LIVRE I. CflAP. XIX
s sales animaux se remplissaient, sans que personne » lui en donnât. »
Pourrail-on avec de plus vives couleurs peindre au naturel la vie des médians ? L'enfant prodigue qui sort de la maison de son père , est le pécheur qui s'éloigne de Dieu pour s'abandonner à tous les vices ? La région où Ton sent cette grande famine , est ce misérable monde, où la faim des hommes mondains est si grande, que jainais ils ne sont contens de ce qu'ils possèdent ; au contraire , comme des loups affamés , ils désirent toujours davantage. L'emploi auquel ils occupent leur vie , c'est de nourrir des pourceaux , c'est-à-dire , de contenter leurs sales appétits.
Considérez , en effet , les soins des hommes du monde , et les occupations de leur vie : depuis le matin jusqu'au soir , et depuis le soir jusqu'au matin , vous verrez que tout ce temps s'emploie à chercher de quoi repaître quelqu'un de leurs sens. Ils vivent en disciples d'Epicure, et non en disciples de Jésus-Christ ; comme s'ils n'avaient que des corps de bêtes , comme s'ils ne croyaient pas que l'homme eût d'autre fin que de s'abandonner aux plaisirs sensuels. Ils ne s'entretiennent jamais d'autre chose , que des moyens de passer les journées dans les plaisirs et les délices.
N'est-ce pas là le but unique de leurs galanteries , leurs assemblées , leurs festins , leurs lits mollets , leurs musiques , leurs conversations , leurs promenades ? Donnez tel nom qu'il vous plaira à ces amusemens ; appelez-les gentillesse , grandeur , ou politesse , si vous voulez ; mais sachez qu'au langage de Dieu , tout cela n'est autre chose que nourrir des pourceaux. Car , comme les pourceaux sont des ani-
jaaux fjui ne se plaisent que dans la boue , et qui ne se nourrissent que de viandes sales et infectes , aussi toutes ces passions ne vivent ^ue de la boue des plaisirs charnels.
Mais le comble de ce malheur est de voir que le fds d'un si noble père , appelé à se nourrir du pain des anges à la table de Dieu , n'a pas seulement le moyen de se rassasier de ces viandes infectes: parce que ceux qui les achètent sont en si grand nombre , qu'ils se nuisent l'un à l'autre, et ainsi ils demeurent tous à jeun : la foule qui poursuit cette proie honteuse est telle, qu'il faut qu'on se l'arrache mutuellement ; c'est ainsi que des animaux immondes se disputent sous un chêne la nourriture trop peu abondante pour les satisfaire tous- Cet état est décrit par le Prophète lorsqu'il dit [Psai, 106. V. 4) • « Ils ont marché par des lieux déserts et » solitaires, et par des chemins stériles et secs, mou- » rant de faim et de soif, jusqu'à la défaillance. » Quelle est cette faim pressante, sinon le désir ardent qu'ont les médians des choses de ce monde? Plus ils s'en remplissent, plus ils en sont affamés ; plus ils en boivent, plus leur soif s'irrite. O malheureux ! d'où peut venir cette soif brûlante? ne voyez- vous pas que vous avez quitté la fontaine des eaux vives pour boire dans des citernes entr'ouvertes, et qui ne peuvent contenir l'eau? Le ruisseau de la véritable félicité vous a manqué , et vous vous perdez, vous vous égarez par les déserts, cherchant les étangs et les eaux troubles des biens périssables de ce mojide, pour amortir votre soif.
Ce fut l'artifice dont usa le cruel Holoferne ( Ju^