstrations , il se peut qu'il ne se soit pas aperçu lui-même de toute la force de ses arguments.
(2) Littéralement : que les méthodes pour trouver des preuves sur ces choses laissent leurs portes fermées devant nous.
(3) C'est-à-dire, il n'y a dans toutes ces choses aucun principe, aucun axiome , qui puisse servir de point de départ pour une démonstration.
(-4) Voy. Topiques, liv. I, cli. 11 : zaî *«/>« wv làyw u.h ï^ouî-j,
ovtwv ps'ye/.'Xtov* %ty.\î7ZQ'J olo^ivot tivv.i to S ta :i àiroSoOvcu, oîov ttÔtsQov b /ô<Tj7.oç «fSiof, r) oo. — Au lieu dcou qui nous paraissent graves, il faudrait dire, d'après le texte grec : parce qu'ils sont graves. Tous les mss. ai', du Guide portent NJljy fiD^JJ ^ IX; dans la vers. ar. des Topiques (ms. ar. delà Biblioth. imp., £82 «, f. 241 b), on lit : LÛJàJ iLç&is. g iî.
Àbou-Naçr (al-Farâbi) a interprété cet exemple, quelle explication il en à donnée et comment il a repoussé (l'idée) qu'Aristote ait pu douter de l'éternité du monde (l). Il parle de Gallien avec un souverain mépris, parce que celui-ci avait dit que c'est là une question obscure pour laquelle on ne connaît pas de démonstration^. Abou-Naçr pense que c'est une chose claire, évidente et susceptible d'une démonstration (rigoureuse) que le ciel est éternel et que ce qui est au dedans de lui est sujet à la naissance et à la corruption.
En somme, ce n'est pas de l'une des manières que nous avons rapportées dans ce chapitre qu'une opinion peut être confirmée, ou détruite, ou mise en doute (3). Nous n'avons fait ces citations que parce que nous savons que la plupart de ceux qui prétendent être des génies, quoiqu'ils ne comprennent aucune science, tranchent sur l'éternité du monde, en suivant l'autorité des savants célèbres qui en ont proclamé l'éternité, et rejettent les paroles de tous les prophètes , parce que celles-ci ne sont pas conçues dans le style didactique (4), mais dans celui d'une proclamation delà part de Dieu. Dans cette voie (des prophètes) ne
(1) Moïse de Narbonne ne connaissait déjà plus l'ouvrage d' Al-Farâbi auquel il est ici fait allusion : l'auteur, dit-il , se contente de le citer brièvement , parce qu'il était très connu alors ; mais il ne nous est pas parvenu.
(2) Cf. Gallien, de Hippocratis et Platonis placitis, liv. IX , cliap. 7 (édit. de Klihn, t. V, p. 780), où Gallien traite d'oiseuse et inutile la question de savoir si le monde est né ou non. o-j y«/> Sri, &<**$$ ysyavlvoti
-ôv y.ôa-pov yj y.r) yê'/oviva*, çyjtsîv a^p>j(TTOV, ojtoj /aï Ttîpi Tzpovotocç y.c/.i 0eâv.
(3) L'auteur veut parler de la manière dont s'exprime Aristote dans les différents passages cités dans ce chapitre , et il veut dire qu'on ne peut rien inférer de ces expressions vagues, par lesquelles l'opinion de Y éternité du monde n'est ni confirmée, ni détruite ou mise en doute.
(-4) Littéralement : parce que leur discours n'est pas dans la voie de l'enseiynement (méthodique^). Le mot <jo^«, lieu où l'on se rencontre, s'emploie, comme i£j>^ , dans le sens de voie, manière, méthode.
sont guidés que quelques-uns que l'intelligence a favorisés. Ce que nous désirons (établir), nous autres, relativement à la nouveauté du monde , selon l'opinion de notre Loi , je le dirai dans les chapitres suivants.