AVANT-PROPOS
Le château de Heidelberg a été bâti par les princes et électeurs de la maison aujourd’hui sur le trône de Bavière. Sa première fondation date de l’année 1300 , et en 1801, il étoit encore leur propriété ; mais la paix de Luneville en incorporant les contrées palatines du Neclcer au Grand-Duché de Bade, lui a conféré le château de Heidelberg.
Cette magnifique habitation dévastée dans la guerre de trente ans à plusieurs reprises, près cpi’ anéantie sous les armes de Louis XIY (1) et relevée chaque fois, a enfin
(1) L’électeur palatin Charles-Louis avoit donné sa fille unique Elisabeth-Charlotte en mariage à Philippe, duc d’Orléans, frère de Louis XIV., Roi de France. Dans la suite , l’électeur Charles, fils et successeur de Charles-Louis, étant mort sans enfans , le duc d’Orléans prétendit par sa femme à l’héritage du défunt , ce qui
péri par un de ces événemens hors de toute la prévoyance des hommes. Déjà la paix lui avoit été plus funeste que les guerres. Elle avoit perdu la résidence en 1720. L’électeur Charles- Philippe s’étoit vu forcé de la transférer à Mannheim pour cause de tracasseries de religion. Cependant son successeur Charles-Théodore penchait à se rapprocher de la capitale du pays; des meubles a voient meme été envoyés dans
cette intention à Heidelberg. C’étoit un mercredi, 23 Juin 1764, et le lendemain fête de St.-Jean, ils dévoient arriver au château; mais dans l’après-midi du même jour, la foudre éclata sur la tour octogone et embrasa sa toiture/ on ne put s’opposer aux flammes; la résidence fut consumée; comme elle avoit cessé d’être la demeure du Prince , la réparation des dommages étoit moins urgente; longtems projettée, et jamais entreprise, elle est devenue impossible.
Le château de Heidelberg n’a pas non plus tou jours occupé sa place actuelle : il étoit autrefois sur la pointe la plus avancée vers l’Ouest de la montagne dite le petit
occasionna de 1688, jusqu’à la paix de Riswick en 1697, la guerre dite d’Orléans, et si fatale au pays qu’elle est aussi appellée la guerre de l’embrasement du Palatinat.
Geissberg en face de ses ruines 5 là, s’étend un plateau désert/ il n’a de remarquable à présent que la beauté de ses vastes points de vue et principalement aux heures des couchers du soleil/ un vallon froid et rude qui en défend l’abord, ajoute à la grandeur du spectacle dans ces momens précurseurs du repos de la nature; et en effet 011 cherche, lequel alors contraste le plus admirablement, ou de ses sombres profondeurs avec la clarté de l’horison , ou de la solitude qui l’environne avec la vie et la richesse d’un paysage dont l’oeil n’atteint les bornes qu’au pied de la chaîne des Vosges.
C’est du milieu de ces rochers que s’élevoit l’ancien château de Heidelberg. L’origine en a été perdue dans l’obscurité des âges; on sait simplement que Conrad de Hohenstaufen, duc des Francs et beau-frère de l’empereur Frédéric -Barberousse y avoit son do- 1 micile, et que c’est de là aussi qu’il envahit avant sa promotion au titre de comte d’empire, les terres de l’abbaye de Worms situées 1142. dans le voisinage.
Plus tard, Je château et la ville de Heidelberg furent adjugés comme fiefs de cette même abbaye à Louis, duc de Bavière et pre- 1225. mier Comte palatin du Rhin de la maison de
Wittelsbach, pour être tenus par lui et ses héritiers à perpétuité: mais il ne fut donné qu’à un prince de cette famille, à Othon l’illustre, son fils d’habiter agréablement l’antique manoir de Conrad de Hohenstaufen. Dès le règne suivant, sous Louis II. ^ un violent incendie le réduisit en cendre avec la ville de Heidelberg ; cependant ce Prince après l’avoir fait réparer , put y monter de nouveau , et y acheva ses jours dans la même chambre où il les avoit commencés.
Son fils Rudolphe I. ne l’imita point dans cet attachement pour le toit paternel, et s’établit à trois lieues plus loin dans la petite ville de Wisloch,' il y resta jusqu’à ce que les chances d’une guerre désastrueuse le contraignissent de quitter ses états qu’il ne reverroitt plus. Après sa mort, le comte palatin Adolphe qui lui succédoit fut réintégré dans le patrimoine de son père , et ne tarda point à reprendre le siège de la famille. Tout porte à regarder ce prince comme le fondateur du second château de Heidelberg; néanmoins on peut avec quelque vraisemblance aussi en attribuer un principe d’exécution à son père durant les années de paix et de tranquillité qui précédèrent ses infortunes. Dans tous les cas, il est plus que probable que le fils aura été
le dernier des comtes palatins stationné sur le Geissberg , et encore uniquement tant que l’état des nouvelles constructions ne lui permit pas d’y descendre commodément avec sa cour.
Le vieux château converti en une espèce d’arsènal, servit à resserser les munitions de guerre. C’étoit comme un honorable repos accordé à ses longs travaux et à ses blessures, et qui avoit duré plus de deux cens ans, lorsqu’il fut détruit de fond en comble par la chute du tonnere sur le magasin à poudre. 1537. Quelques murs échappés à l’explosion s’en maintenoient encore à la fin du dixseptième siècle ; s’il en subsiste aujourd’hui des traces, c’est sous une mousse épaisse et d’impénétrables broussailles qu’il faudroit les chercher ; ou plutôt on les chercheroit inutilement dans des lieux depuis si long-tems comdamnés au silence. Des oiseaux de proie le troublent seuls pendant le jour de leurs cris aigus; la nuit ils y sont remplacés par les hiboux; les chathuans et d’autres bêtes fauves : ainsi là où retentit le tumulte des cours, ne règne plus que le bruit du désert; et des animaux carnaciers se disputent le terrein d’où jadis des maîtres puissans dictoient leurs ordres à de nombreux vassaux, et faisoient respecter au loin leur autorité.
Quoique la colline qui a depuis reçu le château de Heidelberg et qui se fonde ellemême sur une base du granit le plus dur, ne soit qu’une portion de la longue montagne de pierre de grais, dite Heidelberg, et d’où la ville a été ainsi appelée, tout cependant s’y présente sous des dehors bien autrement gracieux qu’au tour de la vieille résidence du Duc des Francs. On raconte que le nom de Jettenbuhl donné de teins immémorial à cette colline lui vient d’une Magicienne Jetta qui à la même époque ou la vierge Yeleda de la nation des Bructaires se rendoit célèbre au point de s’attirer une espèce de culte par toute la Germanie , lit aussi répéter des paroles prophétiques aux bois et aux rochers de Heidelberg. Elles acquirent promptement une grande renommée au séjour de la Magicienne: on accourut de toutes parts pour la consulter à la vallée du Wecker ; mais elle se laissoit rarement voir, et c’étoit d’ordinaire par une fenêtre de la vieille chapelle qui lui servoit de retraite, qu’elle rendoit ses oracles et prononçoit en vers mistérieux les arrêts du sort.
Un soir que déjà les feux du soleil prêts à s’amortir derrière l’horison, doroient la terre de teintes embrasées, Jetta sortit du pieux bâtiment comme transportée de ce tableau su-
blime / sa voix avoit quelque chose d’inspiré, et l’on crut que le livre de l’avenir # dérouloit devant elle les brillantes destinées promises à sa colline. Elle voyoit une famille illustre se plaire un jour aux lieux qu’elle-même avoit affectionnés/ elle chanta leur grandeur toujours croissante et les palais qui s’y multiplièroient avec les générations / la solitude de la vallée transformée en une cité fameuse devint dans ses vers harmonieux le berceau des études en Allemagne ; elle prédit même sa célébrité sous la succession de personnages énxinens en tous genres dont les talens en feroient la patrie de l’instruction et des lumières. Enfin aucun des siècles qui dévoient ajouter aux honneurs du vallon chéri par la magicienne, n’eut rien de caché pour elle : aussi ses accens n’avoient-ils jamais atteint ce point d’élévation ; mais tel on entend le eigne préluder à ses derniers momens par la plus douce mélodie; ces cantiques de gloire furent aussi l’himne funèbre de Jetta; en cherchant à s’égarer, pleine de ces hautes images, dans les sentiers où elle aimoit a fuir le commerce des hommes, une louve qui allaitoit des petits dans ses lieux inaccessibles , lui fit rencontrer la mort, et du même coup attacha à cette place sur laquelle couloit une source le
nom de Wolfsbrun ou de la fontaine du loup.
Une autre tradition appuyée aussi de vieux documens, cite une éthimologie toute différente. Selon elle , un duc des Francs, le duc Anthyse habitoit ces contrées vers Fan 510; il auroit pour l’amour de sa femme Jutlia de la famille de comtes de Graicligau, fait bâtir une demeure sur la colline en question, ainsi qu’une église à demi-lieue plus loin au hameau de Schlierbach, et de là le mot de Jettenbuhl crée pour l’emplacement du château en mémoire de l’épouse du duc.
Mais il importe peu: ou les jours, entrevus par Jetta, ou des jours semblables n’en sont pas moins accomplis ; malgré la vicissitude des tems, il continuent même de recevoir leur effet dans la descendance ( 2 ) des princes que savoixavoit désignés pour l’illustration du Jettenbuhl. L’université a aussi répondu à sa confiance en l’associant à cette noble tâche ; elle n’a cessé de marcher la digne aînée de toutes les institutions scientifiques en
Allemagne,' à la vérité, les palais ont été pri-
(2) Elle entoure encore la couronne de Bavière de plusieurs sortes de vraie gloire dans la personne de son Roi actuel.
Tés de leurs habitations: mais d’autres honneurs les en dédommagent: le double intérêt des arts et des souvenirs couvre leurs débris/ le tems qui tout entraîne, ne fera qu’accroître leur valeur,* déjà même, il reste peu de pas à faire à la Ruine de Heidelberg pour s’asseoir au premier rang des monumens (3) sous les accords de l’admiration publique ; et cette gloire ne sera pas sa moindre gloire ; elle emprunte un éclat égal des anciennes beautés et des anciens défauts du château; quelqu’ait été dans sa plus grande splendeur, la magnificence desbâtimens qu’il renfermoit, leur irrégularité et plus encore leur incohérence n’ont pu manquer de
(3) La meme opinion sur ce magnifique monument des arts et du tems a, l’année dernière, retenu un Anglois plusieurs jours à Heidelberg, et dont il em— ployoit régulièrement quelques heures pour la visite du château. Ce voyageur étoit le compatriote et le camarade d’enfance de sir Walter Scott, double motif pour apprécier encore davantage l’inimitable talent du Barde écossais ,* on sait qu’une ruine d’Angleterre lui a fourni un de ses plus heureux épisodes. L’Anglois dans l’admiration de cette lecture, avoit fait exprès Je voyage de la ruine , objet du livre , et de laquelle il avoit été très-content; mais son jugement, après avoir vu celle de Heidelberg, étoit que sir Walter Scott, qui s’est arrêté dans son ouvrage à la voûte du firmament eut pénétré jusqu’au ciel s’il avoit été inspiré par les ruines du Jettenbuhl.
répandre toujours quelque chose de désagréable sur l’ensemble; comme ruine , ces défectuosités se sont changées en mérite ; il en résulte un mouvement aussi animé que pittoresque de constructions de toutes formes et de toutes grandeurs ; la plupart des toits de structure locale qui déshonoroient la résidence ont disparu : il n’en survit que ce qui étoit nécessaire à la variété des lignes et à leur plus heureux mélange dans la composition du tableau. Des contrastes non moins favorables naissent du luxe de décoration de plusieurs des façades et de l’excessive nudité des autres; et comme tous ces détails agissent pour l’embellissement commun , on peut dire que le château de Heidelberg possède à cet égard la réunion la plus riche pour la quantité et pour l’arrangement des objets.
C’est à la sensation inséparable de leur première vue que nous devons nous - mêmes d’être maintenant à la tête d’une entreprise considérable de gravures. Venu à Heidelberg pour une simple visite de sa ruine, notre visite dure en raison de cette entreprise depuis 1826. Ie mois d’octobre 1810 jusqu’à ce moment. Le hazard nous lit prendre alors la route du jardin pour monter au château ; et il nous souvient encore qu’en posant le pied dans la cour,
toute notre admiration fut à peine suffisante à en payer le coup— d’oeil aussi imposant qu’inattendu. Pendant nos séjours à Paris, nous avions coutume de fréquenter l’atelier de peinture de Bertin, un des plus habiles paysagistes de cette capitale : l’envie d’y reporter une idée du lieu qui nous avoit tant frappé, nous caclia les difficultés et la longueur d’un tel essai; effectivement plus de mois se sont écoulés à ce dessin de la cour (le même qui depuis a fourni notre première feuille d’architecture) que nous ne songions à passer de jours à Pleidelberg: notre place de travail étoit près de la haute tour quarrée sur le chemin qui traverse le château. Nombre d’habitans de la ville surpris de nous retrouver constamment au même ouvrage et de l’exactitude que nous y mettions, imaginèrent qu’il ne pouvoit avoir d’autre but que la gravure , et chaque fois nous exhortoieiit à le publier; ces encouragemens journaliers nous déterminèrent enfin à une souscription de quatre grandes planches de Heidelberg qui malgré les apparences obtint peu de faveur. Heureusement nous n’avions point calculé sur cette ressource; de manière que l’opération fut continuée, et resta dans les termes de notre prospectus, sans néanmoins promettre plus en avançant qu’à son début; mais F avenir nous rassuroitj ce qui est bon demeure bon et finit par être apprécié; notre entreprise se fondoit sur un modèle parfait et sur le talent du plus habile graveur du siècle pour le
paysage (4), sans compter par ailleurs, les soins de toute espèce qui y étoient prodigués jusques dans les moindres accessoires. Le succès dépendoit donc de pouvoir attendre ; et en effet il a depuis surpassé notre espérance, et d’une façon d’autant plus flatteuse que nous avons le droit d’y attacher une partie de la réputation actuelle du château; sa helle ruine a suivi une progression égale et recouvré dans le même espace de tems plus d’un demi-siècle de délaissement et d’oubli: les années ne sont pas loin encore où il nous arrivoit de dessiner des saisons entières dans ses intérieurs sans y être troublé d’aucune visite. Aujourd’hui nous aurions souvent à nous plaindre du contraire, si le château étant en quelque sorte une création de nous et le regardant comme notre propriété, nous ne nous empressions bien plutôt d’aller au devant de tous les moyens de le faire connoître : les estampes de notre graveur et ami Haldeirwang, d’après nos dessins, y ont beaucoup contribué, et nous avons fait le reste par notre persévérance. A force de répéter que Heidelberg avoit, non pas la première ruine de l’Allemagne, mais la première de ce genre en Europe , la longue habitude qui la couvroit du voile de l’indifférence à presque tous les yeux , a fait place à l’examen, et l’examen à un plaisir réel bientôt suivi de la conviction.
(4)Haldenwang, graveur de la Cour de Bade, domicilié à Carlsruhe.
On ne pouvoit non pins voir un amateur concentrer de la sorte tous ses loisirs dans un objet unique sans souhaiter d’apprendre la valeur de cet objet avec le but et meme des particularités sur un travail si exclusif ; cette curiosité ne nous a pas médiocrement servi pour gagner des admirateurs au château de Heidelberg; c’est par elle que des milliers de voyageurs ont du à nos explications de pouvoir sans peine vérifier le mérite de ce monument en face même des détails d’architecture et de sculpture qui ont imprimé sur une portion du Jettenbuhl le sceau classique des arts, et qu’en même tems une foule de voix s’unissant à la notre pour redire ses louanges nous récompensent journellement de notre intérêt pour la ruine.
Cependant il ne s’est pas borné à hâter ainsi la marche du tems en sa faveur : un avantage plus essentiel en est encore ressorti pour le château de Heidelberg; on ne voit plus s’y renouveler ces dévastations fruits de l’inconcevable négligence qui du jour de son embrasement au mois de juin 1764, en a livré les débris en proie à tout venant; mais le remède est arrivé tard; la partie de la résidence connue sous le nom du palais d’O thon-Henri , ou de la salle des chevaliers et la plus digne cent fois d’être entretenue dans un état susceptible de réparation, avoit au contraire été la seule, après l’incendie non pas laissée, tuais autant dire indiquée â la destruction. Peu-à-peu les bâtimens les moins maltraités par la flamme ont
reçu des destinations qui les protègent tant Lien que mal; celui d’O thon-Henri est resté ouvert. A la fin du dernier siècle, une mesure qu’on ne sauroit qualifier que de démence, en a complété la désolation. Il existoit vers ce tems un projet de conduire les eaux de Heidelberg à Mannheim. L’architecte chargé de l’exécution du plan proposa de renverser les voûtes de la salle des chevaliers ,* des briques formoient presque toute leur bâtisse, et cet homme avoit imaginé de chercher là le ciment nécessaire à la confection de^> aqueducs. C’étoit faire un appel au dégât et au pillage contre le château de Heidelberg; aussi ces éboulemens en masse ont-ils été le signal d’enlèvemens partiels auxquels chacun crut depuis avoir droit; même des invalides commis un tems à la conservation de la ruine , n’ont pas craint de copier en petit ce qu’on leur avoit enseigné en grand. C’est un d’eux qui ayant à son tour besoin de pierres , a brisé les frontispices S de la cheminée et de la porte de sortie dans la chambre au fond de droite du bâtiment d’Othon- Henri; ainsi est entrée la mutilation dans ce sanctuaire des arts. Les colonnes d’un travail exquis qui soutenoient ses deux grandes salles, ont été emportées et dispersées en morceaux: des chefs-d’oeuvre de sculpture sont partout défigurés sur ses portes de communication ; en un mot chaque jour a amené son mal , et l’y amenoit encore au moment de notre voyage à Heidelberg. Noire opinion sur ces charmantes créations du talent
lut dès-lors ce qu’elle est aujourd’hui. Les personnes qui dans le tems ont lu notre prospectus, n’auront pas oublié que nous y annoncions déjà, outre des vues de la ruine, un supplément de plusieurs feuilles de ses arabesques les mieux préservées : notre intérêt étoit donc d’en empêcher une plus longue dégradation. Ayant échoué dans les démarches pour qu’on fermât le bâtiment encore si riche sous ce rapport malgré toutes ses pertes, il ne nous restoit qu’à en devenir le gardien; et nous nous sommes acquitté de ce poste en homme épris de son sujet. Il nous paroissoit impossible que l’administration ne fut tôt ou tard avertie du prix des vieux murs de Heidelberg ; et dans l’attente de ce jour, toute notre application alioit à lui en remettre le dépôt tel que nous nous l’étions confié : les choses ont même été poussées si loin à cet égard que durant des années nous n’avons presque plus quitté le château, et jamais en cas d’éloignement sans nous y faire remplacer.
C’étoit aussi en vue de donner un exemple aux autorités et d’obtenir des réparations pour la ruine que nous avons couvert de petits toits de bois plusieurs portes de la salle des chevaliers. Quoique l’opération n’ait point atteint ce but, elle a cependant plus que réussi par ailleurs. Une nouvelle époque en a commencé pour ce bâtiment: les plus ignorants ont pu y voir qu’il n’étoit pas tout-à-fait délaissé, puisqu’on t tâchoit d’en abriter des parties; et quelques planches
out été plus puissantes que toutes les paroles pour arrêter les dévastations : car il n’a pas toujours dépendu de nous que des désordres n’eussent encore lieu.
Entre-autres , le 19. avril 1822 , un quart d’heure a été assez à faire de ce jour un jour de deuil pour la ruine : une main grossière lui a causé dans le bâtiment d’Othon-Henri des dommages irréparables. A l’aide d’un instrument tranchant, elle a promené sa stupide malveillance sur quantité des mêmes objets que nous y indiquions aux étrangers; et peu de minutes , ont vu finir des ouvrages marqués tous de la perfection des meilleures études. Mais dépêchons-nous d’ajouter en expiation de cette barbarie, qu’elle n’a pas été inutile. Tels autrefois de généreux dévoûmens sauvoient la chose publique; de même il sembleroit que ces bijoux de la sculpture ne sont tombés que pour garantir la sûreté des autres , en amenant enfin la clôture de la salle des chevaliers , et l’interdisant par là aux individus de la sorte que nous dénonçons ici à l’animadversion publique.
Eu égard au motif, on peut être moins sévère vis-à-vis d’une autre espèce d’ennemis de la ruine : cependant elle est tout aussi dangereuse pour le château où les dommages ne changent pas de nature et demeurent consommés , soit qu’ils y arrivent par une ignorance brutale, soit qu’ils lui viennent de la fausse sensibilité que croit honorer les vieux monumens en les mutilant pour en avoir des souvenirs. Cette manie
n’a pas laissé que d’exercer aussi ses ravages dans la
salle de Chevaliers. Il y a peu d’années qu’une des
portes du sallon en a été la victime : c’est celle de droite où deux ligures assises sur le cintre, tiennent chacune une corne d’abondance et se présentent mutuellement des bouquets de fruits. Un bon homme de père voyageant avec ses enfans et tous les dehors d’un personnage aisé et par conséquent d’un homme d’éducation, c’est-à-dire de connoissance, ou au moins de réflexion, est pourtant celui qui a eu assez peu d’esprit pour mutiler si horriblement ces figures; et cela sous le prétexte de donner à ses filles dans les éclats informes qui se sont détachés de la pierre sous les coups de ce vieil étourdi, de prétendues curiosités du château de Heidelberg. *
Une société augloise a depuis imité ce trait dans la chambre voisine. Nous nous étions opposé à son désir d’y enlever par la même cause quelques pièces d’arabesques. Le lendemain, un domestique de l’hôtel (le même qui la veille avoit conduit ces Anglois) est remonté au château et a cassé dans le dit appartement la figure de gauche de la porte dont les pilastres représentent deux statues de femmes nues et debout sur des candélabres. Aucun doute qu’en retournant à l’auberge avec cette triste acquisition, le premier soin de ceux qui l’attendoient 11’ait été de la ; jetter par la fenêtre ; et nous osons affirmer qu’autant arrivera de chaque pierre arrachée de la sorte au
château de Heidelberg, et qui en sont ainsi arrachées en pure perte: elle est donc doublement déplorable
l’erreur de ces gens qui prenant pour de l’intérêt en faveur de la ruine un caprice d’en posséder des débris, frappent sur toutes les sculptures, sans songer qu’ils ont en dépit de cette sottise assez de jugement pour appercevoir, avant même de quitter le château, que le fruit de leur mutilation 11’est qu’un fardeau incommode et dont ils vont se défaire dans un moment avec la même légèreté qu’ils se sont procuré ces insignifiantes reliques. D’autres raisons ne manqueroient pas pour s’élever contre un tel abus de mots, si on appelle cela de l’intérêt: on pourroit même l’envisager sous le rapport d’un égoisme insultant pour le public, comme aussi de la violation du droit de propriété; mais il y a quelque chose de si ridicule dans cette tendresse qui casse les objets afin de leur prouver de l’amour, que nous croyons assez d’invoquer ici le simple bon sens pour détourner un mal aussi peu à la louange des délinquants qu’au prolit des jouissances de l’ami des arts et des souvenirs. Le teins suffit dans les ruines sans qu’on lui aide, et particulièrement là où rien ne se fait pour ralentir ses pas. Si comme nous venons d’en émettre le voeu, et si comme nous l’espérons, le château de Heidelberg n’a plus à craindre que sa lente inflexibilité , notre tâche de surveillance y est finie ; et en supposant qu’elle n’ait pas été sans quelque peine.
nous en trouverons le dédommagement à penser toujours que nos soins ont contribué à amener cet état de la ruine.