CHAPITRE XXI
Sache que , parmi les philosophes modernes qui professent l'éternité du monde, il y en a qui disent que Dieu est l'efficient du monde, dont il a préféré l'existence (à la non-existence), qu'il l'a fait avec 'dessein et Ta déterminé tel qu'il est, mais qu'il est inadmissible que cela ait eu lieu dans un temps plutôt que dans un autre, et qu'au contraire, cela a toujours été et sera toujours ainsi. Ce qui fait, disent-ils, que nous ne saurions nous figurer qu'un agent ait fait quelque chose sans que cet agent ait précédé son action dans le temps, c'est que dans ce que nous faisons, nous autres, il en est nécessairement ainsi ; car, dans tout agent de celte sorte (*), il y a une certaine privation : il est (d'abord) agent en puissance, et, après avoir agi, il a passé à l'acte. Mais Dieu, dans lequel il n'y a point de privation, ni absolument rien qui soit en puissance, ne précède point son action ; au contraire, il n'a jamais cessé d'agir, et de même qu'il y a une immense différence entre son essence et la nôtre, de même aussi le rapport qui existe entre son action et lui diffère de celui qui existe entre notre action et nous. Ils font le même raisonnement sur la détermination et la volonté ; car, peu importe que tu dises agent, ou voulant, ou agissant avec dessein, ou préférant, ou déterminant, (tous ces mots) ayant le même sens(2). 11 est
(1) C'est-à-dire, dans tout agent qui agit de la manière dont nous agissons.
(2) C'est-à-dire : De même que son action n'a pu commencer dans le temps, de même sa volonté, son dessein, etc., ont nécessairement existé de toute éternité.
inadmissible, disent-ils encore, que son action ou sa volonté soit sujette au changement, ainsi que nous l'avons exposé (*).
Il est donc clair pour toi, ô lecteur de mon présent traité, que ceux-là ont bien changé le mot nécessité, mais en ont laissé subsister l'idée. Peut-être ont-ils eu pour but de choisir une plus belle expression, ou (du moins) d'écarter quelque chose de malsonnant (2); car (si Ton dit) que l'univers est intimement lié à sa cause, — qui est Dieu, comme le dit Aristote, — et qu'il participe de sa perpétuité, c'est absolument la même idée que lorsqu'ils disent que le monde vient de V action de Dieu, ou (qu'il a été fait) par son dessein, sa volonté, son choix et sa détermination, mais qu'il n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'être tel qu'il est, de même que le lever du soleil est indubitablement l'efficient du jour, sans que l'un précède temporellement l'autre. Mais ce n'est pas là l'idée du dessein (3) tel que nous l'envisageons ; au contraire, nous voulons dire par là que le monde n'est pas nécessairement émané de Dieu, comme l'effet émane de sa cause, de laquelle il est tellement inséparable qu'il ne peut changer sans que la cause elle-même subisse un changement, ou que (du moins) elle change à l'égard d'une de ses conditions. Quand tu auras ainsi compris l'idée (du dessein), tu reconnaîtras combien il est faux de dire que le monde est une conséquence nécessaire de l'existence de Dieu, comme l'effet l'est de la cause, et (tu sauras) qu'il est venu de l'action (libre) de Dieu ou (qu'il existe) par sa détermination.
Après avoir ainsi exposé le sujet, nous arrivons à examiner (la question de) cette diversité qui existe dans le ciel et qui, comme il a été démontré, a nécessairement une cause ; (et nous
(1) Voy. ci-dessus chap. XNI, p. 112.
(2) C'est-à-dire : Us croyaient peut-être qu'il était plus digne de Dieu de l'appeler efficient ou agent, et ils voulaient peut-être éviter les expressions malsonnantes de cause première et de nécessité. (Cf. le t. 1, au com mencement du chap. LXIX).
(3) C'est-à-dire, du dessein ou de l'intention que nous attribuons à Dieu. Ibn-Tibbon a ajouté les mots nSyrV Dtt'n pour plus de clarté.
demandons) si cette cause, par son existence même, a motivé et rendu nécessaire cette diversité (0, ou bien si elle est l'efficient de cette diversité qui Ta déterminée W de la manière que nous croyons, nous, les sectateurs de Moïse, notre maître? Nous répondrons à cela, après avoir fait d'abord une observation préliminaire pour expliquer le sens de la nécessité admise par Aristote, afin que tu en conçoives l'idée; et ensuite je t'exposerai la préférence que je donne à l'opinion de la nouveauté du monde, (appuyée) par des preuves spéculatives, philosophiques et pures de tout faux raisonnement.
S'il dit que l'Intelligence première est nécessairement émanée de Dieu, la deuxième Intelligence de la première et la troisième de la deuxième, et de même, s'il pense que les sphères sont émanées des Intelligences et (s'il proclame) cet ordre bien connu que tu as pu étudier dans les passages y relatifs et que nous avons ici exposés en abrégé (3\ il est clair qu'il ne veut pas dire par là que telle chose ait existé d'abord, et qu'ensuite soit née d'elle cette autre chose qui en est la conséquence nécessaire ; car il n'admet la naissance d'aucune de ces choses. En disant conséquence nécessaire, il ne veut parler que de la causalité, comme s'il disait : l'Intelligence première est la cause de l'existence de la deuxième Intelligence, celle-ci est la cause de l'existence de la troisième, et ainsi de suite ; et il en est de même de ce qu'il dit des sphères et de la matière première (4), car toutes ces choses ne se précèdent point les unes les autres et
(1) Littéralement : Si cette cause est la raison de cette diversité et si cela résulte nécessairement de son existence.
(2) Le participe troD^tf, qui se rapporte à byNîbtf , f efficient, doit être prononcé à la forme active; les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont le participe passif mnVEn, mais les mss. ont miTOn.
(3) Voy. ci-dessus chap. IV, où l'auteur a parlé de l'ordre des Intelligences et des sphères, en attribuant à Arislotc les théories des péripatéticiens arabes.
(4) C'est-à-dire, de la matière des choses sublunaires, qui émane des sphères, lesquelles, à leur tour, émanent des Intelligences.
n'existent point, selon lui, les unes sans les autres M. Il en est, par exemple, comme si quelqu'un disait que, des qualités premières W, résultent nécessairement l'aspérité, le lisse, la dureté, la mollesse, l'épaisseur et la qualité spongieuse (3); car personne ne met en doute que ce ne soient celles-là (les qualités premières), je veux dire la chaleur, la froideur, l'humidité et la sécheresse, qui aient fait naître l'aspérité, le lisse, la dureté, la mollesse, l'épaisseur, la qualité spongieuse et autres choses semblables, et que ces dernières ne soient nécessairement émanées des qualités premières , quoiqu'il soit impossible qu'il existe un corps qui, possédant les qualités premières, soit dénué de ces qualités secondaires W. C'est donc absolument de la même manière qu'Aristote dit (5), de l'univers en général, que telle chose est nécessairement émanée de telle autre, jusqu'à ce qu'on arrive à la cause première, comme il s'exprime, lui, ou à Y Intelligence première, ou (6) n'importe comme tu voudras
(1) Littéralement : Et aucune de toutes ces choses ne précède Vautre et n'existe, selon lui (Aristote), sans elle.
(2) Voy. ci-dessus p. 148, notes 1 et 2.
(3) Ibn-Tibhon, n'ayant pu trouver de mots hébreux pour désigner toutes ces qualités secondaires, a mis pour les deux premières, 12£îT) mp^nn, le lisse et son opposé, et pour les deux dernières, I^ËîT) nP2fl£Dn, la qualité spongieuse et son opposé. Al-'Harîzi traduit:
"Dfîm mym -pm robpm p^nm Dan.
(4) L'auteur veut dire que, bien qu'il soit évident que les deux espèces de qualités existent simultanément, et que les qualités premières ne précèdent point temporellement les qualités secondaires, on dit pourtant que celles-ci sont émanées des premières, comme l'effet émane de la cause. Ibn-Tibbon ajoute, dans sa version, ces mots explicatifs : nnon py ■]« irnnn py nn tett J*Wf. « Et il ne s'agit point ici de l'idée de naissance, mais de l'idée de cause. »
(5) Les éditions de la version d' Ibn-Tibbon ont : i.DDIN -ÎJDWI ; il faut lire lùW, sans le i conjonctif, comme l'ont les mss. Al-'Harîzi : 1BD1N 1DN lOBin JVDT1 Ht ty.
(6) Il faut ajouter, dans la version d'Ibn-Tibbon, le mot Ut, qui se trouve dans les mss. — Dans la phrase suivante : 'yy\ u*o ^ , il faut
l'appeler. Nous avons tous en vue un seul et même principe ; mais lui, il pense que tout ce qui est en dehors (de ce principe) en est émané par nécessité, comme je l'ai dit, tandis que nous, nous disons que c'est Dieu qui a fait toutes ces choses avec dessein et en voulant cet univers, qui n'a pas existé d'abord et qui maintenant a été appelé à l'existence par la volonté de Dieu.
Je vais maintenant, dans les chapitres suivants, produire les preuves qui me font donner la préférence à (l'opinion qui admet) que le monde a été créé.