‹ Le guide des pécheursChapitre 122 sur 142 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Neuvicme 'privilège de ta vertu, qui est que Dieu exauce tes prières des gens de éien, et rejeté celles des méeàaiis.

Les hommes vertueux jouissent encore d'un autre privilège, qui est d'être écoutés de Dieu en leurs prières ; ce qui est un remède très-puissant contre toutes les nécessités de la vie. Pour mieux entendre ceci, iî faut savoir qu'il y a eu deux déluges universels dao le monde , l'un temporel et l'autre spirituel ; mai v tous deux pour une même cause, savoir pour le p( ché. Le déluge temporel, au temps de Noé, ne laissa rien en vie dans le monde , sinon ce qui était dans Tarclie ; le reste fut enseveli dans les ondes, et la mer abîma toute la terre , avec tous les travaux et les richesses des hommes.

Mais quelque grand que fût ce déluge, l'autre néanmoins le fut bien davantage ; il commença avec le monde, et en perdant le premier homme, il s'étendit sur sa postérité et enveloppa tous ceux qui ont été qui sont, et qui seront dans tous les siècles. Le^ corps n'en souffrirent pas seuls; il agit bien plus violemment sur les âmes , qui furent tellement dénuées des grâces et des richesses dont le monde avait été revêtu en la personne d'Adam , qu'elles furent réduites en l'état misérable où nous voyons un enfaut:

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Douvellcment né , dont l'ame n'est pas moins faible, nue et dépouillée, que le corps.

De ce déluge universel sont sorties toutes les nécessités auxquelles cette vie est sujette : elles sont si grandes et dans un nombre si prodigieux , qu'un grand docteur et un souverain pontife en a rempli un livre entier sans les énumérer toutes ( Innocentius ^ de viiilatc conditionis humanœ) : plusieurs autres insignes philosophes , frappés tout à la fois et de la dignité de rhomme, et de ses misères , ne pouvaient assez s'étonner d'une telle contradiction, parce qu'ils n'étaient pas capables de s'élever jusqu'à la connaissance de la cause des maux qui sont venus dégrader la noblesse de notre nature.

Us voyaient l'homme^ seul entre les autres animaux, s'attacher à une infinité de plaisirs charnels ; seul travaillé d'avarice, d'ambition , et d'un désir insatiable de vivre ; seul en proie à mille dangers et avec la vie la plus fragile, continuellement tourmeiïlé de passions violentes, et en même temps de craintes imaginaires. Ils voyaient encore que la plupart des autres animaux passaient leur vie sans maladies, sans médecins et remèdes, libres de soins et de travail ; et au contraire l'homme mfsérable, sujet à des infirmités sans nombre, à des accidens , à des malheurs, à des nécessités, aux dovdeurs du corps aussibien qu'à celles de l'ame, autant travaillé des maux de ceux qu'il aime, que des siens propres, regrettant le passé , affligé du présent , inquiet sur l'avenir , et au milieu de tant de sollicitudes, obUgé souvent de consacrer toute sa vie au travail, pour gagner de quoi soutenir une si triste existence.

LITRE I. CIIAP. XX. î»;5

Nous n'achèverions presque jamais, si nous voulions déduire ici toutes les misères de la vie humaine. Job, qui les avait plus vivement éprouvées qu'aucun autre , dit ( Joh. j. i;. i ), « Que la vie est une » guerre continuelle, et que les jours de l'homme » sont comme ceux d'un manœuvre qui travaille » sans relâche depuis le matin jusqu'^au soir. « Quelques-uns des anciens sages ont si vivement ressenti les maux de cette misérable condition, que les uns n'ont pu s'empêcher de dire qu'ils ne savaient si la nature avait été pour nous une mère ou une marâtre, nous ayant soumis à tant de malheurs ; d'autres que le meilleur serait de ne naître point du tout , ou de mourir un moment après la naissance ; et d'^autres enfin ont assuré qu'il se trouverait fort peu de gens qui voulussent accepter la vie, si on voulait la donner à l'essai, c'est-à-dire s'il était possible de réprouver avant de l'avoir reçue^

La vie étant réduite en cet état par le péché, et rhomme ayant perdu dans ce premier déluge tout le bien qui lui avait été donné, quel remède nous peut avoir laissé celui qui nous a punis de cette sorte ? Que resterait-il à un homme malade qui, naviguant svir la mer, aurait perdu d'un coup de vent son vaisseau et sa fortune ? Ne serait-il pas contraint d'aller mendier sa vie, puisqu'il n'aurait ni bien, ni santé pour hi gagner ? Si l'homme dans ce déluge universel a perdu tout ce qu'il avait au monde^ et s'il a été réduit à une entière indigence, que lui reste -t-il autre chose que de crier sans cesse comme un mendiant à la porte de son Dieu ? C'est ce que nous a enseigné le saini roi Josaphat, lorsqu'il a dit (2 Paraiip. 20. v. 12) ::

a ^6 LE GÏIDE DES PÊCnEURS.

9 Puisque nous ne savons, Seigneur, ce qu'il nous » faut faire, nous n'avons d'autre ressource que de » lever nos yeux vers vous. »

Cela nous est encore divinement montré par Ezéchias, quand il dit (Isaicv 58. v. i3) : « En un seul » jour, Seigneur, vous mettrez fin à ma vie; mais » pour moi, comme les petits de riiirondelle, je vous » appellerai par mes cris , et je gémirai comme la » colombe. » Comme s'il avait voulu dire : je suis si pauvre, Seigneur, et tellement dépendant de votre miséricorde et de votre providence, que je ne suis pas assuré d'un seul moment de mu vie. Que ferai-jc donc , et quel sera en cet état mon refuge , sinon de gémir et de me plaindre toujours devant vous comme la colombe, et de vous réclamer comme la petite hirondelle réclame son père et sa mère ? Ce saint homme, quoique roi, tenait ce discours à Dieu ; David son père, encore plus grand que lui, ne laissait pas, dans tous ses besoins, d'avoir recours au même remède. Ainsi, animé de cette inébranlable confiance, il disait (Psat. 76. v. 1) : « Seigneur, ma voix » s'est élevée vers vous, ma voix vous a fait ma prièf re, et vous m'avez écouté. Au jour de la tribulation » j'ai eu recours à Dieu, mes mains l'ont invoqué ï pendant la nuit, et je n'ai pas été trompé : « c'està-dire lorsque, tournant les yeux de toutes parts , je vois que tous tes ports de l'espérance me sont fermés, lorsque tous les remèdes de la terre me manquent, je cherche ceux du ciel par la prière que Dieu m'a laissée pour me secourir dans tous les maux qui m'arriveront,

\ous me demanderez peut-être si c'est un remède

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certain pour toutes les nécessités de la vie. Mais puisque cela dépend du bon plaisir de Dieu, qui peut mieux répondre à cela que ceux que Dieu a choisis pour être les interprètes de sa volonté , comme les apôtres et les prophètes ? Moïse parle en ces termes au peuple d'Israël {Deut. 4. v. 7) : « Il n'y a point de » nation au monde, quelle qu'elle soit, qui ait ses » dieux si proches d'elle , comme notre Dieu est tou- > jours prêt à écouter nos prières. » Ce sont les paroles de Dieu même, qui nous assure que lorsque nous prions, quoique nous ne voyions personne , et que personne ne nous réponde, nous ne parlons pas néanmoins aux murailles, et ne frappons pas inutilement l'air du son de notre voix ; parce que celui que nous invoquons est près de nous, qu'il assiste à nos oraisons, qu'il compatit à nos nécessités, et nous prépare les remèdes que nous lui demandons , si ce» remèdes sont convenables à nos infirmités.

Quelle plus grande consolation peut donc recevoir celui qui est en prière, que d'avoir ce gage si assuré de l'assistance divine ? et si cela seul est suffisant pour nous donner du courage, et pour nous consoler, combien plus serons-nous fortifiés par cette promesse du Sauveur {Matt. 7. v. 7) : « Demandez et vous rece- ■ vrez , cherchez et vous trouverez , frappez et il vous » sera ouvert. » Quel gage plus précieux que celuilà? Qui pourra douter de ces paroles? et qui ne se confiera en cette assurance infaillible, toutes les foi* qu'il se mettra en oraison ?

C'est donc un des plus signalés privilèges que puissent avoir en cette vie ceux qui aiment la vertu, que de connaître que ces promesses s'adressent priocipa-

i-jS LE GUIDE DES PÊCHEURS.

lement à eux; car l'une des plus grandes faveurs qur. Dieu leur fait pour récompense de leur fidélité et de leur obéissance, est de les secourir et de les exaucer tou- }0urs en toutes leurs oraisons. David l'assure ain'^i lorsqu'il dit (Ps. 35^ v. 16) : « Les yeux du Seigneur » sont sur les justes, et ses oreilles sont attentives à » leurs prières. » Et Tsaïe promet encore la même chose, en disant (Isa. 58. v. g): « Alors y c'est-à-dire » lorsque vous aurez obéi à mes commandemens) vous 9 prierez, et le Seigneur vous exavicera; vous appel p lerez, et il vous dira : Me voici présent, et prêt à » tout ce que vous désirez. »

Sa bonté s'étend encore plus loin ; car non-seulement lorsque ses élus l'appellent , il les écoute; mais avant même qu^ils lui adressent leurs voix , il leur promet par le même prophète , qu'il les attendra. Ne mettant pas de bornes à sa miséricorde , il assure daii^^ S. Jean [Joan i4- î3) , que tout ce que ses disciples demanderont à son Père en son nom , il le fera , afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Et parce que la grandeur de cette parole semblait surpasser toute la foi des hommes , il la répète une seconde fois plus affirmativement ( Joan. 16. v. 23 ) : « En vérité , en » vérité , je vous dis que quoi que vous puissiez de- » mander en mon uom à mon Père , il vous le don- » nera. »

Peut - on s'imaginer une plus grande grâce . une plus grande richesse ou un plus grand empire ? Tout I e que vous pourrez désirer , dit-il , demandez-le , et )1 vous sera accordé. O parole digne de celui qui Ta prononcée ? Qui pouvait jamais faire celte promesse qu'un Dieu ? Quelle est la puis.sance qui peut tout

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donner , et la bonté qui daigne s'engager à ne refuser aucune grâce , si ce n'est celle d'un Dieu ? N ^estce pas faire en quelque façon l'homme maître de toutes choses , et lui mettre entre les mains la clef de tous les trésors divins ?

Les autres dons de Dieu et ses autres faveurs , quelque grandes qu'elles soient y ont leurs limites ; mais celle-là par-dessus toutes les autres , comme un don royal provenant d'un Seigneur infini , emporte avec soi quelque partie de cette infinité. Il ne détermine ni une chose , ni une autre ; mais tout c& que vous désirerez , pourvu qu'il soit utile à votre salut , vous sera accordé. Si les hommes savaient donner aux choses leur juste prix , combien estimeraieiit- ils cette promesse ! Combien on se croirait heureux d'avoir tant de part à la faveur d'un prince , qu'on pût faire auprès de lui tout ce quTon désirerait ! Si ce crédit semblerait précieux auprès d'un roi de la terre , combien doit-on plus se réjouir de l'avoir auprès du Roi du Ciel !

Les saints ont été tout-puissans par le moyen de To* raison. Que ne fit point Moïse en Egypte, durant ce long^ chemin du désert , avec le seul secours de la prière ? Que ne firent point par elle Elie et Elisée ? Quels miracles n'opérèrent point les apôtres par son moyen ? Les saints n'ont combattu qu'avec les armes de l'oraison : par elle ils ont vaincu les démons ; par elle ils ont triomphé du monde ; par elle ils se sont rendus maîtres de la nature ; par elle ils ont converti les flammes les plus ardentes en rosée ; et par elle enfin ils ont apaisé la colère de Dieu , et obtenu de lui tout ce qu'ils ont désiré.

îSo LE GriDE DES PÉCHEURS.

On écrit de saint Dominique , qu'ayant dit à un de ses amis qu'il n'avait jamais rien demandé à Dieu qu'il ne l'eût obtenu , et que cet ami lui ayant répondu qu'il demandât donc à Dieu la conversion de Reynaut , docteur d'une grande réputation , le saint fit , la nuit même , son oraison pour ce sujet , et le lendemain au matin, au moment où il allait commencer l'hymne de prime , Jam îucis orto sidère , cet homme entra dans le chœur , et se prosternant aux pieds du saint , lui demanda avec humilité l'habit do son ordre. Telle est la récompense promise à l'obéissance des justes ; puisqu'ils sont si fidèles et si obéissans à la voix de Dieu , Dieu l'est aussi en quelque façon à leurs prières. C'est pourquoi Salomon a dit ( Prov. 21.1;. 28 ) , « que l'homme obéissant rcm- » portera la victoire ; » car il est juste que Dieu fasse la volonté de l'homme , lorsque l'homuic fait la volonté de Dieu.

Tout le contraire arrive aux prières des méchans ^ à qui Dieu a dit par Isaïe ( Isa. i. v. i5) : « Lorsque » vous étendrez vos mains , je détournerai mes yeux » de vous , et lorsque vous multiplierez vos oraisons , B je ne les écouterai pas. » Et par Jérémie ( Jereni. 2. v. 27 ) : <• Au temps de l'afïliction ils diront : Levez- » vous , Seigneur , et nous délivrez ; et il leur répoii- » dra : Où sont les dieux que vous avez adorés ? Qu'ils » se lèvent maintenant , et qu'ils vous délivrent au » temps de la nécessité. » Au livre de Job il est aussi écrit ( Job. 27. V. 8 ) : a Quelle espérance peut avoir » le méchant qui a dérobé le bien d'autrui ? Peut-être » que Dieu exaucera sa voix lorsqu'il sera pressé d'af- » ilictlon. 0 Et anint Jean en son épîlre dit (1 Joan. 3.

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v . 2 1 ) : « Mes chers frères , si notre conscience ne > nous reproche rien , ayons confiance en Dieu que » nous obtiendrons tout ce que nous hii demande- » rons , parce que nous gardons ses commandemens, » et que nous faisons ee qui e&t agréable à ses yeux.» David , poussé du même esprit , dit encore ( Psai» 65. V. 18 ) : a Si j'ai fait mal en mon cœur , mon Dieu •^ ne m'écoutera point ; mais parce que je ne l'ai point ■ commis , il a exaucé ma prière. »

Nous trouverions dans TEcriture une infinité d'autres semblables endroits qui témoignent tous la différence qu'il y a entre l'oraison des gens de bien et celle des médians : les uns sont écoutés et traités comme vrais enfans , et les autres renvoyés comme emiemis , parce que levirs prières n'élant accompagnées ni de bonnes œuvres , ni de la ferveur d'esprit, ni de la charité et de l'humilité qui en doivent être inséparables , il n'est pas étrange qu'elles ne soient point exavicées ; « car comme dit saint Cyprien ( S ^ Ct/pr. de Orat. dominicâ ) , la demande ne peut » être efficace lorsque l'oraison est stérile. » Il est vrai que quoiqu'en général il en soit ainsi , néanmoins la bonté de Dieu est si grande, et sa libérahté si merveilleuse , que quelquefois elle s'étend jusqu'à écouter les prières des méchans , qui , bien que sans mérite , ne sont pas toujours sans effet , alors , dit saint Thomas '{S. Th. 22. 7 83 , art. i5) , le mérite vient de la charité et de la miséricorde de Dieu.

iSft LE GUIDE DES P£GH£URS.

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