CHAPITRE XVIII
Après avoir établi qu'entre toutes les espèces d'animaux l'espèce humaine est seule l'objet des soins particuliers de la Providence, voici ce que j'ai à ajouter : C'est une chose connue qu'il n'existe pas d'espèce en dehors de l'esprit, qu'au contraire l'espèce et les autres universatix sont des choses appartenant à
(1) Ibn-Tibbon ajoute le mot pyatîn, et à ta démence,- le texte arabe a seulement le mot DNSrONbN , confusion , et de même Al-'Harizi :
yidj wan nsmnm.
(î) Sur le sens du mot s^fcU, voy. tome I, p. 35Î, note 2. — L'auteur veut parler ici des Ascbarites et des Mo'lazales qui sont allés trop loin en soutenant, contre le témoignage évident de la raison et des sens, que la Providence divine s'étend sur chaque être en particulier, fût-ce même l'insecte le plus infime.
(3) La racine l^i a à la IV" forme le sens de dépasser la mesure , exagérer y faire trop. La IIe forme a le sens contraire : faire trop peu, user de trop de circonspection ou de négligence, Ibn-Tibbon rend ici le nom d'action k^ju par jnoni ïlttp. Cf. le tome II, texte ar., fol. 84 b; trad. franç., p. 303. — L'auteur veut parler d'Aristote, qui accorde trop peu à la Providence divine et la renferme dans des limites trop étroites.
(4) C'est-à-dire , l'opinion d'Aristote renverse tout ordre moral dans la société humaine, en plaçant l'individu humain, comme la bête, en dehors des soins de la Providence.— Ibn-Tibbon a omis dans sa traduction le mot n:h; Al-Harizi traduit plus exactement : no IDSm Ù1X71 niK^D.
TftOISlÈME PARTIE. — CHAP. XVIII. 137
Feotenderaent, et que tout ce qui existe en dehors de l'esprit est un être individuel , ou un ensemble d'individus (0. Cela étant connu, on saura aussi que Yépanchement divin que nous trouvons uni à l'espèce humaine, je veux dire l'intellect humain, est une chose qui n'a son existence que par les Intelligences individuelles, à savoir par ce qui s'est épanché (de l'Intelligence divine) sur Zeid, sur 'Amr, sur Khâled et sur Becr.
Cela étant ainsi, il s'ensuit, selon ce que j'ai dit dans le chapitre précédent, que plus un individu humain participe de cet épanchement en raison de sa matière (plus ou moins bien) prédisposée et de son exercice W, et plus il sera protégé par la Providence, s'il est vrai, comme je l'ai dit, que la Providence dépend de l'Intelligence. La Providence divine ne veillera donc pas d'une manière égale sur tous les individus de l'espèce humaine ; au contraire, elle les protégera plus les uns que les autres, à mesure que leur perfection humaine sera plus ou moins grande. De cette réflexion, il s'ensuit nécessairement que la Providence veillera avec un très-grand soin sur les prophètes et variera selon le rang que ceux-ci occupent dans la prophétie <s> :
(1) Nous avons déjà fait observer ailleurs que la question qui s'agitait entre les nominalistes et les réalistes occupait aussi les penseurs arabes, et que Maîmonide , en vrai péripatéticien , se prononce sans réserve en faveur du nominalisme. Voy. le tome I, p. 185, note 2. — Maîmonide a pour but de montrer dans ce chapitre que l'espèce humaine n'ayant d'existence réelle que par les individus qui la composent, la Providence, qui dépend de l'intelligence divine épanchée sur les hommes, doit nécessairement s'étendre sur tous les individus humains.
(2) C'est-à-dire , plus un individu sera apte à recevoir l'émanation de l'intelligence divine, soit que la matière sera mieux disposée pour cela, soit parce qu'il s'y sera préparé par des éludes et des pratiques pieuses. Cf. le tome II , chap. xxxn , 2e et Z9 opinion sur la prophétie ; chap. xxxvi, p. 284-286.
(3) Littéralement : que la Providence de Dieu sera tris-grande à l'égard de* prophiles et conforme à leurs degrés dans la prophétie. Sur ces degrés, voy. le tome II, chap. xlv.
et de même, elle veillera sur les hommes supérieurs ei les vertueux, selon leur degré de supériorité et de leur vertu; car c'est tel degré de l'épanchement de l'Intelligence divine qui a fait parler les prophètes, qui a dirigé les actions des hommes vertueux, ou qui a perfectionné par la science les connaissances des hommes supérieurs. Quant aux hommes ignorants et pécheurs, étant privés de cet épanchement, ils se trouvent dans un étal méprisable et sont mis au rang des autres espèces d animaux : // est semblable aux bêles privées de la parole (Ps. , XLIX, 13 et 21) c'est pourquoi il a été considéré comme une chose légère de les tuer, et cela a été même ordonné pour le bien public W. Ce qui vient d'être dit est une des bases de la religion, je veux dire que celle-ci est basée sur ce principe que la Providence veille sur chaque individu humain en particulier, selon son mérite.
Fixe ton attention sur la manière dont on s'exprime à l'égard de la Providence protégeant les situations des patriarches jusqu'aux moindres détails de leurs occupations et même de leurs biens, ainsi que sur les promesses qui leur furent faites au sujet de cette protection de la Providence. A Abraham il fut dit : Je suis un bouclier pour toi (Genèse, XV, 1); à Isaac : Je serai avec toi et je te bénirai (ibid., XXVI, 3) ; à Jacob : Je serai avec toi et je te garderai partout où tu iras {ibid.y XXVIII, 15) ; au prince des prophètes : Cest que je serai avec toi (Exode, III, 12); à Josué : Comme j'ai été avec Moïse, ainsi je serai avec toi (losué,
(1) Nous ne saurions dire dans quel sens Maïmonide entend le mot 1013 qu'on traduit généralement: qui périssent. Nous adoptons l'opinion de Raschi, qui dit que le verbe doit être pris dans le sens de HDD1 , silence.
(2) Voy. ce que l'auteur dit sur la sévérité recommandée à l'égard de certaines villes idolâtres, tome I, chap. liv, p. 221-222.
(3) Littéralement : et son édifice (repose) là-dessus , je veux dire sur ce que la Providence etc. Tous les rass. arabes ont mS)N , avec le suffixe masculin, qui se rapporte au mot pj^N. La version i'Ibn-Tibbon porte îrtyl, avec le suffixe féminin, se rapportant à rtifi.
1, 5). Par toutes ces expressions on déclare que la Providence veillait sur eux. selon la mesure de leur perfection. — Au sujet de la Providence veillant sur les hommes supérieurs et négligeant les ignorants, il est dit : // préserve les pas des hommes pieux , mais les impies périssent dans les ténèbres ; car ce n'est pas parla force que l'homme est puissant (l Samuel, II, 8). Cela veut dire que, si certains individus sont préservés des malheurs, tandis que certains autres y tombent, ce n'est pas en raison de leurs forces corporelles et de leurs dispositions physiques : car et n'est pas par la force que l'homme est puissant; mais c'est, au contraire, en raison de la perfection et de l'imperfection (morale), c'est-à-dire selon qu'ils s'approchent ou s'éloignent de Dieu. C'est pourquoi ceux qui sont près de lui jouissent d'une parfaite protection : Il préserve les pas des hommes pieux> tandis que ceux qui sont éloignés de lui se trouvent exposés à tous les coups du hasard, rien ne les protégeant contre les accidents, comme il arrive à celui qui marche dans les ténèbres et dont la perle est assurée. Il est dit encore au sujet de la Providence veillant sur les hommes supérieurs : // préserve tous ses membres (Ps. XXXIV, 21 ) ; les yeux de l' Éternel sont fixés sur les justes (ibid., v. 16); lorsqu'il m'invoque, je l'exauce (Ps. XC1, 15). Les textes qui traitent de ce sujet, je veux dire de la Providence veillant sur les individus humains, selon la mesure de leur perfection et de leur supériorité, sont trop nombreux pur pouvoir être énumérés. Les philosophes également ont parlé dans ce sens. Abou-Naçr (Al-Faràbi), dans l'introduction de son commentaire sur Y Éthique à Nicomaque d'Aristole, s'exprime en ces termes : « Ceux qui possèdent la faculté de faire passer leurs âmes d'une qualité morale à une autre {,)sont, comme l'a dit Platon, ceux que la Providence divine protège le plus (*). »
(1) C'est-à-dire, ceux qui savent faire successivement passer leurs âmes par tous les degrés des qualités morales ou des vertus, pour atteindre la vertu suprême.
(2) Schem-Tob s'étonne que Maimonide cite ici Al-Farâbi au lieu de
Tu vois maintenant comment cette manière de raisonner nous a conduit à reconnaître la vérité de ce que tous les prophètes ont dit à cet égard, à savoir, que la Providence protège chaque individu en particulier, suivant la mesure de sa perfection, et comment cela est nécessaire au point de vue de la spéculation, s'il est vrai, comme nous l'avons dit, que la Providence dépend de l'Intelligence. H ne conviendrait donc pas de professer l'opinion émise par quelques sectes philosophiques , à savoir, que la Providence existe pour Y espèce (humaine) et non pour les individus; car les individus seuls ayant une existence réelle en dehors de l'entendement (*), c'est à ces individus que s'attache l'intellect divin , et par conséquent la Providence aussi existe pour ces individus. Examine ce chapitre avec le plus grand soin; alors tous les principes fondamentaux de la religion te paraîtront parfaits et conformes aux opinions spéculatives et philosophiques, les
citer Aristote lui-même, qui, dans un passage de l'Éthique à Nicomaque (voy. ci-dessus, p. 135, note 1), dit à peu près la môme chose. La même remarque avait déjà été faite par Joseph, le père de Schem-Tob, qui, dans son commentaire sur Y Éthique, dit expressément à ce passage que la négation absolue de la Providence a été professée par Alexandre, mais non par Aristote, et que ce dernier au contraire professe à peu près la même opinion que Maïmonide : 1D1T ^onn HJTin bbïyi
oy d»d m «"3 pifî3 wa» no oy a'n m p-isa îosrçrt V-r on
HiH V)ONff HO- Voy. ms. hébreu de la Bibl. impér., fonds de
l'Oratoire, n° 121, fol. 366 a et b. — Cf. ci-dessus, p. 116, note i.
(1) Voy. ci-dessus, p. 137, p. 1.
(2) Le verbe p^Nttrfl (û^U*^) se rapporte, comme obon, au sujet njJNlp' Mot à mot, cette phrase doit se traduire ainsi : El par lui (par ce chapitre) tous les principes fondamentaux de la Loi seront pour loi sains et saufs, et ils seront conformes pour toi à des opinions spéculatives et philosophiques; le mot *riN est le régime du verbe paNfcn» et on devrait écrire plus correctement N'trm , à l'accusatif. C'est dans ce sens qu'a traduit Ibn-Tibbon nVBIDl^B rvwy mjnb "]b IfflW, où le verbe im*n se rapporte à niinn DUS- Ibn-Falaquéra, Moré ha-Moré, p. 130, considérant le mot NiN comme sujet du verbe paNDm , traduit : nVfilDI^fî nwy nijn "\b mniNJ vm • « et les opinons spéculatives
invraisemblances disparaîtront, et tu auras une idée claire et vraie de la Providence.
Après avoir rapporté l'opinion des penseurs sur la Providence et sur la manière dont Dieu gouverne l'univers, je vais te résumer aussi l'opinion de notre communion sur Vomniscience, et ce que j'ai à dire moi-même à cet égard.