‹ Le guignol lyonnaisChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origines et histoire du théâtre de Guignol.

Les mœurs, l'esprit, toute l'âme populaire et vivante de Lyon sont enfermés dans cette symbolique marionnette de bois qui a nom Guignol et dont la gloire a conquis la France, au point que tous les directeurs de théâtres pour enfants s'appellent aujourd'hui Guignol. L'historien, le moraliste et l'amateur de psychologie sociale qui voudront pénétrer nos institutions, nos mœurs, notre caractère ou, ce qu'on appelle avec prétention, notre idiosyncrasie, ne sauraient se dispenser de consulter le riche répertoire de cette Comédie-Française pour marionnettes, et le philologue connaîtra plus vite le vieux langage lyonnais dans une pièce de Mourguet qu'en feuilletant d'antiques glossaires (i).

(i) N'oublions pas que les premières pièces du répertoire de Guignol se jouaient d'après un canevas initial où venait broder l'originalité de chaque artiste. Il a fallu recueillir le Verbe divin et le transmettre aux âges futurs, comme on a recueilli les chants des aèdes. Un spirituel magistrat de I<yon, plus tard conseiller à la Cour de cassation, M. Onofrio, s'est fait notre Homère. Il a réuni en deux volumes, en leur conservant leur plus ancienne version, les principales pièces de Guignol, jouées à Lyon vers 1860. On comprend la valeur documentaire d'un semblable travail accompli par un spectateur zélé qui cachait un crayon dans

Guignol n'est qu'un type de marionnette consacré entre beaucoup d'autres, car l'usage en soi des marionnettes est contemporain des premières manifestations de l'art chez l'homme. Charles Nodier, dans deux spirituels articles de la Revue Paris (i), a posé en fait que la poupée est l'origine et le type évident de la marionnette. Il conclut de cette proposition hardie que les marionnettes sont contemporaines de la première petite fille, car celle-ci, avec son précoce instinct de

sa manche et qui au sortir des représentations se faisait prêter les canevas. M. Onofrio a fait précéder son premier recueil, paru à Lyon, chez Scheuring, en 1865, d'une substantielle préface où nous avons largement puisé.

M. J.-B. Onofrio est né à Lyon, le 10 février 18 14. Il mourut le 28 mai 1892. Consulter sur ce distingué magistrat les deux brochures que lui a consacrées M. A. Vachez, avocat, secréraire général de l'Académie de Lyon : J.-B. Onofrio, sa vie et ses œuvres, imprimerie Mougin-Rusand, I^yon 1893, ^t Discours prononcé aux funérailles de J.-B. Onofrio.

(i) Novembre 1842 et mai 1843. O^i connaît le goût de Nodier pour ce genre de spectacle. Lorsqu'il était encore jeune homme et employé sous François de Neufchâteau, Nodier s'arrêtait souvent sur le boulevard ou dans les Champs-Elysées, pour assister aux spectacles en plein air. Le haut fonctionnaire se plaignit de ses fréquentes sorties, et comme Nodier expliquait la cause de ses retards : « C'est étrange, lui répondit François de Neufchâteau, je ne vous y ai jamais rencontré. »

Cet amour pour les marionnettes lui amena une curieuse aventure. Nodier avait fait venir chez lui un directeur de thé«T.tre de Guignol, afin d'apprendre à jouer Polichinelle pour ses enfants. Or la voix de Polichinelle s'obtient au moyen d'une pratique, instrument formé de deux pièces de fer blanc entre lesquelles est une languette de ruban de fil. Nodier n'ayant pas de pratique, l'artiste lui prête la sienne. L'illustre académicien met bravement l'instrument dans sa bouche. A un moment donné il manque l'avaler. « N'ayez pas peur, cela ne vous ferait aucun mal, déclare le directeur de Guignol ; tenez, la pratique que vous avez là, je l'ai déjà avalée plus de dix fois. » Nodier devint pâle.

maternité, a nécessairement inventé la première poupée. L'ingénieux académicien va jusqu'à nous donner une analyse de ce premier drame qu'il nomme le Drame de la poupée, monologue, — que dis-je ? — délicieux dialogue à une seule voix où l'enfant prend si naturellement le ton et le maintien de la mère faisant la leçon à la petite paresseuse, à la petite gourmande, à la petite bavarde.

Quoi qu'il en soit, on trouve déjà en Egypte divers spécimens de statuettes mobiles destinées aux cérémonies du culte. La Grèce employa les prestiges de la sulpture à ressorts pour agir sur l'imagination populaire. Rome eut ses lamice (goules africaines), sorte de monstrueuses marionnettes dont s'effrayait et se divertissait la multitude. Toutes ces images mécaniques sont sous la tutelle sacerdotale et attestent, une fois de plus, les origines sacrées du drame antique le plus humble. « Quand ton se remémore ces vieilles histoires de statues conviées à des repas et manifestant leur bon ou leur mauvais vouloir par des mouvements de tête, on comprend par quel amalgame de souvenirs antiques et de légendes locales s'est formé, dans l'Espagne du moyen âge, le conte populaire, si émouvant et si dramatique, du Convidado de Piedra, le célèbre Convié de Pierre (i). »

Les marionnettes sont parcouru l'Europe entière. Il n'est aucun pays où elles ne se soient implantées. Or il importe de remarquer que partout où s'établit cette Thalie des champs de foire, d'entre les personnages auxquels elle donne la vie, il ne tarde pas à s'en élever

i) Charles Magnin, Histoh nionnetUs en Europe

depuis l'antiquitt jusqu'à nos f ou " Paris, 1862.

un qui domine tous les autres. Ce type représentatif d'une époque et d'un état de mœurs constitué persiste au cours des âges, devient une sorte de génie national où toute une race s'incarne.

Chaque peuple a varié ces types suivant ses goûts, et lui a donné un nom. Punch est né à Londres, Casperl à Vienne, Meneghino à Milan, Stenterello à Florence, Polichinelle à Naples. Ce dernier, importé à Paris par les Brioché, a longtemps régné en France, il est aujourd'hui détrôné par Guignol, et c'est à la ville de Lyon que revient l'honneur d'avoir immortalisé ce personnage et de l'avoir imposé à toute une nation. Tous ses frères en comédie représentent la mentalité d'un pays plus que d'une ville. C'est le contraire pour Guignol. Il est né à Lyon et c'est à Lyon seulement, devant un auditoire lyonnais, qu'il peut parler en toute franchise. Nous verrons plus loin à quel point le Guignol des Champs-Elysées est différent de celui du quai Saint-Antoine. A Paris, Guignol, ne saurait que faire et, en se « déracinant », il ne peut que perdre de son esprit savoureux. Son théâtre se compose, si j'ose m'exprimer ainsi, d'une série de fabliaux en action et s'afhrme comme une des plus curieuses manifestations de notre folklore. Au risque de l'effaroucher, nous allons lui poser quelques questions et, bien qu'il soit de basse extraction, nous l'interrogerons, si vous le voulez, sur ses origines, sur son esprit et son caractère, enfin sur son langage si pittoresque. ^

Les origines de Guignol, comme celles de beaucoup de légendes populaires, sont suffisamment obscures pour

qu'on ait proposé un certain nombre d'interprétations toutes plausibles, mais qui n'acheminent pas à une conclusion définitive. Quelques érudits ont pensé que Guignol, ainsi que la plupart de ses camarades de bois, avait une origine italienne. Polichinelle, Arlequin, Pierrot sont venus d'Italie, cela n'est pas douteux, ainsi que bon nombre de termes professionnels (i). On sait de plus les fréquents rapports de Lyon avec l'Italie. Un échange incessant de relations, un énorme chiffre d'affaires que facilitaient de belles voies de communication, ont perpétuellement attiré à Lyon les Piémontais, les Lombards, les Florentins, lés Lucquois. Au seizième siècle, on reproche à nos concitoyens d'habiter une ville presque tout italienne (2). Etienne Turquetti et Barthélémy Naris, qui sont considérés comme les véritables introducteurs à Lyon de l'industrie de la soie, étaient Piémontais. La Chas'^e Ennuy, recueil d'anecdotes et de bons mots, publié par Louis Garon, dans la première* moitié du dix-septième siècle, met en scène plusieurs Italiens habitant Lyon, et c'est à eux qu'il attribue les plus plaisantes facéties.

Or, ajoute M. Onofrio, chez qui nous copions tous ces

(i) Le castelet, il castelletto, pour désigner la baraque dans laquelle on joue. A gitsto, pour indiquer les scènes laissées à l'improvisation, etc. ,

(2) a Combien ne s'en faut-il que la ville de Lyon ne soit colonie italienne ; car, outre ce que bonne partie des habitants sont italiens, les autres du pays se conforment peu à peu à leurs mœurs façon de faire, manière de vivre et langajje. ■ Kxtrait d'un Discours contre Nie Machiavel, par Innocent Gentillet, jurisconsulte, publié en latin en 1571.

Sur l'influence de la Renaissance italienne à Lyon, voir ma

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renseignements, il y a en Lombardie une petite ville nommé Chignole. Peut-être un ouvrier en soie, originaire de cette ville, a-t-il existé à Lyon, qui se serait rendu célèbre par son caractère et sa gaieté et . qu'on aurait nommé du nom de son pays, comme cela est arrivé fréquemment (i). Ce qui rendrait cette conjecture plus probable, c'est que dans les anciennes pièces de son répertoire, les camarades de notre héros, tout en l'appelant Guignol, ce qui est conforme à la prononciation italienne de Chignolo, l'appellent souvent aussi Chignol, ce qui est conforme à l'apparence écrite du même mot pour un Français.

M. Onofrio a soin d'ajouter qu'il ne s'agit ici que d'une simple conjecture, contredite par les traditions actuelles des interprètes les plus autorisés de Guignol. Guignol est en effet un mot d'origine bien française et voici l'opinion la plus probable, telle que nous la rapporte M. Onofrio :

Laurent Mourguet, dont nous aurons à parler tout à l'heure, et qui fut le premier introducteur de Guignol à Lyon

« Avait, comme ses confrères d'alors, pris pour personnage principal, pour protagonista , comme on dit en Italie, l'éternel Polichinelle. Mais Mourguet, qui était un homme de beaucoup d'esprit et de gaîté, avait pour voisin, dans le quartier Saint-Paul, un canut de la vieille roche, aussi gai, aussi spirituel que lui, qui était devenu son confident et son

(i) Beaucoup d'artistes sont célèbres en Italie, sous le nom de leur ville natale, tandis que leur nom de famille est à peu près inconnu.

J. Gros, pinxit

LAURENT MOURGUET

Ce portrait est la propriété de M. Nichtaùser, actuel directeur du Gymnase. Le D"* Gros en lit cette copie qu'on peut voir à VHôtel de la Chanson. M. Camille Roy a bien voulu nous autoriser à la reproduire.

Il wl U.Ni.l. l.U>NNAIS 1/

Egérie. Il ne lançait jamais une pochade sans en avoir lait l'essai sur ce censeur, et comme le compagnon était non seulement un fin connaisseur, mais encore un esprit fécond en matière de facéties, Mourguet rapportait toujours de ces communications un bon conseil et quelque trait nouveau qui n'était pas le moins original de la pièce. Quand le vieux canut avait bien ri, et qu'il donnait sa pleine approbation, il avait coutume de dire : « C'est guignolani ! » ce qui, en son langage, dans lequel il était souvent créateur, signifiait : c'est très drôle, c'est très amusant ! C'est à ce mot suprême que Mourguet reconnaissait son succès, et, quand le jugement avait été ainsi formulé, il portait sans crainte son œuvre devant le public.

Or, Mourguet, dans les pièces qu'il représentait à Lyon, avait été amené par la force des choses à introduire souvent un ouvrier en soie. Pour faire parler ce personnage, il était impossible que les idées, les facéties, l'accent de son vieil ami ne lui vinssent pas sans cesse à l'esprit et à la bouche. Le « c'est gm'gnolant » se reproduisait plus d'une fois et était fort goûté. Un type aussi lyonnais et aussi gai devait bientôt avoir toute la faveur à une époque où les traditions locales étaient encore si vivaces. Guignol, c'est le public lui-même qui lui donna ce nom, devint bientôt pour Lyon le personnage indispensable de cette littérature, celui qu'on veut revoir toujours et partout à travers les transformations du drame. Polichinelle, jadis son supérieur, fut tout à fait délaissé et devint une sorte de régisseur qui annonçait la pièce, mais qui n'en était plus le héros. Il n'a même pas conservé cet emploi subalterne et a tout à fait disparu d'une scène où il avait cessé de régner.

Cette opinion, répétons-le, sans être plus définitive,

' nible la plus probante de celles avancées jusqu'à ce

Ainsi donc l'expression de « guignolant » passa

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dans le répertoire et se fondit en quelque sorte avec la marionnette représentant un vieux canut (i). Ajoutons que le premier théâtre de Mourguet s'appelle non pas Théâtre du Guignol, mais Théâtre du Guignolant (2).

Enfin M. Victor Bresse (3) s'exprime ainsi : « Il me souvient qu'ayant feuilleté aux Archives départementales les listes des Lyonnais enrôlés dans les compagnies du bataillon de Rhône-et-Loire, en 1792, j'ai retrouvé l'engagement d'un nommé Jean Guignol âgé de vingtquatre ans, teinturier, demeurant rue des Quatre- Chapeaux. »

Pour ma part, je crois ce nom de Guignol fort ancien à Lyon. J'en ai pour preuve la mention suivante que m'a fourni V intermédiaire des chercheurs : Barthélémy de Varey, l'aîné, citoyen et négociant de Lyon et membre de la Cinquantaine pendant la dernière insurrection communale en 1269, laisse pour testament une somme de 20 livres tournois à son neveu Humbert de Varey, dit Guignol.

Force nous est, après cet étalage d'érudition, de conclure qu'en ce qui concerne l'origine de ce mot, nous sommes encore aujourd'hui et serons probablement

(i) Ce mot s'écrit canu et canut. Il a pour féminin canuse. ly'ensemble du métier, c'est la canusenc.

(2) Certains ont voulu tenter des rapprochements entre ce nom et celui du saint breton Guignolet, patron de la fécondité. Il n'est rien de commun entre ces deux étymologies. D'autres ont pensé que « Guignolant » venait de guignon, et que Guignol n'est autre qu'un pauvre canut qui n'a pas eu de chance. Cette interprétation est également fantaisiste. Guignon donne gitïgnonnayit et non guignolant.

(3) Salut public de Lyon, 6 mai 1908.

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toujours réduits à des œnjectures. On peut toutefois avancer deux choses : i® Que ce nom de Guignol est très ancien ; 2Pque la dernière opinion de M. Onofrio telle que nous venons de la citer est la plus vTaisemblable et qu'il y a lieu de s'y tenir jusqu'à meilleur informé. Aussi bien Guignol se moque de ses ancêtres ; l'obscurité dont il s'entoure prouve ses nombreux quartiers et sa longue lignée. Il est temps de parler de son enfance et de ses premiers éducateurs.

On croit que notre marionnette locale parut f)our la première fois le 22 octobre 1808 dans un café de la rue Noire. Ce n'est là qu'une date officielle. Comme le dit fort bien M. Pierre Abrins : « Les origines de Guignol sont fort obscures. Les gazettes du temps n'enregistrent point son acte de naissance et seul le Bailly, qui le juge chaque soir, pourrait en indiquer la date avec certitude. Quand on s'aperçut qu'il existait, son bâton avait accompli maint exploit et lui-même jouissait d'une vogue oui nu instant fut presque de la gloire (i). »

Tout porte à admettre, en effet, que le tyjxî de Guignol était fixé dès la fin du XVIII*^ siècle, sans qu'on puisse, hélas ! préciser davantage (2).

(i) h' Express de Lyon, 18 septembre 1908.

(j) Dans un article intitulé Figures ^éoçraphiqurx (U la France et paru dans la Revue des Lettres et des Arts du i«' juillet 1909, M. Gabriel Clouzet écrit : • Ix>rsque Pierre Mourguct trouva le type de Guignol un peu avant la Révolution.,. • On aimerait connaître Us sources où a puisé M. Clouzet, qui donne à Mourguct le prénom de Pierre au lieu de Laurent.

(fuignol conquit la France avec une extrême rapidité

Le père spirituel de notre marionnette fut ce Laurent Mourguet qui abandonna Polichinelle pour le type du canut lyonnais. Une chose demeure remarquable dans les annales de notre théâtre de Guignol : la pieuse persévérance avec laquelle les directeurs ont suivi la tradition fondée par Mourguet. Cela frappe moins lorsqu'on sait que le fondateur de Guignol eut seize enfants qu'il initia à son art. Ceux-ci à leur tour firent souche, si bien qu'à l'heure actuelle, le théâtre de Guignol à Lyon est encore dirigé par un descendant par alUance de Mourguet I. Cette constance dans un même art qui se perpétue de père en fils a je ne sais quoi de touchant et, si j'ose le mot, de sublime.

Laurent Mourguet naquit vers 1745 à Lyon. Peut être que de persévérantes recherches dans les registres de la paroisse Saint-Paul, dit M. Pierre Abrins (i), amèneraient à la découverte de son acte de naissance. En effet, l'ancienne maison de famille des Mourguet est située au n^ 2 de la rue Lainerie. C'est un immeuble obscur, au couloir humide, à l'escalier tortueux. Quoi qu'il en soit, la carrière dramatique de Mourguet fut

de M. Iremercier de Neuville dès 18 18, on trouve aux Champs- Elysées à Paris un théâtre nommé Guignolet et tenu de père en fils jusqu'en 1874, époque où s'arrêtent les notes de Lemercier, par la famille Guentler. Un autre théâtre est fondé dans la capitale en 1836 par un nommé Pierre Dumont. Ce théâtre s'intitule : le Vrai Guignol.

(i) h'Express de Lyon, 18 septembre 1908. M. Pierre Abrins a publié de fort importants articles sur les origines de Guignol dans les numéros du 18, 19, 27, 29 septembre et 2 octobre 1908 de l'Express de Lyon. Je répète qu'un jeune érudit, M.- Antoine Lestra, avocat, lui a fourni gracieusement quelques documents inédits d'un véritable intérêt que nous reproduisons avec soin.

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extrêmement longue et nourrie. Ayant vendu son théâtre de la rue Noire à un M. Verset, lequel fit de ce lieu une des crèches (i) les plus appréciées, Mourguet joue successivement dans la rue des Prêtres, dans la rue Juiverie, aux Brotteaux dans la grande Allée, aujourd'hui cours Morand et au jardin Chinois. La grande Allée était un peu l'avenue des Champs;Êlysées de Lyon, l^ dimanche on disposait de chaque côté un triple rang de chaises qu'occupaient les curieux à l'heure du défilé des équipages. Mourguet y établit son théâtre dans un local appelé le petit Rivoli et situé où délx)uche aujourd'hui l'Avenue de Saxe (2).

On a cru longtemps que Mourguet avait quitté Lyon à une certaine époque pour « aller en tournée » avec le grimacier Thomas — de son vrai nom Ladray (3) — dans le midi de la France. Ces déplacements, paraît-il, devraient être attribués à son fils Jacques. Il demeure

(i) Les Crèches sont, à Lyon, des spectacles de marionnettes qui commencent ordinairement par la représentation de quelques scènes du Nouveau Testament. C'est, dit fort justement M. Onofrio, un reste de nos anciens mystères. Le père et la mère Coquard dont nous parlons plus loin, y figurent indispcn.sablement parmi les adorateurs de l'enfant Jésus, y chantent un couplet connu de tous les Lyonnais, dans lequel il est question de nos brouillards, et y adre.<>sent aux jeunes spectateurs une éloquente exhortation à se bien conduire, afin que leurs parents les ramènent à la crèche.

(2) Cf. Clair TisszVR: Les Oisiveté^, p. 318, Lyon,Georg. 1883,

(3) M. BoiTEL, dans son livre : Lyon vu de Fourrière, 1833. nous a laissa quelques .souvenirs sur celui qu'il nomme le ■ père Thomas ». Cet homme, qui fut h la fois acteur et auteur, a vu la république, l'empire, la re<t uir.it imh. Sa verve était remarquable, parait il, et il savait h m tailler les couplets de la fameuse chanson la Belle U . qui fit le tour de la Fr.inrc

pourtant hors de doute que Mourguet a fini ses jours à Vienne d'où, un mois avant sa mort, il écrivait à son petit-fils cette lettre si sage, si affectueuse, si paternelle :

Monsieur fosserand Louis, soldat au 14^ d'artillerie, 46 batterie, quartier Pin, en Perrache, Lyon {Rhône).

« Vienne, le 25 novembre 1844.

Mon cher fils.

Nous avons reçu ta lettre avec plaisir et nous avons appris avec satisfaction que ta santé est bonne. Nous t'engageons à te bien conduire et d'être toujours soumis à tes chefs : c'est le seul m.oyen pour mériter leur estime.

Tu trouveras ci-inclus un mandât de trois francs payable par la poste. Tu connais nos moyens ; c'est tout ce que nous pouvons te faire pour le moment.

Nous avons appris la mort de la tante Esterle. Ton oncle désirerait bien te voir. Si tu as un jour de disponible, tu peux aller le voir, tu lui feras plaisir.

Aussitôt la réception de notre lettre, fais-nous réponse

et qui semble avoir été la Viens Poupoule de l'époque. Mon grandpère la chantait souvent ; elle débute ainsi :

La belle Bourbonnaise, La maîtresse de Biaise, Elle est mal à son aise.

Elle est sur le grabat Ah ! Ah ! Ah I Ah ! Ah ! Ah !

, Thomas jouait ses pièces, à la fois acteur et auteur, dans lesquelles il étudie et chante le peuple. Il eut un théâtre aux Brotteaux, mais l'infortune l'obligea à une vie nomade. Il joua sur la place publique, à Bellecour, aux Terreaux, au quai St-Antoine no 36, sur une estrade, dans les cafés. Il donna même des représentations à Rive-de-Gier.

Ll. t.l luNoL LYONNAIS 2^

et marque-nous si la Mariette t'a envoyé des chaussettes et un tricot. Je t'enverrai une paire de chaussettes par la première occasion.

Sous peu nous irons à l.yon et nous aurons le plaisir de te voir.

Nous t'embrassons de cœur.

Ton père et ta mère,

Signé : Murguet. »

Lorsque Mourguet, d'une main encore ferme, cluv.uL cette lettre, il avait quatre-vingt-dix-neuf ans. Il espérait passer la centaine et se disposait à retourner à Lyon pour y revoir sa famille, lorsque le 30 décembre il fut terrassé par la mort. Le même jour. M"^^ Mourguet prévenait son petit-fils du malheur qui la frappait par l'admirable lettre suivante :

« Vienne, le 30 décembre 1844.

Mon cher fils,

Je réponds à ta IcLliv .4.^;,^^^ ..u ^/ cv>ai<i..L. J cw .i...^ uvilli avec empressement tous les vœux que tu formes pour nous et je ne peux que t'en témoigner ma reconnaissance et te souhaiter une année meilleure que celle que nous venons de passer. Je suis étonnée de ce que tu ne me parles pas d'une lettre que je t'ai écrite vendredi, par laquelle je t'annonçais la maladie de ton grand-père et te priai de venir le voir par permission.

Mon cher fils, le ciel vient de me frapper d'un coup bien funeste. Je viens de penlre ce que j'avais de plus cher au monde : ton grand-père n'est plus ; il est décédé ce matin, à cinq heures et demie. Il serait impossible de te peindre

ici mon ennui et mon chagrin ; je n'ai plus personne au monde, je suis seule et isolée sans consolation.

Je regrette que tu n'aies pas reçu ma lettre à temps, car ton grand t'a demandé dans sa maladie. Tu dois juger quel doit être mon chagrin. Si tu pouvais venir me voir, tu me ferais plaisir et ce serait pour moi un sujet de consolation.

Par ta réponse, marque-moi où je pourrais te faire parvenir quelque argent sans la voie de la poste et où on ne te le retiendra pas.

Adieu, mon cher fils, agrée mes amitiés et l'assurance du chagrin où je suis.

Signé : Murguet (i) ».

Ainsi mourut le créateur de Guignol après une vie honnête, simple et laborieuse. A son lit de mort il aurait pu reprendre pour son compte le mot célèbre : « Je ne vous ferai pas pleurer autant que je vous ai fait rire. »

Une des filles de Mourguet, Rosalie, épousa Louis Josserand auquel son beau-père, en 1815, céda la direction de son théâtre. On ignore ce que devint Josserand jusqu'en 1852. M. Abrins, d'après les documents prêtés par M. Lestra, nous affirme que le gendre de Mourguet se déplaça fréquemment. A preuve celle lettre que Louis Josserand écrivait à son fils de Rive-de-Gier :

(i) lycs deux lettres inédites que nous fait connaître M. Pierre Abrins, dans l'Express du 27 septembre 1908, sont signées Murguet et non Mourguet. 1,'orthographe exacte du nom est donc Murguet.

( K <,ri(,\.>i I vo\NAIS 2$

Monsieur Josserand, brigadier à la 14c batterie, au 14e d'artillenc,

Quartier Saint-Nicolas, Strasbourg (Bas-Rhin)

« Rive-de-Gier, ce 20 novembre 1849.

Mon cher fils,

Un grand laps de temps vient de se passer, aussi bien des événements ont eu lieu depuis nos dernières lettres. Enfin le terme du temps des désirs et des souhaits s'approche, car tu cours à grand pas d'avoir fini ton temps. Si tu savais ce que j'endure parfois d'être obligé d'employer des étrangers 1 Tout ce que je pourrais te dire n'est rien. \ ta réponse que je te prie de me faire de suite, dis-moi l'époque juste que tu finis ; je te ferai passer ce que je pourrai pour ta route. Je compte passer l'hiver à Rive-de-Gier, ce sera pour la troisième fois. Je suis chez de braves gens ; je fais chez eux comme si j'étais chez moi. Les bénéfices sont petits, mais je suis tranquille. Quand tu seras avec moi nous agirons autrement. J'ai reçu des nouvelles de ton frère; il était à Paris, mais il est parti pour Rouen, il y a un mois. N'oublies pas de me répondre de suite, je compte que tu dois finir le jour de l'An.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton père, Signé : L. Josserand. «

De retour à Lyon, Josserand s'abouche avec le patron du café Condamin, sis au n° 16 de la rue Escorchebceuf, aujourd'hui rue Port du Temple, qui lui permet de jouer Guignol dans son établissement.

Mais, bien avant cette date, écrit M. Abrins, « un vieil ami aidait ou suppléait volontiers Louis Josserand à titre d'amateur. Cet amateur qui se révéla véritable artiste et, par la suite, se consacra tout entier au théâtre Guignol, n'était autre que l'illustre Vuillerme ».

« Victor-Napoléon Viiillerme-Dunand, né en 1810, peutêtre à Turin où son père tenait garnison, était fils d'un colonel, de l'Empire, La faniille, originaire du Jura, était certainement plus à l'aise que celle des Mourguet. A ce sujet, l'acte de décès du colonel nous fournit d'intéressants détails :

Extrait des registres des actes de l'état civil de la ville de Lons-le-Saunier (Jura), qui sont déposés aux archives de ladite ville.

Du vingt-huitième jour du mois de décembre à huit heures du matin, l'an mil huit cent seize. ■ Acte de décès du sieur Jacques- Antoine Vuillerme- Dunand, époux. de dame Victoire i-'aysio, décédé le présent jour, à cinq heures du matin, profession de colonel en retraite, âgé de cinquante-un ans, né à SaintrClaude, demeurant à Lons-le-Saunier ; le .défunt était fils de feu sieur Pierre-Claude Vuillerme-Dunand, marchand, et de défunte Jeanne-Véronique Dalloz, en leur vivant, mariés, demeurant à Saint-Claude (i). »

C'est un problême de savoir lequel des deux, de Josserand du de Vuillerme inventa le type de Gnafron. Les descendants de Mourguet revendiquent naturellement cet honneur pour Louis Josserand. Pour tout concilier on déclare que l'idée du personnage revient à Josserand,

(i) Viiillerme-Dunand est mort en 1876.

M UUIGXOL LYONNAIS ;

mais (^110 Vuillornie donna à ce frère de Guignol sa pittoresque allure. Ce ne sont que des conjectures (t).

M. Abrins ajoute :

« Quoi qu'il en soit, le spectacle plaisait inrmiiiiciu a nos pères et les captivait à un point tel qu'un incendie pouvait éclater sur l'autre rive de la Saône sans troubler la représentation. C'est ce que nous apprend Louis Josserand dans une lettre .où il relate un sinistre que sans doute quelques Lyonnais se rappellent encore. » .

« Lyon, le 20 septembre 1854.

Mes chers enfants,

... Un terrible sinistre a eu lieu, vendredi dernier dans notre rue de Saint-George. Une partie de la Commandcrie a brûlé. Le feu a pris à la fabrique de voyte (ouate), le coton, paraît-il, est très dangereux. Le feu a commencé à 8 h. ï/2 du soir ; l'on a été maître du feu qu'à 2 heures du matin. C'était effrayant ; cela se trouvait près de la mère Vuillerme, il n'y a qu'une petite ruette qui séparait la maison. On compte une perte de 500.000 fr. Les métiers qui se trouvaient en de grands ateliers, étaient en partie des velours. Les familles se sont sauvées sans pouvoir sauver leurs efïets. Les souscriptions se font avec zèle pour la perte qu'ont fait les ouvriers. M. le curé de Saint-Georges déploie un cœur accompli. Ce sinistre n'a pas ébranlé notre café, nous avons bien travaillé jusqu'à onze heures moins le quart. Le caveau a fermé à 9 heures. Ma plarr pnbli(]nc

(i) M. le D' Gros pense, d'après les renseignements fourni.s par im homme autorisé, M. Durafour, que Gnafron fut eréé par un nommé Chapelle, syndic des modères, (débardeurs). Malheureusement, comme toujours, on ne nous fournit auctm texte.

obtient chaque jour de grands succès ; mes danseurs de cuivre se sont décidés à danser selon mes désirs.

Je vous embrasse de tout cœur.

Votre père, Signé : L. Josserand. »

Commentant cette lettre, M. Abrins s'exprime ainsi : « A notre avis, cette phrase : « Le caveau a fermé à q heures », semble indiquer que le Guignol de la place des Célestins, moins bien achalandé, n'avait pu retenir ses spectateurs attirés par l'incendie. Quant à l'expression « ma place publique », elle désigne tout simplement un décor dont Josserand se montrait particulièrement satisfait. E.niin les •' danseurs de cuivre » étaient des silhouettes ; Josserand s'en servait pour ses ombres chinoises ; elles étaient découpées sur des plaques de cuivre au lieu de l'être, comme on le fait actuellement, sur du carton. »

Louis Josserand mourut en 1855, Vuillerme le 16 mai 1876 après avoir initié les deux fils de son ami à l'art des marionnettes.

Josserand laissa en eifet deux fils, Louis et Laurent, qui naturellement embrassèrent la carrière de leur père. L'un et l'autre jouèrent au café Condamin, mais s' étant séparés, Louis s'établit passage de l'Argue, puis voyagea et vint mourir à Clermont-Ferrand en 1885. A défaut de fortune il jouit d'une certaine gloire, à en juger par ce billet publié par M. Abrins :

« Hauteville-house, le lyniars.

Pour parler tous les jours, comme vous le faites, à trois cent mille intelligences, il faut être un esprit. Vous l'êtes. Je vous serre la main.

Signé : Victor Hugo. »

Son frère Laurent, le cadet, naquit en 1825, probablement au mois de septembre. M. Abrins a retrouvé son certificat de baptême :

« Nous, soussigné, vicaire, certifions que Laurent Josscrand a reçu le saint Baptême dans l'église de Saint-Paul, à Lyon, le 22 septembre 1825.

Délivré à Lyon le 25 novembre 1855.

Signé : Dutel, v. »

Laurent parcourt la province et épouse la fille de Vuillerme. En 1853, il paraît pour la première fois au café Condamin, qu'il dirige pendant treize ans avec son beaupère. Piqué, ainsi que ses ancêtres, de la tarentule des voyages, Laurent se fait délivrer un certificat par le propriétaire du café où il opère.

« Je soussigné et certifie que le nommé Laurent Josserand a travaillé dans mon établissement situé rue Port-du- Temple, 16, en qualité d'artiste en marionnettes, pendant l'espace de treize ans et demi ot qnc ]<• n' h <iir\ 1«' f.'lii i<pr de sa probité et moralité.

Lyon le 8 mars 1866.

Sil;;.- ' NDAMiN.

Vu pour la légalisation de la signature apposée ci-dessus. Lyon, le 8 mars 1866.

Le commissaire de police :

Signature illisible. »

Désabusé, Josserand revient à Lyon et se joint à la troupe que dirige, passage de l'Argue, dans une cave sise sous la statue de Neptune, Henri Delisle, né le 31 décembre 1847 à Vizille, lequel épouse bientôt une des filles de son collaborateur illustre.

Delisle meurt à Aix-les-Bains en 1891, Josserand le 24 septembre 1892, laissant dix-sept enfants.

Le café Condamin, après avoir été dirigé par Vuillerme et Laurent Josserand (i), est acheté en 1877 par Pierre Rousset. Avec celui-ci le répertoire va subir de nombreuses transformations. A cette éopque l'ancien public des pièces de Mourguet a disparu. Les spectateurs plus blasés exigent le rajeunissement des livrets. Pierre Rousset invente ses fameuses parodies des grandes pièces célèbres et des opéras du jour : Faust, Robert le Diable, etc. (2)... Guignol se met à parler en vers et ces fâcheuses concessions à la mode sentent déjà la décadence du genre. Bientôt, pour se mettre au ton, on jouera la revue au théâtre de Guignol, on chantera la chanson comique, on imitera le monologue du café concert.

(i) M°ieB Vuillerme et Ivaurent Josserand s'illustrèrent aussi dans l'art de jouer Guignol. Cette dernière, fille de Vuillerme, vit encore.

(2) Pierre RousSET : Les Marionnettes lyonnaises, lyyon, Dizain et Richard in- 16, 1895.

Au surplus Roussel a prévu l'attaque. Dans la préface qu'il écrivit pour sa pièce : Un divorce inutile (i) notre joyeux parodiste nous fait part des motifs qui l'ont décidé à modifier le répertoire :

« Sollicité par le Directeur du Théâtre-Guignol du passage de l'Argue pour remplacer son principal artiste, j'hésitai, craignant ne pas répondre à la confiance qu'il avait en moi — n'ayant jamais touché une marionnette ; — finalement, poussé par la nécessité et la perspective d'un chômage prolongé, j'acceptai provisoirement en attendant la reprise du travail.

Mon premier soin fut de chercher à obtenir la clientèle des dames les plus susceptibles et de ménager les oreilles les plus délicates. J'ai voulu un guignol amu.sant mais honnête. Je me suis attaché à rendre mes personnages intéressants par des facéties, des phrases, des mots plus ou moins spirituels, mais jamais graveleux ; j'ai voulu que la mère de famille pût amener sa fille, et le père son fils, à mon théâtre, afin de pouvoir rire et s'amuser sans être exposé à rougir du langage de mes petits artistes de bois. — Le temps et le succès m'ont donné raison. »

... J'ai fait des parodies de nos grands opéras, de nos meilleurs drames et de nos plus fines comédies. Mais je me suis toujours tenu dans la sphère que peut habiter Guignol sans sortir de son caractère. L'esprit et le fond des pièces parodiées sont respectés, mais la traduction en est cocasse et excentrique. Guignol est toujours le principal personnage ; sa bonne humeur, sa naïveté malicieuse, son sansgêne et son audace plaisent infiniment aux sjiectateurs des deux sexes qui, chaque soir, se réjouissent à le voir et l'entendre dans son nouveau r''>t"''-»oM-<v

(i) Pierre RousSET : /

... Je me résume en disant que si les dieux s'en vont, ce n'est pas Guignol qui les chasse, les nombreux spectateurs qui viennent chaque soir pour l'entendre sont là pour en témoigner. »

Tout ceci est exact, et si nous trouvons les parodies en vers de Rousset d'une qualité médiocre c'est qu'il vaut mieux les voir jouer que les lire. A ce propos Rousset fut un acteur inimitable qui sut relever son art par l'âme et l'entrain qu'il mit à vivre ses créations. Interrogé par un reporter, cet excellent comique s'exprima ainsi •;

« Ah ! j'avais le feu sacré. Je n'étais pas moi, j'étais Guignol. A travers les planches qui me séparaient du public, je sentais comme des vibrations partant de moi pour aller aux spectateurs. Dans les passages émouvants, quand Guignol faisait pleurer, f avais des frissons dans les doigts. Tout le monde me disait : « Il vit votre Guignol, il vit. » Un quart de mon art consistait à prendre un bon accent de canut un autre quart à être doué d'une bonne voix bien flexible, capable tour à tour de joies et de larmes mais la moitié au moins était d'avoir de l'émotion dans les doigts. Je me souviens qu'un soir je fis rire mon public pendant plus de cinq minutes sans dire un mot. rien que par les gestes seuls de Guignol regardant partir Madelon après une scène orageuse. »

Cet interview est un véritable petit bréviaire de l'art comique et respire un bel enthousiasme.

Dix ans après l'installation de Rousset comme directeur et propriétaire de l'ancien café Condamin, c'est-àdire en 1887, la Compagnie du gaz s'empara du local

pour y installer ses services et expropria l'auteur du Divorce inutile. M. Paul Bertnay dans le Courrier de Lyon a noté ce grave événement dans la vie de notre Guignol :

« La Compagnie du gaz est une puissante personne qui se trouve trop à l'étroit dans son immeuble de la rue de Savoie. Elle s'est aperçue qu'en perçant un mur, elle entrerait de plain-pied dans la salle de Guignol de la rue Portdu-Temple et de ce moment le pauvre vieux théâtre était condamné. Rousset, l'excellent Rousset, l'inimitable Rousset ne pouvait lutter à coups de billets de banque contre un tel adversaire. »

Le publiciste continue en nous donnant une exquise description de ce lieu désormais historique :

« Quelle merveille de couleur locale que cette entrée par la rue Port-du-Temple, qui s'appelle aussi, entre vieux, me Ecorche-Bœuf, ce corridor qui descendait à la façon d'un couloir de cave, ce coude brusque et, de l'autre côté de la porte à double battant, cette salle incomparable, d'un spectacle unique...

Elle avait pour spécialité de ne pas connaître le luxe nuisible de la moindre fenêtre ou du plus petit soupirail. Si un peu d'oxygène éprouvait l'envie d'y pénétrer, il pouvait passer par la porte du fond, on n'y voyait pas d'inconvénient, mais du diable, si on faisait rien pour l'appeler. Aussi, au bout d'une heure, quelle délicieuse étuvc I Quelle belle fabrique de fluxion de poitrine I Quand on sortait de cette étuve chauffée à quarante degrés et qu'on retrouvait, dans la rue et sur la place des Jacobins, le bon brouillard glacé des nuits d'hiver, il fallait, je vous en réponds, avoir

les poumons chevillés dans le corps pour ne pas les voir se fondre, le lendemain, en bronchites, catharres et pleurésies. Mais le spectacle valait bien qu'on courût quelques risques. Dans ce caveau (car il n'y a pas à barguigner, c'était un caveau), luxueusement tapissé d'un papier rouge, où cinq ou six femmes découpées dans un autre papier gris, avaient la prétention mal justifiée de représenter les différentes parties du monde, on s'empilait avec délices. Et, ce qu'on était mal assis ! Il y avait là une collection de tabourets d'une telle exiguïté que si on y établissait une . . . assise, l'autre surplombait et donnait la sensation d'un équilibre aussi instable que fatiguant. Et, Dieu sait, les exquises limonades trop gazeuses qu'on feignait d'y boire (i). «

Pierre Rousset emporta donc ses décors, ses poupées, ses brochures et les installa au quai Saint- Antoine dans le théâtre du Gymnase qui existe toujours et où se conservent pieusement les vieilles traditions. Le théâtre du gymnase demeure la Comédie française de Guignol ; le Guignol du passage de l'Argue n'est qu'un Odéon:

En 1897, Rousset, ayant alors près de 72 ans, se retire des affaires et cède son établissement à M. Mercier. Ce dernier rajeunit à son tour les pièces de son prédécesseur et en créa de nouvelles, faisant de plus en plus grande la part à l'actualité. On doit à Mercier Guignol et Gnafron aux fêtes franco-russes ; Guignol en Chine, où figurent des personnages connus : Waldeck-Rousseau, Lépine, le général Voyron, Mgr. Favier, évêque de Pékin, le vice-roi Li-Hung-Chang, M. Pichon, etc..

(i) Paul Bertnày : Courrier de Lyon, cité par M. Krnest Maindron dans Marionnettes et Guignols, Juven, Paris.

Mercier revendit le théâtre du Gymnase en 1907 à M. Neichthauser qui, par alliance, se trouve être un arrière petit-fils de Mourguet I. Laurent Josserand avait eu, en effet, dix-sept enfants, et l'une de ses filles a éix)usé en secondes noces, M. Nichthauser, actuel directeur du Guignol du Gymnase.

Ainsi l'art de Mourguet s'est toujours maintenu dans la famille, et cette surprenante continuité dans la tradition confère à notre Guignol lyonnais ses plus beaux titres de gloire.

Bien mieux, le imaut du quai Saint- Antoine possède encore les poupées de bois dont se servit Mourguet. Le fondateur de notre Guignol avait lui-même sculpté ces marionnettes et se serait peint sous les traits de Guignol. Il est, croit-on, l'auteur de sa propre caricature, et le nez épate, la bouche gouailleuse, les yeux expressifs et si vivants dont on agrémente l'image du canut lyonnais, sont le nez et la bouche de Mourguet (i).

(i) Comparer sur la lithographie dont le cliché m'a été si aima blement prête par M. Camille Roy, directeur de la Chanson, le physionomie authentique de Mourguet avec celle de Guignol qui est en dessous, à gauche du portrait. Même bouche, mêmes yeux doux et intelligents, même caractère candide et malin. La res- .«cmblance entre ce portrait de Mourgu< • larionnette est

frappante.

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