CHAPITRE XXVI
De même que les théologiens spéculatifs diffèrent sur la queslion de savoir si les actions de Dieu dépendent de sa sagesse ou si elles dépendent uniquement de sa volonté sans avoir absolument aucun but, de même ils diffèrent dans la manière de considérer les lois qu'il nous a prescrites. En effet, il y en a qui n'attribuent à ces dernières aucune raison et qui soutiennent que toutes les lois dépendent de la seule volonté (de Dieu), tandis que d'autres soutiennent que tout ce qui est prescrit ou défendu dépend de la sagesse divine et vise à un certain but, que toutes les lois ont une raison et qu'elles ont été prescrites en vue d une utilité quelconque. Cependant, nous autres (Israélites), tous tant que nous sommes, hommes du vulgaire ou savants, nous croyons qu'elles ont toutes une raison , mais qu'en partie nous en ignorons les raisons, ne sachant pas en quoi elles sont conformes à la sagesse divine W. Des passages de l'Écriture le disent clairement : des statuts et des ordonnances justes (Deut., IV, 8) ; les ordonnances de l'Éternel sont vérité, elles sont justes toutes ensemble (Ps., XIX, 10). Les statuts ou règlements appelés O^n, par exemple ceux relatifs aux tissus de matières hé-
(1) Au lieu de nKJ"Oï quelques ms9. ont Nît^S; quoique cette leçon n'offre pas de sens , elle a été reproduite par Ibn-Tibbon, qui traduit :
(2) Mot à mol : et nous n'y reconnaissons pas le mode de la sagesse. Tous nos mss. ont rpfi avec le suffixe masculin singulier, qui ne peut se rapporter grammaticalement qu'au mot «nà^- Ibn-Tibbon et Al-'Harîzi °ot DTO, comme s'ils avaient lu dans le texte arabe : KîTfi.
térogènes, à la viande cuite dans du lait, au bouc émissaire O, et sur lesquels les docteurs s'expriment en ces termes : « Des choses que je t'ai prescrites, sur lesquelles il ne t'est pas permis de réfléchir, dont Satan fait l'objet de sa critique, et que les gentils réfutent <2), >» — (ces règlements, dis-je), les docteurs en général ne les considèrent point comme des choses qui soient absolument sans raison et auxquelles il ne faille pas chercher de but; car cela nous conduirait à (attribuer à Dieu) des actions oiseuses, comme nous l'avons dit. Tous les docteurs croient au contraire qu'elles ont nécessairement une raison, je veux dire un but d'utilité ; mais cette raison nous échappe à cause de la faiblesse de notre intelligence ou de notre manque d'instruction. Selon eux donc, tous les commandements ont une raison, je veux dire que chaque prescription ou défense a un but d'utilité ; tantôt l'utilité en est évidente pour nous, comme celle de la défense de tuer et de voler; tantôt l'utilité n'en est pas aussi évidente (3), comme par exemple lorsqu'on interdit l'usage des premiers produits des arbres '4> ou le mélange de la vigne (avec d'autres plantes (»)). Les commandements dont l'utilité est évidente pour
(1) Voy. Deutéronome , XXII, il; Exode, XXIII, 19; Lévitique, XVI, lOetîl.
(2) C'est-à-dire, Salan, ou l'esprit de doute et de contradiction, critique ces règlements comme inutiles , et les gentils en font un objet de plaisanterie et s'en servent pour attaquer la divinité de la Loi. L'auteur a en vue un passage du Talmud de Babylone, traité Yomâ, fol. 67 6, quoique les termes ne soient pas exactement les mêmes. Cf. les Huit Chapitres y servant d'introduction au commentaire sur le traité Aboth, à la fin du ebap. 6.
(3) Tous les mss. arabes ont "]bn bfiO, comme pour celles-là , c'est-àdire, aussi évidente qu'elle Test pour les défenses de tuer et de voler. lbn-Tibbon a rendu les mots -)^n bhû par IfcOnnCf
(4) Littéralement : le prépuce; on appelle ainsi les fruits que porte l'arbre pendant les trois premières années. Voy. Lévitique, ebap. xixt v. 23.
(5) C'est-à-dire, la plantation de plantes hétérogènes au milieu des vignes. Voy. Deutéronome, chap. xxu, v. 9, et plus loin chap. xxxvn.
tout le monde sont appelés lois ou ordonnances, et ceux
dont l'utilité n'est pas généralement évidente sont appelés o'pn , statuts ou règlements. Ils disent souvent : « car ce n'est pas une chose vaine de votre part (Deut., XXX11, 47), et si elle est vaine, c'est de votre part (*) ; » ce qui veut dire : Celle législation n'est pas une chose vaine sans but utile, et s'il vous semble qu'il en est ainsi à l'égard de certains commandements, la faute en est à votre compréhension. Tu connais celte tradition si répandue parmi nous que Salomon connaissait la raison de tous les commandements, à l'exception de ceux relatifs à la vache rousse W; etde même cette opinion des docteurs, à savoir que Dieu a caché la raison des commandements, afin qu'on ne les négligeât pas, comme cela arriva à Salomon à l'égard des trois commandements dont la raison est expressément indiquée (3).
(1) L'auteur veut dire que les docteurs expliquent le verset du Deutéronome par une ellipse, en sous-entendant, avant D3D, les mots NID pT DNV, de sorte que le sens du verset serait celui-ci : la loi n'est pas une chose vaine, et si elle vous parait vaine, cela vient de vous. Voy . Talmud de Jérusalem, traité Péâ, chap. I (Yephé mareh , ibid., § 2); traité Keihoubôih, chap. vm, à la fin.
(2) Voy. le Midrasch de l'Ecclésiaste, au chap.vn, v. 23 (fol.76, col A) :
mpn noHK ms bu ncnBi WÊfffii vnoy pùn ta nnbv "idn 'Jdd npim wro neariN »mc« na ipim cnm na yr tpto jva
«Salomon dit : Je me suis arrêté à rechercher tout cela; j'ai scruté lu chapitre de la vache rousse. Mais après m'être fatigué à l'examiner et à le scruter, je me suis dit : Posséderais-je la sagesse? Elle est loin de moi. »
(3) Ces trois commandements concernent les rois; il leur est défendu 1* d'avoir beaucoup de chevaux, par la raison que l'amour des chevaux pourrait donner lieu à des relations avec l'Egypte ; 2° d'avoir beaucoup de femmes, parce que l'amour des femmes pourrait les détourner de leurs devoirs; 3° de ramasser beaucoup d'or et d'argent, parce que la possession des grandes richesses pourrait les rendre orgueilleux. Voy. Deutéronome, chap. xvn, v. 16 et 17. Il est vrai que la raison de la 3e défense n'est pas indiquée au verset 17; mais l'auteur parait la trouver au verset 20, oU il est dit : afin que son cœur ne s'élève pas au-dessus de ses frère* i etc. Voy. ce que l'auteur dit au sujet de ces trois commandements,
Ce principe, ils le proclament constamment dans tous leurs discours, et les textes des livres sacrés l'indiquent également. Cependant, j'ai trouvé un passage des docteurs dans Béréschith rabba qui paraît dire au premier abord que certains commandements n'avaient d'autre raison que celle de prescrire quelque chose (*), sans qu'on eût en vue aucun autre but, ni aucune utilité réelle. Voici ce qu'on y dit : « Qu'importe au Très-Saint qu'on égorge les animaux par le cou ou qu'on les égorge par la nuque? Tu peux donc inférer de là que les commandements n'ont d'autre but que celui de purifier les hommes (*), comme il est dit : La parole de V Éternel est purifiante (Ps., XVIII, 31) » Bien que ces paroles soient fort étranges, les docteurs
à la fin de son Sépher Miçwolh. Dans le Talmud, traité Synhédrin, fol. 21 fc, on ne parle que des deux premières défenses nïiopo W que Salomon transgressa, disant qu'il saurait bien éviter les relations avec TÉgypte et la séduction des femmes. C'est sans doute ce texte talmudique qui a engagé les éditeurs de la version d'Ibn-Tibbon à changer le mol en TitP (cf. le commentaire d'Éphôdi). Mais les mss. de cette version et l'édition princeps portent niîîû &bw% trois commandements, conformément au texte arabe, et de même la version d'Al-'IIarizi.
(1) C'esUà-dire, que Dieu a voulu imposer à l'homme certains devoirs religieux uniquement pour lui prescrire des devoirs, et sans que la chose prescrite eût en elle-même un but quelconque.
(2) C'est-à-dire , de leur inspirer pour Dieu des sentiments de soumission et d'obéissance passive; ou, comme l'auteur paraît l'indiquer plus loin, de leur inspirer des sentiments de commisération pour les animaux, en leur prescrivant de les égorger de manière aies faire moins souffrir.
(3) Le texte des psaumes a purifiée, pure; mais on sait que des rabbins, quand il s'agit d'appuyer leurs paroles sur des textes bibliques, ne se piquent pas d'exactitude grammaticale. Le passage en question se trouve dans Béréschith rabbâ, sect. 44, au commencement (fol. 38, col. 3); cf. Midrasch Tarihouma% section ^CV (édit. de Vérone, fol. 53,
col. 4) : mu in byw\ nenan ernw p nrpnb ïb nsa» no
*m by\X1' La citation du passage du Beréchith rabbâ présente quelques légères variantes. Les éditions du Midrasch ont : na*prA nB3N HO *pyn ÎO tûnitW *D 1K INWn p Omw ^b- Tous nos mss. arabes
oe se prononçant nulle part dans un sens semblable, je les ai interprétées, comme tu vas l'entendre, de manière à ne pas abandonner la doctrine qu'ils ont constamment proclamée W, et à ne pas nous écarter du principe sur lequel on est d'accord, à savoir que tous les commandements ont un but réellement utile : car ce n'est pas une chose vaine (Deut., XXXII, 47), et comme il est dit ailleurs : Je n'ai pas dit à la race de Jacob : Cherchezmoi en vain; je suis V Éternel, proférant la justice, proclamant l'équité (haïe, XLV, 19).
Ce que tout homme d'une saine raison doit croire à cet égard, c'est ce que je vais dire : les dispositions générales des commandements (2) ont nécessairement une raison et ont été prescrites en vue d'une certaine utilité ; mais les dispositions de détail, a-t-on dit, n'ont d'autre but que de prescrire quelque chose (*K Ainsi, par exemple, le précepte de tuer les animaux pour le besoin d'une bonne nourriture est d'une utilité évidente, comme nous l'exposerons (*>. Mais, si l'on dit qu'il faut les égor-
portent ... Nint* *D1 IfcOîin ]D BMW KIW <D. La leçon que nous avons adoptée (... wntr ... Nïnr? SD ^2) est celle d'Ibn-Tibbon, qui a l'avantage d eire plus conforme à la manière dont l'auteur reproduit plus loin les mots en question.
(t) Plus littéralement : de manière que nous ne sortions pas de l'avis de leur parole en général; c'est-à-dire, du principe qu'ils ont proclamé partout ailleurs, à savoir que tous les commandements ont une raison. Au lieu du mot D1^3» qu'ont ici la plupart des éditions de la version d'Ibn- Tibbon, les mss. et l'édition princeps portent 0^3» conformément au texte arabe, qui a y&jN.
(2) Les mots n^D^N fitei» ta totalité ou l'ensemble des commandements, manquent de précision ; mais on voit par les exemples que l'auteur va citer qu'il veut établir une distinction entre les commandements renfermant une disposition générale et ceux relatifs à certains détails. Ibn-Tibbon a cru mieux faire ressortir la pensée de l'auteur en mettant TTOCn au sing., et d'après lui il faudrait traduire : la généralité du commandement.
(3) Voy. ci-dessus la note 1 de la page précédente.
(4) Voy. plus loin, chap. xlviii.
ger par le haut du cou, non par le bas <*>, et qu'il faut couper l'œsophage et la gorge dans un endroit déterminé, ces dispositions et d'autres semblables n'ont d'autre but que celui de purifier les hommes (*>. C'est là ce qui résulte de leur manière de s'exprimer : « Qu'on égorge par le cou ou qu'on égorge par la nuque. » En effet, je n'ai cité cet exemple que parce qu'on lit dans le passage des docteurs ces mots : a Qu'on égorge par le cou ou qu'on égorge par la nuque ; » mais si Ton examine bien la chose, voici ce qu'il en est (3> : Comme il y a nécessité de se nourrir de la chair des animaux, on a eu en vue de leur infliger la mort la plus légère et en même temps d'obtenir cela de la manière la plus facile [car, pour décapiter, il faudrait un glaive ou un autre instrument semblable , tandis qu'on peut égorger avec n'importe quoi], et pour amener plus facilement la mort, on a mis pour condition que le couteau soit bien tranchant. Un
(1) Voir les dispositions traditionnelles de la manière d'égorger les animaux, dans la MUchnA% Y* partie, traité 'Hullin, chap. u. — Les casuistes arabes distinguent deux manières d'égorger les animaux ; Tune est désignée par le verbe rDi > qui signifie couper la gorge dans la partie supérieure; l'autre par inj, qui signifie percer le bas du cou, dans le creux, près du sternum. Voy. The Hedaya or Guide, a commentary on the musulmans laws, translated by Hamilton, t. IV, p. 72 : « The must eligible method of slaying a camel is by na'hr (^^), that is spearing it in the bollow of ihe throat, near the breast-bone, etc. » C'est sans doute dans le même sens qu'il faut entendre le verbe -|ru, dans la Mischna, I. c, v, § 3, vi, § 2, et Talmud, ib. f. 17 a; du moins, on ne saurait admettre l'explication d'Obadia de Bertinoro, d'après laquelle -iru signifierait en-
foncerlecouteaudanslesnarines(-|nim VVnaa pDH 3ninCHrnan).
(2) Voir ci-dessus, p.206 , note 2.
(3) L'auteur veut dire qu'il n'a cité cet exemple que parce qu'il résulte des termes dont se servent les docteurs que ceux-ci considéraient les règlements particuliers relatifs à la tchehila ou à la manière d'égorger les animaux , comme des dispositions pour lesquelles on ne saurait indiquer aucune raison. Quant à lui, ajoute-t-il, il reconnaît à ces règlements un but moral; car le législateur voulait prescrire de faire mourir les animaux de manière à les faire souffrir le moins possible, et indiquer les moyens d'obtenir ce résultat.
exemple plus exact des dispositions de détail se trouve dans le sacrifice. En effet, le précepte d'offrir des sacrifices a une utilité grande et manifeste, comme je l'exposerai 0). Mais, que la victime soit tantôt un agneau, tantôt un bélier, et que les victimes soient d'un nombre déterminé, ce sont là des choses dont on ne pourra jamais donner aucune raison. Selon moi, tous ceux qui se donnent la peine de chercher des raisons pour quelques-unes de ces dispositions de détail font preuve d'une grande folie; et loin d'écarter par là ce qu'elles peuvent avoir d'absurde, ils ne font qu'augmenter les absurdités. Celui qui s'imagine que ces détails peuvent se motiver est aussi loin de la vérité que celui qui croit que le précepte général n'a pas d'utilité réelle.
Il faut savoir que c'est la sagesse divine qui a voulu , — ou, si tu aimes mieux, tu diras que c'est la nécessité qui a exigé, — qu'il y eût des dispositions de délail dont on ne pût indiquer la raison ; et il était en quelque sorte impossible qu'il n'y eût pas dans la Loi des choses de celte nature. Je dis que cela était impossible; car, si tu demandais, par exemple, pourquoi (on devait offrir) un agneau et non pas un bélier, on pourrait faire exactement la même question si on avait dit bélier au lieu d'agneau, puisqu'il fallait une espèce quelconque. De même, si lu demandais pourquoi sept agneaux et non pas huit, on pourrait faire la môme question si on avait dit huit, ou dix, ou vingt, puisqu'il fallait nécessairement un nombre quelconque. Cela ressemble en quelque sorte à la nature du possible f*), où il faut nécessairement qu'il arrive une d'entre les choses possibles, sans qu'on ait le droit de demander pourquoi telle d'entre ces choses a eu lieu et non pas telle autre d'entre les choses possibles; car on pourrait faire la môme question si une autre chose possible s'était réalisée au lieu de celle-là. Il faut te bien péné-
(1) Voy. plus loin, chap. xlvi.
(2) C'est-à-dire, à ce que l'homme, en vertu du libre arbitre, peut faire de telle manière ou de telle autre, et sans que son action soit déterminée par un but quelconque.
trer de celle idée. Si les docteurs disent souvent que tous les commandements ont leurs raisons, et de raôme (si Ton dil) que ces raisons étaient connues à Salomon , il s'agit de l'utilité de tel commandement considéré dans sa généralité , sans qu'on en poursuive tous les détails.
Cela étant ainsi, j'ai cru devoir diviser les six cent treize commandements en plusieurs classes, dont chacune renferme un certain nombre de commandements de la môme espèce, ou du moins analogues entre eux. Jo le ferai connaître la raison de chacune de ces classes, en montrant qu'elle a une ulililé indubitable et incontestable. Ensuite je reviendrai sur chacun des commandements que renferme celte classe , et je t'en expliquerai la raison, de sorte qu'il ne restera qu'un Irès-pelit nombre de commandements O, dont jusqu'à ce moment j'ignore le motif. J'ai pu m'expliquer aussi les dispositions de détail et les conditions se rattachant à certains commandements, et dont il est possible de donner la raison. Tu entendras tout cela plus loin. Mais tous ces motifs (des commandements), je ne pourrai le les exposer qu'après avoir d'abord donné plusieurs chapitres renfermant des préliminaires utiles pour servir de préparation au sujet que j'ai en vue; ce sont ces chapitres que je vais commencer maintenant.