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CHAPITRE I

LES HACHICHINS

Les philosophes et les savants se sont souvent demandé pourquoi, de tous temps, les hommes avaient eu le goût des intoxications violentes et des stupéfiants? Une double réponse a été faite, correspondant à la double action, excitante et dépressive des poisons de l'intelligence. Les uns ont dit que les intoxiqués cherchaient dans Île poison favori oubli des peines; les autres qu'ils ne voulaient y trouver que l’exhaltation de leurs facultés.

Les deux réponses sont justes à condition de ne s'appliquer ni &ux mêmes individus, ni aux même toxiques.

S'il s’agit de peuples primitifs, il est fort probable que les toxiques qu’ils découvrirent

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par hasard les séduisirent d’abord par l’exaltation intellectuelle et le bien-être physique que les premières doses provoquèrent. Que se passe-t-il chez les ouvriers peu développés des villes, chez les paysans de nos campagnes ?

C’est aux jours de fête, aux jours de causerie et d’exhaltation avec leurs camarades, qu’ils s’attablent au cabaret devant le vin ou l’alcool auxquels ils demandent la gaité et Le renouvellement de leurs forces; la somnolence de livresse ne vient qu’ensuite et vient traitreusement les abattant d’un coup. L’ivrogne qui boit seul et vite pour oublier ses maux dans l’engourdissement et le sommeil est déja un raffiné; il est l'exception. Les refrains populaires ont célébré l’amoureux déçu qui deimande au vin l’oubli des traîtrises; mais ceux quichantent ces refrains ne les mettent guère en pratique. Il faut déjà la mentalité d’un pe Musser pour demander l’oubli à l’intoxication : pour s’anéantir consciemment, il faut étretout ensemble pessimiste, intelligent, et trop faible devant sa propre vie.

Les peuples primitifs n'avaient et n’ont au-

cune des caractéristiques mentales nécessaires pour demander aux toxiques l’oubli des maux.

Ce qu’ils leur demandaient et ce qu’ils leur demandent c’est l’exacerbation de leurs désirs et l'illusion passagère d’avoir atteint le seuil du paradis.

Les peuples des vieilles civilisations orientales, imaginatifs et contemplateurs, accablés souvent par un climat excessif, ont demandé aux toxiques soit l’hypoesthésie, soit lhyperesthésie. Leur luxe savant a su présenter l’opium et le hachich en des préparations multiples correspondant à leurs besoins : l’opium les accable en les apaisant ; les électuaires où les aphrodisiaques se combinent au hachich leur ouvrent pendant le temps de l'ivresse les portes cristalines d’un palais magique où, libérés du temps et de l’espace, ils jouissent de Pexaltation de leur pensée, de leur émotivité ct de leurs sens. Les dépressions qui suivent ne font qu’ajouter aux charmes qu’ils retrouveront en entrant de nouveau en leur paradis, et lanéantissement démentiel qui couronne si souvent la vie du hachichin les ef-

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frait si peu qu'ils nomment « saints » leurs vieux déments intoxiqués. Tout oriental, en effet, est à la fois un artiste et un métaphysicien; il a le don de concevoir les formes et PUnité, l’abstrait sous le concret. Mais ila le grand mépris des œuvres et la paresse d’agir. Il n’est artiste que pour lui-même, d’où son goût pour les toxiques, pour le hachich surtout qui fait éclater à ses yeux des éblouissements de formes dont chacune possède un coefficient émotif intense.

Les toxiques, poisons de l'intelligence, paradis artificiels, paradis éphémères jouent dans notre monde occidental contemporain un rôle bien différent. Les individus de nos races la borieuses, adaptés à des conditions de vie sociale extrêmement despotiques n’accepteront les toxiques que dans des cas de faiblesse, de dégénérescence, de désespoir, de recherche anxieuse ou d’inadaptation parfois géniale.

Tous les pessimistes faibles demanderont aux divers alcaloïdes l‘'hypoesthésie qui les transportera par delà la réalité quotidienne, encore plus loin de la vie qu’ils ne le sont de par

leur faiblesse congénitale, leur évolution ou leurs accidentelles déchéances. D’autres, tout énivrés d’une forte tristesse, tourmentés par cet impérieux besoin de beauté qui est au fond du cœur de tout homme, pleins de mépris devant le spectacle limité de la turpitude quotidienne, ayant aux lèvres ce goût de l’Infini qu'a chanté BAUDELAIRE, demanderont aux cxcitants de l’intelligence de les conduire toujours plus avant dans ce ciel que doit ouvrir le hachich, vers cet idéal de lucidité et d’intensité qu'ils savent inacessible et vers lequel cependant ils tendent irrémédiablement les bras parce qu’une mystérieuse force les pousse irrémédiablement à tendre vers Pabsolu. Nous avons connu quelques-uns de ces êtres. À une époque mieux orientée vers un idéal religieux déterminé, ceux-là auraient fait des mystiques et seraient arrivés à l'extase; èn nos jours où, parmi la déroute des croyances, lidéalisme humain se reforme si douloureusement, égarés plus encore par leurs qualités que par la fatigue de leurs nerfs, ils recherchent l'inconnu des paradis artificiels et ce

Planche I, — Le Fumeur de Hachich, par ÉMILE BERNARD. (Musée du Luxembourg.)

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sont eux qui, dans leur déroute fatale, demandent au hachich une voie possible vers une vie supérieure ct plus intense.

À ces dépaysés qui recherchent la route, aux artistes simplement curieux de sensations nouvelles, aux snobs lamentables qui ne veulent qu'étonner par la fausse hardiesse de leurs mœurs, le hachich est particulièrement cher.

En effet, de tous les éphémères paradis, celui-là est le plus évocateur; il élève au-dessus des ivresses grossières et des intoxications pharmaceutiques. Les artistes l'ont surtout choisi pour les légendes qu’on en contait, pour les paradisiaques fééries qu’il déroulait devant lintelligence enchantée. Mais les savants sont venus, et les psychologues à leur tour cherchent à préciser les visions de ce paradis; et nous werrons bientôt qu'il a ses déceptions, comme tous. La mémoire, cette mémoire qui transforme tout & posteriori, nous trahit souvent; c’est par elle que nous -transformons, au réveil, les rêves de la nuit; c’est elle qui a parfois ordonné les visions hachichiques.

C’est par la mémoire, et par un mécanisme d’auto-suggestion très curieux à étudier pour le psychologue, que les artistes français qui décrivirent les effets du hachich en toute sincérité, s’arrêtèrent surtout sur l’euphorie du début de l'ivresse, corrigèrent l’incohérence du délire, négligèrent, ou peu s’en faut, la dépression mélancolique qui le suit ou l’'accompagne, Puis, ils y mirent le meilleur d’eux-mémes, ils extériorisèrent leur émotivité profonde dans un délire et cela suffit à couvrir de fleurs étrangement belles, les écueils aux lames lacérantes et les passes obscures qui bordent les rives de cette «île heureuse ».

L’euphorie de leur délire y gagna. Ils furent surtout suggestionnés par l’attirante beauté de deux textes que nous reproduirons et discuterons et que tous les poètes hachichins du xrx° siècle connurent et admirèrent. Nous avons pu constater au contraire que certains de nos amis, très artistes, mais n'ayant rien lu sur le hachich, ont fait très normalement la part de l’euphorie, de l’incohérence et des troubles neuro-musculaires désagréables qui accom-

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pagnent l'ivresse hachichique. D’autres même ont fait un vrai délire mélancolique qui n’avait de commun avec le délire de Taéopaize Gau- Trier que les grands troubles pathologiques.

Les deux textes auxquels nous faisons allusion ont été répandus par VIREY, SYLVESTRE DE Sacy et surtout Moreau DE Tours. Le premier se rapporte au népenthès d'Homère; le second est le charmant passage où Marco Pozo, le voluptueux vénitien, rapporte les délices par lesquels le Vicux-de-la-Montagne fanatisait ses compagnons. Voici la louange des paradis éphémères par Houëre,.

€ Alors, est-11 dit au IV® chant de l'Odyssée, HëLène, fille de Zeus, eut une autre pensée, et, aussitôt, elle versa dans le vin qu’ils buvaient un baume, le Népenthès, qui donne Poubli des maux. Celui qui aurait bu ce mélange ne pourrait plus répandre de larmes de tout un jour, même si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui, par l'airain, son frère ou son fils bien-aimé, et s’il le voyait de ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente que lui avait

donnée PoLypamxa, femme de THôs, en Ateyrri, terre fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d’entre les hommes, et ils sont de la race de PALÉÔN !. »

Le népenthès est-il bien le hachich? Vire?

l’affirme avec d’assez bons arguments. Il est cependant permis d’en douter, le breuvage vanté par Homère ayant plutôt l'air d’agir comme un stupéfiant que comme un euphorique. Quoiqu'il en soit, c’est certainement en se répétant ce vers :

Celui qui aurait bu ce mélange, ne pourrait plus répandre de larmes de tout un jour.

Que maint poète rechercha dans le hachich le baume homérique que présentait HÉLÈKE, la fille immortelle de Zeus.

Le second texte qui évoque aux yeux des artistes toute l'élégante sensualité d’un paradis d'Orient, décrit, ne l’oublions pas, par un

4. Homère. — Odyssée IV, 219 à 232, trad, LECONTE DE Lisce, p. 50-51, 2. Virey, — Buileiin de Pharmacie, 1803°

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italien de la belle époque, est cette page de Marco Poco si agréable à rappeler :

€ Au centre du territoire des Assassins, ditil, en Perse, à Alamont et en Syrie, à Marziat, il y avait des endroits entourés de murs, jardins délicieux, dans lesquels on trouvait tout ce qui pouvait satisfaire les besoins du corps et les caprices de la plus exigeante sensualité; des parterres de fleurs, des buissons d'arbres à fruits, entrecoupés de canaux, des gazons ombragés et de verdoyantes prairies, sur lesquelles des sources d’eau vive bruissaient sous les pas. Des bosquets de rosiers et des treilles de vignes ornaient de leurs feuillages de riches salons ou des kiosques de porcelaine, garnis de tapis de Perse et d’étoffes grecques.

» Des boissons délicieuses étaient servies dans des vases d’or, d'argent et de cristal par de jeunes garçons ou par des jeunes filles aux yeux noirs ct profonds, semblables aux houris, divinités de ce paradis que le Prophète avait promis aux Croyants.

» Le son des harpes s’y mêlait au chant des oiseaux, ct des voix mélodicuses unissaient

leurs accords aux murmures des ruisseaux.

Tout y était joie, plaisir, volupté, enchantement.

» Quand ilrencontrait un jeune homme doué d'assez de force et de résolution pour faire partie de cette légion de meurtriers, le Grand Maitre l’invitait à sa table, l’enivrait avec la plante appelée kachich, et le faisait transporter dans les jardins. À son réveil, il croyait au Paradis de Mahomet. Les femmes, les houris, contribuaient encore à augmenter l’illusion. Lorsqu'il avait goûté à satiété toutes les joies que le Prophète promet aux élus après leur mort, lorsque enivré par ces douces voluptés et par les vapeurs d’un vin pétillant et généreux, il tombait de nouveau dans une sorte de léthargie, on le transportait hors de ces paradis enchanteurs, et au bout de quelques minutes, 1l se trouvait auprès de son supérieur, qui s’efforçait de lui persuader qu’il venait d’avoir une vision céleste, que c'était bien le Paradis qui s'était offert à ses regards et qu’il avait eu un avant-goût des incffables jouissances réservées aux fidèles, qui auront sa

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crifié leur vie pour le Prophète et sa sainte Loi. »

SALVERTE ! a fait remarqué combien lexistence réelle de semblables jardins paradisiaques était peu vraisemblable et combien il était plus simple de tout expliquer par une ivresse qui serait à la fois physique et psychique. Remarquons cependant qu’un substratum matériel est nécessaire dans l’intoxication par le hachich. Les hallucinations y sont exceptionnelles; les illusions sensorielles y sont de règle. Il semble donc probable que les jardins d’Hassax-Bex-Sapas-Howairi existaient réellement, mais qu’ils ne devenaient paradisiaques que par la grâce du hachich.

Quoi qu’il en soit ce charme oriental encore affiné par l'élégance italienne de Marco PoLo eut la plus heureuse influence sur la forme des ivresses romantiques. Le hachich fait donner à notre subconscient ce que nous lui demandons, à condition toutefois que notre émotivité profonde s’harmonise à nos désirs : conscients.

1. E. SALvERTE. — Des rapports de la médecine avec la politique. Paris, 1806, p. 182 et seq,

Nous allons voir que le hachich donna à deux poètes qui nous ont laissé une parfaite description de ces cffets ce que chacun d’eux lui demandait, à l’un des images d’une richesse inouïe, à l’autre cette étrange saveur d’inconnu qu’il recherchait en toutes choses.

Le premier des poètes hachichins fut Taio- PHILE GaUrIER. Il avait entendu parler des effets du hachich, mais ne se doutait pas de leur puissance. Le dawamesce lui fut offert par Mo- REAU DE Tours. Voici quels en furent les effets :

€ .£. Au bout de quelques minutes, un engourdissement général m’envahit. Il me sembla que mon corps se dissolvait et devenait transparent, Je voyais très nettement dans ma poitrine le hachich que j'avais mangé, sous la forme d’une émeraude d’où s’échappaient des millions de petites étincelles. Les cils de mes yeux s’allongeaient indéfiniment, s’enroulant comme des fils d’or sur de petits rouets d'ivoire qui tournaient tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour de moi, c'étaient des ruissellements et des écroulements de pierreries de toutes couleurs, des

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ramages sans cesse renouvelés, que je ne saurais micux comparer qu'aux jeux du kaléidoscope; je voyais encore mes camarades à certains instants, mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes, avec des airs pensifs d’ibis, debout sur une patte d’autruche, battant des ailes, si étranges que je me tordais de rire dans mon coin, et que, pour m'associer à la boullonnerie du spectable, je me mis à lancer mes coussins en l’air, les rattrapant et les faisant tourner avec la rapidité d’un jongleur indien... »

Nous avons ici à mon avis, le mécanisme, mème d’une interprétation délirante d’effets physiologiques. Le rire spasmodique et Phypermotilité produits par le hachich appelent immédiatement une interprétation psychologique; elles évoquent à la conscience de l’artisle-poète les images qui les justifie par une association plus fréquente qu’on ne pense — en pathologie surtout — entre le phénomène physiologique et le phénomène psychologique.

Après l’accès, la mémoire vient ordonner le complexus physio-psychologique et c’est elle

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qui permet à Gaurier d’écrire cette superbe page que nous reproduisons à peu près in-eælenso. |

« Le premier accès touchait à sa fin. Après quelques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang-froid, sans mal de tête, sans aucun des symptômes qui accompagnent l'ivresse du vin, ot fort étonné de ce qui venait de se passer. — Une demi-heure s'était à peine écoulée que je retombai sous J’empire du hachich.

Cette fois, la vision fut plus compliquée et plus extraordinaire. Dans un air confusément lumineux voltigeaient, avec un fourmillement perpétuel, des milliards de papillons dont les ailes bruissaient comme des éventails. De gigantesques fleurs au calice de cristal, d'énormes passeroses, des lits d’or et d’argent montaient et s’épanouissaient autour de moi, avec une crépitation pareille à celle des bouquets de feux d'artifice. Mon ouïe s’était prodigieusement développée : j’entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, bleus, jaunes, m’arrivaient par ondes parfaitement distinctes.

Un verre renversé, un craquement de fauteuil,

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un mot prononcé bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre; ma propre voix me semblait si forte que je n’osais parler, de peur de renverser les murailles ou de me faire éclater comme une bombe !, Plus de cinq cents pendules me chantaient l'heure de leurs voix flûtées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré rendait une note d’harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais dans un océan de sonorité, où flottaient, comme des ilots de lumière, quelques motifs de Lucia et du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de ses effluves ; j'étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j'ai compris pour la première fois quelle pouvait être l'existence des esprits élémentaires, des anges et des âmes séparées du corps. J'étais

1. Cette hyperacousie associée à ces phénomènes d’audition colorée n’a peut-être pas assez été remarquée par les auteurs quise sont occupés des synesthésies, (Voir surtout A. BINET, SUAREZ DE MENDOZA, À, MARIE, HENRY LAU- RES.) Les synesthésies sont toujours conditionnées par une hyperesthésie psycho-sensorielle.

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comme une éponge au milieu de la mer : à chaque minute des flots de bonheur me traversaient, entrant et sortant par mes pores ; car j'étais devenu perméable, et jusqu’au moindre vaisseau capillaire, tout mon être s'injectait de la couleur du milieu fantastique où j'étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière, m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux, dans iesquels j'entendais siffler des courants magnétiques. — À mon calcul cet état dura environ trois cents ans, car les sensations s’y succédaient tellement nombreuses et pressées que l'appréciation réelle du temps était impossible. — L'accès passé, je vis qu’il avait duré un quart d'heure...

«Un troisième accès, le dernier et le plus bizarre termina ma soirée orientale : dans celui-ci, ma vue se dédoubla. — Deux images de chaque objet se réfléchissaient sur ma rétine et produisaient une symétrie complète ; mais bientôt la pâte magique, tout à fait digérée, agissant avec plus de force sur mon cerveau, je devins complètement fou pendant

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une heure. Tous les songes pantagruéliques me passèrent par la fantaisie : caprimulges, coquesigrues, oysons bridés, licornes, griffons, cochemards, toute la ménagerie des rêves monstrueux trottait, scintillait, voletait, glapissait par la chambre... Les visions devinrent si baroques que le désir de les dessiner me prit, et que je fis en moins de cinq minutes le portrait du docteur X***, tel qu’il m’apparaissait, assis au piano, habillé en turc, un solcil dans Ie dos de sa veste. Les notes sont représentées s’échappant du clavier, sous forme de fusées ct de spirales capricieusement tirehouchonnées. Un autre croquis portant cette légende, — un animal de l'avenir, — représente une locomotive vivante avec un cou de cygne terminé par une gueule de serpent, d’où jaillissent des flots de fumée avec des pattes monstrueuses, composées de roues et de poulies; chaque paire de pattes est accompagnée d’une paire d’ailes, et, sur la queue de lPanimal, on voit le Mercure antique qui s'avance vaincu malgré ses talonnières. Grâce

au hachich, j’ai pu faire d'après nature le

portrait d’un farfadet. Jusqu’à présent, je les entendais seulement geindre et remuer la nuit, dans mon vieux buffet... ! »

Il est assez remarquable que l’incohérence de Pintoxication aiguë n’a pu être corrigée par l’auteur : les images se succèdent entre elles, sans liens, avec une abondance inouïc. Certains sujets sont alors pris d’angoisses ou de terreur. Mais imagination de THéoPHiLE Gau- TIER, accoutumée aux romantiques griseries d'exubérantes représentations, y voit un enchevêtrement digne de BREUGHEL L’ANCIEN dont les images surgissent soudain « ménagerie des rêves monstrueux » des couches à lui-même inconnues de son fonds mental subconscient. Là est un des effets les plus nets du hachich — et nous aurons à revenir sur ce point en parlant de thérapeutique — qu'il est avant tout Le révélateur par excellence des images lointaines et de l’émotivité profonde. Les descriptions de Gaurier et de BAUDELAIRE, entre tant d’autres, nous Le montrent.

4. TaéoPuiLe GAUTIER, — Le club des Hachichins, — Feuil leton de la Presse, — 10 juillet 1843.

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Mais l'attention purement et seulement artiste d’un THÉOPHILE GAUTIER s'était surtout attachée aux images et aux représentations mentales ; celle d’un poète douloureux et sincère comme BAUDELAIRE sera dominée et dirigée vers l’émotivité et recherchera dans la drogue exotique un paradis où l’oubli des maux ne viendra que de l’exaltation des rythmes esthétiques inconnus, un paradis artificiel.

Une première fois, vers 1846 ou 47, Baupe- LAIRE ! parla du hachich dans une assez courte pièce : Du Vin et du Hachich comparés comme moyens de multiplication de l’individualité.

Le titre est assez significatif : c’est l'intensité de la lucidité et de l’émotivité que recherche le poète. Le hachich, dit-1l, € ne fait que développer outre mesure la personnalité humaine dans les circonstances actuelles où elle est placée ».

Dix ans plus tard, il traita la question plus abondamment en une suite de petites études incluses aux Paradis artificiels et dont les ti-

1, CHARLES BAUDELAIRE, — (Œuvres complèles, Paris, Calmann-Lévy, 1899, t. IV, p. 370.

tres seuls sont des indications : le Goût de l’infini; Qu'est-ce que le hachich? ; Le théâtre de Séraphin; L'homme-Dieu ; Morale. Cest dans le Goût de l’Infini et L’homme-Dieu qu’il faut chercher des notations vraiment introspectives. € Il est des jours, écrit BAUDELAIRE, où l’homme s'éveilleavec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s'offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles.

L'homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot » (p. 160).

C’est là l’euphorie psychique, cette intense joie sans cause de certains matins de jeunesse, que les vieillards parfois semblent aussi connaître, et dont la psychologie tout entière reste à faire. BAUDELAIRE la confond trop aisément avec le goût de l'infini; c’est elle qu’il attend du hachich.

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« Cette acuité de la pensée, cet enthousiasme des sens et de l'esprit, ont dû en tout temps, apparaître à l’homme comme le premier des biens ; c’est pourquoi, ne considérant que la volupté immédiate, il a, sans s'inquiéter de violer les lois de sa constitution, cherché dans la science physique, dans la pharmaceutique, dans les plus grossières liqueurs, dans les parfums les plus subtils, sous tous les climats et dans tous les temps, les moyens de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange, et, comme dit l'auteur de Lazare :

d’emporter le Paradis d’un seul coup ».

Suivent des généralité sur le hachich et une description d’ailleurs fort juste de l’ivresse hachichique. « Voilà donc le bonheur! ne peut s'empêcher de crier le poète. I] remplit la capacité d'une petite cuiller! le bonheur avec toutes ses ivresses, toutes ses folies, tous ses enfantillages ! » Et c’est sur le caractère divin et spirituel de ce bonheur qu’insiste BAUDELAIRE, qu'il écrit ses plus hautes pages.

« Les couleurs prendront une énergie inac-

coutumée et entreront dans le cerveau avec

une intensité victorieuse. Délicates, médiocres, ou même mauvaises, les peintures des plafonds revêtiront une vie effrayante; les plus grossiers papiers peints qui tapissent les murs des auberges se creuseront comme de splendides dioramas. Les nymphes aux chairs éclatantes vous regardent avec de grands yeux plus profonds et plus limpides que le ciel et l’eau ; les personnages de l’antiquité, affublés de leurs costumes sacerdotaux ou militaires, échangent avec vous par le simple regard de solennelles confidences. La sinuosité des lignes est un langage définitivement clair où vous lisez l'agitation et le désir des âmes. Cependant se développe cet état mystérieux et temporaire de l'esprit, où la profondeur de la vie, hérissée de ses problèmes multiples, se révèle tout entière dans le spectacle, si naturel et si trivial qu’il soit, qu'on a sous les yeux, — où le premier objet venu devient symbole parlant.

» .… Le hachich s’étend alors sur toute la vie comme un vernis magique; il la colore en solennité et en éclaire toute la profondeur.

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Paysages dentelés, horizons fuyants, perspectives de villes blanchies par la lividité cadavéreuse de l’orage ou illuminées par les .

ardeurs concentrées des soleils couchants, — profondeurs de l’espace, allégorie de la profondeur du temps, — la danse, le geste ou la déclamation des comédiens, si vous vous êtes jeté dans un théâtre, — la première phrase venue, si vos yeux tombent sur un livre, — tout enfin, l’universalité des êtres se dresse devant vous avec une gloire nouvelle non soupçonnée jusqu'alors.

» .… J'abrège. Personne ne s’étonnera qu’une pensée finale, suprême, jaillisse du cerveau du rêveur : « Je suis devenu Dieu! » qu’un cri sauvage, ardent, s’élance de sa poitrine avec une énergie telle, une telle puissance de projection, que, si les volontés et les croyances d’un homme ivre avaient une vertu efficace, ce cri culbuterait les anges disséminés dans les chemins du ciel : Je suis un Dieul Mais bientôt cet ouragan d’orgueil se transforme en une température de béatitude de calme, muette, reposée, et l’universalité des êtres se présente

colorée et comme illuminée par une aurore sulfureuse. Si par hasard un vague souvenir se glisse dans l’âme de ce déplorable bienheureux: N’y aurait-il pas un autre Dieu? croyez qu’il se redressera devant celui-là, qu’il discutera ses, volontés et qu’il l'affrontera sans terreur. Quel est le philosophe français qui, pour railler les doctrines allemandes modernes, disait : Je suis un dieu qui ai mal dîné ? — Cette ironie ne mordrait pas sur un esprit enlevé par le hachich; il répondrait tranquillement : Ilest possible que j’aie mal diné, mais

je suis un Dieu ». !

Si les deux poètes dont nous venons de retracer l'ivresse nous ont donné, par leur délire, le plus profond d'eux-mêmes, on trouve dans un texte communiqué à Moreau DE Tours par une dame de ses amies une description beaucoup plus réaliste de l’intoxication aiguë. Madame X.. offre en effet un exemple typique du délire le plus incohérent qu’on puisse imagincr.Aprèsavoir absorbéle dawamesc, quilui

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