CHAPITRE XXVII
L'ensemble de la Loi a pour but deux choses, à savoir le bienêtre de l'âme et celui du corps. Quant au bien-être de l'âme, il consiste en ce que tous les hommes aient des idées saines selon leurs facultés respectives <2). On s'exprime donc à cet égard
(1) Le mot rYDD, qu'ont ici les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, n'offre pas de sens ; les mss. de cette version , comme ceux du texte arabe, portent rflîÉO.
(2) Cf. 1. 1, chap. xxxi, p. 105.
dans l'Écriture, tantôt en termes clairs, tantôt par des allégories car il n'est pas dans la nature des hommes vulgaires d'avoir la capacité qu'il faut pour comprendre un tel sujet dans toute sa réalité. Quant au bien-être du corps , il s'obtient par l'amélioration do la manière de vivre des hommes les uns avec les autres. On arrive à ce résultat par deux choses : premièrement, en faisant disparaître la violence réciproque parmi les hommes, de manière que l'individu ne puisse se permettre d'agir selon son bon plaisir et selon le pouvoir qu'il possède (*), mais qu'il soit forcé (3) de faire ce qui est utile à tous ; secondement, en faisant acquérir à chaque individu des mœurs utiles à la vie sociale Wf pour que les intérêts de la société soient bien réglés.
Il faut savoir que, de ces deux buts (de la loi), l'un est indubitablement d'un ordre plus élevé, à savoir le bien-être de l'âme, ou l'acquisition des idées saines. Mais le second le précède dans l'ordre de la nature et du temps ; c'est le bien-être du corps, qui consiste à ce que la société soit bien gouvernée et que l'état de tous les individus qui la composent s'améliore autant que possible. Le second but est le plus pressant, et on l'a exposé avec une extrême exactitude jusque dans ses moindres détails; car ce n'est qu'après avoir atteint ce second but que l'on peut parvenir au premier. En effet, il a été démontré que l'homme est susceptible d'une double perfection , à savoir d'une perfection première , qui est celle du corps , et d'une perfection dernière, qui est celle de l'âme. La première consiste en ce qu'il
(1) Cf. t*td., chap. xxxm.
(2) La version d'Ibn-Tibbon s'écarte un peu du texte arabe. Al-'Harîzi traduit plus exactement : -irviO OIN *J3D BPM ÎTrP ttto Nim
rto rtrn new i^sn mtryb.
(3) Au lieu de *lDp\ quelques mss. ont ipi, qu'il persiste à faire^ qu'il fane constamment. Ibn-Tibbon a simplement ntPJP b2H ; Al-'Harîzi traduit: (i. e. vAm) 7)2 trcnir> bix>
(*) Au lieu de rrom, qu'on lit dans les éditions de la version d'Ibn- Tibbon, il faut lire rrnrD» comme l'ont les mss. de cette version. Al- 'Harîzi traduit : Dm2D2 mtylD nttlB nVID.
jouisse dune parfaite sanlé dans toute l'économie du corps <*) , ce qu'il ne peut obtenir qu'en trouvant toujours le nécessaire quand il le cherche, à savoir ses alimenls ainsi que les autres choses qui appartiennent au régime du corps, comme le vêlement (*), le bain, etc. L'homme seul et isolé ne saurait en venir à bout, et l'individu ne peut arriver jusqu'à ce point que par la réunion en société, car c'est une maxime connue que l'homme est naturellement un ôlre sociable (3). La seconde perfection , c'est de devenir rationnel en acte, c'est-à-dire de posséder l'intelligence en acte (*), de sorte que, par celle seconde perfection, il ail de tout ce qui existe la connaissance que l'homme peut avoir. Il est évident que dans cetle seconde perfection il ne s'agit ni d'actions ni de mœurs, mais uniquement d'idées, auxquelles on est amené par la spéculation et qui sont le résultat de la réflexion. Il est évident aussi qu'on ne peut parvenir à celle dernière perfection sublime qu'après avoir obtenu la première ; car il est impossible que l'homme élant tourmenté par une douleur, par la faim, la soif, la chaleur ou le froid, saisisse même des idées qu'on voudrait lui faire comprendre W; et comment, à plus forte raison, pourrait-il en former de son propre mouvement? Mais, après être arrivé à la première perfection, il est possible d'arriver à la seconde, qui est indubitablement la plus noble, car c'est par elle seule que l'homme est immortel.
(1) Littéralement : qu'il soit sain et dans le meilleur de ses états corporels.
(2) Le mot p ((J^) signifie ce qui sert à couvrir, vêlement, abri, habitation. Ibn-Tibbon traduit ce mot par habitation; Al-'Harîzi par nonD, abri.
(3) Voy. le tome H, chap. xl, p. 306, et ibid., noie 2.
(4) Voy. le tome ï, p. 306, 307, note. — Dans les éditions de la version d' Ibn-Tibbon, on a omis les mois : tysa bïV îTîTC ♦ qui se trouvent dans les mss. de celte version et dans celle d'Al-'Harizi.
(5) Littéralement: que Vhomme reçoive quelque chose d'intelligible; c'està-dire, quelque chose qui est du domaine de l'intelligible, de pures pensées ou idées.
La Loi véritable, qui, comme nous l'avons dit, est unique (*), je veux dire la loi de Moïse, notre maître, ne nous est parvenue que pour nous apporter cette double perfection. Elle règle, d'une part, les relations mutuelles des hommes, en faisant cesser parmi eux la violence réciproque et en les polissant par des mœurs nobles et généreuses, afin que les populations puissent se perpétuer, qu'il puisse s'établir parmi elles un rapport stable, et que par là chaque individu puisse arriver à la première perfection; d'autre part, elle améliore les croyances et produit des idées saines, par lesquelles on puisse parvenir à la dernière perfection. La Tord parle de Tune et de l'autre, et elle nous apprend que le but de toute la loi est de nous faire parvenir à ces deux perfections. Il y est dit : L Éternel nous a ordonné de pratiquer toutes ces lois, de craindre l'Éternel, notre Dieu, afin que nous soyons toujours heureux et que nous vivions aujourd'hui (Deutér., VI, 24). Ici on parle d'abord de la dernière perfection, parce qu'elle est la plus noble ; car, comme nous l'avons exposé, elle est le but final. Elle est indiquée par les mots : Afin que nous soyons toujours heureux; car tu sais que les docteurs expliquent ces paroles de l'Écriture : Afin que tu sois heureux et que tu vives longtemps (ibid., XXII, 7), ainsi qu'il suit : «Afin que lu sois heureux dans un monde de bonheur parfait, et que tu vives longtemps dans un monde de durée éternelle W. » De môme, dans notre passage, les mots afin que nous soyom toujours heureux expriment absolument la même idée, c'est à-dire que nous parvenions à un monde tout entier de bonheur et de durée , ce qui veut dire, à la permanence perpétuelle (l'immortalité); mais
(1) Voy. le tome II, chap. xxxix, p. 301 et suiv.
(2) Tous les mss. ar. ont nyntî^N au singulier ; la version d'Ibn- Tibbon porte 0^3 rrmnn ibtf au pluriel , et de môme celle d'Al-'Harîzi:
nsren nbx-
(3) Voy. Talmud de Babylone, traité Kiddouschin, fol. 39 b; 'Hullin, fol. 142 a. Dans nos éditions du Talmud, la leçon diffère un peu de la citation de Maïmonide; celle-ci est conforme à la leçon du Yalkout, tome I, n° 930, vers la fin.
les mois et que nous vivions aujourd'hui se rapportent à l'existence première corporelle, qui se prolonge un cerlain temps, et dont l'ordre parfait ne peut être établi que par la réunion sociale , comme nous l'avons exposé.