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CHAPITRE XXXII

Situ considères les œuvres divines, je veux dire les œuvres de la nature, tu comprendras quel le prévoyance, quelle sagesse Dieu «manifestées dans la création des êtres vivants, dans la disposition des mouvements des membres et dans la position de ceux-ci les uns à l'égard des autres; de môme, lu reconnaîtras la sagesse et la prévoyance de Dieu dans les différentes conditions qu'il fait successivement parcourir à l'ensemble do l'individu (animal) W. Quant à la disposition de ses mouvements et à la position relative des organes, je citerai l'exemple suivant : La partie antérieure du cerveau est extrêmement molle, tandis que la partie postérieure a plus de consistance ; la moelle épinière est encore plus consistante, et, à mesure qu'elle s'étend, elle s'affermit davantage. Les nerfs sont les organes de la sensation et du mouvement; en conséquence , les nerfs qui servent à la simple perception des sens ou à un mouvement de peu de difficulté, comme celui de la paupière et de la mâchoire, proviennent du cerveau, tandis que ceux qui sont nécessaires pour le mouvement des membres sortent de la moelle épinière. Or, comme les nerfs, même ceux qui sortent de la moelle épinière, ne pourraient pas , à cause de leur mollesse, mettre en mouvement les articulations, il y a été habilement remédié de la manière suivante : les nerfs se sont ramifiés en fibres, lesquelles s'étant remplies de chair sont devenues des

(1) Littéralement : dans le développement graduel des conditions de l'ensemble de chaque individu les unes après les autres. L'auteur, comme on le verra plus loin, veut parler ici des développements successifs du corps animal et de la manière dont il a été pourvu à son slimentation pour chacune des phases de son développement.

muscles; ensuite le nerf, ayant dépassé l'extrémité du muscle*1' et s'étant affermi par des fragments des ligaments qui s'y sont mêlés, est devenu tendon W. Le tendon se joint à los (3)et s'y attache : alors seulement le nerf peut, par suite de celte transformation graduelle, mettre en mouvement le membre. Je ne cite que ce seul exemple, parce qu'il est le plus manifeste parmi les merveilles exposées dans le traité de VUtilité des membres et qui toutes sont claires, manifestes et bien connues à celui qui les examine avec un esprit pénétrant. De même, Dieu a usé de prévoyance à l'égard des individus des mammifères; car, comme ceux-ci naissent avec une extrême délicatesse et ne peuvent se nourrir d'aliments secs, il leur a été préparé des mamelles qui leur donnent du lait, pour pouvoir se nourrir d'un aliment succulent, approprié à la constitution de leurs membres, jusqu'à ce que ceuxci deviennent peu à peu et graduellement fermes et solides.

Beaucoup de choses dans notre loi ont été réglées d'une manière semblable par le suprême régulateur. En effet , comme il est impossible de passer subitement d'un extrême à l'autre , l'homme, selon sa nature, ne saurait quitter brusquement toutes ses habitudes. Lors donc que Dieu envoya Moïse, notre maître, afin de faire de nous , par la connaissance de Dieu , un royaume de prêtres et un peuple saint (Exode , XIX, 6) [comme il Ta

(1) Mot à mot : s'étant échappé de f extrémité du muscle , c'est-à-dire s'étant prolongé au delà de l'extrémité du muscle. La leçon que nous avons adoptée est celle de tous les mss. arabes; la version d'Ibn-Tibbon porte : aîjyn nttpD pnyn NSP p "îriN, muscle étant sorti de l'extrémité du nerf, ce qui n'offre pas de sens convenable. La version d'Al- 'Harizi porte, conformément au texte arabe : Tan tobonai "1"Û3 p iriH

(2) Sur tout ce passage, cf. Galien, De usu partium etc., lib. I, cap. 17, lib. II, cap. 3, et passim; De motu musculorum, lib. 1 , cap. 4 et suiv.; Canon d'Ibn-Sinâ, texte arabe, lre partie, p. 19, lignes 8 et suiv.

(3) Au lieu de OÔybfcC à Vos, quelques mss. ont litybfcO, au membre; de même Ibn-Tibbon : 13**0 irVDri p3TV

(4) Cf. ci-dessus, chap. xu, p. 72, note 2.

déclaré en disant : On t'a montré à connaître, etc. (Deutéron., IV, 55), tu sauras aujourd'hui et tu rappelleras à ton cœur, etc. (lb., v. 59)], et afin de nous rendre dévoués à son culte* comme il est dit : et pour le servir de tout votre cœur (Ib.t XI, 13), vous servirez l'Éternel votre Dieu (Exode, XXIII, 25), c'est lui que vous servirez (Deutéron., XIII, 5), alors (dis-jc) (*> c'était une coutume répandue, familière au monde entier, — et nous-mêmes nous avions été élevés dansce culte universel, — d'offrir diverses espèces d'animaux dans ces temples où l'on plaçait les idoles, d'adorer ces dernières et de brûler de l'encens devant elles. Dos religieux et des ascètes étaient les seuls hommes qui se dévouassent au service de ces temples consacrés aux astres^', comme nous l'avons exposé. En conséquence, la sagesse de Dieu, dont la prévoyance se manifeste dans toutes ses créatures , ne jugea pas convenable de nous ordonner le rejet de toutes ces espèces de cultes, leur abandon et leur suppression-, car cela aurait paru alors inadmissible à la nature humaine, qui affectionne toujours ce qui lui est habituel. Demander alors une pareille chose, c'eût été comme si un prophète dans ces temps-ci, en exhortant au culte de Dieu , venait nous dire : « Dieu vous défend de lui adresser des prières , de jeûner , et d'invoquer son secours dans le malheur ; mais votre culte sera une simple méditation, sans aucune pratique. »

C'est pourquoi Dieu laissa subsister ces différentes espèces do cultes; mais, au lieu d'être rendues à des objets créés et à des choses imaginaires, sans réalité, il les a transférées à son nom et nous a ordonné de les exercer envers lui-même. Il nous ordonna donc de lui bâtir un temple : Qu'ils me fassent un sanctuaire (Exode, XXV, 8), d'élever l'autel en son nom : Tu me feras

(1) Dans l'original, cette phrase et la suivante forment une parenthèse, et le complément de la période ne commence qu'aux mots : La sagesse divine ... ne jugea pas convenable etc.

(2) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, les mots riT^l WQV b sont de trop ; ces mots ne se trouvent pas dans les mes. de cette version. *

un autel de terre {lb., XX, 21), d'offrir les sacrifices à lui : Lorsqu'un homme d'entre vous offrira un sacrifice à l'Éternel (Lévitique, I, 2), de se prosterner devant lui et de brûler de l'encens devant lui. Il défendit de faire aucune de ces actions pour un autre que lui : Celui qui sacrifie aux dieux sera anathématisé (Exode, XXII, 19); car tu ne dois pas te prosterner devant un autre Dieu (lb.t XXXIV, 14). Il destina des prêtres pour le service du sanctuaire , en disant : Ils serviront de prêtres à moi (/£., XXVIII, 41); et, comme ils étaient occupés du temple et de ses sacrifices, il fallait nécessairement leur fixer des revenus qui pusseut leur suffire et qu'on appelle les droits des lévites et des prêtres. Cette prévoyance divine eut pour résultat (!> d'effacer le souvenir du culte idolâtre et de consolider le grand et vrai principe de notre croyance W, à savoir l'existence et l'unité de Dieu, sans que les esprits fussent rebutés et effarouchés par l'abolition des cérémouics qui leur étaient familières et hors desquelles on n'en connaissait point.

Je sais que de prime abord ton esprit se refusera à admettre cette idée et que tu en éprouveras de la répugnance. Tu m'adresseras mentalement ces questions : Comment supposer des préceptes , des défenses (3) , des actes importants , minutieusement exposés, prescrits pour des époques fixes, et qui pourtant n'auraient pas leur but dans eux-mêmes , mais dans autre chose , comme si ce n'était là qu'un expédient imaginé par Dieu pour arriver à son but principal ? Qu'est-ce donc qui l'empêchait de nous révéler (directement) ce qui était son but principal et de nous rendre capables de concevoir ce but, sans avoir besoin

(1) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont incorrectement:

rmbNn no-iyn n«n ntorinn marri; il faut lire, selon les mss.: rrnbNn ntonnn n«n jwn.

(2) Dans la version d'Ibn-Tibbon, il faut lire urûlStO, comme l'ont les mss.; le mot TinDïiO des éditions est une simple faute d'impression.

(3) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, il manque ici le mol nnnttt qui se trouve dans les mss.

de ces moyens que lu supposes n'être qu'un but secondaire ?

Mais écoute la réponse que j'ai à le donner (*) ; elle ôtera de ton cœur cette inquiétude et te manifestera la vérité de ce que je l'ai fait observer. En effet , le texte môme du Pentaleuque nous présente quelque chose d'analogue, en disant : Dieu ne les conduisit pas par le chemin du pays des Philistins , quoique celui-ci fut rapproché, etc. Et Dieu fit tourner le peuple du côté du désert, vers la mer deSouph (Exode, XIII, 17 et 18). De môme donc (jue Dieu , dans la crainte d'un obstacle que leur corps naturellement n'aurait pu vaincre, les fit dévier du chemin direct <*) qu'on avait eu d'abord en vue , vers un autre chemin , afin que le but principal fût atteint, de môme, craignant (de leur révéler direclemenl) ce que l'âme naturellement n'aurait pu concevoir, il leur prescrivit ces lois dont nous avons parlé, afin que le but principal fût atteint, à savoir, la conception du vrai Dieu et l'abolition de l'idolâtrie. En effet , de môme qu'il n'est pas dans la nature de l'homme qu'après avoir été élevé dans un travail servile, celui de l'argile , des briques, etc., il aille subitement laver la souillure de ses mains et combattre tout à coup les descendants d'Anak (3) , de môme il n'est pas dans sa nature qu'après avoir été élevé dans des espèces très-variées de cultes et dans des pratiques habituelles avec lesquelles les esprits se familiarisent tellement, qu'elles deviennent en quelque sorte une notion première, (il n'est pas dans sa nature, dis-je) qu'il les abandonne tout à coup. D'une part donc, Dieu usa de prévoyance en faisant errer ces hommes dans le désert jusqu'à ce qu'ils fussent devenus vaillants [car on sait que la vie du désert

(1) Tous les mss. ar. ont ■pNUi ta réponse, et de même Al-Harîzi 1»"QlttT\; Ibn-Tibbon a ma réponse.

(2) Tous les mss. ar. ont .iitO^N; Ibn-Tibbon a mtt^n, et Al- 'Harizi 71213271. Je crois qu'il faut prononcer du la racine «X», diligent fuit , intendit.

(3) Allusion au livre des Nombres, chap. xm, v. 28.

et les privations (*) du corps produisent la vaillance, et que le contraire engendre la lâcheté], et, en outre, il naquit aussi des hommes qui n'étaient pas habitués à la bassesse el à la servitude; tout cela se fit par les ordres divins donnés par l'intermédiaire de Moïse , notre maître : Par l'ordre de V Éternel, ils campaient, et par V ordre de V Éternel, ils partaient; ils observaient le commandement de l'Éternel % selon l'ordre que l'Éternel avait donné par Moïse (Nombres, IX, 25). D'autre part, les lois de cette classe W leur furent données par la prévoyance divine , afin qu'ils conservassent cette espèce de pratique à laquelle ils étaient habitués, el que par là pût s'affermir la foi, ce qui était le but principal.

Tu demanderas (en second lieu) : « Qu'est-ce donc qui empêchait Dieu de nous révéler (directement) ce qui était son but principal et de nous rendre capables de concevoir ce but ? » Mais on peut rétorquer contre toi cette seconde question et te dire : Qu'est-ce donc qui empêchait Dieu de leur faire prendre le chemin du pays des Philistins et de les rendre capables d'aborder les guerres, sans qu'il eût besoin de leur faire faire ce détour avec la colonne de nuée pendant le jour et la colonne de feu pendant la nuit (Exode, XIII, 21 , 22) ? De môme, on pourrait l'adresser une troisième question au sujet des détails de promesses et de menaces

(1) Au lieu de van^N, vie du désert, quelques mss. ont "D^N, la fatigue ou la misère. Le mot rtyfP (cofc£) signifie proprement: disordre, saleté, manque de soins; dans les dictionnaires, le verbe cLoui est rendu par disgregatus fuit, capillum dispersum et pulvere inquinatum habuit. Ibn- Tibbon a paraphrasé les mots CD^N rtyttn par rpan niWH

Dro nrmD. La version d'Al-'Harîzi porte : njTJPn 211 O

zbn poiN vnjp n^om njrmn ûijroi.

(2) C'est-à-dire, les lois relatives aux pratiques cérémonielles, et notamment aux sacrifices. Ibn-Tibbon traduit le mot n toi » ensemble, classe, par pbn, partie.

relatives à toute lu loi O, et Ton pourrait te dire : « Puisque le but principal et rinlention de Dieu étaient que nous crussions à celle loietque nous observassions les pratiques quelle prescrit^), pourquoi ne nous a-t-il pas donné la faculté de concevoir toujours ce but (3) et d'agir en conséquence , plutôt que de se servir d'un moyen détourné, (en nous avertissant) qu'il nous récompenserait pour notre obéissance et qu'il nous punirait pour notre désobéissance? et pourquoi réaliser toutes ces récompenses et loutes ces punitions? Car (*) c'est là encore un moyen indirect employé à notre égard pour obtenir de nous ce qui était son but principal. Qu'est-ce donc qui l'aurait empêché de fixer en nous un penchant naturel pour accomplir <5) les actes de piélé qu'il désirait et pour répudier les péchés qu'il détestait? » On peut faire à ces trois questions et à toutes les autres sem-

(t) C'est-à-dire , au sujet des récompenses qu'on promet à ceux qui observeront la loi, et des châtiments dont on menace les transgresseurs. AI-'Harizi traduit littéralement, en supprimant seulement ^î£fîn, détail: minn ^3 nnDnnm mnfînn rûDD- Ibn-Tibbon, trouvant sans doute le texte arabe trop obscur, l'a paraphrasé dans ces termes :

D'inn Dnjrm maon mw by iy ivx D^iton DHjrn rao by nn\2yn by iy iw-

(2) Au lieu de Nr6«DyN, pratiques, Ibn-Tibbon a n2 2irûH VM; AI-'Harizi traduit littéralement : JVtyyO nwybv

(3) Le texte arabe dit : de concevoir toujours cela; c'est-à-dire, de comprendre que telle a été réellement l'intention divine. Ibn-Tibbon traduit : TDn HrWybl îlVupb, de la concevoir et de la pratiquer toujours (oti le pronom la se rapporte à la Lot), et de même Al-'Harîzi : ^zpb TCH nmtPySl nnitt; mais» si tel était le sens, l'auteur aurait dit :

kto Scybai xnb)2p ,;?y, et non pas: na bcy^Ni i^i bisp ^y.

^4) Nous avons écrit ?Nfî, quoique cette leçon ne se trouve que dans un seul de nos mss. (suppl. n° 63) ; les autres mss. ont ]*o (c.-à-d. ytf), comme si c était là encore etc. La version d'Ibn-Tibbon, p DJ n«î <3 #U1 n^l^nn , favorise la leçon que nous avons adoptée ; de même, celle d'Al-'Harizi, qui porte : 'm nVûnn DH DJ 13.

(5j Dans la version d'Ibn-Tibbon, le mol jwnN a été mal rendu par îir>. AI-'Harizi traduit plus exactement : pfîn 1VX mXDH n^tfy.

blables une seule réponse générale que voici : Quoique tous les miracles consisteot dans le changement de la nature d'un être quelconque d'entre les choses qui existent (*>, Dieu ne change pourtant pas par miracle la nature des individus humains. C'est à cause de ce principe important qu'il est dit : Oh ! s'ils avaient toujours ce même cœur, etc. (Deutéron. , V, 26) W. Voilà P) la raison des préceptes, des défenses, des récompenses et des peines. Nous avons déjà, dans plusieurs endroits de nos ouvrages, exposé ce principe fondamental, en l'appuyant de preuves *). Si nous professons ce principe, ce n'est pas que nous croyions que le changement de la nature d'un individu humain quelconque soit difficile pour Dieu ; au contraire, cela est possible et dépend de la puissance (de Dieu). Cependant, selon les principes contenus dans la Loi du Pentaleuque t5)t il n'a jamais voulu le faire et ne le voudra jamais ; car si c'était sa volonté de changer chaque fois la nature de I individu humain à cause de

(1) L'auleur veut dire : quoique tout être individuel quelconque puisse, par un miracle, changer de nature. — Les éditions delà version d'Ibn-Tibbon ajoutent, après y^D *)yv, les mots OPH TliB^ , qui sont superflus et ne se trouvent pas dans les mss.

(2) Comme c'est ici Dieu qui parle, il s'ensuit que sa volonté immuable a formé le cœur humain d'une telle façon , que sa nature ne peut jamais être changée par un miracle, et que la volonté de l'homme peut seule vaincre cette nature.

(3) Littéralement : et à cause de cela il y a (Ni) des préceptes etc.; c'està-dire: comme Dieu laisse à l'homme une pleine liberté et que celui-ci peut vaincre les penchants de son cœur, il est seul responsable de ses œuvres, et à cause de cela il peut être récompensé ou puni. — Pour le verbe arabe w , les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont i*o ; il faut écrire n*0, comme l'ont les mss.

(1) Littéralement : avec ses preuves. Dans la version d'Ibn-Tibbon , il faut écrire rpnB"lû3, comme l'ont en effet les mss.; les éditions portent incorrectement

(5) lbn-Tibbon a rendu par le seul mot nviinn les deux mots rVnminbN frjrw^K > adjectifs de iy«ipVN ; de même Al-'Harizi :

mmn npy

ce qu'il veut obtenir de cet individu, la mission des prophètes et toute la législation seraient inutiles (f).

Revenant maintenant à mon sujet , je dis : Comme ce genre de culte , — je veux parler des sacrilices , — n'avait qu'un but secondaire, tandis que les invocations , les prières et d'autres pratiques du culte se rapprochent davantage du but principal et sont nécessaires pour l'atteindre , Dieu a fait une grande différence entre les deux espèces (de culte). En effet, le culte de la première espèce , — je veux dire celui des sacrifices , — bien qu'il s'adressât à Dieu, ne nous fut pourtant pas prescrit comme il l'avait été d'abord, c'est-à-dire d'offrir des sacrifices en tout lieu et en tout temps. On ne pouvait pas élever des temples partout, ni prendre pour sacrificateur le premier venu, laisser fonctionner quiconque voulait (1, Rois, XIII, 33). Tout cela, au contraire, il (Dieu) le défendit, et il établit (*) un temple unique : à l'endroit que l'Étemel choisira (Deuléron. , Xll , 26) ; on ne pouvait pas sacrifier ailleurs : Garde-toi d'offrir des holocaustes en tout lieu où il te plaira (lb., v. 15), et il n'y avait qu'une famille particulière qui pût exercer le sacerdoce. Tout cela (avait pour but) de restreindre ce genre de culte,. et de n'en laisser subsister que ce que la sagesse divine ne jugeait pas devoir être

(1) C'est-à-dire, si l'homme n'observait les commandements divins que parce que la volonté divine aurait disposé chaque fois la nature humaine de manière à se conformer à ses commandements , alors la mission des prophètes et la législation seraient inutiles, puisque l'homme serait naturellement disposé à faire ce qui est prescrit dans les lois.

(2) La plupart des mss. ont nbj?3i; ce verbe, ayant un suffixe, est nécessairement actif, ce qui nous oblige d'écrire NnnNI à l'accusatif, et de considérer aussi le verbe D"in qui précède comme un verbe actif dont le sujet sous-entendu est Dieu, Ibn-Tibbon, ayant lu probablement tyj), sans suffixe, traduit les deux verbes au passif:

m** rV3 Q an 711 irty H? ^3. Dans deux mss. on lit ntyjl, au féminin passif; mais il n'y a dans cette phrase aucun sujet féminin auquel ce verbe puisse se rapporter. Al-Harizi traduit : nt 13^ HDN h2X

"vin rva nM2b rnsn.

totalement abandonné. Mais les invocations et les prières se font en tout lieu et par qui que ce soit; il en est de même des cicith (!), des mezouzoth (*\ des tephillin (3) et d'autres objets semblables du culte.

A cause de cette idée que je t'ai révélée, Ton trouve souvent dans les livres des prophètes des reproches faits aux hommes sur leur grand empressement (*) à offrir des sacrifices, et on leur déclare que ces derniers n'ont pas de but qui soit essentiel en lui-môme (5), et que Dieu n'en a pas besoin. Samuel a dit : L'Éternel veut-il les holocaustes et les sacrifices comme il veut qu'on lui obéisse (I, Sam., XV, 22) ? Isaïe dit : A quoi me sert la multitude de vos sacrifices , dit l'Éternel, etc. (1, H)?Jérémie dit : Car je n'ai point parlé à vos ancêtres, et je ne leur ai pas donné de commandement au sujet des holocaustes et des sacrifices , au jour oit je les fis sortir du pays d'Ëgypte. Mais voici ce que je leur ai commandé : Obéissez à ma voix, et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple (Jér., VII , 22 et 23). Ce passage a paru difficile à tous ceux dont j'ai vu ou entendu les discours. Comment , disaient-ils, Jérémie a-t-il pu dire de Dieu qu'il ne nous a rien prescrit au sujet des holocaustes et des sacrifices, puisqu'un grand nombre de commandements ne se rapportent qu'à cela?

(1) Franges attachées aux pans des vêtements. Voy. Nombres, ebap. xv, v. 38.

(2) Inscriptions sur les poteaux (mezouzoth) des maisons. Voir Deutéronome, chap. vi, t>. 9; chap. xi, v. 20.

(3) Phylactères à attacher au bras et au front. Voy. Exode, ch. xui, v. 9 et 16; Deutéronome, chap. vi, v. 8; chap. xi, v. 18.

(4) Les mots ^3fcOpb^ ûnjnn ont été ainsi paraphrasés par Ibn-

Tibbon : nij:npn N^n1? oprnnrn om^nntpn an ty — u verbe

signifie marcher rapidement, s'empresser. Le ms. de Leyde, n° 18, porte en marge la glose suivante : n^N ftjnNDDbNI HP^N ^« *nibH jnn^N. « signifie courir vers une chose et s'y rendre à la hâte. »

(5) Le suffixe dans nnNib se rapporte à nxpo^fcC ; lbn-Tibbon , qui a jéj^, avec le suffixe pluriel, parait avoir lu Knrwft. Al-Harîzi rapporte le suffixe à Dieu; il traduit : 'm lOXy b npm D3%« ^.

Mais le sens de ce passage revient à ce que je t'ai exposé : « Ce que j'ai principalement pour but, dit-il, c'est que vous me perceviez et que vous n'adoriez pas d'autre que moi : Je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple, La prescription d'offrir des sacrifices et de vous rendre au temple n'avait d'autre but que d'établir ce principe fondamental, et c'est pour cela que j'ai transféré ces cérémonies à mon nom , afin que la trace de l'idolâtrie fût effacée et que le principe de mon unité fût solidement établi. Mais vous avez négligé ce but et vous vous êtes attachés au moyen (*) ; car vous avez douté de mon existence : Ils ont renié l'Éternel , et ils ont dit : Il n"est pas (Jérémie , V, 12); vous vous êtes livrés à l'idolâtrie : .... offrir de l'encens à Baal, suivre les dieux étrangers? El pourtant vous venez dans ce temple (lb., Vil, 9, iO) W; vous continuez à vous rendre au temple et à offrir les sacrifices, qui ne sont pas le but qu'on avait principalement en vue. •

J'ai encore une autre manière d'interpréter ce verset, et qui aboutit également à l'idée que nous venons d'exposer. En effet, le texte (biblique) et la tradition s'accordent à déclarer que dans les premières lois qui nous furent prescrites, il n'était nullement question d'holocaustes et de sacrifices ; car il ne faut pas te préoccuper de Vagneau pascal d'ÉgypteP\ qui avait une raison claire et manifeste, comme nous l'exposerons W , et qui d'ailleurs fut prescrit en Egypte même , tandis que la législation à laquelle on fait allusion dans le verset (de Jérémie) concerne

(1) Littéralement : vous vous êtes attachés à ce qui a été fait en sa faveur; c'est-à-dire, aux pratiques qui n'ont été prescrites que pour arriver à ce but. Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent généralement rrrajn, avec v, il faut lire TTTÛJja.

(2) Les mots rvsn bx DDWI, qui se trouvent dans l'original arabe et dans la version d'Ibn-Tibbon, sont inexacts; le texte de Jérémie

porte : n?n ira *ish cmojn oniei. ' *

(3) C'est-à-dire , il ne faut pas considérer comme sacrifiée le premier agneau pascal fait par les Hébreux avant leur sortie d'Égypte.

f4) Voy. plus loin, chap. xlvi.

ce qui nous fut prescrit après la sortie d'Égypte. C'est pourquoi ou fait dans ce verset celle restriction expresse : Au jour où je les fis sortir du pays d'Egypte; car les premiers préceptes donnés après la sortie d'Égypte furent ceux prescrits à Marâ , où il nous dit : Si tu obéis à la voix de l'Éternel, ton Dieu, etc. (Exode, XV, 26); là, il lui proposa des statuts et des lois, etc. {lb., v. 25). La tradition vraie dit : « A Marâ, on a prescrit le Sabbat et les lois civiles (f > » ; donc, par statuts, on fait allusion au Sabbat, et par lois, aux lois civiles, qui ont pour objel de faire cesser l'injustice. Ici donc il s'agit du but principal , comme nous l'avons exposé, je veux dire (qu'il s'agit) d'abord des plus hautes vérités de la foi, comme la nouveauté du monde W; car tu sais que la loi du Sabbat nous a été prescrite surtout pour consolider ce principe fondamental, comme nous l'avons exposé dans ce traité (3>. Outre les idées vraies, on avait aussi pour but de faire cesser l'injustice parmi les hommes. 11 est donc clair que, dans les premières lois, il ne s'agissait point d'holocaustes et de sacrifices, car ceux-ci n'ont qu'un but secondaire , comme nous l'avons dit. La même idée qu'exprimait Jérémie est aussi exprimée dans les Psaumes sous forme d'exhortation à la nation tout entière, qui ignorait alors le but principal, qu'elle ne distinguait pas du but secondaire : Écoule, mon peuple, que je parle, Israël, que je t 'avertisse; je suis Dieu , ton Dieu. Je ne te réprir mande pas au sujet de tes sacrifices , de tes holocaustes, qui sont toujours là devant moi. Mais je n accepte pas de taureau de ta maison, ni de boucs de les parcs (Ps. L, 7-9). Partout où celle idée a élé répétée, on a eu le but que j'ai indiqué. Il faut te bien pénétrer de cela et y réfléchir.

(1) Voy. Talmud de Babylone, traité Schabbaih, fol. 87 t; Synhédrin, fol. 56 b. — Lo verbe chald. Tlpptf ou Tip^N est une forme passive irrégulière pour -rpfînK.

(2) Mot à mol : de la croyance aux opinions vraies, et c'est la nouveauté du monde.

(3) Voy. la IIe partie de cet ouvrage, chap. xxxi.

CHAP. XXXUI.

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