‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 39 sur 64 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Beaucoup de nos coreligionnaires croient que Salomon admettait l'éternité (du monde). Mais il est étonnant qu'on ait pu s'imaginer qu'un homme qui professait la religion de Moïse, notre maître, ait pu admettre Y éternité. Si quelqu'un croyait, — ce

(1) La plupart, des mss. ont : nnttb ]12 ; quelques-uns : p "tfWÊ JD. Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent : "ni b 3 l&Wfîfi , il faut lire: im bv ltDWfiD.

(2) Le verbe ntfï2^ (£^0 est ici l'aoriste passif de la 3e forme de la racine J?, ayant le sens de compter strictement avec quelqu'un, être avare ou rigoureux , ne rien céder à quelqu'un. C'est dans le même sens que les talmudistes emploient le verbe "T'Spn , et c'est par ce verbe que Maïmonide lui-môme, dans sa lettre à lbn-Tibbon, traduit notre verbe arabe:

mspn nrn ^« tthnn nnKC^ xbs orirr rp *3t6kd.— Dans la

plupart des mss., le verbe en question est écrit nntfti" , probablement pour faire mieux reconnaître la racine. Dans l'introduction du Kiiàb al-luma\\e ms. d'Oxford a également finn*WD^Ni pour iciUJLi. Yoy. ma Notice sur Aboul-Walid, p. 133 (Journal asiatique, nov.-déccmb. 1850, p. 355).

dont Dieu nous garde ! — qu'il a déserté en cela les opinions religieuses (*), comment donc tous les prophètes et docteurs l'auraient-ils accepté? comment ne l'auraient-ils pas attaqué sur ce point et ne l'auraient-ils pas blâmé après sa mort, comme on dut le faire (2) pour les femmes étrangères et pour d'autres choses? Ce qui a donné lieu à le soupçonner à cet égard, c'est que les docteurs disent : « On voulait supprimer le livre de VEcclésiaste, parce que ses paroles inclinent vers les paroles des hérétiques (3). » Il en est ainsi, sans doute; je veux dire que ce livre, pris dans son sens littéral, renferme des choses qui inclinent vers des opinions hétérodoxes^4) et qui ont besoin d'une interprétation. Mais l'éternité (du monde) n'est pas de ce nombre; il n'y a (dans ce livre) aucun passage qui l'indique, et encore moins y trouve-t-on un texte qui déclare manifestement l'éternité du monde. Cependant, il renferme des passages qui en indiquent la durée perpétuelle, laquelle est vraie ; or, y ayant vu des passages qui en indiquent la perpétuité, on a pensé que Salomon le croyait

(1) La version d'Ibn-Tibbon ajoute ici les mots nin ^IpJJJû rWOT, dont l'équivalent ne se trouve dans aucun de nos mss. arabes, ni dans la version d'Al-'Harîi. Cette addition peut provenir d'une observation que Maïmonide, dans sa lettre, adressa au traducteur, au sujet du verbe j**j, qui signifie, selon lui, sortir du rang ou de la ligne, s'écarter d'une opinion, et qu'il dit avoir employé ici dans le sens de mn "HppD JIN^i sortir (s'écarter) des principes de la religion :

wb nw «iDn Bhrpfi wbtt jy in fjxb» jy ircfta in nwb*i

(2) La plupart des mss. ont 331; l'un des mss. de Leyde (n° 18) a ta, et de même Al-'Harîsi : N3£EJir TDS), comme nous le trouvons. La version de Ibn-Tibbon réunit les deux leçons lïTCPVW KîttMV 103 ; Ibn- Tibbon avait mis sans doute en marge l'un des deux verbes, que les copistes ont ensuite réunis.

(3) Voy. Wayyikra Rabbâ , sect. 28 (fol. 168, col. 4); Midrasch- Kohéleth, au cbap. I , vers. 3. La citation de Maïmonide, comme il arrive souvent, diffère un peu de nos éditions des M idraschîm, qui portent: rnriD nxb d^dii ontr onm n tkbdbm

(4) Littéralement : Vers des opinions étrangères aux opinions de la loi.

incréé, tandis qu'il n'en est point ainsi. Le passage sur la perpétuité est celui-ci : et la terre reste à perpétuité, oViyb (Ecclé siaste, I, 4); et ceux qui n'ont pas porté leur attention sur ce point curieux ont dû recourir à cette explication : pendant le temps qui lui a été fixé (*). Ils ont dit de même, au sujet de ces paroles de Dieu : Jamais tant que durera la terre (Genèse, VI II, 22), qu'il s'agit là de la durée du temps qui lui a été fixé. Mais je voudrais savoir ce qu'on dira des paroles de David : // a fondé la terre sur ses bases, afin qu'elle ne chancelle point, à tout jamais (Ps. CIV, 5) ; car si les mots -lyi D^iy» w* sœculum, n'indiquaient pas non plus la durée perpétuelle, Dieu aussi aurait une certaine durée limitée, puisqu'on s'exprime sur sa perpétuité en ces termes: r Éternel régnera à jamais, -iyi ub)yb (Exode, XV, 18) (*), Mais ce qu'il faut savoir, c'est que DViy* sœculum, n'indique la durée perpétuelle que lorsque la particule ny y est jointe, soit après, comme, p. ex., -yn D^iy, soit avant, comme, par exemple, D^y *iy; ainsi donc, l'expression de Saiomon, rroy Db^b reste à perpétuité, dirait même moins que celle de David, *iyi Û^iy Dlftn b2, afin quelle ne chancelle point, à tout jamais. David, en effet, a clairement exposé la perpétuité du ciel et (déclaré) que ses lois, ainsi que tout ce qu'il renferme, resteront invariablement dans le même état. Il a dit : Célébrez l'Éternel du haut des deux, etc. , car il a ordonné et ils furent créés; il les a établis pour toute éternité; il a fixé une loi qui reste invariable (Ps. GXLV11I, 1 , 5, 6), ce qui veut dire que ces lois qu'il a fixées ne seront jamais changées; car le mot pn (loi) est une allusion aux lois du ciel et de la terre, dont il a été parlé précédemment (3).

(1) C'est-à-dire: ceux qui n'ont pas su séparer l'éternité du monde de sa durée perpétuelle ont dû expliquer ces paroles de fEcclésiaste dans ce sens que la terre aura la durée qui lui a élé fixée d'avance par b Créateur.

(2) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, on cite ici le verset :

iyi D^iy -jbo ^ (1^. x, 16).

(3) Voy., ci-dessus, cbap. X et passim.

Mais en même temps il déclare qu'elles ont été créées, en disant : car il a ordonne, et i/s(,) furent créés. Jérémie a dit : celui qui a destiné le soleil pour servir de lumière pendant le jour, (qui a prescrit) des lois à la lune et aux étoiles pour servir de lumière pendant la nuit, etc. , si ces lois peuvent disparaître de devant moi, dit V Éternel, la race d'Israël aussi cessera d'être tinenation. (Jérémie XXXI, 55) ; il a donc également déclaré que bien qu'elles aient été créées, à savoir ces lois, elles ne disparaîtront point. Si donc on en poursuit la recherche, on trouvera (aussi cette doctrine) ailleurs que dans les paroles de Salomon. Mais Salomon (lui-même) a dit encore que ces œuvres de Dieu, c'est-àdire le monde et ce qu'il renferme, resteront perpétuellement stables dans leur nature, bien qu'elles aient été faites : Tout ce que Dieu a fait> dit-il, restera à perpétuité ; il n'y a rien à y ajouter', rien à en retrancher (Ecclésiaste, III, 14). 11 a donc fait connaître par ce verset, que le monde est l'œuvre de Dieu et qu'il est d'une durée perpétuelle, et il a aussi donné la cause de sa perpétuité, en disant : il n'y a rien à y ajouter, rien à en retrancher; car ceci est la cause pourquoi il restera à perpétuité. C'est comme s'il avait dit que la chose qui est sujette au changement ne l'est qu'à cause de ce qu'elle a de défectueux et qui doit être complété, ou (à cause) de ce qu'elle a de superflu et d'inutile, de sorte que ce superflu doit être retranché ; tandis que les œuvres de Dieu, étant extrêmement parfaites, de sorte qu'il est impossible d'y ajouter ou d'en retrancher, restent nécessairement telles qu'elles sont, rien dans elles ne pouvant amener le changement (2). Il semblerait qu'il ait voulu aussi indiquer le but de la création, ou justifier les changements qui surviennent (3), en disant à la fin du

(1) C'est-à-dire , les cieux et leurs lois.

(2) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent YiT£N "W *3 0",2Vb N^E 131 NIÉE H. Les mots im N2DH ne se trouvent pas dans les mss., et n'ont été ajoutes que pour plus de clarté.

(3) Littéralement : Cest aussi comme sHl avait voulu donner un but à ce qui existe, ou excuser ce qui est changé, en disant, etc.; c'est-à-dire: il

T. il. 14

verset : Et Dieu Va fait pour qu'on le craignît, ce qui est une allusion aux miracles qui surviennent. Quand il dit ensuite (V, 15): Ce qui a été est encore, et ce qui sera a déjà été, et Dieu veut cette suite [continuelle) ; il veut dire par là que Dieu veut la perpétuité de l'univers et que tout s'y suive par un enchaînement mutuel. Ce qu'il a dit de la perfection des œuvres de Dieu et de l'impossibilité d'y rien ajouter et d'en rien retrancher, le prince des savants W l'a déjà déclaré en disant : Le rocher (le Créateur), son œuvre est parfaite (Deut., XXXII, 4) ; ce qui veut dire que toutes ses œuvres, à savoir ses créatures, sont extrêmement parfaites, qu'il ne s'y mêle aucune défectuosité, et qu'elles ne renferment rien de superflu ni rien d'inutile. Et de même, tout ce qui s'accomplit pour ces créatures et par elles est parfaitement juste et conforme à ce qu'exige la sagesse (divine) , comme cela sera exposé dans quelques chapitres de ce traité.

Page 1