CHAPITRE IV
L'action physiologique d’un toxique ne peut être précisée que par les expériences réalisées sur des animaux sur lesquels on n’a pas à craindre les accidents expérimentaux; dont la mort pendant l’intoxication est au contraire un enseignement, et dont l’examen nécropsique, venant infirmer ou confirmer les hypothèses, permet de poser une théorie. Des recherches expérimentales ont donc été faites sur des animaux pour apprécier la toxicité du hachich; mais malheureusement elles furent peu nombreuses et portèrent généralement sur des animaux de trop petit poids.
Dès 1841, Moreau DE Tours ‘ fait avaler à des pigeons et à deux lapins, l’un de trois mois, l’autre de sept, de très fortes doses d’extrait pur, sans autres effets qu’un peu d’excitation suivie d’une somnolence de courte durée.
LiouviLe et Voisin ? ont ingéré à des cobayes 1 gramme à 1 gr. 50 de hachich. Ils provoquèrent ainsi chez ces animaux de l’incoordination musculaire, de la somnolence et une exagération des réflexes dénonçant une hyperactivité médullaire. La respiration était superficielle, gènée, avec une diminution des temps d'inspiration. La sensibilité était cependant conservée. L’animal mourait au bout de trois ou quatre jours. On trouvait à l’autopsie de la congestion cérébrale ou méningée, des ecchymoses dans les méninges et dans la plèvre, de la congestion pulmonaire.
Les mêmes expérimentateurs réalisèrent sur des coba yes l’intoxication chronique. L’ani-
4, MOREAU DE TOURS. — Loc. cif., p. 401, 2. Liouvisre et A. VorsiN — Accidents aigus et chroniques produils par le hachich chez les animaux, 1873.
mal diminuait alors de poids, accusait de l’incoordination motrice, de la diarrhée et finalement la cachexie.
Hay ! a fait à des grenouilles une injection sous-cutanée de tétanocannabine. Il note aussi lhyperactivité médullaire produisant Vexagération des réflexes. Les grenouilles sur lesquelles 1l expérimente présentent des convulsions tétaniques semblables à celles que détermine l'injection de strychnine.
Le grand reproche qu’on peut faire à l’ensemble de ces premières recherches des laboratoires de physiologie est qu’elles portèrent sur des animaux de trop petits poids. MOREAU DE Tours avait cependant indiqué lintérêt qu'il y aurait à réaliser des expériences de ce genre sur des animaux d’un ordre biologiquement plus près de l’homme tels que le chat, le chien, le singe surtout.
Nous aurons à adresser le même reproche à des expériences sur lesquelles nous insisteront pourtant, aux expériences réalisées
4. Hay. — A new Alcaloid of Cannabis indica. American Journal of Pharm., juillet 1873, ne 9, T. LVI.
par FErxanD Roux ! au laboratoire de thérapeutique de l’hôpital Bichat, dans le service de M. HucHan». Nous rappelerons cependant le détail de ces expériences parce qu’elles furent conduites avec un esprit qui nous semble réellement scientifique, les données expérimentales étant précises, les substances ‘employées bien définies et scrupuleusement préparées par Duoursnez. De plus elles ne sont pas encore trop éloignées de nous et restent assez typiques des expériences jusqu'ici réalisées sur les animaux avec les divers extraits du cannabis indica.
Le but immédiat que se proposait Roux était de savoir si le principe actif de la plante résidait dans l’huile essentielle, dans la résine ou si c’est à la réunion de l’essence et de la résine que le hachich doit ses propriétés. GasrTiNEz, en effet, incline pour l’huile essentielle puisqu’il déclarait la résine inerte lorsqu'elle était soumise à une forte température et que, par
4. FERNAND Roux. — Etude sur la cannabine. Bulletin général de thérapeutique médicale et chirurgicale, 1886, T. 411,.
conséquent, l'essence était évaporée. PERSONNE semble être du même avis.
Dans unc première expérience, Roux administre à une poule 50 centigrammes d’huile essentielle de Cannabis indica. Le résultat est nul. Quelques jours après il donne à une autre poule 1 gr. 50 de la même préparation. Aucun effet n’est obtenu. « Je me vois donc forcé de conclure, dit l’auteur, que la partie active du chanvre indien est contenu dans la résine, et que l’huile essentielle ne jouit d'aucune propriété spéciale. C’est donc un corps à rejeter complètement de l’arsenal médical. » (p.498).
Restait à étudier les effets produits par la résine. Roux, désirant traiter la question le plus complètement possible, se proposa d’étudier les principaux extraits qu’on peut obtenir avec le chanvre indien.
On sait en effet qu'en traitant par les principaux dissolvants 50 grammes d’extrait complet de Cannabis indica, on peut obtenir :
Extrait par le pétrole . . 32 grammes — par l’éther . . . 2 — == “por l'alcool à +. = Ÿ —
Extrait par l’eau . . . . 4 — Résidu insoluble . . . . 2 —
Les premiers essais faits par voie hypodermique avec l'extrait pétrolique sur des grenouilles et des cobayes déterminèrent une mort rapide, uniquement due à l'essence de pétrole qui, s'élimant surtout par les poumons, y déterminait une congestion intense. Un fait que nous devons retenir se produit cependant:
€ j'ai injecté à quatre de ces animaux, dit l’auteur, une certaine quantité de pétrole pur, le plus souventi gramme. Chez quatre autres, j'ai introduit par la voie hypodermique la même quantité de pétrole contenant de 25 à 30 centigrammes d'extrait de cannabis. Dans tous les cas, les animaux ont succombé ; mais, dans toutes les expériences, ceux à qui j'avais injecté de lextrait de cannabis suspendu dans le pétrole sont morts bien après les autres, » Ce phénomène est-il dû à ce que le hachich a retardé l’absorption du pétrole ou aux propriétés excitante du cannabis ? La première hypothèse nous semble plus vraisemblable
quoi qu’il soit encore bien hardi de se prononcer.
Renonçant donc à ces premiers essais par injections hypodermiques, Roux fit ingérer la cannabine par voie stomacale, À gramme d'extrait pétrolique de cannabistraité par l’alcool à 70 degrés chaud, puis évaporé, est administré à une poule dans [a matinée. Vingt minutes après, la poule dort d'un sommeiltrès peu profond qui semble plutôt un engourdissement. Au bout de quatre heures environ, sommeil profond. Le bruit ne réveille plus la poule. Si on la secoue, si on la pince, elle s’évoille, se dresse péniblement, vacille et ne peut faire que quelques pas. Dès qu’on l’abandonne elle retombe dans sa stupeur. Elle meurt dans la nuit.
« À lautopsie, dit Roux, on trouve le foie congestionné ; la vésicule biliaire est vide. L’estomac est rempli de grains, bien que l’animal n'ait pas mangé depuis vingt heures environ. Le cœur est vide. Les poumons sont congestionnés, ramassés sur eux-mêmes.
Quant au système nerveux, mœælle ct cerveau,
je n’y ai rien découvert de bien remarquable. Peut-être les méninges cérébrales étaient-elles plus injectées qu’à l’état normal. Mais je n'ose pas l’affirmer, tant cette injection différait peu de celle qu’on rencontre à l’état de santé. »
Une autre poule, traitée par 1 gramme 50 d’extrait pétrolique pur de cannabis, dose considérable, présente des symptômes d’intoxication bien différents. Une demi-heure après l’ingestion l'animal a des mouvements convulsifs très accentués, cherche à s'envoler.
Peu après parait un véritable délire moteur avec hallucinations visuelles. La poule bat des ailes, s’agite, pique sur la pierre des graines imaginaires. Mouvements antipéristaltiques. Au bout d’une heure ct demie environ, assoupissement. Le lendemain, l'animal semble revenu dans son état normal, mais il ne mange plus et trois semaines après il n’absorbe pas le quart de la nourriture qu’il prenait après l'expérience.
Un pigeon, après absorption d’extrait pétrolique pur, présente les mêmes symptômes.
H est seulement à regretter que le poids des
animaux mis en expérience ne soit pas indiqué. |
Done comme résultat de ces expériences avec l'extrait pétrolique : dans un cas, coma aboutissant à la mort; dans les deux autres cas, mouvements convulsifs, somincil léger, et troubles très importants des fonctions digestives.
Roux administre alors à deux poules, par voie stomacale, 1 gramme d’extrait éthéré de cannabis. Il ne se produit aucun mouvement convulsif, mais dans les deux cas un sommeil léger et assez calme. Pendant les jours qui suivent l’expéricnce, diminution de Pappétit.
L’extrait éthéré a donc surtout une action narcotique, mais assez faible ; l’extrait pétrolique au contraire produit le maximum des effets excitants de la cannabine. De plus l'extrait éthéré ne semble pas toxique. Une poule qui en avait pris 2 grammes on quelques jours ne présente comme troubles consécutifs que l’anorexie. Remarquons d’ailleurs que
cette anorexic est d’origine purement ner-
veuse. Nous ne croyons pas qu’on ait jamais relevé, aux autopsies d'animaux hachichés, une lésion quelconque des organes digestifs.
I1 semble donc logique d'admettre, avec Roux, que la cannabine agit sur l’innervation de l'estomac.
Roux expérimente alors avec l'extrait pétrolique de l’extrait alcoolique à 85 degrés. Il fait prendre à une poule 60 centigrammes de ce nouvel extrait. Au bout de deux heures, agitation musculaire, troubles de la respiration, hallucinations visuelles. Puis un engourdissement général succède à cette crise d’agitation. L'animal est dans un état d’anéantissement mais non pas de sommeil, dit l’auteur. Le lendemain, l’état normal est revenu, sauf une anorexic qui persiste pendant plusieurs jours.
La dose du même extrait est ensuite poussée à 1 gramme. Deux heures après l’ingestion, légère agitation suivie de somnolence; puis alternatives d’agitation et de somnolence.
« Six heures après, l'animal est plongé dans un sommeil dont on le tire avec peine et qui
ressemble au coma observé dans les expériences faites avec l’extrait pétrolique pur ». Le lendemain état normal avec anorexie persistante.
Il y a donc analogie entre les effets de l'extrait pétrolique de l'extrait alcoolique à 85 degrés et ceux de l’extrait pétrolique pur. Remarquons cependant avec Roux que l’un (extrait pétrolique pur) s’est montré toxique tandis que l’autre ne l’a pas été. L’extrait pétrolique de l’extrait alcoolique serait done un diminutif de l’extrait pétrolique pur.
Restait encore à expérimenter avec l'extrait alcoolique. Une première ingestion de 75 centigrammes à une poule produisit seulement, deux heures après, un sommeil calme et très court; 1 gramme 50 du même extrait produisit au bout d’une heure, un sommeil profond.
Aucune excitation.
Après l'extrait alcoolique pur, divers extraits alcooliques ont été mis en expériences. Mais les résultats n’ont pas grande signification et nous les négligerons.
Si donc nous comparons entre eux les ex-
traits pétrolique, alcoolique et éthéré, nous pouvons admettre avec Roux qu'ils nous ont servi à établir une échelle des propriétés physiologiques de la cannabine et qu’il semble « que celle-ci, soit douée de propriétés variées : toxiques, excitantes, soporifiques, qui, d’après les expériences que nous venons de citer, peuvent être isolées par les différents dissolvants. Un caractère commun aux différentes préparations, c’est d’abolir Pappétit ».
Retenons les conclusions formulées par Roux à la suite des expériences que nous venons de rappeler.
« La partie active du chanvre indien, dit-il, réside dans la résine, comme le croyait GasrineLz et RoBerTson, et non dans lPhuile essentielle, selon l'opinion de Personxe et de Rogiquer.
« L'extrait pétrolique de cannabine possède des propriétés excitantes et convulsivantes.
À la dose de 4 gramme, il produit un véritable coma et il est toxique, l’animal en expérience succombant au bout de onze à douze heures.
« L’extrait alcoolique semble doué, chez certains individus, de propriétés narcotiques, mais le sommeil produit est rarement profond. Son action est très incertaine en employant des doses faibles, ce qu’on est obligé de faire si on veut éviter les accidents consécutifs du côté des fonctions digestives.
« L’extrait éthéré ne produit que des résultats insignifiants.. Tous les extraits actifs de cannabis amènent rapidement l’anorexie et engendrent un état d'amaigrissement et d'apathie bien marqué. Il n’est pas nécessaire de prolonger très longtemps l’usage du médicament pour obtenir ce résultat. Quelques doses suffisent... ! »
Le seul reproche que nous adressions à ces expériences, avant que de les exposer, était de porter sur des animaux de trop petits poids. Plusieurs séries d'expériences, conduites par M. Cuarces Ricer ? nous fournissent enfin les résultats obtenus sur des animaux de poids plus forts.