PLAN
Heures.
Î> Me leA 5 1 à la boi 6 > faires di 7 ( m'occup ) sentes;
Me lever, me laver, m'adresser la bonté divine; régler les af- Question : Quel bien ferai-je ( 6\ faires du jour, en tracer le plan; tujourd'hui? j 7| m'occuper de mes éludes pré-
déjeuner.
Travail.
dîner, apuès-midi. ■{ a. V Travail
f 12 î Lire , examiner mes comptes ,
soin.' t 6-j Mettre toutes choses en place
n „ ,. n ... . . r ., ) "' y et souper. Musique, amusement,
aujourd'hui' J | 8 J conversalion- Examende laiour^
Dormir.
Je me mis à exécuter ce plan d'examen journalier, et je le suivis, sauf quelques interruptions de temps à autre. Je fus surpris de me trouver beaucoup plus rempli de défauts que je ne l'avais imaginé ; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer. Pour éviter l'embarras de recommencer mon livret, qui, à force de gratter les marques des anciennes fautes pour faire place aux nouvelles, était criblé de trous, je transcrivis mes tables et leurs préceptes sur les feuilles d'ivoire d'un souvenir. J'y traçai des lignes rouges d'une manière durable , et , y marquant mes fautes avec un crayon de mine de plomb, il m'était facile d'en enlever les marques avec une éponge humide. Après un certain temps, je ne fis plus qu'un cours dans l'année, et ensuite un seul cours dans plusieurs années. Enfin j'y renonçai entièrement lorsque des voyages et des affaires multipliées eurent pris tout mon temps; mais je portai toujours mon livret avec moi.
L'article de Y Ordre fut celui qui me donna le plus d'embarras. Je trouvai que mon plan de distribution de la journée, quoique pouvant être praticable pour un homme dont les affaires sont de nature à lui laisser la libre disposition
de son temps, comme pour un ouvrier imprimeur, par exemple, présentait beaucoup de difficultés d'exécution pour un maître obligé d'avoir des relations dans lé monde et de recevoir souvent des personnes auxquelles il a affaire aux heures qui leur conviennent. Je trouvai même très difficile d'observer YOrdre, en ce qui regardait la place que devait occuper chaque chose, chaque papier, etc. Je n'avais pas été habitué de bonne heure à la Méthode, et ayant une excellente mémoire, je ne sentais pas l'inconvénient du défaut d'ordre. Cet article me coûtait donc une attention si pénible, et j'avais tant de dépit de me surprendre si souvent en faute, d'avoir des rechutes si fréquentes, et de faire si peu de progrès, que je me décidai presque à y renoncer, et à prendre parti sur ce défaut. Je ressemblais à l'homme qui était venu acheter une hache chez un marchand , mon voisin, et qui voulait que toute la surface du fer fût aussi brillante que le tranchant. Le marchand consentit à donner le poli au fer de sa hache, à condition que l'acheteur tournerait la roue de la meule. Celui-ci donc se mit à tourner, tandis que le marchand appuyait fortement le fer sur la pierre. Notre homme, qui
trouvait la besogne fatigante , quittait la roue de temps en temps pour aller voir où en était l'opération ; et, à la fin, il voulut reprendre sa hache telle qu'elle était. « Eh ! non, dit le mar- « chand, tournez, tournez toujours; la hache « deviendra brillante dans un instant ; elle ne « Test encore que par places. — N'importe, « répondit l'acheteur, je crois que je l'aime mieux « tachetée. »
Ce cas a été, je pense, celui de bien des gens qui, par le défaut de quelques moyens semblables à ceux que j'employais, ayant trouvé trop de difficulté à prendre certaines bonnes habitudes, ou à en quitter de mauvaises, renoncent à leurs efforts, et finissent par dire que la hache vaut mieux tachetée. Quelque chose, qui prétendait être la raison, me suggérait aussi quelquefois que cette extrême exactitude, telle que je l'exigeais de moi, pouvait bien être une sorte de niaiserie en morale, qui aurait fait rire à mes dépens si elle eut été connue ; qu'un caractère parfait pourrait éprouver l'inconvénient de devenir un objet d'envie et de haine, et qu'un homme qui veut le bien doit se souffrir à luimême quelques légers défauts, afin de mettre ses amis à leur aise. Dans le vrai, je me trouvai
incorrigible sur l'article de l'ordre, et aujourd'hui que je suis vieux et que ma mémoire est mauvaise, j'éprouve d'une manière sensible que cette qualité me manque. Mais , au total, quoique je ne sois jamais arrivé à la perfection que j'étais si ambitieux d'atteindre, et que j'en sois resté bien loin, mes efforts m'ont cependant rendu meilleur et plus heureux que je ne l'aurais été si je ne les avais pas entrepris. C'est ainsi que celui qui veut se former une belle main par l'imitation des modèles d'écriture gravés, tout en ne parvenant jamais à les copier avec la même perfection , arrive du moins, par ses efforts, à se donner une meilleure main et une écriture nette et lisible.
Il peut être utile que mes descendants sachent que c'est à ce petit expédient qu'un de leurs ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, a dû le bonheur constant de toute sa vie, jusqu'à sa soixante-dix-neuvième année , dans laquelle il écrit ces pages. Les revers qui peuvent accompagner le reste de ses jours sont dans la main de la Providence, mais, s'ils arrivent, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les supporter avec plus de résignation. Il attribue à la tempérance sa longue santé et ce qui lui reste
encore d'une bonne constitution ; au travail et à Y économie y l'aisance qu'il a acquise de bonne heure, la fortune dont elle a été suivie, et toutes les connaissances qui l'ont mis en état d'être un citoyen utile, et lui ont obtenu un certain degré de réputation parmi les savants; à la sincérité et à la justice, la confiance de son pays et les emplois honorables dont on l'a revêtu ; enfin à l'influence réunie de toutes ces vertus, même dans l'état d'imperfection où il a pu les acquérir, cette égalité d'humeur et cette gaieté dans la conversation qui font encore rechercher sa compagnie,, et qui la rendent agréable même aux jeunes gens. J'espère donc que quelquesuns de mes descendants voudront imiter cet exemple, et qu'ils s'en trouveront bien.
Mémoires de Benjamin Franklin. Extrait publié en 1796 par M. Benjamin Delessert.
EaiiUau