CHAP. 11. EXPOSÉS
li est aisé de comprendre combien le refus de se prêter aux prétentions arbitraires de l'Angleterre dut blesser l'amour-proprc de cette puissance, et réveiller son ancienne animosilé contre la France : elle s'irritait d'autant plus, qu'elle commençait à éprouver des revers en Amérique ; que tout lui pronostiquait la séparation irrévocable de ses anciennes colonies, et les pertes qui devaient en être la suite inévitable, et qu'elle voyait la France profiter d'une partie d'un commerce qu'elle avait repoussé d'une main indiscrète , et s'occuper des moyens de faire respecter son pavillon.
€e furent toutes ces causes réunies qui augmentèrent le dépit de la cour de Londres et qui la portèrent à couvrir les mers d'armateurs munis de lettres de marque d'une teneur vraiment offensive; à violer sans ménagement la foi des traités; à troubler, sous les prétextes les plus frivoles et les plus absurdes , le commerce et la navigation des sujets du roi ; h s'arroger un empire tyrannique en pleine mer; à promulguer des lois arbitraires, injustes et inadmissibles ; à insulter en plus d'une occasion le pavillon de S. M. ; enfin à violer son territoire, tant en Europe qu'en Amérique, de la manière la plus caractérisée et la plus insultante.
Si le roi eût moins respecté les droits de l'humanité ; s'il eût été moins avare du sang de ses sujets ; enfin si, au lieu de suivre l'impulsion de son propre caractère , il n'eût pris conseil que de sa dignité blessée, il n'aurait point hésité un instant à user de représailles et à repousser l'insulte par la force des armes.
iMais S. M. fit taire son juste ressentiment; elle voulut combler la mesure des bons procédés, parce qu'elle avait encore assez bonne opinion de ses ennemis pour se flatter qu'à force de modération et de représentations amicales elle réussirait enfin à les ramener dans la voie de la conciliation, que leur propre intérêt leur conseillait.
Toutefois, la cour de Londres affecta de garder un silence offensant sur la plupart des offices de l'ambassadeur du roi, et lorsqu'elle se délL-rmina à répondre, il ne lui en coûta rien de nier les faits les mieux prouvés, d'avancer des principes contraires au droit des gens , aux traités et aux lois de la mer, et d'encourager des
jugements et des confiscations de l'injustice la plus révoltante, en excluant jusqu'aux moyens d'appel.
Tandis que la cour de Londres mettait à une si forte épreuve la modération et la longanimité du roi, elle faisait dans ses ports des préparatifs et des armements qui ne pouvaient avoir l'Amérique pour objet ; leur but était par conséquent trop déterminé pour que le roi pût s'y méprendre, et dès lors il devint d'un devoir rigoureux pour S. M. de prendre des dispositions capables de prévenir les mauvais desseins de son ennemi, et des déprédations et des insultes pareilles à celles de 1755.
En cet état de choses , le roi , qui malgré des intérêts pressants s'était refusé jusque-là aux ouvertures des États-Unis de l'Amérique septentrionale , sentit qu'il n'y avait plus un moment à perdre pour former des liaisons avec eux. Leur indépendance était prononcée et établie de fait; l'Angleterre l'avait, en quelque sorte, reconnue elle-même en laissant subsister des actes qui appartiennent à la souveraineté.
Si l'intention du roi eût été de tromper l'Angleterre, et de l'induire.à faire de fausses démarches en la laissant dans l'erreur, il aurait enseveli dans l'ombre du secret ses engagements avec ses nouveaux alliés; mais les principes de justice qui ont dirigé S. M., et le désir sincère de conserver la paix, la décidèrent à tenir une conduite plus franche et plus noble : S. M. crut se devoir à elle-même d'éclairer le roi d'Angleterre , en lui notifiant ses liaisons avec les États-Unis.
Rien ne pouvait être plus simple et moins offensif que la déclaration que l'ambassadeur de S. M. remit au ministre britannique.
Mais le cabinet de Saint-James n'en jugea pas de même, et le roi d'Angleterre, après avoir rompu la paix en rappelant son ambassadeur, dénonça à son parlement la démarche de S. M. comme un acte d'hostilité, comme une agression formelle et préméditée.
Cependant ce serait s'abuser de croire que c'est la reconnaissance que le roi a faite de l'indépendance des treize États de l'Amérique septentrionale qui a irrité le roi d'Angleterre; ce prince n'ignore pas, sans doute, tous les exemples de ce genre que fournissent les annales britanniques, et même son propre règne : son ressentiment a eu un tout autre principe.
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Le traité de la Fiance prévenait et rendait inutile le plan formé à Londres d'une coalition momentanée et précaire avec l'Amérique, et il faisait échouer les projets secrels qui avaient conduit S. M. Britannique à une pareille démarche : la véritable cause de l'animosilé que lo roi d'Angleterre a manifestée, et qu'il a communiquée à son parlement, n'est autre que de n'avoir pu rallier à sa couronne les Américains pour les armer contre la France.
Une conduite si extraordinaire indiquait évidemment au roi à quoi il devait s'attendre de la part de la cour de Londres; et s'il avait pu lui rester le moindre doute à cet égard, S. M. en eût bientôt trouvé l'éclaircissement dans les préparatifs immenses qui redoublèrent avec la plus étonnante précipitation dans tous les ports d'Angleterre.
Des démonstrations aussi manifestement dirigées contre la France durent faire la loi à S. M. ; elle se mit en état de repousser la force par la force. C'est dans cette vue qu'elle pressa les armements dans ses ports , et qu'elle envoya en Amérique une escadre sous le commandement du comte d'Estaing.
Il est notoire que les forces de la France furent les premières en état d'agir; il était au pouvoir du roi de porter à l'Angleterre les coups les plus imprévus et les plus sensibles; on avouera même que S. yi. s'en occupait, et que ses projets allaient éclater, lorsqu'une parole de paix l'arrêta. Le roi catholique lui fit part du désir que la cour de Londres laissait entrevoir d'une conciliation par la médiation de l'Espagne. Ce monarque ne voulut pas paraître comme médiateur sans être assuré préalablement d'une acceptation claire et positive , dans le cas oià il offrirait son entremise , et sans connaître les objets principaux qui pourraient servir de base à la négociation.
Le roi reçut cette ouverture avec une satisfaction proportionnée aux vœux qu'il a toujours faits pour le maintien de la paix. Quoique le roi d'Espagne eût déclaré d'abord qu'il lui était indifférent qu'on acceptât ou qu'on refusât sa médiation, et que, nonobstant les ouvertures qu'il faisait, il laissât le roi son neveu dans une entière liberté d'agir selon ses vues, non-seulement S. M. accepta la médiation, mais elle suspendit sur-le-champ la sortie de sa flotte de Brest , et consentit à communiquer ses con-
DE MOTIFS DE CONDUITE. 9b
ditions de paix aussiiôt que l'AngleteiTe aurait articulé d'une laanièrc positive son désir d'une réconciliation , dans laquelle seraient compris les tiats-Unis de l'Amérique, la France ne devant et ne voulant pas les abandonner.
Rien assurément ne pouvait être plus conforme aux intentions apparentes de la cour de Londres que celle détermination. Le roi catholique ne perdit sans doute pas un moment pour agir en conséquence auprès du roi d'Angleterre et de son ministère; mais celui-ci ne tarda pas à convaincre la cour de Madrid que ses ouvertures de paix n'avaient point élé sincères. Le ministre britannique répondit sans détour qu'il ne pouvait être question de réconciliation et de paix qu'après que la France aurait retiré sa déclaration du 13 mars de l'année dernière.
Celle réponse était injurieuse pour l'Espagne comme pour la France , cl elle décelait , de la manière la plus évidente , les vues hostiles de l'Angleterre. Les deux monarques l'envisagèrent de ce point de vue, et quoique le roi, toujours animé par son amour de la paix, laissât encore S. M. maîtresse de donner, si elle le jugeait à propos, suite à la médiation, ce prince ordonna à son chargé d'affaires à Londres de garder désormais le silence sur cet objet.
Cependant l'espoir d'une conciliation flattait encore le cœur du roi , lorsque les escadres commandées par les amiraux Keppel et Byron sortirent des ports d'Angleterre ; cetie démonstration acheva de déchirer le voile transparent sous lequel la cour de Londres cherchait à cacher ses véritables intentions. Il n'était plus permis d'ajouter foi à ses insinuations- insidieuses, ni de douter de ses projets d'agression; et dans cet état des choses, S. M. se trouva forcée de changer la direction des mesures qu'elle avait prises précédemment pour la sûreté de ses possessions et du commerce de ses sujets.
L'événement démontra bientôt combien la prévoyance du roi avait été juste. Tout le monde sait de quelle manière la frégate de S. M. ta Betle-Poute fut attaquée par une frégate anglaise à la vue même des côtes de France ; il n'est pas moins notoire que deux autres frégates et un moindre bâtiment furent interceptés par surprise et conduits dans les ports d'Angleterre.
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La sortie de l'année navale que le roi avait mise sous les ordres du comte d'Orvilliers devint nécessaire pour rompre les desseins dos ennemis dé sa couronne et pour venger les insultes qu'ils venaient de faire à son pavillon. La Providence fit triompher les armes de S. M. ; le comte d'Orvilliers , attaqué par la flotte anglaise, la combattit et la força à la retraite après lui avoir causé un dommage considérable.
Depuis celle époque, les hostilités ont continué entre les deux couronnes sans déclaration de guerre. La cour de Londres n'en a point fait parce qu'elle manquait de moyens pour la justifier; d'ailleurs elle n'a pas osé accuser publiquement la France d'être l'agresseur, après l'enlèvement que les escadres anglaises avaient fait de trois bâtiments de S. M., et elle sentait qu'elle aurait eu trop à rougir lorsque l'exécuiion des ordres qu'elle avait fait passer clandestinement aux Indes aurait éclairé l'Europe sur la confiance qu'on devait avoir en ses dispositions pacifiques, et mis toutes les puissances en élat de juger à laquelle des deux, de la France ou de l'Angleterre, devait êîre décernée l'imputation de perfidie que le ministère anglais ne perd aucune occasion de jeter h la France.
Quant au roi, s'il a différé de porter h la connaissance de toutes les nations la multiplicité de ses griefs contre la cour de Londres, et de démontrer la nécessité absolue où l'a mis cette cour de prendre les armes , c'est qu'il ne cessait de se flatter que le ministère brilannique rentrerait enfin en lui-même, et que la justice, et plus encore la position critique dans laquelle il avait mis sa patrie, l'engageraient à changer de conduite.
Cette espérance paraissait d'autant mieux fondée , que les ministres anglais ne cessaient de détacher des émissaires pour sonder les dispositions du roi , tandis que le roi d'Espagne continuait à lui parler de paix. S. M., loin de démentir les sentiments qu'elle avaii toujours manifestés, se prêta au contraire avec empressement aux nouvelles exhortations du roi son oncle; et pour convaincre ce prince de sa sincérité et de sa persévérance, elle lui confia sans réserve les conditions modérées auxquelles elle était prête de poser les armes.
Le roi catholique communiqua à la cour de Londres les assu-
rances qu'il venait de recevoir de S. M., et il pressa cette cour d'effectuer enfin un rapprochement qu'elle n'avait, de son côié, cessé de désirer; mais le ministère britannique, en feignant toujours de souhaiter la paix , ne répondit aux démarches officieuses du roi d'Fspagne qu'en lui faisant des propositions déclinatoires et inadmissibles.
Il était donc de la dernière évidence que l'Angleterre ne voulait point la paix, et qu'elle n'avait d'autre but que de gagner le temps qu'exigeaient ses préparatifs de guerre. Le roi d'Espagne sentait parfaitement cetle vérité ; il ne sentait pas moins combien sa dignité se trouvait compromise. Cependant ce prince était tellement touché des calamités inséparables de la guerre, et il était tellement préoccupé de l'espoir d'en arrêter encore le cours, qu'il oublia tout ce que la conduite de la cour de Londres avait d'offensant pour lui , pour ne s'occuper que des moyens de remplir ses vues pacifiques.
C'est dans cette intention que S. M. C. proposa au roi un nouveau plan , selon lequel les puissances belligérantes feraient une trêve à longues années. Ce plan fut agréé par S. M. à condition que les États-Unis y seraient compris, et qu'ils seraient traités, durant la trêve, comme indépendants de fait; et pour donner d'autant plus de facilité au roi d'Angleterre de souscrire à cette condition essentielle, S. M. consentit que ce prince traitât avec le congrès , soit directement , soit par l'entremise du roi d'Espagne.
En conséquence de ces ouvertures, S. M. C. rédigea la proposition qu'il s'agissait de faire à la cour de Londres. Indépendamment d'une trêve illimitée, durant laquelle les États-Unis seraient regardés comme indépendants de fait, ce prince, voulant épuiser tous les moyens qui pourraient arrêter l'effusion du sang humain, prit même sur lui de proposer, relativement à l'Amérique, que chacun resterait en possession de ce qu'il occuperait au moment de la signature de la trêve.
11 n'est sans doute personne qui n'eût jugé que ces conditions seraient acceptées ; cependant elles ont été refusées. La cour de Londres les a rejetées de la manière la plus formelle, et n'a mon-