PREFACE. XI
le XV® siècle, dans lequel tant d'événements mémorables préparaient les péripéties de la politique européenne, il est évident que la pratique des négociations et la partie du droit des gens qui s'y rattache ont traversé bien des phases diverses et subi de nombreuses transformations. Quelle distance, de Machiavel se rendant seul, à cheval, au lieu de sa mission , s'y logeant à ses frais comme le plus simple voyageur, et sollicitant de son gouvernement quelques secours pécuniaires pour subvenir, comme il le dit lui-même, à ses dépenses les plus nécessaires , à ce comte d'Estrade, ambassadeur de Louis XIV, entrant à la Haye au bruit du canon et des fanfares, écrasant, par ses équipages, son cortège, ses costumes, tout ce que la riche aristocratie flamande pouvait déployer de luxe et de faste, et habitant un hôtel où il était plus indépendant et maître chez lui que s'il n'eut pas quitté la France! Et quelle distance aussi entre cet éclat officiel des ambassades du xvii® siècle et les allures modestes des ambassadeurs de notre temps, quoique la richesse publique et privée des nations qu'ils représentent ait peut-être décuplé depuis lors !
Le droit des ambassadeurs n'a guère subi
MI IMiKhAClv
moins de nioditications que le cérémonial. A peine reconnu au moyen âge dans ses principes les plus essentiels, il s'est élevé ensuite, surtout par la fiction de Texterritorialité et par celle de la représentation personnelle, à une exagération qui portait de graves atteintes aux droits absolus des Etats ; puis il est retombé de nos jours dans des limites qui tendent à devenir de plus en plus étroites.
Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir cette thèse de philosophie historique , et de suivre pas à pas les transformations successives de la diplomatie pour en montrer l'explication dans l'ensemble des faits et des institutions de chaque époque. Nous n'avons présenté ces considérations générales que pour en déduire deux conclusions pratiques, dont nous croyons qu'il est bon de se pénétrer pour tirer d'un ouvrage tel que celui-ci l'instruction qu'il renferme.
Notre première conclusion, c'est que les personnes qui étudient la diplomatie en vue d'une carrière où ils seront appelés à invoquer, pour elles-mêmes ou pour d'autres, les droits et les usages dont ce Guide offre l'exposé méthodique, ne doivent point envisager ces droits et ces
PRÉFACi:. ^'»'
usages comme étant d'une convenance absolue, fondée sur la nature intime des choses, ni, par conséquent, s'étonner de ce que l'influence soit des événements , soit des circonstances de temps et de lieu , ne permet pas de présenter l'ensemble de la science comme un système bien arrêté et lié dans toutes ses parties; notamment de ce que certains points , logiquement déduits de principes incontestables, sont ou seront un jour niés ou contestés dans la pratique. La logique de l'esprit n'est pas toujours celle des faits -, la réalité ne procède pas par syllogismes.
Ainsi, en étudiant avec soin l'histoire et les institutions de la période pendant laquelle le droit des ambassadeurs avait atteint son apogée, on découvre que les lois qui protègent la liberté et la sûreté individuelle des étrangers et même des nationaux étaient alors partout dans un état d'imperfection et d'insuffisance qui justifie ce qu'il y avait d'exceptionnel et d'excessif dans les garanties accordées aux ministres publics. L'histoire des périodes subséquentes nous montre ces mêmes lois se perfectionnant peu à peu avec le progrès des lumières. C'est dans ce sens, c'est au profit de la sûreté, de la propriété, de la liberté in-
^«v PREl'ACE.
(lividuelles que la civilisation continue sa marche à travers les événements de la politique extérieure et les évolutions de la politique intérieure. On pourrait donc s'attendre à voir le droit des ministres étrangers perdre de son imj)ortance et devenir de jour en jour d'une nécessité plus douteuse, jusqu'à ce qu'un ambassadeur se sente
assez- protégé par sa qualité d'hôte public d'une nation civilisée , pour que les immunités exceptionnelles attachées à ses fonctions tombent, au moins partiellement , en désuétude , comme des garanties inutiles.
Notre seconde conclusion, c'est que le cérémonial, qui forme une partie si considérable de la science du diplomate et qui occupe tant de place dans ce Guide, ne mérite point le dédain qu'il inspire en général aux hommes qui l'étudient superficiellement et à ceux qui ne le connaissent qu'en théorie, ni l'importance extrême que les diplomates de profession y attachent quelquefois.
Le dédain pour des usages que l'Europe entière a maintenus et respectés, et l'attachement fanatique à de pures formes qui ne peuvent avoir de valeur intellectuelle et morale que par l'esprit qui les vivifie et par le but auquel elles tendent,