LIVRE I. CIIAP. XV
transplantées des lialliers du monde duns les jardins du Seigneur ?
C'est de ces plantes que parle le Prophète lorsq^i'il dît , qu'elles seront réjouies , pour ainsi dire , des gouttes d'eau qui toméent d'en haut , figure des grandes joies que ces âmes reçoivent dès l'entrée de cette visite, et de ce don céleste. Quoique ces faveurs s'appellent des gouttes, ne croyez pas pour cela qu'elles soient de petite vertu. Il suffît d'une seule goutte de ce fleuve de joie pour {Solii. c 27) éteindre notre soif à jamais. Ne pensez pas non plus combattre ce que je viens d'établir en disant , que vous ne sentez ni ces joies , ni ces consolations lorsque vous pensez à Dieu : lorsque le goût est dépravé par quelque mauvaise humeur, il n'est pas capable de bien juger des choses , ce qui est amer lui semble doux , et ce qui est doux lui paraît amer; ainsi l'ame corrompue par les désordres de tant de vices et d'affections déréglées , a du dégoût de la majine du ciel et du pain des anges! Purifiez premièrement votre cœur par les larmes de la pénitence , et alors vous pourrez reconnaître combien le Seigneur est doux.
Les saints établissent deux sortes de béatitudes , l'une commencée et l'autre achevée : les bienheureux jouissent au Ciel de cette félicité consommée, et les justes seuls jouissent dès cette vie de celle qui est commencéCo
Que pouvez-vous désirer de plus grand que de commencer dès à présent d'être bienheureux , et de recevoir dès cette vie l'assurance de ce divin mariage qui se fera dans le Ciel , et qui se prépare svir la terre ? 0 homme , dit Richard , puisque vous êtes capable
de vivre dans ce paradis , et de jouir de ce précieux trésor , allez , et vendez tout ce que vous avez , et achetez une possession de si grand prix , qui vous coûtera si peu. Jésus-Christ vous la donnera presque pour rien ; ne différez pas davantage , parce qu'un seul moment que vous perdez vaut mieux que tous les trésors du monde. Quoique vous puissiez l'acquérir tant que vous vivrez , soyez certain que le temps que vous aurez perdu vous causera une douleur éternelle ; il vous fera pleurer , et il vous fera dire avec saint Augustin [Solil. c. 5i ) : « Je vous ai aimée bien » tard , ô beauté toujours ancienne et toujours nou- » velle ! je vous ai aimée bien tard. » Ce grand saint ne pouvait se consoler du délai qu'il avait apporté à sa conversion , quoiqu'il n'eût pas été privé pour cela de la couronne qu'elle lui avait acquise. Prenez donc garde d'avoir à regretter bien davantage , si d'un côté vous perdez les biens de la gloire, dont jouissent les saints en la vie future , et de l'autre ceux de la grâce, qui sont accordés aux justes dès la vie présente.