‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 48 sur 64 · CHAPITRE XXXVÏl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVÏl

Il est nécessaire d'appeler ton attention sur la nature de l'être de cette émanation divine (3) qui nous arrive, par laquelle nous pensons et (par laquelle) nos intelligences sont supérieures les unes aux autres. C'est que tantôt elle arrive à un individu dans une mesure suffisante pour le perfectionner lui-même, sans aller au delàW, tantôt ce qui en arrive à l'individu suffit au delà de

correction faite d'après la version d'Ibn-Tibbon. Al-'Harîzi n'a pas mieux compris ce passage: il traduit : -|t£>N m^y IX nil^y Nin T3

'in -qj; mvna pv bi) waya oin KSflo^

(1) Les mots hébreux -ni ^>N^) p&fl (littéralement: sans qu'il soit au pouvoir de ta main) sont empruntés au Deutéronome, chap. XXVJII, verset 32. Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, VT est une faute d'impression; les mss. ont -pi.

(2) C'est-à-dire, l'instrument de la prophétie, qui est la force imaginative libre de toute préoccupation.

(3) Parle mot i>i£, épanchement, émanation, l'auteur entend ici l'influence que Y intellect actif exerce sur les facultés de l'homme.

(4) Littéralement : Cest qu'il en arrive parfois quelque chose à un individu, de manière que la mesure de ce quelque chose qui lui arrive est assez pour le perfectionner, pas autre chose.

son propre perfectionnement (J), (de sorte qu'il lui en reste) pour le perfectionnement des autres. 11 en est de même pour tous les êtres : il y en a qui ont assez de perfection pour gouverner les autre- (êtres), tandis qu'il y en a d'autres qui n'ont de perfection qu'autant qu'il faut pour se laisser gouverner par d'autres (2), comme nous l'avons exposé.

Cela étant, il faut que tu saches que, si cette émanation de Vintellect (actif) se répand seulement sur la faculté rationnelle (de l'homme), sans qu'il s'en répande rien sur la faculté Imaginative [soit parce que l'émanation elle-même est insuffisante (3), soit parce que la faculté imaginative est défectueuse dans sa formation primitive, de sorte qu'elle est incapable de recevoir l'émanation de l'intellect], c'est là (ce qui constitue) la classe des savants qui se livrent à la spéculation. Mais, si celte émanation se répand à la fois sur les deux facultés, je veux dire sur la ration-

(1) Au lieu de irV)0^ï£% qu'ont la plupart des éditions de la version d'Ibn-Tibbon , il faut lire ino^îl, comme l'ont les mss. et l'édition princeps. La version d'Al-'Harîzi est ici plus claire; elle porte : lï)W

irùiîb ia D^œnb ton obir mrw noo w.

(2) Nous avons suivi la leçon qu'offrent la plupart des mss., qui portent : HT33 (}>?«*•*) 1310 p3* lip. La vers. d'Ibn-Tibbon porte: inblt ttb 10^y 13 JTlJO nvm TIJFBO; de même, Al-'Harîzi : inVlîb ttb ItPStëb 13 ^PnrtP HO *S3, qu'autant qu'il faut pour se gouverner soi-même, et non les autres. Les deux traducteurs ont lu : N1310 J131 "Hp PIVJ &b 1D£3 13, leçon qu'on trouve en effet dans les deux mss. de Leyde, et qui est plus conforme à la manière dont l'auteur s'exprime plus haut, ch. XI (p. 95-96). D'après la leçon que nous avons adoptée, le sens est : tandis qu'il y a d'autres êtres dont toute la perfection consiste à être constitués de manière à recevoir l'influence et la direction des êtres qui leur sont supérieurs. Il s'agit ici des êtres inférieurs régis par les êtres supérieurs, dont les forces se communiquent à eux. Yoy. ci-dessus, ch. X et XI, et la Ire partie de cet ouvrage, ch. LXXH (t. I, p. 361).

(3) Littéralement: à cause du peu (paucitatis) de la chose qui s'épanche; c'est-à-dire, parce que Vintellect actif ne s'épanche pas suffisamment. Il va sans dire que cette insuffisance ne saurait être attribuée à l'intellect actif lui-même, qui est toujours en acte et qui agit toujours avec la

nelle et sur l'imaginatis e [comme nous l'avons exposé el comme l'ont aussi exposé d'autres parmi les philosophes] (*), et que l'imaginative a élé créée primitivement dans toule sa perfection, c'est là (ce qui constitue) la classe des prophètes. Si, enfin, l'émanation se répand seulement sur la faculté imaginative, et que la facuilé rationnelle reste en arrière, soit par suite de sa formation primitive, soit par suite du peu d'exercice, c'est (ce qui constitue) la classe des hommes d'État qui font les lois (2), des devins, des augures et de ceux qui font des songes vrais; et de même, ceux qui font des miracles par des artifices extraordinaires et des arts occultes, sans pourtant être des savants, sont tous de cette troisième classe.

Ce dont il faut te pénétrer, c'est qu'à certains hommes de cette troisième classe, il arrive, même quand ils sont éveillés , d'étonnantes visions chimériques, des rêves et des agitations, semblables aux visions prophétiques, de telle sorte qu'ils se croient eux-mêmes prophètes; ils se complaisent donc beaucoup

même force ; mais la matière sur laquelle il agit (ou l'intellect Injlique de L'homme) peut quelquefois ne pas être apte à recevoir la forme, de sorte que l'action de Yintelleci actif, qui donne la forme, se trouve arrêtée ou affaiblie en apparence (voy. ci-dessus, p. 139, et le t. I, p. 311, note 4). Selon Schem-Tob et Abravanel, il faut entendre par la chose qui s'épanche la faculté rationnelle, qui répand sur la faculté imaginative ce quelle a reçu de ïintellect adif et qui, selon qu'elle est plus ou moins forte, agit plus ou moins sur la faculté imaginative. Abravanel, qui ne pouvait lire que la version d'Ibn-Tibbon, croit devoir rapporter le mot )îftt2 (dans 13Î3D 121 y^lT1 iïb)) à la faculté rationnelle; mais le texte arabe qui a nyp, au masculin, n'admet pas cette explication.

(1) Dans le ms. de Leyde, n° 18, on a omis les mots jvtf tf;p2 W2D nh^n^bH rûHS) t\$DXb2bx p *4T2i et les deux traducteurs hébreux les ont également passés. L'auteur veut parler de ce que, dans le chapitre précédent, il a dit de la faculté imaginative et de l'émanation divine se répandant d'abord sur la facuilé rationnelle et ensuite sur la faculté imaginative.

(2) Quelques mss. ont fcttJjiKYÏi avec le i copulatif ; d'après cette leçon il faudrait traduire: Cesl la classe des hommes d'État, des législateurs, etc.

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dans ce qu'ils perçoivent de ces visions chimériques, croyant qu'ils ont acquis des sciences saris avoir fait des études, et ils apportent de grandes confusions dans les choses graves et spéculatives, mêlant ensemble, d'une manière étonnante, les choses vraies et les chimères. Tout cela, parce que la faculté imaginative est forte (chez eux), tandis que la faculté rationnelle est faible et n'a absolument rien obtenu; je veux dire qu'elle n'a point passé à l'acte.

On sait que, dans chacune de ces trois classes, il y a un grand nombre de gradations (*). Chacune des deux premières classes se divise en deux parties, comme nous l'avons exposé. En effet, l'émanation qui arrive à chacune des deux classes est, ou bien suffisante seulement pour perfectionner l'individu, et pas plus, ou bien elle est assez forte pour qu'il en reste à cet individu de quoi en perfectionner d'autres (°2). En ce qui concerne la première classe, celle des savants, tantôt ce qui se répand sur la faculté rationnelle <3) de l'individu est suffisant pour en faire un homme d'étude et d'intelligence, possédant des connaissances et du discernement, mais qui ne se sent pas porté à instruire les autres, ni à composer des ouvrages, n'ayant pour cela ni le goût ni la

(1) Littéralement: beaucoup de supériorité réciproque; c'est-à-dire, que les individus appartenant à chacune de ces catégories diffèrent beaucoup entre eux par la supériorité qu'ils ont les uns sur les autres. La .version d'Ibn-Tibbon, qui porte -|N£ m pin", manque de clarté; le sens est : nt by Ht D"î« ^2b "INB XI pW BP- Au commencement de ce chapitre, 1ns mots tfjblpy bâNBnTYI ont été plus exactement rendus par : p|î b]) HT "I^DIT JTirP PPm. Al-'Harîzi traduit : pjD bï *3 JTITI Ht b]ï Tïïb b™ P"irv W nb«n D^EH twbvb ; d'après celte traduction, ce seraient les trois catégories elles-mêmes qui seraient déclarées avoir une supériorité les unes sur les autres, ce qui est un contre-sens.

(2) Littéralement : ou bien, en quantité (suffisante) pour le perfectionner (c'est-à-dire, l'individu auquel elle arrive), pas autre chose, ou bien, en telle quantité qu'il en ^este (à l'individu), après son perfectionnement, de quoi perfectionner d'autres.

(3) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont ^tTH , il faut lire "HXIH, comme l'ont les mss.

capacité (nécessaire) ; tantôt, ce qui se répand sur lui est d'une force suffisante pour le stimuler nécessairement à composer des ouvrages et à professer. Il en est de même de la deuxième classe : tantôt tel prophète a des inspirations qui servent seulement à le perfectionner lui-même; tantôt il est inspiré de manière à être forcé de faire un appel aux hommes , de les instruire et de répandre sur eux (une partie) de sa perfection. Il est donc clair que, sans cette perfection surabondante, on n'aurait pas composé de livres sur les sciences, et les prophètes n'auraient pas appelé les hommes à la connaissance de la vérité. En effet, un savant n'écrit rien pour lui-même, afin de s'enseigner à luimême ce qu'il sait déjà ; mais il est dans la nature de cet intellect (actif) t1) de se communiquer perpétuellement et d'étendre successivement son épanchement d'un individu à un autre (2>, jusqu'à ce qu'il arrive à un individu au delà duquel son influence ne saurait se répandre^ et qu'il ne fait que perfectionner (personnellement), comme nous l'avons expliqué, par une comparaison, dans un des chapitres de ce traité^. La nature de cette chose fait que celui qui a reçu cet épanchement surabondant prêche nécessairement aux hommes, n'importe qu'il soit écouté ou non , dût-il même exposer sa personne (3) ; de sorte que nous trouvons des prophètes qui prêchèrent aux hommes jusqu'à se faire tuer, stimulés par cette inspiration divine qui ne leur lais-

(1) Ibn-Tibbon n'a pas exprimé le pronom démonstratif N*in ; la version d'Al-'Harîzi porte ^Î^H Ht-

(2) Littéralement : et de s'étendre de celui qui reçoit cet épanchement à un autre qui le reçoit après lui. Les verbes pfin, IHOn et innJH sont au féminin, ayant pour sujet ny^-J, la nature.

(3) Littéralement : à un individu que cet épanchement ne peut pas dépasser.

(4) Voy. ci-dessus, ch. XI (p. 96), l'exemple de l'homme riche. La version d'Ibn-Tibbon porte simplement "UPWW 1ED ; mais le verbe arabe ^no signifie faire une comparaison.

(5) Littéralement : dût-il être endommagé dans son corps. La version d'Ibn-Tibbon a iD^y^, pour Ifîl^.

sait ni tranquill.té ni reposa, lors même qu'ils étaient frappés de grands ma. heurs. C'est pourquoi lu vois Jérémie déclarer (2), qu'à cause du mépris qu'il essuyait de la part de ces hommes rebelles et incrédules qui existaient de son temps, il voulait cacher v3) sa mission prophétique et ne plus les appeler à la vérité qu'ils avaient rejetée, mais que cela lui était impossible: Car la parole de l'Éternel, dit-il, est devenue pour moi une cause d'opprobre et de dérision tout le jour. Je me disais : Je ne ferai plus mention de lui, et je ne parlerai plus en son nom; mais il y avait dans mon cœur comme un feu ardent, renfermé dans mes os; fêtais las de le supporter, je ne le pouvais plus (Jérémie, XX, 8, 9). C'est dans le même sens qu'un autre prophète a dit : Le Seigneur, l'Éternel, a parlé; qui ne prophétiserait pas (Amos, III, 8)? — 11 faut te pénétrer de cela.

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