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CHAPITRE XXXVI

La Conservation de la Santé.

La santé est le plus précieux des héritages. Mais il s'agit de savoir le conserver au lieu de le gaspiller. Toute personne qui veut vivre en santé et vivre longtemps doit étudier les lois de la nature et du corps, et y obéir strictement. Ce n'est qu'à cette condition qu'il est raisonnable de compter sur une heureuse vieillesse. Ni le préjugé ni la coutume ne doivent ici nous servir de guides. Les découvertes de la science sont à notre portée: à nous d'en profiter.

Les lois de la santé sont immuables et inexorables : elles châtient ceux qui les violent, soit qu'ils les connaissent soit qu'ils les ignorent. Elles ne s'inquiètent pas de savoir si elles ont été violées dans une pensée, pieuse et charitable. Elles ne s'arrêtent pas devant la sainteté du but qui pousse un homme à travailler au-dessus de ses forces. Elles ne se demandent pas si c'est une indigence volontaire qui pousse telle mère à priver ses enfants de la nourriture qui doit leur former des muscles solides et des nerfs sains, ou si c'iest par dévotion qu'elle leur refuse le bon air ou l'exercice qui doivent leur donner une taille symétrique et des joues roses de santé.

La raison de ce fait est que les lois morales et les lois physiques ou naturelles sont les unes et les autres du même Auteur, et que ce n'est qu'en les déplaçant de leur centre qu'on parvient à les mettre en conflit les unes avec les autres. Aucune loi morale ne doit être interprétée de façon à violenter

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les exigences imprescriptibles die la nature. Les pharisiens du temps de Jésus faisaient en un jour de Sabbat un crime à ses disciples de manger des épis de blé pour apaiser leur faim. Le Maître les convainquit d'erreur, en leur citant des exemples de l'Ancien Testament prouvant que Dieu "demande la miséricorde et non le sacrifice". En aucune circonstance, Dieu ne demande la violation des lois de la santé, par le fait que ces lois ne sont jamais contraires aux lois morales.

Au centre des lois de la santé, il y a l'esprit de ces lois, qu'on peut appeler le grand principe de la modération. Dans l'échelle des vertus, saint Pierre place la tempérance avant la patience, la piété et la charité. Dans sa comparaison avec les athlètes grecs, saint Paul dit: "Quiconque Veut lutter s'abstient de tout." Littéralement traduite, cette expression revient à ceci : celui qui combat dans les jeux publics — course, pugilat — est maître de lui-même en toutes choses ; il exerce un plein empire sur lui-même. Tertullien, en commentant ce texte, ajoute: "Les athlètes se soumettent à un dur régime afin d'accroître leur force. Ils gardent la continence — la tempérance — ils sont sobres dans le manger et le boire."

La modération ne fera pas négliger une loi de la santé au profit d'une autre: elle les fait toutes observer avec harmonie — régime, travail, repos, bon air, exercice — de façon à développer tous les muscles, à exercer tous les nerfs, et à faire régner entre toutes les fonctions une parfaite symétrie. L'exercice ne sera pas pris avec violence et seulement par occasion et caprice, mais régulièrement et graduellement. La nourriture sera saine et simple, prise avec modération: ni trop peu, ni trop souvent, ni trop rarement. Le sommeil aura sa part et son temps réglés d'une manière uniforme, et non pas à raison de deux ou trois heures une nuit, et de dix ou douze heures la nuit suivante, comme c'est le cas dans le high life. Le costume sera approprié à la température et aux circonstances, et non aux volontés despotiques et ridicules de la mode.

La santé dépend de la parfaite circulation du sang. Un sang pur et vivifiant ne se forme qu'au moyen d'une nourriture saine. Mais il faut une certaine mesure d'exercice pour don-

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ner au sang la faculté d'accomplir ses fonctions.

Le meilleur régime est celui qui fournit le plus de nutrition et qui facilite le mieux l'élimination, sans surcharger les organes de la digestion. Contrairement à la tradition et aux vieilles habitudes, il faut placer les fruits au premier rang des aliments. Leur facile digestion, leurs propriétés éliminatives et la grande variété de leurs saveurs les recommandent tout particulièrement aux personnes âgées. Un régime de fruits pendant un jour ou deux est le meilleur moyen de guérir une attaque d'indigestion. Les fruits oléagineux, tels que les noix, devraient jouer un plus grand rôle dans notre alimentation. Puis les céréales, dont nous avons une grande variété dans le commerce, viennent compléter le menu primordial de l'homme, celui qui répond le mieux à tous les besoins de sa nature.

Des boissons très à la mode, mais qui sont les ennemis jurés de la vigueur naturelle et de la longévité, ce sont le thé, le café et le cacao. Par contre, de copieuses rasades de bonne eau pure devraient chaque jour aider au lavage des rognons et à l'élimination de toutes les impuretés des tissus.

Une autre condition de santé qui est très importante, c'est la vie au grand air, l'exercice pris au grand air, le travail accompli au grand air, le repos goûté au grand air. La belle nature, avec ses opulents feuillages et ses vertes pelouses, repose le corps et l'âme, et rétablit dans l'économie morale le calme et le contentement.

Des bains fréquents sont nécessaires pour maintenir la propreté et l'activité de la peau. La température du bain devrait être celle du corps. Les extrêmes de température devraient être combattus par la variation des vêtements. Les personnes âgées ont surtout besoin de se protéger du froid.

La nécessité de l'exercice comme condition de longévité saute aux yeux. Que de personnes qui, après une vie active dans le commerce, se retirent des affaires vers l'âge de soixante ans, pour voir la santé et les forces les abandonner, tandis que des hommes exerçant une profession libérale continuent leur utilité vingt années de plus ! Les changements qui

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s'opèrent avec l'âge font de l'exercice une nécessité. Combien de cas de fermiers a-t-on vus qui, après une vie rude d'un demi-siècle, se rendent à la ville pour y jouir du fruit de leurs travaux. Mais l'inactivité et des repas copieux qu'ils digéraient parfaitement à la ferme, au milieu des gros travaux, ont bien vite fait de miner une santé robuste et florissante, qu'un travail modéré aurait fait durer longtemps encore. D'autre part, il faut éviter, non pas de travailler trop fort, mais de travailler au-dessus de ses forces et de prolonger le travail trop longtemps. Heureux celui qui n'est ni trop occupé ni trop fatigué, ni trop affaibli pour ajouter au sommeil le bienfait de l'exercice en plein air ! Malheureusement, ce sont souvent ceux qui en ont le plus besoin qui sentent le moins l'importance ou qui ont le moins le loisir d'une bonne et saine récréation. Que de ménagères qui n'ont pas le temps de

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s'arracher aux mille soins et vexations de la vie d'intérieur pour venir s'asseoir une heure trop courte dans l'air vivifiant et pur, sous la voûte bleue du ciel et sur |P le vert tapis de la nature!

Uï La récréation du journalier de-

vrait consister, le soir, en une heure paisible consacrée à la lecture ou à l'étude, le corps assis dans une chaise confortable et les pieds sur les chenets, rétablissant ainsi par l'exercice bienfaisant du cerveau, l'équilibre des forces physiques et mentales.

L'homme sédentaire, l'homme aux occupations intellectuelles, par centre, a besoin d'une récréation qui rétablisse l'équilibre en faveur des muscles du corps entier, tel que l'exercice en plein air, le jardinage.

Le meilleur exercice pour les personnes âgées, ce sont de petits travaux domestiques comme le jardinage et la marche.

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Rien n'est plus déplorable, au point de vue de la santé, que la manière dont le citadin passe ses soirées. Les soupers tardifs au club, le théâtre et les parties de cartes, dissipent son énergie et abrègent sa vie. On a souvent fait la remarque que la génération actuelle vit plus en vingt-cinq ans que ne le faisaient en cinquante nos ancêtres d'il y a deux siècles. Il est également vrai que notre génération mange davantage en vingtcinq ans que nos ancêtres en un demi-siècle.

On veut aujourd'hui tout faire à la hâte : le travail, les affaires, l'éducation, les plaisirs. Il n'y a pas jusqu'aux repas et au sommeil qu'on prend à la hâte. La vie entière ressemble beaucoup aux courses folles et vertigineuses des automobiles qui, le soir venu, couvrent nos routes entourées de tourbillons de poussière.

Mais de toutes les phases de la vie contemporaine lancée à la vapeur, la plus funeste, celle qui donne les résultats les plus désastreux, c'est l'habitude de manger à la hâte. On peut dire sans se tromper que cette habitude est responsable de plus de morts que la tuberculose, qui emporte une existence sur sept. Au fait, cette habitude est une des causes prédisposantes de la tuberculose les plus dignes d'attention.

Si l'on veut se faire une idée de la gravité de ce mal, il suffit de jeter un coup d'œil sur ce qui se passe dans un restaurant ou un "lunch" d'une de nos grandes villes. L'homme d'affaires s'accoutume si bien à avaler un énorme dîner en dix ou quinze minutes qu'il en vient à considérer comme une perte de temps impardonnable de passer une demi-heure à table. Et l'habitude se propage. Le père de famille, pressé de se rendre à son travail, avale son déjeûner ; les enfants, pressés de partir pour l'école, en font autant ; la mère, débordée de travail, fait la même chose. La récréation de midi donne à peine à jeunes et vieux le temps de prendre le deuxième repas du jour. Le soir, on. soupe encore à la hâte pour se rendre à ses plaisirs, aux assemblées de société ou au cinéma ! L'assertion d'un éminent conférencier, que les gens creusent leur tombe avec leurs dents est plus généralement exacte qu'on ne le croit .

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L'habitude de manger à la course n'est pas seulement un mal physique, c'est encore un fléau social. Les plaisirs de la conversation, un des charmes de la vie de famille, et qui aident à la digestion, le rire franc et sonore qui accompagne une mastication consciencieuse, sont presque choses du passé.

La Physiologie de la Vieillesse.

De même que la naissance est un phénomène physiologique, la mort devrait être une suite naturelle des choses. Une vieillesse décrépite et infirme est le résultat de la violation des lois de la nature. Leur observation, au contraire, retardera indéfiniment les signes de la vieillesse.

La vie humaine peut être divisée en trois stages : celui de la croissance, où la réparation des tissus est plus considérable que leur usure; l'époque stationnaire, où l'usure et la reconstitution des tissus sont égales ; ce stage va jusqu'à quarantecinq et cinquante ans ; et le stage du déclin, où l'usure des tissus est plus importante que leur réparation. C'est de ce troisième stage que nous voulons parler.

Les recherches scientifiques révèlent de plus en plus clairement que les maladies de la vieillesse ont surtout pour cause le dérangement de l'équilibre entre le doit et l'avoir de la comptabilité physiologique. Pour le prouver, il suffit de citer la dégénérescence graisseuse ou le durcissement des artères et du cœur, qui est le facteur et le signe le plus ordinaire de la décrépitude, beaucoup plus que l'âge et même le grand âge. On voit des gens plus âgés à quarante-cinq ans qu'ils ne devraient l'être à soixante-dix, et dont les artères sont plus fragiles que la terre de leur pipe. Ces cas de vieillesse prématurée sont dus tout simplement à une manière de vivre contraire aux lois de la santé.

La neurasthénie, ou affaiblissement de la force nerveuse — terme très commode qui couvre une multitude de péchés de la part du patient, comme une multitude d'erreurs de diagnostique de la part des docteurs — est un état d'intoxication du système nerveux dû à l'accumulation des poisons organiques

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dans le corps. Or il n'y a qu'un régime convenable capable d'écarter ce danger : l'hygiène et l'exercice.

Les personnes qui avancent en âge doivent veiller aux excès dans les plaisirs de table, si elles veulent prolonger leurs jours; leur système digestif est facilement encombré, et la moindre infraction peut avoir des suites désastreuses. L'Ecossais Thomas Parr, connu sous le nom de "vieux Parr", avait atteint, au terme d'une vie sobre et frugale, l'âge extraordinaire de cent cinquante-deux ans, quand il fut découvert par le comte de Surrey qui l'amena à Londres. Le roi Charles 1er, désirant voir ce phénomène de longévité, le fit venir à la cour et le régala des mets les plus recherchés. Le "vieux Parr mourut quelques jours après, non de vieillesse, mais d'une attaque d'indigestion, ainsi que le prouva l'autopsie.

Le philosophe païen Sénèque l'a dit, il y a bien des siècles : "L'homme ne meurt pas, il se tue." Et en effet, il est rare que l'homme atteigne la pleine mesure de ses jours. Voulezvous vivre longtemps? Soyez tempérant en toutes choses.

On cite bon nombre d'hommes vénérables, d'anachorètes et de pères de l'Eglise qui ont atteint un âge très avancé grâce à leur frugalité et à leur sobriété. Tels sont saint Antoine qui atteignit l'âge de cent cinq ans ; Jacques l'Hermite, qui mourut à cent quatre ans; Arsénius, le précepteur de l'empereur Arcadius, qui arriva à cent vingt ans ; Simon le Stylite à cent douze ; Romanul, à cent vingt.

Gladstone, le grand homme d'Etat anglais, qui était encore premier ministre à quatre-vingt-trois ans, et qui vécut jusqu'à quatre-vingt-sept, est connu pour sa vigueur physique. Menant les soins du corps de front avec les travaux de l'esprit, il ne craignait pas d'abattre lui-même les chênes de son parc de Hawarden, et se laissait absorber par des études littéraires et linguistiques, où le grec et l'italien jouaient une grande part.

Chevreul, le savant chimiste français, mort il y a une trentaine d'années, était encore à l'âge de cent cinq ans dans le plus bel épanouissement de ses belles facultés.

Il n'est pas difficile, aujourd'hui encore, de rencontrer des dames d'un âge très avancé qui restent jeunes par leur

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contact avec toutes les connaissances humaines : science, politique, beaux-arts, littérature. Ces exercices maintiennent leurs facultés dans leur première fraîcheur. Ces femmes-là n'ont point d'âge, elles sont éternellement jeunes. Elles n'ont pas le temps de songer à la vieillesse, qui se tient à une distance respectueuse.

On peut dire des grands génies qui ont fait la gloire de l'humanité, que nombre d'entre eux ont ajouté à leurs jours par leurs efforts intellectuels. Galilée, à l'âge de soixante dix, continuait ses études avec énergie. Michel-Ange fit le plan de la construction de la basilique de Saint-Pierre à l'âge de soixante-et-onze, et il en surveilla les travaux jusqu'à l'âge de quatre-vingt-neuf ; il peignit son chef d'oeuvre "la Conversion de saint Paul" à l'âge de soixante-quinze, et il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix, en travaillant.

Le Titien, un des plus grands peintres connus, vécut un siècle, et c'est à l'âge incroyable de quatre-vingt-sept ans qu'il fit son chef d'œuvre : "La dernière Cène." Stradivarius fit son meilleur violon à l'âge de quatre-vingt-dix, quoiqu'il eût perdu la vue à l'âge de quatre-vingt-cinq, et il mourut âgé d'un siècle.

Une autre condition importante de longévité que nous citons la dernière quoiqu'elle ne soit pas la moindre, et qu'on pourrait s'étonner peut-être de trouver ici, c'est la philanthropie, l'altruisme, la pitié pour les malheureux. L'égoïsme qui rapporte tout à soi, et qui veut jouir aux dépens des autres ; l'amour des richesses, si prévalent à notre époque, et qui rattatine le cœur, agissent à fin contraire: ils usent prématurément les tissus et mènent à la course vers le tombeau.

Au contraire, l'amour du prochain — si étrange que cela paraisse — est un facteur physiologique de longévité. En effet, le "moi" haïssable, dont parle Pascal, n'étant plus la suprême passion de l'âme, les passions se modèrent, la tension nerveuse est moins intense, le sang circule plus librement, la digestion s'opère plus promptement et avec plus de facilité. Grâce à une meilleure qualité de sang artériel, les réparations organiques s'accomplissent avec plus de perfection.

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Un cœur moralement jeune est un moyen de conserver jeune le cœur anatomique. L'absence de soucis qui découle du contentement de ce que l'on a et de l'appréciation des bienfaits de Dieu, voilà le plus grand antidote de la vieillesse, en même temps que le secret de la joie de vivre.

En somme donc : une vie sobre et utile, où la tempérance triomphe de l'appétit et la vertu des passions, — voilà le secret d'une heureuse vieillestee, d'un automne doré, d'un soir de la vie calme et heureux, comme "ces doux soirs d'automne," dont parle un poète Canadien,

Qui parfument nos souvenirs !

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