LIVRE I. ClIAP. IV
Qu'y a-f-il de plus proche maintenant que Dieu et riiomme ? « Il n'y a rien , dit saint Bernard ( Serm. f> 5 , in vigil. Natîvitatis ) , de plus élevé que Dieu , » ni rien de plus bas que riionuTie : néanmoins Dieu » est descendu avec tant d'humilité dans cette boue » dont riiomme a été formé , et cette boue est mon- 0 tée à Dieu avec tant de dignité , que Ton peut dire » que la boue a fait tout ce que Dievi a fait , et que » Dieu a souffert tout ce que la boue a souffert. »
Qui eût jamais pu persuader à l'homme , lorsque honteux de sa nudité et ennemi déclaré de Dieu , il cherchait les plus obscurs recoins du Paradis terrestre pour se cacher , qu'il viendrait un jour où. cette vile substance s'unirait en une même personne av<;c Dieu? Cette alliance a été si étroite et si indissoluble , que lorsqu'au join*dela passion l'ame fut séparée du corps, les natures restèrent unies ; car la mort à la vérité fut bien capable de briser une union naturelle , mais elle ne put séparer Dieu , ni de l'ame , ni du corps , cette union de la personne divine, parce que le Verbe n'abandonna jamais ce qu'il vivait pris pour l'amour de nous.
Voilà comment s'est faite notre paix , et quel est le remède qui nous est venu par la main de notre médiateur. Quel qu*en soit le prix , la manière dont il nous a été donné ne mérite pas moins notre reconnaissance. Je vous suis infiniment redevable , ô mon Dieu , pour m'avoir délivré de l'enfer, et pour m'avoir réconcilié avec vous ; mais je vous le suis beaucoup plus de la manière dont vous m'avez donné la liberté , que de ma liberté même. Vos œuvres , Seigneur, sont admirables en toutes leurs parties ; et
4* LE Gl'IDE DES p/^iCHEURS.
quoiq\i'il semble à riiornme que son esprit se pcde dans la contemplation d'une seule de vos merveilles, cette merveille s'évanouit lorsqu'on lève les yeux au ciel pour en considérer une autre. Ce n'est pas, Seigneur , une diminution de vos grandeurs , si elles semblent s'effacer ainsi les unes les autres , mais c'est mie preuve de votre gloire.
Mais , Seigneur , de quelle voie et de quels moyens vous ôtes-vous servi pour remédier à mon mal ? Vous en aviez une inTHiité, par lesquels sans peine, et sans qu'il vous eût rien coûté , vous pouviez pourvoir à mon saîut. Votre libéralité néanmoins a été si grande et si merveilleuse , que pour me faire voir plus clairement la grandeur de votre bonté et de votre amour , vous avez voulu soulager mes maux par vos souffrances. Ces souffrances furent si cruelles , que la seule pensée tira de vos veines une sueur de sang ; mais quand vous les ressentîtes en effet , elles furent capables de briser les pierres de douleur. Que les Cieux et les anges vous louent à jamais , mon Dieu , et qu'ils publient vos mierveilles ! Quel besoin aviez-vous de nos biens , et que pouviez-vous craindre de nos maux ? « Si vous péchez, dit Job ( 35 , v. 6 ) , quel 9 mal lui ferez-vous ? et quand vos iniquités seraient » infinies , quel dommage lui en reviendra-t-il ? Si au » contraire vous faites le bien , que lui donnercz-vous ? » ou que pourra-t-il recevoir de vos mains ? » Ce grand Dieu , si fort au-dessus de tous les maux ; dont les richesses , la puissance et la sagesse ne sauraient ni croître, ni diminuer; qui, après la création du^ monde, n*a été ni plus grand , ni moindre qu'il n'était auparavant ; qui ne reçoit pas plus de gloire par
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tou'ics les louanges que lui donnent les anges et les Iiommes , qu'il n'en a de toute éternité , et qui ne serait pas moins grand quand toutes les bouches le blasphémeraient ; ce Seigneur , si infmi en majesté , quoique par nos infidélités et par nos trahisons nous eussions attiré sa haine sur nous , n'a pas laissé néanmoins , sans qu'il eut aviciui besoin de nous , mais par le seul mouvement de sa charité , d'abaisser les cieux de sa grandeur pour descendre en ces lieux de bannissement , de se vêlir de notre chair mortelle , ile prendre sur lui toutes nos dettes ; et pour nous acquitter, de souffrir les plûS horribles tourmens qui aient jamais été soufferts, etqiie l'on souffrira jamais.
C'CvSt pour moi , Seigneur , que vous êtes né dans une étable , que vous avez été mis dans une crèche , que vous avez été circoncis , que vous avez fui en Egypte ; c'est pour moi que vous avez été persécuté par une infinité d'injiTEes et d'opprobres ; c'est pour moi que vous avez jeûné , veillé , marché , sué , pleuré , et que vous avez voulu supporter tous les maux que méritait mon péché , quoique vous fussiez seul l'offensé , bien loin d'être le coupable ; c'est pour moi que vous avez été pris , que vous avez été abandonné , vendu , renoncé , présenté devant divers tribunaux et devant divers juges ; que vous avez été accusé en leur présence , injurié , couvert de crachats et de soufflets , fouetté , mis à mort et enseveli. Pour remédier à mes maux , vous avez voulu expirer sur une croix , à la vue de votre très-sainte mère ; dans une pauvreté si grande , que vous n'avez pas eu une seule goutte d'eau pour étancher votre soif; et dans un si étrange délaissement de toutes choses, que mêm,e
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VOUS avez été abandonné de votre Père : nue peut-on s'imaginer de plus épouvantable , que de voir un Dieu d'une si haute majesté venir (inir sa vie sur un gibet, comme un criminel ?
Lorsqu'un homme . quelque vil qu'il soit , souffre un supplice pour la punition de ses crimes , on ne saurait , pour peu qu'on l'ait connu auparavant , le regarder sans être surpris, à la vue du déplorable état où l'a réduit son malheur. S'il y a quelque sujet d'étonnement de voir une personne de basse condition en cet état infâme , que sera-ce d'y voir le Seigneur de toutes les choses créées ? Que sera-ce de voir un Dieu traité comme un coupable ? Car, puisque plus la personne que l'on punit est élevée , plus sa chute nous donne d'effroi ; quel doit avoir été le vôtre , ô anges bienheureux , qui avez tant de connaissance de la grandeur de ce Seigneur ? Quels furent vos sentiniens lorsque vous le vîtes sur la croix ?
Dieu commanda que l'on mît aux côtés de l'arche du Testament deux chérubins [Exod. i5 ) , la face tournée vers le propitiatoire , et se regardant l'un l'autre , pleins d'admiration : n'est-ce pas pour nous enseigner combien ces intelligences suprêmes doivent être touchées d'un saint étonnement en considérant l'effet d'une charité si admirable , à la vue de ce grand Dieu, créateur d\i cielct de la terre, devenu la propitiation du mondé sur le bois sacré de la croix ? La nature même en est tout effrayée , toutes les créatures en sont surprises , et les principautés et les puissances du Ciel demeurent ravies de cette inestimable bonté qu'elles reconnaissent en Dieu. Qui , après cela , liC sera point absorbé dans l'abîme de cea