‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 53 sur 64 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Nous avons déjà exposé que, partout où on a parlé de l'apparition d'un ange, ou d'une allocution faite par lui, il ne peut être question que d'une vision prophétique, ou d'un songe (*), n'importe qu'on Tait ou non déclaré expressément, comme cela a été dit précédemment. Il faut savoir cela et t'en bien pénétrer. Peu importe qu'on dise tout d'abord de quelqu'un qu'il a vu l'ange, ou qu'on semble dire qu'il le prenait d'abord pour un individu humain, et qu'à la lin il devint manifeste pour lui que c'était un ange(^); dès que tu trouves dans le dénoûment que celui qui a été vu et qui a parlé était un ange , tu sauras et tu seras certain que dès le commencement c'était une vision prophétique, ou un songe prophétique. En effet, dans la vision prophétique ou dans le songe prophétique, tantôt le prophète voit Dieu qui lui parle, comme nous l'exposerons, tantôt il voit un ange qui lui parle, tantôt il entend quelqu'un qui lui parle, sans voir la personne qui parle, tantôt enfin il voit un individu humain qui lui adresse la parole, et ensuite il lui devient manifeste que celui qui parlait était un ange^. Dans la prophétie de cette dernière espèce, il raconte qu'il a vu un homme agir ou parler, et qu'ensuite il a su que c'était un ange.

C'est ce principe important W qu'a professé un des docteurs,

sion dibn-Tibbon ont ici INttO (avec câph); il faut lire INtiO (avec beth).

(1) C'est-à-dire, d'un état où la faculté imaginative prend le dessus sur la perception des sens.

(2) Comme, par exemple, les trois hommes que vit Abraham (Genèse, XVIII, 2), et Y homme que vit Josué (Jos., V, 13).

(3) Sur ces différents degrés de prophétie, voy. ci-après, ch. XLV.

(4) C'est-à-dire, ce principe que, dans toutes les apparitions relatées de l'une des quatre manières dont il vient d'être parlé, il s'agit d'une vision ou d'un songe.

et même un des plus grands d'entre eux, à savoir R. 'Hayya le Grand, au sujet de ce passage du Pentaleuque : Et l'Éternel lui apparut aux Chênes de Mamré, etc. (Genèse, XVIII , 1); car, après avoir d'abord dit sommairement que Dieu lui apparut, on commence par expliquer sous quelle forme eut lieu cette apparition, et on dit qu'il vit d'abord trois hommes, qu'il courut (au devant deux), qu'ils parlèrent et qu'il leur fut parlé W. Celui-là donc qui donne cette interprétation dit que ces paroles d'Abraham : Seigneur! si j'ai trouvé grâce à tes yeux , ne passe pas ainsi devant ton serviteur (ibid., v. 3) sont aussi une relation de ce que, dans la vision prophétique, il dit à l'un d'entre eux: « Ce fut, dit-il, au plus grand d'entre eux qu'il adressa la parole (-). » Il faut aussi te bien pénétrer de ce sujet, car il ren-

(1) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent TEND "PUNI DïT^N; le mot "1DND n'est qu'une faute d'impression, pour lENil- Al-'Harîzi traduit : Dnb :Ptrm ÏDy 112*11.

(2) Voy. Beréschîlh rabbâ, sect. 48 (fol. 42, col. 4). — Ce passage est très obscur ; car on ne comprend pas comment Fauteur a trouvé tout ce qu'il dit ici dans les quelques paroles de R. 'Hayya, qui ne paraissent avoir d'autre but que d'expliquer l'emploi du singulier dans le verset 3, tandis que dans les versets suivants Abraham s'adresse aux trois anges à la fois et parle toujours au pluriel. R. 'Hayya dit donc qu'Abraham adressa la parole au principal d'entre eux, qui était Micaël. Pour résoudre la difficulté, Abravanel (Comment, sur le More, lï, fol. 40 a) pense qu'il faut se reporter aux deux opinions émises par les docteurs sur le mot vhn, Seigneur, employé dans le verset 3 ; selon les uns, ce mot remplace le nom tétra gramme du verset 1 et désigne Dieu lui-même; selon les autres, il désigne l'un des trois hommes dont parle le verset 2. Selon la première opinion, la vision, dans laquelle Abraham se représentait dans son esprit Dieu lui-même, ou la cause suprême, aurait été interrompue par l'apparition des trois hommes, et Abraham, distrait par cette apparilion, aurait prié Dieu de ne pas s'éloigner de lui, c'est-à-dire, qu'il aurait fait des efforts pour ne pas se laisser interrompre dans sa contemplation de la Divinité. Selon la seconde opinion, l'apparition des trois hommes serait identique avec celle de Dieu . dont parle le verset 1 ; de sorte que le verset 2 et les suivants ne feraient qu'expliquer en détail la nature de la manifestation divine du verset 1. Or, R. 'Hayya, proies-

ferme un profond mystère (f>. Je dis de même que, dans l'histoire de Jacob, quand on dit : Et un homme lutta avec lui (ibid., XXXII, 25), il s'agit d'une révélation prophétique, puisqu'on dit clairement à la fin (versets 29 et suiv.) que c'était un ange. 11 en est exactement comme de l'histoire d'Abraham, où Ton raconte d'abord sommairement que Dieu lui apparut etc., et ensuite on commence à expliquer comment cela se passa. De même, au sujet de Jacob, on dit (d'abord) : Des anges de Dieu le rencontrèrent (ibid., v. 2) ; ensuite on commence à exposer ce qui se passa jusqu'au moment où ils le rencontrèrent, et on dit qu'il envoya des messagers (à Esaû), et qu'après avoir agi et avoir fait (telle et telle chose), Jacob resta seul etc. {ibid., v. 25); car ici il s'agit de ces mêmes anges de Dieu dont on a dit d'abord des anges de Dieu le rencontrèrent W, et cette lutte, ainsi que tout

sant évidemment la seconde opinion, il s'ensuit que, selon lui, tous les détails racontés à partir du verset 2 sont une vision prophétique , au même titre que l'apparition de Dieu au verset 1, qui ne ferait que résumer l'ensemble des détails qui suivent. — Sans doute, c'est expliquer avec trop de subtilité les simples paroles de R. 'Hayya; mais c'est conforme à la manière dont Maïmonide, en général, interprète les paroles souvent si naïves des anciens docteurs.

(1) Littéralement : car il est un mystère d'entre les mystères. La version d'Ibn-Tibbon porte : nmon ]D TID2; au lieu de TlDn (mss. TiDD), il faut lire T)D N1H *3, comme a la version d'Al-'Harîzi. — Le mystère dont l'auteur veut parler, c'est que tous les détails racontés au ch. XVIII delà Genèse, le repas que firent les trois hommes, les paroles qu'ils adressèrent à Sara, etc., n'arrivèrent pas réellement et ne se passèrent que dans l'imagination d'Abraham, c.-à-d. dans une vision prophétique. Il en est de même, comme l'auteur va le dire, de la lutte de l'ange avec Jacob, de ce qui arriva à Bileam avec son ânesse, de l'ange qui apparut à Josué devant Jéricho, et de beaucoup d'autres récits bibliques, qui doivent être considérés comme des visions prophétiques. Cette opinion, comme on le pense bien, a trouvé, parmi les théologiens juifs, de nombreux contradicteurs. Voy. notamment la polémique de R. Moïse ben- Na'hman, dans son commentaire sur la Genèse, au ch. XVIII.

(2) L'auteur veut dire qu'au verset 25 , où l'on dit : Jacob étant resté seul, un homme lutta avec lui, il faut voir, dans Y homme qui lutta, l'un des anges de Dieu dont parle le verset 2.

le dialogue (qui suit), eut lieu dans une vision prophétique. De même, tout ce qui se passa avec Bileam sur le chemin (Nombres, XXII, 22 et suiv.), ainsi que le discours de l'ànesse, (tout cela, dis-je,) eut lieu dans une vision prophétique W, puisqu'on dit expressément à la fin (verset 52) que Y ange de V Éternel lui parla W. De même encore, au sujet de ces paroles (du livre) de Josué (V, 13) , il leva ses yeux et vit qu'un homme se tenait en face de lui, je dis que cela eut lieu dans la vision prophétique, puisqu'il est clairement dit ensuite (v. 14 et 15) que c'était un prince de V armée de V Eternel. — [Quant à ce passage Et un malakh (messager) de VEternel monta de Guilgal etc. Et lorsque le malakh de l'Eternel dit ces paroles à tout Israël (Juges, H, 1 et 4), les docteurs ont écrit que le malakh de VEternel dont on parle ici est Pinehas; ils s'expriment ainsi : « c'est Pinehas, qui, au moment où la majesté divine reposait sur lui, ressemblait à un malakh (ange) de l'Éternel (3). » Nous avons déjà exposé que le nom de malakh est homonyme, et que le prophète aussi est appelé malakh &, comme, par exemple, dans les passages suivants : // envoya un malakh et nous fit sortir d'Egypte (Nomb., XX, 16) ; Et 'Haggaï, le malakh de VEternel, dit, suivant un message de VEternel (Hag. ,1,13); El ils se raillaient des malakhim [messagers) de Dieu(li Chron., XXXVI, 16).] —Quand

(1) 11 faut rappeler ici que, selon les anciens docteurs juifs, le don de prophétie était accordé aussi à certains sages païens, qui avaient pour mission de prédire la fortune du peuple d'Israël. Voy. ce qui est dit, au sujet de Bileam, dans le Midrasch du Lévitique ou Wayyikra rabbà, sect. 1 (fol. 147, col. 1), et dans le Midrasch du Cantique, ou Schtr haschîrîm rabbà, au ch. II, v. 3 (fol. 9, col. 4).

(2) Ce qui, comme le dit l'auteur au commencement de ce chapitre, indique un songe, ou une vision prophétique.

(3) Cette citation n'est pas textuelle; car l'auteur paraît avoir en vue le passage suivant du Wayyikra rabbà, sect. 1 (fol. 146, col. 1) :

idn n^k -|»bc iroN &nip nnbi rrn onrfi »bm mn ^bD xsn

•DH^sbi rmy'Q vâfi vby mit? tsnpn rrn nrvnir nyara onrs ]WD *i

(4) Voy. ci- dessus, ch. VI, p. 68, et cf. Wayyikra rabbà (l, c).

Daniel dit : Et Gabriel, ce personnage que j'avais vu d'abord dans une vision, arriva à moi d'un vol rapide, vers le temps de Voblation du soir (Dan., IX, 21), tout cela aussi eut lieu dans une vision prophétique; et il ne doit point te venir à l'idée qu'on ait pu voir un ange, ou entendre les paroles d'un ange, autrement que dans une vision prophétique ou dans un songe prophétique, comme il a été posé en principe (dans ce passage) : Je me fais connaître à lui dans une vision , je lui parle dans un songe (Nomb., XII, 6). De ce que j'ai cité, tu tireras la preuve pour d'autres passages que je n'ai pas cités.

Par ce que nous avons dit précédemment de la nécessité d'une préparation pour la prophétie^), et par ce que nous avons dit de l'homonymie du nom de malakh, tu sauras que l'Égyptienne Hagar n'était pas une prophétesse, et que Manoah et sa femme n'étaient pas non plus prophètes (2) ; car la parole qu'ils entendirent, ou qui frappa leur esprit, était quelque chose de semblable à ce son de voix dont les docteurs parlent constamment et qui désigne une certaine situation dans laquelle peut se trouver une personne non préparée^3). Ce qui a donné lieu à se tromper là-dessus, c'est uniquement l'homony-

(1) Voy. ci-dessus, ch. XXXII, troisième opinion.

(2) L'auteur veut expliquer ici ce qu'il faut entendre par l'ange qui apparut à Hagar (Genèse, XVI, 7 et suiv. ; XXI, 17), et par celui que virent Manoah et sa femme (Juges, XXII, 3 et 11).

(3) L'auteur veut indiquer ici que la voix céleste dont il est souvent question dans les écrits des anciens rabbins (cf. Évangile de Matthieu, III, 17), et qu'ils appellent ^p ro, fXle de voix, son de voix, écho, n'est autre chose que le produit d'une imagination exaltée , par laquelle certaines personnes, qui ne possèdent aucune des qualités nécessaires pour les visions prophétiques, croient entendre des paroles qui leur sont adressées du ciel. Souvent même ces personnes croient voir des apparitions célestes , mais ce ne sont là que des fantômes de leur imagination ; et c'est ce qui arriva à Hagar, ainsi qu'à Manoah et à sa femme.

mie^; mais c'est là (précisément) le principe qui lèvet2) la plupart des difficultés du Pentateuque. — Remarque bien que l'expression : Et Vange la trouva (nNttû^i) près de la source d'eau etc. (Genèse, XVI, 7) ressemble à celle employée au sujet de Joseph : Et un homme le trouva (•)nN!flûv)) errant dans la campagne (ibid., XXXVII, 15), où tous les Midraschîm disent que c'était un ange (3).

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