ANTHEAUME EI DROMABD, — Loc. cit., p
même qu’elle est aussi plus difficile à attaquer. Il faudrait la reprendre en un volume entier et la traiter non plus par des aperçus théoriques et généraux, mais strictement expérimentalement après en avoir dissocié les éléments. Nous ne pouvons donc nous permettre ici que quelques très modestes aperçus sur une question qui ne fait que toucher à notre sujet. |
Certes, il y a entre l’état de rêve et l’état de folie une forte analogie ; nous ne pensons pas qu'il y ait jamais identité.
Il y a analogie, à notre sens, par cette importance de la représentation subjective au détriment des représentations actuelles objectives ; et analogie, par cette anarchique indépendance des images mentales qui se groupent, certes, et forment encore une synthèse mentale étroite et puissante mais essentiellement instable et déformable, les images étant secondaires et la direction de lémotivité profonde étant probablement dans un cas comme dans l’autre le phénomène primitif et capital.
Mais aussi, en dehors même des différences entre l’état somatique, la genèse et l’évolution des deux phénomènes, n’y a-t-il point d’autres différences entre le rêve et les maladies mentales ? Que devrait considérer un auteur cherchant à démontrer l'identité des deux phénomènes ? Le contenu et le mécanisme. Et quelles différences ne trouverait-on pas, dans le mécanisme psychologique surtout !
Une si délicate et si importante question demande à n'être pas envisagée incidemment.
Nous ne pouvons donc que faire remarquer à titre de simples indications, que le délirant, à de rares exceptions près, systématise son dé- Lire, y rapporte les événements extérieursselon une logique certes morbide, mais étroite et solide, alors que les représentations du rêve nous semblent dirigées par une logique bien différente de celle de l’état de veille même délirant.
L'état de l’attention ne diffère-t-il pas aussi? Dans le délire nous avons de la paraproséxie, dans le rêve une attention émotive et subconciente, malheureusement pas encore assez étudiée.
Qu’a de commun un état démentiel avancé où toute la synthèse mentale est dissociée et toutes les images noyées d'inconscience, si ce mot m'est permis, avec l'état de rève où les représentations se groupent en une synthèse instable, mais intense, et où les images attoignent un si grand cœfficient d’émotivité ?
Et n’a-t-on pas trop peu insisté sur ce simple petit fait: l’occlusion des paupières et sur la grande différence psychologique qu’il y aura toujours entre l'halluciné qui extériorise, localise et interprète ses représentations mentales et le rêveur qui dans l’état d’assoupissement organique où il se trouve, suit les yeux fermés, le cours de ses représentations. Les fous du reste sont loin de rêver normalement; les centaines d’observations sur les rêves que nous avons pu recueillir nous permettent de affirmer.
Mais nous ne voulons donner ici que de simples indications; nous ne devons pas nous laisser aller à traiter des rapports du rêve et de la folie : nos conclusions seraient fatalement
prématurées. Quelles données d'apparence
définitives possédons-nous sur le mécanisme du rêve ? Et sur les maladies mentales? Les psychiâtres ne peuvent — soixante-huit années après Moreau DE Tours — que considérer des points de détail de la grosse question que lui pensait résoudre, par la seule vertu de l'herbe magique.
Nous ne confondrons donc l’état mental du hachichin ni avec celui du rêveur, ni avec celui du fou, terme d’ailleurs si vague et si pauvre d'indications un peu précises dans sa trop facile généralité.
Monau DE Tours n’a fait qu'exprimer d’un point de vue scientifique une partie de cette opinion populaire qui veut que tout individu non adapté auæ conditions sociales ambiantes soit un fou. Fou, l’homme qui rêve puisqu'il croit voir des choses et des ëtres qui ne tombent pourtant pas sous ses sens ; fou, l’amoureux qui, pensant à l’objet de son amour, oublie de sauvegarder ses intérêts; fou, l’homme de génie qui, se passionnant pour ce dont la majorité ne se soucie qu’à de rares instants, se désintéresse souvent de ce qui la passionne ;
fou, qui s’attarde à vivre selon l’adaptation d’hier et qui commence à vivre selon l’adaptation de demain; fou, l'ivrogne euphorique ou mélancolique adressant ses discours têtus aux arbres impassibles; fou, le hachichin s’enivrant du son des couleurs et de la senteur des sons, voyant dans un jeu de lumière les héliothropes et les roses d’un jardin d'Asterabad!
De ce que le gros bon sens populaire applique la même épithète à des états si divers parce qu’ils ont, incontestablement, entre eux ce trait commun d’une inadaptation à un moment donné et à un lieu donné, il ne s’en suit pas que les médecins et les psychologues doivent acquiescer. Leur rôle est au contraire de distinguer en précisant, Ils pourront ensuite indiquer le substratum commun des divers aspects psychologiques, mais après une expérimentation suffisante et sans le confondre avec les analogies possibles entre diverses modalités de la réalité clinique ou quotidienne.
Certes, tous les états de la pensée sont des
modalités comparables entre elles à des degrés variables, c’est là une opinion qui nous est trop chère pour que nous songions à la combattre. Certains, plus que d’autres, sont proches entre eux; tel est Le cas pour le rêve, la folie et l’ivresse hachichique. Mais ils ne se confondent pas. On ne peut dire d’ailleurs que deux états mentaux sont identiques qu’à la condition de considérer, sous un angle extrêmement restreint, non plus ces états mentaux, mais leurs composants. Certains composants peuvent être identiques, leurs réactions peuvent avoir une grande analogie, mais les états mentaux ne le sont jamais.
Sans aller jusqu’à prétendre avec certains cliniciens qu'il n’y a pas de maladies, mais des malades — paradoxe souvent si près de la vérité — ne peut-on pas, pour servir de cadre aux analyses psychologiques, multiplier ces états mentaux dont nous parlons? On s’en tient généralement, bien artificiellement, pour les commodités du langage courant, à ces trois grands types : état de veille, état de rêve, folie. Mais les progrès de la psychologie pa-
thologique n’ont-ils pas mis en lumière des états psychologiques autres et bien différentiés? Ne peut-on parler —en dehors d’ailleurs de toute idée de classification psychiâtrique — de l'état démentiel, de l’état d’hypnose, de l’état d’automatisme, de l’état de logique morbide peut-être, dont les lois d’associations et de raisonnement restent à préciser ?
Donc ne confondons pas l'état d'intoxication hachichique avec l’état de rêve et la folie.
Quelqu'imprécises que soient sur ce point les données de la psychologie, elles tendent cependant, non à confondre ces états, mais à les différentier. Si l'intoxication hachichique aiguë devait êlre rapproché d’un centre pathologique, nous pourrions en faire un état hystériforme. En ellet, dans l’hystérie comme dans le hachichisme, se retrouvent les mêmes phénomènes neuro-musculaires et surtout La même grande {are mentale sur laquelle nous insistons : la suggestibilité et l’autosuggestibilité. Mais si Pétat mental du hachiché est momentanément, au point de vue de la suggestibilité, celui de l’hystérique, il y a, tant
dans l’intensité que dans les rapports mutuels des autres phénomènes, d'importantes différences. Le hachich reste donc, à notre avis, le toxique par excellence, capable de donner aux hommes l'illusion de la folie, avant de les conduire à la folie réelle — et leur donnant parfois aussi — par moment — l'illusion du bonheur.