CHAPITRE
Les Caractères.
Guignol incarnation du canut.
Chaque comédie de notre théâtre roule autour de trois personnages principaux. Aucune pièce n'est complète sans eux et ils sufifisent au nœud de l'action ; les autres comparses ont des rôles épisodiques. Ces trois prototypes sont Guignol, Madelon, Gnafron,
Guignol est l'incarnation du canut (i). Celui-ci habite aux deux extrémités de la ville. Il se loge soit à la Croix- Rousse, soit dans le quartier Saint-Georges, où se trouve la fameuse montée du Gourguillon. C'est surtout dans la fin du dix-huitième siècle que les petites rues de Saint- Georges et du Gourguillon devinrent une des principales agglomérations d'ouvriers en soie. Pauvres vieilles rues, oii ne retentit plus que fort espacé le bruit d'un métier à bras, ce bruit si particulier que, par harmonie imitative, nos pères ont surnommé bistanclaque ! Le prix du loyer augmentait à mesure qu'on grimpait. On se
( I ) NIZIBR DU PuiTSPBLU, dans aon Littwé de la Grand' CoU, écrit à l'article cantd : « Littré dit « peut-être de canette •. Non pas de camtU, mais de cantu, plus le sufixe ut pour ii, qui représente le latin orem^ français rur. J,e canut est donc celui qui use de la canne (dont a été faite la canette) . Conip. péju^ savetier, celui qui use de la poix. •
rend compte encore à présent, en parcourant ces couloirs mal odorants, combien l'éclairage devait être défectueux, et c'est un problème pour moi de savoir comment, vers 1830, les canuts pouvaient discerner les multiples teintes de leurs bobines de soie. Il fallait monter jusque sur les toits pour voir le jour, attendu qu'au lieu de vitres les canuts se servaient de papier huilé, collé sur des châssis montants et descendants. Aussi était-ce un plaisir sans égal pour les petits « gones » de passer la tête au travers du papier, en disant : « Quelle heure est-t-y, siouplaît ? » au risque d'attraper un bon coup de tirepied. M. Vingtrinier a résumé en quelques lignes la physionomie morale du vieux canut :
« Singulièrement économe et casanier, bornant son horizon aux lieux et aux gens témoins de sa vie laborieuse, le maître ouvrier en soie n'a qu'une ambition, être propriétaire, fût-ce d'une moitié de maison, fût-ce même d'un étage. Il se tient pour satisfait, s'il a réalisé ce rêve. Quand ses deux ou trois métiers sont en branle, que sa femme fait ronronner entre ses mains le rouet à canettes ou va et vient dans la salle entre le vieux lit à colonnes et la cheminée à crémaillère, le maître qui n'a plus de loyer à payer jette un coup d'œil sur ses compagnons de travail qui sont comme de sa famille, sur les antiques objets qu'il a toujours vus aux mêmes places : le coffre à bahut, le pétrin et la table de noyer, son épée rouillée et « son hallebarde » accrochées au mur, en face de l'image de son saint patron placée dans un cadre, et il se sent bien chez lui et ne souhaite rien (i). »
(i) Emmanuel Vingtrinier : Le Lyon de nos pères, p. 71, I/yon, Bernoux, Cumin et Mas.son 1901.
Clair Tisseur, de son côté : « Le rêve du canut, c'est d'être pro-
La vie du canut est modeste. Pour distrac tion li n a que le jeu de boules, le dimanche, où il est passé maître. Ses repas sont des plus simples et se composent de pommes de terre qu'il nomme truffes, de harengs, de merluche et de cette espèce de fromage blanc dit claqueret ou cervelle de canut, qu'on mêle avec de l'ail et des oignons. 5es jours de fête il mange des bugnes, des brignoles, des paquets de couenne et de la crasse de beurre Aussi son teint pâle et jaune dû à sa mauvaise alimentation, comme au manque d'exercice et à l'air vicié qu'il respire (i), lui a-t-il fait donner le nom de navet. Une chanson politique de 1786 disait :
« Quand celos puros navets » N'ant gin de liards au gousset, » Y ne payant pas follietta ; » Y n'ont gin de quai mingi. »
On traite également les tafïetatiers de pauvres riclaires
« L'idée de l'auteur, dit Puitspelu, était que les tafïetatiers, étant mal nourris, ne pouvaient livrer à l'exportation autre chose que ce qu'ils recevaient à l'importation. A
priétaire de son logement. Songez I N'avoir plus le aoud de la Saint-Jean ni de la Noël I Sans doute qu'il ne peut acheter de maison, mais il achète deux pièces. Je crois que ce n'est qu'à Grenoble et à Lyon que l'on voit ces divisions... Je connais au Bon-Pasteur une maison qui a quatorze propriétaires : quatorze canuts, comme bien s'accorde. » Les VieilUries lyonnaises, p. 1 3. 2« édit. Lyon, Bemoux et Cumin 1891.
(i) l/orsqu'on pénètre dans un atelier de canut on est tout de suite saisi par une odeur 5mi generis qu'on nomme odeur de fnganat ou de renferme. De crainte que l'humidité ne fasse rles fils, le canut prend bien garde de ne jamais ouvrir sa f i
l'apprenti qui ne faisait encore que de mauvaise besogne, on ne donnait, dit-on, à dîner que la tête d'un hareng ; lorsqu'il travaillait un peu mieux, on ajoutait la queue, mais on ne lui accordait le poisson complet que le jour où il tissait comme un véritable ouvrier. Aussi, le pauvre apprenti, en tirant le bouton, marmottait-il mélancoliquement : la tête, la tête, la tête... Quelques jours plus tard : la tête et la queue, la tête et la queue. Enfin lorsqu'il était passé maître ouvrier : l'hareng tout entier, l'hareng tout entier. Cette facétie se répète encore dans les ateliers de tisseurs (i). »
Malgré ces misères le canut a toutes les apparences du petit bourgeois. C'est là sa caractéristique. Il a en horreur le bourgeron, la casquette plate, le débraillé où se complaît l'ouvrier parisien. Il n'a pas connu ces caravansérails d'usine où l'ouvrier n'est plus qu'un numéro matricule. Vivant sans cesse aux côtés de sa femme et de ses enfants, il a conservé des mœurs pures. Tisseur raconte que Jules Vallès, étant venu à Lyon vers 1869, visita la Croix-Rousse. « Il fut révolté de ces mœurs honnêtes, de ces ateliers où chacun travaillait tranquillement, sans déclamation ni emphase. Or, l'avait-on convié le soir à festoyer chez Antoine, rue de l'Impératrice, avec Pierre Dupont. Il y vint, fit attendre deux heures, naturellement, fut grossier, « poseur », et comme on lui demandait ses impressions sur la visite du matin : « Rien à faire, dit-il, ça pue la famille. » On ne saurait adresser plus bel éloge à nos vieux ouvriers en soie. Loin d'être ridicules et lourds, ces gens du peuple, « taffeta-
(i) Emmanuel Vingtrinier : La vie lyonnaise. Autrefois. Aujourd'hui. Lyon, Cumin 1898.
quKis )) uu « vflouquiers », au milieu dv louis tiiouiations, de leur existence monotone et pénible, ont su conserver un caractère enjoué, une gaieté saine. L'esprit narquois et curieusement délié du canut, la promptitude de ses réparties, la vivacité de son bon sens à comprendre et à railler les nécessités de la vie et les exigences de la mode, donnent à son langage une force comique peu commune. Le canut ressemble à cet auteur du dix-huitième siècle, dont parle Sainte-Beuve, < il étemue les bons mots (i) ».
Ce sont les divers traits de ce caractère original que représente Guignol, roi des canuts, et l'ancêtre de presque tous les Lyonnais. Il n'a rien d'un anarchiste ; malgré quelque poltronnerie, il a plus d'analogie avec don Quichotte qu'avec Polichinelle. Disons le mot. Guignol est un conservateur. Les théâtres du Luxembourg et des Champs-Elysées l'ont gâté. A Paris, une pièce où Guignol ne jouerait pas du bâton ne serait plus une pièce pour marionnettes. Voilà une fameuse erreur (2). Au début, Guignol n'administre des « volées de picarlat > qu'à sa femme, Madelon. Respectueux de l'autorité, il ne lui viendra jamais à l'esprit l'idée de pétroler les maisons, ni de piller les boutiques. Il craint M. le bailli et ne rosse
(1) Les gognandises, dirait Guignol.
(2) Le tissage de la soie et le guignol sont deux produits qui n'ont jamais pu être convenablement exportés, car ceux qui n'ont vu, par exemple, que le Guignol des Champs-Elysées, n'ont aucune idée de ce qu'est notre Guignol à nous. 1a: Guignol des Champs-Elysées s'est parisianisé à l'usage des petits enfants ; il rosse le commissaire, il abuse du bâton, et Guignol fîls est un véritable voyou, plein d'irrespect pour son vieux filou de pore. ■ • (Joseph 5LIN1N, Salut public de Lyon du z^ septembre is!o8.)
les gendarmes que pour le bon motif. Guignol maudit son propriétaire mais, après lui avoir joué de bons tours, il finit toujours par le payer. « Pas l'ombre de canaillerie dans rame, déclare Glaudius Canard dans la préface qu'il écri\it pour les Classiques du Gourguillon ; Touche (i) s'allonge chez le boulanger, les quittances s'accumulent chez le régisseur, le marchand de vin mesure son crédit, Guignol soulagera sa bile et adoucira ses amertumes par quelques imprécations courantes contre les « gredins de propriétaires », les « scélérats de regrattiers » ou les « empoisonneurs à porte pot », mais tout cela n'est que manière de parler, c'est la plainte du pauvre diable que poursuivent la guigne et le chômage. » Sa méchante humeur s'arrête aux mots ; son robuste bon sens n'est point entamé par les misères de la vie, ses grands désespoirs s'expriment dans le juron familier de « nom d'un rat ! »
Il faut bien passer quelque chose à un « gone », en somme, si sage. Pardonnons-lui donc le défaut qu'à Guignol de boire un peu trop. Oh ! il n'est pas ivrogne ! Il s'arrose simplement « la dagne du cou », ou « se rince la corgnole )). Il ne fait, d'ailleurs, pas de scandale dans les rues, et lorsqu'il rentre en cet état, il est fameusement rossé par sa tendre moitié.
^i. Guignol n'est pas toujours canut dans notre répertoire lyonnais. On le rencontre aussi parfois sous la
(l) L'ouche, dit M. Vachet, dans son glossaire, est une taille de bois, sur laquelle les fournisseurs marquent leurs livraisons. « Comment, s'écrie Guignol, l'ouche est déjà pleine ?... Aussi, vous faites des ouches, grandes comme rien du tout... Moi, je voudrais des ouches grandes comme des mâts de cocagne. »
livrée d'un domestique. Mais quelque soit l'emploi qu'il incame il est devenu un type, comme certains jxirsonnages de la comédie de Molière, et nous le retrouvons toujours doué du même caractère, c'est-à dire bon vivant, spirituel, peu lettré... et avec l'accent.
Avant de prendre congé de ce charmant camarade, nous voudrions donner un échantillon de ses réparties endiablées qui ont réponse à tout. Le passage suivant, bien connu, est extrait du fameux Déménagement, la pièce la plus célèbre, avec les Frères Coq, du répertoire de Mourguet. Guignol n'a plus un « escalin » pour payer son loyer, et voici justement que survient le propriétaire, sous les traits rébarbatifs de M. Canezou.
Canezou. — Monsieur Guignol ! Monsieur Guignol !
Guignol, de l'intérieur. — Je n'y suis pas.
Canezou. — Comment ! vous n'y êtes pas, et vous me répondez !
Guignol, de même. — Je peux pas sortir ; je mets une pièce à mon pantalon qui est déchiré au coude.
Canezou. — J'ai à vous parler : voulez-vous descendre ?
Guignol, à la fenêtre. — Si je veux des cendr< u
ai pas besoin, j'en ai mon plein poêle.
Canezou. — Le drôle ne viendra pas, tant qu'il saura qu'il a affaire à moi. Il faut que je déguise ma voix, et (jue je lui fasse croire que le facteur lui apporte une lettre.
(// frappe neuf coups avec roulement, comme frappaient jadis les facteurs de la poste, et se cache).
Guignol, de l'intérieur. — Que que c'est ?
Canezou, contrefaisant sa voix. — C'est le facteur... Je
VOUS apporte une lettre, une lettre chargée ; il y a de l'argent dedans.
Guignol. — De l'argent ! Je dégringole ! {On l'entend descendre les neuf étages. — Arrivant) : Ah ! nom d'un rat! le propriétaire !... Je suis pincé !... [A Canezou.) On n'a pas besoin de vous, mon brave homme ! On a ramoné les cheminées, il y a huit jours.
Canezou. — Sapristi, je ne suis pas le ramoneur, je suis votre propriétaire, et je viens...
Guignol coupe la parole de son mieux au propriétaire, afin de l'empêcher d'aborder la terrible question. Il lui parle de la pluie et du beau temps jusqu'à ce que Canezou, moins patient que M. Dimanche, se fâche.
Canezou. — Voulez-vous me payer, oui ou non ?
Guignol. — Oui.
Canezou. — Ah !
Guignol. — Oui, je veux vous payer..., mais pas de pécuniaux.
Canezou. — De pécuniaux ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Guignol. — Pas d'espinchaux.
Canezou. — Espinchaux !... Ces gens-là ont des manières de s'exprimer.
Guignol. — Pas d'escalins.
Canezou. — Escalins î
Guignol. — Pas de patars.
Canezou. — Patars!... Je ne vous comprends pas, expliquez- vous.
Guignol. — Eh bien ! y a rien dans le gousset.
Canezou. — Vous n'avez pas d'argent ? Je vous en ferai bien trouver.
Guignol. Vous me rendrez service, par exemple.
Canezou. — Vous avez un mobilier ?
Guignol. — Oui, oui, un mobilier de luxe. On m'en donnerait bien trente sous au Mont-dc- Piété !
Canezou. — Vous avez une commode ?
Guignol. — Je l'ai plus : elle m'était devenue incommode..., les logements sont si petits aujourd'hui.
Canezou. — Et votre miroir antique ?
Guignol. — Je l'ai vendu cet été... pour boire à la glace.
Canezou. — Vous aviez une garde-robe ?
Guignol. — Il était un peu cassé. Je l'ai donné à un ébénistre de la me Raisin pour l'arranger ; on a tout démoli dans cette rue et mon garde-robe avec (i).
Canezou. — Ta, ta, ta... Et votre table en noyer a-t-clle été démolie aussi ?
Guignol. — Non ; mais un jour, on a mis la marmite dessus... La marmite fuyait, ça 'a fait un trou, et la table s'est toute éclapée.
Canezou. — Vous me faites des contes à dormir debout.
Guignol. — Vous avez bien raison... Allons nous coucher !
Le costume primitif de Guignol se composait d'une souquenille en serge et d'un bonnet de coton. Bien vite la marionnette revêtit le paletot marron et son chef s'orna de cette invraisemblable coiffure qu'on a comparée au petit chapeau de Napoléon. Sur la nuque, ou « co-
(i) Dans le parler canut, garde-robe est masculin. M. Vachet a même trouvé ce mot avec son genre masculin dans ce curieux compte-rendu d'un cambriolage que rapporte le Nouvelliste du 16 mai 1903 : « Tous ces objets volés étaient placés dans un garderobe qui a été fracturé avec une pelle à charbon I »
6o LE GUIGNOL LYONNAIS
tivet », pend une natte rigide, parodie du catogan, que Guignol nomme « son sarsifi )) et qui relève à son extrémité.
Voici le portrait très fidèle que nous donne de Guignol le D^ Gros (i). Il a un costume directoire ;
« Les bords du chapeau de Cadet Roussel colle aux tempes, la cadenette relevée comme la queue d'un roquet la face imberbe et arrondie, plutôt empâtée aux mandibules, avec un nez très court, dont le dos s'efïace au niveau des joues. Les pommettes saillantes, les yeux grands ouverts, très cernés de cils noirs, les sourcils arqués et relevés, donnant l'expression de l'étonnement, de la candeur, doux apanages de la jeunesse ; les commissures de la bouche relevées et pointées, exprimant la jovialité et l'insouciance. »
Et le Dr Gros a raison d'ajouter : a Notre Guignol n'est-il pas le plus français des Lyonnais, et le plus Lyonnais des Français ? Ne représente-t-il pas ainsi la grande et la petite patrie ? Dès lors, comment ne l' aimerions-nous pas ? ))
(i) D'' Gros : Pourquoi aimons-nous Guignol ? La Chanson, janvier 1909.