CHAPITRE XXV
Sache que, si nous évitons de professer l'éternité du monde, ce n'est pas parce que le texte de la Loi proclamerait le monde créé; car les textes qui indiquent la nouveauté du monde ne
DJTJD les mots DJ^y INtP b^N, ce qui modifie essentiellement le sens de cette phrase, qui se traduirait ainsi : « La preuve générale qu'on peut en tirer, c'est qu'il nous prouve (l'existence de) son moteur; mais le reste de ce qui le concerne (c'est-à-dire , le ciei) est une chose à la connaissance de laquelle les intelligences humaines ne sauraient arriver. » La leçon d'Ibn-Tibbon paraît se justifier par d'autres passages de ce traité, où l'auteur dit expressément que le Ciel nous prouve en général l'existence d'un premier moteur, quoique nous ne puissions pas nous rendre un compte exact des lois du mouvement. Voy. p. ex. Ire partie, chap. IX. et ci-dessus, chap. II et chap. XVIII, p. 144.
(1) Littéralement : le point extrême (c'est-à-dire, la plus forte preuve) de ma préférence pour la recherche de la vérité , c'est d'avoir manifesté et déclare ma perplexité dans ces matières. Dans la version d'Ibn-Tibbon, il faut écrire : ^fco i^n^n iniam TTttCI •OKtP DTJJjn , comme l'a l'édition princeps.
sont pas plus nombreux que ceux qui indiquent la corporéité de Dieu. Au sujet de la nouveauté du monde aussi, les moyens d'une interprétation allégorique ne nous manqueraient pas et ne nous seraient pas interdits <l); au contraire, nous pourrions employer ici ce mode d'interprétation, comme nous l'avons fait pour écarter la corporéité (de Dieu). Peut-être même serait-ce beaucoup plus facile, et serions-nous très capable d'interpréter les textes en question et d'établir l'éternité du monde, de même que nous avons interprété les (autres) textes et écarté la corporéité de Dieu. Mais deux raisons nous ont engagé à ne pas faire cela et à ne pas l'admettre. L'une est celle-ci : l'incorporalité de Dieu a été démontrée, et il faut nécessairement avoir recours à l'interprétation allégorique, toutes les fois que, le sens littéral étant réfuté par une démonstration, on sait (d'avance) qu'il est nécessairement sujet à l'interprétation (2). Mais l'éternité du monde n'a pas été démontrée, et, par conséquent, il ne convient pas de faire violence aux textes et de les interpréter allégoriquement, pour faire prévaloir une opinion dont on pourrait aussi bien faire prévaloir le contraire, en raisonnant d'une autre manière (3). Voilà donc une raison. — La seconde raison est celle-ci : notre croyance de l'incorporalité de Dieu ne renverse aucune des bases
(1) Littéralement : Les portes de V interprétation allégorique ne seraientpas non plus fermées devant nous, ni ne nous seraient inaccessibles, en ce qui concerne la nouveauté du monde. L'auteur veut dire que les textes relatifs à la création du monde pourraient être interprétés allégoriquement. comme doivent l'être ceux dont il semble résulter que Dieu est un être corporel. Le mot ck?^* désigne l'interprétation allégorique du texte sacré, tandis que l'explication du sens littéral est désignée par le mot
(2) Plus littéralement : et il faut nécessairement interpréter tout ce dont une démonstration réfute le sens littéral et que l'on sait avoir besoin d'une interprétation.
(3) Littéralement : par d'autres modes de préférence; c'est-à-dire, en motivant de différentes manières la préférence qu'on donnerait à cette opinion contraire.
de notre religion, ni ne donne de démenti à rien de ce qu'ont proclamé les prophètes. Il n'y a en cela (aucun inconvénient), si ce n'est qu'au dire des ignorants, ce serait contraire aux textes (de l'Écriture); mais, ainsi que nous l'avons montré, il n'y a là rien qui lui soit contraire, et c'est là plutôt le but de l'Ecriture. Mais, admettre l'éternité (du monde) telle que la croit Aristote, c'est-à-dire comme une nécessité, de sorte qu'aucune loi de la nature ne puisse être changée et que rien ne puisse sortir de son cours habituel, ce serait saper la religion par sa base, taxer nécessairement de mensonge tous les miracles, et nier (4) tout ce que la religion a fait espérer ou craindre , à moins , par Dieu ! qu'on ne veuille aussi interpréter allégoriquement les miracles, comme l'ont fait les Bâtenis (ou allégorisles) (2) parmi les musulmans, ce qui conduirait à une espèce de folie. — Cependant , si l'on admet Y éternité selon la deuxième opinion que nous avons exposée <3), qui est celle de Platon, et selon laquelle le ciel aussi est périssable^), cette opinion ne renverse pas les bases de la religion, et il ne s'ensuit point la négation du miracle, mais, au contraire, son admissibilité. On pourrait interpréter les textes dans
(1) Sur le sens du verbe jdôs, cf. le t. I, p. 115, note 1. — Tous les mss. ar. ont ici l'infinitif ^îoyn, bien que les deux verbes précédents soient au participe. Les deux versions hébraïques ont le participe ntenai.
(2) Par le mot /jbL , intérieur (en hébreu "pp.). les Arabes désignent le sens allégorique des paroles du Coran, opposé àjj&Uà, extérieur, qui désigne le sens littéral. De là vient le nom de Bâtenis (*ÂâLUJÎ ou kjkUJ! tMÎ), c'est-à-dire, partisans du sens allégorique, secte musulmane mystique qui se forma sous l'influence des doctrines néo-platoniciennes et qui a beaucoup d'analogie avec les kabbalistes juifs. Voy. sur cette secte, sur ses noms et sur ses différentes branches, Schahrestâni, Histoire des sectes religieuses et philosophiques, texte arabe publié par M. Cureton, p. 147 etsuiv. (trad. ail. de M. Haarbrucker. t. I, p. 221 etsuiv.).
(3) Voy. ci-dessus, chap. XII I, p. 107 et suiv.
(4) Cf. ci-dessus, p. 1 09, note 1.
son sensW et trouver (2), dans les textes dn Pentateuque et ailleurs , beaucoup d'expressions analogues auxquelles elle pourrait se rattacher et qui pourraient même lui servir de preuve. Cependant, aucune nécessité ne nous y oblige, à moins que cette opinion ne pût être démontrée ; mais, puisqu'elle n'a pas été démontrée, nous n'inclinons pas vers cette opinion et nous n'y(3> faisons môme aucune attention. Nous prenons plutôt les textes dans leur sens littéral , et nous disons que la religion nous a fait connaître une chose que nous sommes incapables de concevoir, et le miracle témoigne de la vérité de ce que nous soutenons.
11 faut savoir que, dès qu'on admet la nouveauté du monde, tous les miracles devenant possibles, la (révélation de la) Loi devient possible aussi, et toutes les questions qu'on pourrait faire à ce sujet s'évanouissent. Si donc on demandait : Pourquoi Dieu s'est-il révélé à tel homme et pas à tel autre? pourquoi Dieu a-t-il donné cette Loi à une nation particulière, sans en donner une à d'autres ? pourquoi l'a-t-il donnée à telle époque et ne l'a-t-il donnée ni avant ni après? pourquoi a-t-il ordonné de faire telles choses et défendu de faire telles autres? pourquoi a-t il signalé le prophète par tels miracles qu'on rapporte, sans qu'il y en eût d'autres? qu'est-ce que Dieu avait pour but dans cette législation? pourquoi enfin n'a-t-il pas inspiré à notre nature le sentiment de ces choses ordonnées ou défendues , si tel a été son but (4) ? — la réponse à toutes ces questions serait celle-ci : « c'est
(1) C'est-à-dire, dans le sens de cette opinion de Platon.
(2) La plupart des mss. ont tpi à la forme active , et de même Al- 'Harîzi : &21 D\TPE1 *\b Nîi£,,,). Nous avons préféré écrire IJVT , au passif, leçon que nous n'avons trouvée que dans un de nos mss., mais qui est confirmée par la version d'Ibn-Tibbon, *|31 "^ "lN^J^l
(3) Le texte répète inutilement les mots : "CN^N s$O^N N"ïn à celte autre opinion ; au lieu de "CN^tt , quelques mss. ont NÎMN7 et de même Ibn-Tibbon: p D3-
(4) C'est-à-dire : pourquoi n'a-t-il pas fait que , par un sentiment naturel , nous fussions portés à faire ce qu'il a ordonné et à nous abstenir de ce qu'il a défendu , s'il est vrai qu'il a eu uniquement pour but que nous lissions telle chose et que nous nous abstinssions de telle autre?
ainsi qu'il Ta voulu , » ou bien : « c'est ainsi que l'a exigé sa sagesse. » De même qu'il a fait naître le monde sous cette forme au moment où il l'a voulu, sans que nous puissions nous rendre compte de sa volonté à cet égard, ni de la sagesse qui lui a fait particulièrement choisir telles formes (l) et telle époque, de même nous ne saurions nous rendre compte de sa volonté, ni de ce qu'a demandé sa sagesse, quand il a déterminé tout ce qui fait l'objet des questions précédentes. Mais, si l'on soutenait que le monde est ainsi par nécessité, il faudrait nécessairement faire toutes ces questions, et on ne pourrait en sortir que par de méchantes réponses, qui renfermeraient le démenti et la négation de tous ces textes delà Loi dont un homme intelligent ne saurait mettre en doute l'acception littérale (°2). C'est pour cela qu'on a évité (de professer) cette opinion , et pour cela les hommes pieux ont passé et passeront leur vie à méditer sur cette question; car, si la nouveauté (du monde) était démontrée, ne fût-ce que selon l'opinion de Platon, tout ce que les philosophes ont dit pour nous réfuter tomberait; et de même, s'ils avaient réussi à démontrer l'éternité (du monde) ^3) selon l'opinion d'Aristote, toute la religion tomberait, et on serait porté vers d'autres opinions. Je t'ai déjà exposé que tout dépend, de cette question; sache-le bien.
(1) La plupart des mss. ont îT)12 , au pluriel ses formes, et de même Al-'Harîzi: vnWlBî le ms. de Leyde, n° 18, a nmi2£ au singulier, leçon qui a été ndoptée par Ibn-Tibbon.
(2) Littéralement : le démenti et la négation de toutes les paroles
extérieures de la loi au sujet desquelles il ne peut y avoir de doute pour un homme intelligent quelles ne soient (prises') dans ces acceptions extérieures (ou littérales). Sur le mot *£Uô, au pluriel féminin *jM Jà, cf. ci-devant, p. 197, note 2.
(3) Dans la plupart des éditions de la vers. d'Ibn-Tibbon , il manque ici les mots n*)D*!pn *?y, qui se trouvent dans l'édition princeps.