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CHAPITRE II Le théâtre de société et l'Académie du Gourguillon

La vogue de Guignol fut bientôt telle, qu'au.v .li iiAes de profession vinrent se joindre de fins amateurs. C'est encore^une caractéristique de notre tempérament conservateur et de notre amour des traditions locales. Tout Lyonnais de pure race a dans son cœur un canut qui sommeille. A côté du Guignol de la rue et du café, s'est constitué un Guignol de société. Écrire l'histoire de ce dernier, ce serait pénétrer dans l'intimité de tous les anciens salons de la ville. Au sortir de ses affaires, le Lyonnais a besoin de repos, et, comme la famille tient un grand rôle dans sa vie, il se distrait dans son intérieur en jouant quelques scènes de Guignol à ses enfants. Charmant usage qui s'est longtemps conservé parmi nous ! Je sais des maisons où je n'aurais qu'un placard à ouvrir pour en voir dégringoler Madelon et Gnafron avec leurs curieux costumes. Heures délicieuses que celles passées à écouter mon grand-père contrefaire — à peine ! voix du canut et mettre en action le Thé de Maaumc Pochet ou le Déménagement.

La scène, dans les vastes appartements obscurs de ces vieilles maisons familiales, était vite montée. Une porte enlevée, un rideau épais tendu entre deux montants et

voila le castelet créé. vSelon la tradition italienne conservée, Polichinelle apparaissait au début de la pièce, faisait entendre son sifflement aigre, et annonçait l'ouverture du spectacle (i). Polichinelle, qui le croirait? s'est humanisé dans son séjour à Lyon ; il donnait aussi des leçons de morale et finissait son prologue en prêchant la sagesse à son jeune auditoire. Puis la pièce commençait, et rien n'était plus touchant que de voir enfants et petits enfants goûter en se jouant les premières leçons de la vie, enseignées avec bonhomie par d'austères parents. Voici qu'en écrivant ces pages des souvenirs bien doux se lèvent dans mon esprit comme des feuilles au souffle d'une brise légère. Hâtons donc le pas (2).

Avec entrain, des hommes de la haute société donnèrent dans leurs salons des représentations tirées du répertoire de Mourguet père. Ils ne firent subir qu'une transformation indispensable à ce répertoire. Mourguet prodiguait à pleines mains le sel de la vieille Gaule ; il lui arrivait même de « renverser la salière ». Les amateurs châtièrent donc, en ce sens, le langage un peu vif de Guignol ; pour le reste, ils se montrèrent scrupuleux observateurs des traditions des castelets. Alors même qu'ils innovaient — et ce n'est pas la partie la moins intéressante de ce théâtre de société — ils surent conserver les termes, l'accent et jusqu'à la tournure du

(i) Encore de nos jours, dans le jardin du Luxembourg et avant que la toile ne se lève, on voit un énorme Polichinelle saluer gravement la société, en taisant entendre son bruit de pratique. C'est la manière aux théâtres de Guignol d'annoncer les trois coups d'usage.

(2) Je conserve pieusement les marionnettes qui me viennent de mon grand-père, et qui furent sculptées par Janmot.

canut légendaire. Il n'y eut pas deux Guignols, celui de la foire et celui des familles, il n'exista pas de « doublets », de « formation savante » d'un type également cher à toutes les classes de la société et qui réconcilie les partis dans un franc éclat de rire.

J'aurais voulu retrouver quelques vestiges Guignol de société. Hélas ! la tradition se perd. Les arrière-petits-fils préfèrent des jeux moins innocents. Les marchands de marionnettes à Lyon se font rares, symptôme alarmant. Au surplus, que dire de ces anciens salons où enfants et grandes personnes se pressaient pour écouter les inventions délicates d'amateurs énidits, sinon qu'on riait beaucoup et que la plus fine fleur de l'esprit lyonnais s'y épanouissait tendrement

Un des salons les plus célèbres fut celui de M. Onofrio qui, aidé du poète Victor de Laprade et de beaucoup d'autres notabilités de notre ville, jouait les meilleures scènes du répertoire recueilli par ses soins. Au dire de M"® Jeanne Onofrio, fille du distingué magistrat, de qui je tiens ces détails oraux, il y avait foule les jours de représentation et l'on s'arrachait les cartes d'invitation libellées en style canut (i).

Un de ces fins lettrés qui, sans contredit, contribua le plus à la diffusion, dans les familles, de nos marion-

(i) Pamii les particuliers qui possèdent chez eux un théâtre de Guignol avec tous Ses accessoires et qui donnent encore des représentations privées de famille citons M. Grataloup, et M.

Himbert-Kiemlc.

nettes, fut Clair Tisseur. Celui-ci, affublé du délicieux pseudonyme de Nizier du Puitspelu, fut toujours à la tête du mouvement de décentralisation littéraire. La liste de ses ouvrages sur nos mœurs, nos coutumes et notre vocabulaire spécial est considérable. Son dictionnaire, intitulé le Littré de la Grand' Côte à l'usage de ceux qui veulent parler correctement, est un pur chef-d'œuvre d'érudition souriante qui laisse loin derrière lui le livre de M. Vachet (i) sur un sujet analogue. Aucun terme de la canuserie et de l'argot du Gourguillon ne demeure étranger à l'auteur qui, avant d'être architecte, passa par le tisssage. Rien de plus vivant qu'un tel lexique où abondent les remarques philologiques, toujours présentées au moyen d'anecdotes cocasses. Sans s'en douter, Nizier du Puitspelu procède suivant les indications de la méthode Berlitz, si en honneur de nos jours pour l'enseignement des langues vivantes. Chaque mot lyonnais est expliqué à l'aide d'un autre mot lyonnais et le sens de l'un est complété par le sens de l'autre.

Ouvrons le lexique qui termine les Mémoires de l'Académie du Gourguillon (2) et que son auteur écrit Lex, hic; ouvrons, dis-je,ce lexique au mot picaillon, qui veut dire argent ou or, posséder « des sous », nous trouvons en regard espinchaux, escalins, monacos, autant de synonymes pour signifier la même chose. Que veut dire

(i) Ad. Vachet : Glossaire des gones de Lyon, d'après M. T ouimonde. Paul Phily, Lyon, 1907.

(2) Mémoires de V Académie du Gourguillon, à Lyon-sur-Rhône. Chez l'imprimeur juré de l'Académie sous l'enseigne de La Cigogne, proche la galerie de l'Argue et la place Grenouille, Lvon,

sicoti ? Tisseur nous réjwnd action de sigroUer. Qu'entend-on par vitrer l'heure ? Varregarder, parbleu ! La malice de l'auteur se donne libre carrière lorsqu'il s'agit de comparer des mots lyonnais à leurs équivalents parisiens. Au mot mate faim, Tisseur écrit:'* A Paris, ils appellent cela des crêpes, parce que c'est très lourd «, montrant ainsi finement la supériorité du mot lyonnais par rapport à son adaptation d'image.

Mais la plus belle gloire de Tisseur est d'avoir fondé cette Académie du Gourguillon qui intrigua fort à une certaine époque quelques savants allemands. Dans ses Coupons d'un atelier lyonnais (i), Nizier du Puitspelu nous raconte ainsi la création de cette docte assemblée :

« L'an de grâce mil huit cent septante-neuf et le vingtquatrième de juin, jour de la Saint-Jean, à quatre heures de relevée, notre sieur Nizier du Puitspelu, bras neufs de sa profession, se chauffant le ventre au soleil et parlant à sa propre personne, déclara fondée l'Académie du Gourguillon. Il en fut aussitôt le président, le vice-président, le secrétaire, le trésorier, les membres et le public. (A noter que toutes les discussions à l'Académie furent toujoure de la plus extrême courtoisie.) A partir de ce moment, notre sieur Nizier du Puitspelu, pour tous ses travaux, ne manqua point de faire figurer, au-dessous de sa signature, la qualité de membre de l'Académie du Gourguillon. Il ne tarda pas à s'apercevoir combien cette qualification mystérieuse ajoutait, aux yeux du public, d'autorité à ses travaux et de lustre à sa ^pf'■<■<<^r^^^f- «

(i) Clair Tisseur : Coupons d'un atelier lyonnais in-8, Lyoti, A. Storck, 1898.

Voici, à titre de curiosité, les fort originales « lettres patentes de fondation, disposition et installation de l'Académie du Gourguillon » :

Est fondée par les présentes, l'illustre, aime et inclyte Académie du Gourguillon.

A seule fin de préserver toute vieille bonne tradition lyonnaise.

Est idoine à faire partie d'icelle quiconque a contribué à la dicte préservation par la plume, le pinceau, le ciseau, le burin, le composteur ou la navette.

Stipulé que les dicts travaux auront expressément le caractère populaire et seront propres à chatouiller la rate, pour autant que le rire est ce qui faict le plus de plaisir et ce qui couste le moins.

Dont suit que les travaux exclusivement graves ne constituent pas titre. Illustrant cette règle par un exemple, une nouvelle dissertation sur l'emplacement du temple d'Auguste serait insuffisante.

'L'Académie ne tient pas de séance publique.

L'Académie ne tient pas de séance privée.

Les membres ne sont astreints à aucune cotisation.

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A seule fin que tous ne s'entrc-regardcnt (jm ,Mwi Us bcsigles de l'amitié, l'initiative de toute nouvelle candidature est laissée à un comité secret, qui s'assurera délicatement du consentement unanime des membres, vu que l'amitié ne se fonde pas à commandement.

Un diplôme, confié au crayon do nostic «..nicgiic Joannès Molasson, sera délivré gratis à chacun des membres. Mais il n'est point à iceux interdict de s'en recognoistre par une petite politesse.

Ce diplôme ne sera délivré oncques au nom familial, ains bien au soulsbriquet choisi par le membre.

L'Académie a droict et même devoir de se réunir de fois à autres pour la réfection de dessous le nez.

Nec prohibitum fiolari.

En i88i Nizier du Puitspelii adressait à Gérôme Coquard (réditeur Storck) des lettres patentes, lui annonçant son admission à V Académie. Bientôt entrèrent Joannès Mollasson, Glaudius Canard, Duroquet Athanasc, Mami Duplateau, Pétrus Violette sieur des Guénardes, le fîls Ugin. En 1886, on édifia les statuts que nous venons de citer et qui parurent en tête du recueil : Mémoires de V Académie du Gourguillon. Celle-ci élut successivement Marins Bardoire, Joanny Bachut, Jean- Marie Mathevet, Pater Familiasse et Benoît Cachemaille. Derrière ces truculents pseudonymes se cachent

des érudits bon vivants (i), qui tous contribuèrent au maintien de nos traditions lyonnaises et à la diffusion intelligente de notre Guignol de vieille race. De cette collaboration sont nés deux recueils de pièces, le premier déjà cité : Mémoires de l'Académie du Gourguillon ; le second intitulé : Les Classiques du Gourguillon, ce dernier précédé d'une excellente préface de Glaudius Canard (2).

A signaler également une revue fondée par nos joyeux académiciens, aussi curieuse que rare et qui n'eut que deux numéros : la Revue du Gourguillonnais, nouvelle série, première année. Elle parut le i^^ avril et le i^^ octobre 1887. « Il n'y eut qu'un cri, déclare Mami Duplateau dans sa Véridique histoire de l'Académie du Gourguillon, pour proclamer que c'était deux chefs-d'œuvre. Aussi l'Académie suspendit tout de suite la revue, estimant qu'après un tel succès elle ne ferait que sage de

(i) Voici les vrais noms de nos académiciens précédés de leur pseudonyme en italiques : Péirus Violette, seigneur des Guénardes : Morel de Voleines ; Nizier du Puits pelu : Clair Tisseur ; Glaudius Canard : Coste I,abaume ; Joannès Molasson : Gaspard André; Athanase Duroquet : Rugène André; Mami Duplateau : A. Bleton ; Le Fils Ugin : Louis Guy ; Gérôme Coquard : ly'érliteur Storcl: ; Marius Bardoire : Joseph Gariii ; Jounny Bachut : D' Gros; Jean-Marie [Mathevet : Dumond; Pater jamiliasse : Rdouard Aynard ; Benoit Cachemaille : Cl. Prost.

(2) Les Classiques du Gourguillon, théâtre. A Lyon-sur- Rosne, chez l'imprimeur juré de l'Académie, sous l'enseigne de la Cigogne, proche la Galerie de l'Argue et la place Grenouille. S. D.

Sur la genèse de cette charmante académie dont Guignol fut l'hypothétique Richelieu, consulter Mami Duplateau (A. Bleton) : Véridique histoire de l'Académie du Gourguillon, Lyon, imprimerie Veuve Mougin-Rusand, 1898.

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