LIVRE I. CHAP. VI
gue pour l'exprimer ? quel cœur pour la ressentir ? quels services pour la reconnaître ? Avec quel amour l'homme pourra- t-il répondre à cet amour éternel de Dieu ? Qui attendra la fin de sa vie pour aimer celui qui l'a aimé de toute éternité ? Qui voudra changer cet ami pour quelque autre ami que ce soit ? Puisque dans l'Ecriture ( Eccl. 9 ) , l'ancien ami est tant estimé , combien le doit être davantage Fami de toute éternité ! Si l'on ne doit pas changer l'ami ancien pour un nouveau, qui voudra donner l'amour de cet ancien amant, pour celui de tous les amis du monde ? S'il est vrai qu'une possession immémoriale donne droit à celui qui ne Ta point d'ailleurs , que serace de cette possession éternelle par laquelle Dieu a voulu que nous fussions à jamais du nombre des siens ?
Après ceci , peut -il y avoir des biens ou des honneurs dans le monde , que Ton ne doive changer contre cette sainte amitié ? ou des maux que l'on ne doive supporter avec plaisir , plutôt que de la perdi^e ? Quel est l'homme qui, s'il a un peu de foi, ne se courberait pas pour baiser la terre qu'aurait foulée un mendiant , comme par révélation , pour être prédestiné à cet amour éternel de Dieu ? qui ne courût après lui pour se prosterner à ses genoux , et lui donner mille bénédictions ? qui ne s'écrierait : O bienheureux ! est-il possible que vous soyez de cette troupe choisie des élus ? Est- il possible que vous soyez l)rédestiné pour voir un jour notre grand Dieu dans sa beauté même ? que vous soyez prédestiné pour être compagnon et frère de tous les élus ? Vous devez donc être mis entre les chœurs des anges ? Vovis devez en-
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tendre cette musique céleste ? Vovis verrez le visage resplendissant de Jésus-Christ , et celui de sa sainte mère ? O jour lieureux dans lequel vous avez pris naissance ; mais ijcaucoup plus heureux celui de votre mort 5 puisque ce sera un passage à une vie éternelle ! Béni soit le pain que vous mangez , et bénie la terre sur laquelle vous passez , puisqu'elle porte en vous un trésor incomparable ! mais beaucoup plus heureux les travaux que vous endurez , et les privations que vous souffrez , puisqu'elles vous ouvrent le chemin pour aller vous reposer dans Téternité î Peut-il y avoir quelque nuages d'affliction que les gages de cette espérance ne dissipent ?
Nous considérerions sans doute un prédestiné avec c^s transports , si nous connaissions certainement qu'il fût en cet état. Et en effet , si un prince destiné à la succession d'un grand royaume , passait par une ville , tout le monde ne sortirait-il pas poiu* le voir ? On admirerait la bonne fortune de ce jeune homme venu au monde pour succéder à un grand Etat : combien y aurait-il plus de sujet d'admirer le bonheur d'un homme choisi dès sa naissance , et sans qu'aucun mérité eût précédé , non pour être roi temporel sur la terre , mais pour régner éternellement dans les Cieux!
Vous pouvez par là connaître , chrétien , l'obligation que les élus ont à Dievi pour un bien tel que celui de leur élection. Personne ne doit s'en croire exclus , s'il veut faire ce qu'il doit : au contraire, que chacun Ira vaille^ comme dit saint Pierre , à ren^ dre son élection certaine par ses bonnes œuvres . î^ous sommes très- assurés que celui qui se conduira