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CHAPITRE X

Le séminariste mou, inconstant, sans énergie et sans zèle.

Si vous êtes mou et lâche par nature, vous devez vous réformer à tout prix, sous peine d'être plus tard un de ces prêtres froids et languissants qui ne font pas la centième partie du bien qu'ils devraient opérer. Mais à quels signes reconnaîtrez-vous cette mollesse et cette lâcheté? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Le séminariste à qui nous allons parler ne doit pas être confondu avec le paresseux dont nous avons parlé ailleurs. Il est sans doute prédisposé à l'oisiveté, mais nous ne le supposons pas oisif. Qu'est-il donc? Écoutez :

Il est sans action prononcée, sans vigueur, presque sans vie, et c'est au moral comme au physique qu'il est ainsi.

Il fait quelque chose, mais il le fait lâchement, par manière d'acquit et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance.

Il agit avec une lenteur agaçante, et jamais on ne voit en lui l'activité vivace des hommes énergiques. Quand il se met à l'œuvre , on croit voir ou un voyageur fatigué d'une longue route , ou un convalescent dont la maladie a détendu le ressort vital.

Il y a dans toute sa personne extérieure je ne sais quelle nonchalance qui fait deviner aussitôt le trait saillant de son caractère. Il se traîne plutôt qu'il ne marche; son regard est langoureux, sa parole n'est pas accentuée, l'ensemble de ses traits n'a rien d'expressif : on dirait que son corps est sans nerfs, sans tendons et sans muscles, tant il est mou et indolent. Son état représente, non la démarche active et empressée de la fourmi , mais le lourd rampement de la limace.

Yoyons-le maintenant dans le détail de ses œuvres.

Il étudie, mais il recule devant une application intense et soutenue, il recule surtout devant les premières difficultés qu'il rencontre. De là vient qu'il n'approfondit jamais les choses, et que, dans toutes ses études, il se contente d'une connaissance vague et superficielle. Ce n'est pas précisément le talent, c'est la force de volonté qui lui manque.

Si quelquefois il semble vouloir sortir de sa langueur, après un ou deux efforts il s'arrête comme un homme i épuisé et retombe dans son apathie habituelle.

Il n'achève presque jamais ce qu'il entreprend , parce que toujours il survient quelque obstacle qu'il n'a pas la force de surmonter. Il quitte la théologie pour étudier

FÉcriture sainte, puis un peu dhistoire ecclésiastique, puis quelques pages de littérature ou d'histoire profane, mais tout cela sans suite, sans méthode, sans fruit réel, et uniquement pour pouvoir se dire qu'il fait quelque chose.

La règle du séminaire lui est fort à charge : comme toute règle, pour être fidèlement observée , demande des sacrifices et de la contrainte, et qu'il a une répugnance invincible pour ce qui Tincommode , il prend conseil de sa lâcheté et n'obéit que par hasard.

Il n'est pas méchant ; on pourrait presque dire qu'il n'a pas la force de l'être. Ses vices, s'il en a, ne sont pas fougueux et emportés; il est mou jusque dans le mal, et ses péchés sont plutôt d'omission que de commission.

Malheur à lui s'il a quelques défauts! car, comme on ne peut les vaincre sans une volonté énergique et soutenue , et qu'il n'a rien moins qu'une volonté de cette nature, il est cent fois probable qu'il n'en triomphera jamais.

Il prendra bien quelques résolutions ; mais à peine en mériteront-elles le nom , tant elles seront faibles et indécises. Du reste, il sait parfaitement lui-même que ces résolutions ne sont que pour la forme et qu'elles ne seront jamais suivies d'exécution.

Ce n'est pas lui qui soutiendra vigoureusement et opiniâtrement une discussion; il aime bien mieux renoncer à une victoire que de l'acheter par un effort.

Ne lui parlez pas d'œuvres qui demandent une certaine chaleur de dévouement ou une continuité de travail et d'application. Quelque bonnes que soient ces œuvres, il ne trouvera jamais qu'elles valent ce qu'elles coûtent.

Si ses condisciples lui parlent avec enthousiasme des généreux missionnaires qui vont, comme Xavier, évangéliser des nations d'idolâtres à quatre mille lieues de leur patrie , il laisse tomber de ses lèvres glacées quelques

mots d'admiration pour parler un peu comme les autres ; mais il rst aisé de voir que son cœur est fort peu touché de ces beaux dévouements et qu'il n'en a pas même l'intelligence. Heureux encore s'il ne dit pas, par forme d'objection adoucie , qu'on peut faire beaucoup de bien sans aller si loin !

Ne cherchez donc pas en lui des sentiments élevés, des idées grandioses ; cela n'est point à sa portée : une vie douce, commode, sans agitation ni soubresauts; voilà ce qui lui plaît. Tout ce qui tend à le tirer de cette sphère paisible est mis à l'écart comme principe de trouble et ^ I d'inquiétude.

En le voyant dans de telles dispositions, on est tenté de se demander comment il envisage la vie sacerdotale et quelle conduite il se propose de tenir quand il sera prêtre. Peut-être n'y a-t-il jamais sérieusement pensé : cependant il est probable qu'il considère le sacerdoce comme une profession honorable, tranquille, peu fatigante, compati- ]3le avec un certain bien-être et même avec certains plaisirs honnêtes qui, faisant diversion à quelques travaux modérés, sont tout à fait en rapport avec son indolente nature. 11 a vu quelques curés et quelques vicaires qui lui semblaient heureux , qui n'avaient que des occupations très-ordinaires, qu'on accueillait partout avec bienveillance, et que les soucis du ministère n'avaient pas l'air d'incommoder beaucoup. Voilà précisément ce qu'il convoite : exercer une profession généralement estimée, se faire respecter par une conduite extérieurement régulière, et sauver des âmes à peu de frais: oui, voilà ce que doit être le beau idéal du sacerdoce aux yeux du séminariste mou, apathique, sans énergie et sans zèle.

Pour ce qui est des vertus, il admet les unes et rejette les autres. Celles qui, lui étant en quelque sorte natu-

relies, ne l'astreignent à aucun sacrifice, il les admet : celles dont la pratique lui demande des efforts , il les rejette. Proposez-lui la douceur, la charité, la patience, la chasteté et même quelques pratiques d'humilité, vous ne Teffaroucherez point : mais ne lui parlez pas de la mortification, du zèle, de l'amour de l'élude et de l'assujettissement à une règle : ce sont pour lui d'eftrayants fantômes.

Quant à ses œuvres de piété, elles sont ce qu'elles doivent être chez un séminariste de cette trempe, c'est-à-dire qu'elles sont pitoyablement faites comme tout le reste. Pourrait-il nous dire, par exemple, comment se passent ses oraisons? Oui sans doute il le pourrait, mais à coup sûr il ne le fera pas, car il aurait trop de misères à nous révéler : nature froide et immortifiée, quelsélans d'amour, quelles résolutions généreuses pouvez-vous en attendre? Ses lectures, ses examens, ses visites au saint sacrement, tous ses exercices spirituels en un mot, valent-ils mieux que ses oraisons ? Non ; tout cela partant d'une même source, c'est-à-dire d'un cœur languissant, doit être et est en effet à peu près sans mérite. N'y trouvant aucune consolation , il s'en affranchirait bientôt si les règlements du séminaire le lui permettaient; et ce qui le prouve, c'est le relâchement auquel il s'abandonne à cet égard dès qu'il est en vacances. Alors, en effet, ou il renonce à ce qui n'est pas de stricte rigueur, ou il se contente de quelques courts exercices pour lesquels il a un peu moins de répugnance que pour les autres.

Encore si les sacrements qu'il reçoit détruisaient, ou du moins diminuaient la lâcheté qui le paralyse: mais comme ils n'opèrent que selon les dispositions qu'on apporte à leur réception, et comme les dispositions de notre jeune élève sont toujours très-imparfaites, il va sans dire que les sacrements ne produisent en lui que des effets impercep-

tibles. Nous ne voulons pas dire qu'il les profane, mais nous affirmons positivement qu'ils n'ajoutent rien à sa sanctification, et qu'il est, sous ce rapport, tout aussi impartait le jour de son sacerdoce qu'il l'était pendant la première année de son séminaire. Dieu veuille même que ces paroles de l'Imitation ne lui soient pas applicables ; Nous devrions croUre chaque jour en ferveur et en vertu, et cependant nous comptons pour beaucoup d'avoir conservé une partie de notre ferveur primitive !

Voyons maintenant ce que deviendra plus tard le séminariste ainsi disposé.

Nous croirez-vous , jeune ami, si nous vous disons que l'avenir que vous saluez d'un regard paisible, nous apparaît, à nous, sous des couleurs sombres et lugubres? Vous allez voir, au flambeau de l'expérience, si c'est vous qui êtes en droit d'être rassuré, ou si ce n'est pas nous qui avons raison de craindre.

Quelque faible dose de travail qui vous soit imposée, vous la trouverez toujours trop forte, et vous ferez dès le début quelques réclamations à cet égard.

Votre curé, convaincu qu'il vous épargne au lieu de vous accabler, vous fera quelques sages observations ; il vous démontrera que ce qu'il vous demande n'est pas audessus de vos forces, et il maintiendra sa première décision.

Mécontent de ne pas voir vos réclamations accueillies, vous travaillerez avec dégoût. Votre lenteur, que vous n'aurez point corrigée au séminaire, se reproduira dans vos saintes fonctions, et, n'étant jamais prêt en temps convenable, vous les remplirez mal.

D'un autre côté, le travail vous étant pénible parce qu'il exigera des eff'orts et de l'application dont votre nature indolente ne s'accommodera guère, vous négligerez vos ra-

téchismes et vos prônes , an grand détriment des enfants et des fidèles en général.

Bientôt les pénitents se multiplieront , et votre clientèle, qui serait fort peu embarrassante pour un prêtre actif et zélé, le sera beaucoup pour vous qui ne serez ni zélé ni actif. Vous trouverez toujours les séances du saint tribunal trop longues et, pour les abréger, vous précipiterez les confessions, vous supprimerez les interrogations, vous trouverez un peu d'énergie pour brusquer les pénitents trop verbeux, vous ne direz qu'un mot d'exhortation, et vous ferez voir clairement que le confessional vous fatigue, ce qui sera déjà un grand mal.

A peine sorti du saint tribunal , au lieu du repos que vous vous promettiez, vous serez obligé d'aller à l'extrémité de la paroisse porter les secours spirituels à un pauvre mourant. Le temps et les chemins seront peut-être fort mauvais , et cependant il faudra partir, sans égard pour votre iàchetéquivous arrachera quelques sourds murmures.

Pour vous délasser un peu de vos fatigues, qui ne seraient rien pour un bon travailleur, vous ferez quelques visites assez prolongées, vous quitterez même la paroisse et, au lieu de préparer votre catéchisme ou votre prône pour le dimanche suivant , vous irez perdre votre temps avec un confrère du voisinage ; les courses, le jeu, les festins vous plairont mieux que les œuvres du ministère, parce qu'ils seront plus en rapport avec votre fonds de mollesse et d'apathie.

Votre curé , indulgent d abord , voyant bientôt que votre vie errante et oiseuse n'est pas fort ecclésiastique ; apprenant d'ailleurs que votre ministère en souffre, et recueillant çà et là les plaintes trop fondées des paroissiens, vous donnera ((uelques conseils, et, si les conseils sont insuttîsants, il en viendra jusqu'aux réprimandes : d'où résulteront des

explications pénibles, qui malheureusement ne vous corrigeront guère et altéreront la lionne harmonie qui devrait toujours régner entre le curé et son vicaire.

Quand on saura dans la paroisse (et on le saura promplement) que vous n'avez ni l'amour du travail, ni le goût du ministère, ni le zèle des âmes, vous serez en butte à une foule de critiques , vous perdrez la confiance des paroissiens, vous ferez murmurer vos pénitents et vos malades, et Ton dira que vous n'avez pas l'esprit de votre état , ce qui ne sera que trop véritable.

L'ordre que vous n'aurez jamais aimé ne fera pas plus vos délices quand vous serez prêtre , qu'il ne les faisait quand vous étiez séminariste. La fermeté de volonté qu'exige l'observation d'un règlement étant antipathique à votre caractère , vous n'aurez rien de précis et de méthodique dans l'exercice de vos fonctions. Vous direz voire messe tantôt d'assez bonne heure et tantôt fort tard ; vous confesserez quand le confessionnal ne vous inspirera pas trop de répugnance; et quand il en sera autrement, vous ferez dire à vos pénitents de ne pas vous attendre et de revenir un autre jour, ce qui pourra rebuter quelques vieux pécheurs, et faire avorter plus d'une conversion.

Enfin vous serez à charge à votre curé, à la paroisse et ù vous-même; car les caractères mous et apathiques ne goûtent pas plus de consolations dans le service de Dieu qu'ils n'en procurent aux autres.

Mais vous ne serez pas toujours vicaire, et quand une cure vous sera confiée , vous croirez voir le paradis terrestre vous ouvrir ses portes. La joie que vous éprouverez ne sera pas partagée par les saints prêtres qui connaîtront votre fonds de mollesse ; ils plaindront la paroisse qui vous aura pour pasteur, et malheureusement ils auront raison de la plaindre.

Ah ! mon cher enfant , si vous saviez combien est désolant le ministère d'un curé sans énergie et sans zèlel Parce qu'il ne voit point dans sa conduite ces affreux désordres qui scandalisent et révoltent les peuples, il se tranquillise et, se formant une assez bonne opinion de lui-même, il laisse tomber dans les éternels abîmes une multitude d'âmes qu'il devrait sauver. Il n'égorge pas ses brebis, et c'est ce qui le rassure, mais il les laisse périr d'inanition et de misère, et c'est ce qui ne le touche point. Que de pasteurs mous, lâches, amateurs du repos et de la vie commode, auront à répondre de tant de pécheurs qu'ils auraient pu et dû ramener h Dieu avec un peu de zèle et d'énergie !

Mais revenons à vous et voyons quel curé vous serez avec votre nature froide et inactive.

Les premiers jours peut-être, vous puiserez dans la joie ([ue vous éprouverez une espèce dardeur que vous prendrez pour du zèle. Il vous semblera que votre changement d'état aura changé aussi vos dispositions habituelles. Le plaisir que vous aurez à vous dire : « Je suis maître de mes actes ; » la joie de vous voir à la tête d'un troupeau, et de pouvoir dire en contemplant vos paroissiens groupés autour de la chaire : «Voilà mes brebis;» le doux retentissement du titre de curé qui chatouillera déhcieusement vos oreilles : tout cela, nous le répétons, vous électrisera pendant quelques jours et vous fera croire que le temps de l'indolence sera passé : illusion! illusion ! La joie du début sera de courte durée; elle passera bientôt, et ce que vous preniez pour un élan de zèle sera remplacé par votre ancienne apathie.

Le travail vous sera toujours à charge; et comme il sera plus abondant encore qu'au temps de votre vicariat, vous en omettrez une partie, et le peu que vous vous imposerez,

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