CHAPITRE VII
Une substance capable, comme le hachich, de provoquer l’exaltation euphorique, la dissociation des idées et le sommeil ne devait pas rester sans emploi thérapeutique. Aussi d’assez nombreux essais ont-ils été tentés, sans grands résultats. La cause de ces tâtonnements et des contradictions apparentes dans les effets thérapeutiques du hachich est très probablement dans notre ignorance du véritable principe actif. Aussi conseillons-nous d’utiliser toujours pour ces essais thérapeutiques, non les produits pharmaceutiques français dont nous avons pu constater l'insuffisance, mais les produits orientaux. Le bon expérimentateur pourra ainsi, en l’état actuel de nos con-
naissances, obtenir sinon des résultats thérapeutiques immédiats, au moins des indications psychologiques très utiles dans certains traitements.
Le hachich a été surtout employé soit comme hypnotique, soit dans le traitement des maladies mentales où l’état d’excitation euphorique qu'il provoque à surtout été employé.
Nous trouvons dans Vire, la première allusion au rôle thérapeutique qu’il peut jouer. « Le botaniste GuitLauDix, dit cet auteur, avaitrapporté d'Egypte une racine qu’il donna à Ber- NARDIX PETRELLA, professeur de logique à Pavie. Celui-ci ayant un jeune étudiant plongé dans la mélancolie, lui fit prendre un peu de cette racine dans du vin. En un demi-quart d'heure l'élève éprouva une si vive jeie, qu'il sortit ivre d’allégresse, et se mit à courir par les rues ! ».
Mais il faut arriver à Moreau DE Tours À pour trouver des essais méthodiques sur l’état thérapeutique du hachich. On sait que, pour Mo-
4, Virey. — loc. cil. 1808, 2, Moneau DE Touns, — Loc. cit,, p. 389-431
. REAU DE Tours, les troubles mentaux étaient d’origine fonctionnelle ; ils trouveraient leur cause déterminante dans les modifications de la circulation cérébrale, « C’est là la seule modification, le seul dérangement d’organe qu’il convient d'admettre » disait-1il (p. 397), prenant ainsi position à part dans la lutte entre Les partisans de la folie par lésion organique et ceux de la folie sine materia.
Ne pouvant faire mieux, c'était, pensait-il, la modification primordiale elle-même qu’il fallait attaquer, les causes profondes, héréditaires ou autres, nous restant cachées. Or la modification primordiale c’est le fait primordial lié lui-même dans l'hypothèse de Moreau DE Tours aux modifications de circulation.
C'est donc en provoquant par le hachich la dissociation des idées du fait primordial qu’il devient possible de diriger pour ainsi dire l’évolution du délire vers la guérison.
Les premiers essais de Moreau px Tours portèrent sur les mélancoliques et les déments.
« Un des effets du hachich qui n'avaient le plus frappé, dit-il, et quiest, en effet, celui
auquel on fait généralement le plus attention, c’est cettesorte d’excitation maniaque toujours accompagnée d’un sentiment de gaieté et de bonheur dont rien ne saurait donner idée à ceux qui ne l’ont pas éprouvée. Je vis laun moyen de combattre efficacement des idées fixes mélancoliques, de rompre la chaine de ces idées, de’ briser la tension exclusive de leur attention sur tel ou tel sujet; c’en était un peut-être encore non moins propre à réveiller l'intelligence assoupie des aliénés sfupides , ou bien encore,'à rendre un peu d’énergie, de ressort à celle des déments » (p. 402).
Il donna donc du dawamesc et de l’extrait au beurre, à plusieurs déments, à deux mélancoliques, à un stupide. Malgré de fortes doses les résultats furent nuls dans la démence et la stupeur. Les mélancoliques, un instant arraché à leurs préoccupations habituelles par livresse du hachich, retombèrent dans leur marasme.
Ce résultat ne doit pas nous surprendre.
Morgau DE Tours, tout comme les poètes romantiques, a trop insisté sur l’euphorie hachi-
chique et trop négligé la dépression post-toxi-que. S'il était possible de parer à cette:
dépression, le hachich serait le remède par excellence pour lPaliéné mélancolique comme:
pour le neurasthénique. Mais la dépression le: rend dans ces cas absolument inutilisablecomme moyen thérapeutique immédiat.
Il est du reste bien difficile, pour ne pas dire plus, de guérir un état de dépression mentale par un toxique quel qu’il soit. Presque par définition le toxique ne produit d’excitation que pendant le temps d’une intoxication aiguë. À mesure qu’il s’élimine, c'est l’état antérieur qui revient progressivement avec, er plus, la fatigue produite par l'excitation artificielle auquelle l’organisme se refusait naturellement.
BAUDELAIRE, en une note assez pédante maiscependant justifiée, il faut l'avouer, dit, faisant allusion aux tentatives de Moreau DE Tours : & Il ne faut mentionner que pour mémoire la tentative faite récemment pour appliquer le hachich à la cure de la folie. Le fou: qui prend du hachich contracte une folie qui
chasse l’autre, et quand l'ivresse est passée, la vraie folie, qui est l’état normal du fou reprend son empire, comme chez nous la raison et la santé. Quelqu'un s’est donné la peine d’écrire un livre là-dessus. Le médecin qui a inventé ce beau système n’est pas le moins du monde philosophe 1 ».
On pourrait objecter à BAUDELAIRE que tous les aliénés ne sont pas des chroniques comme il semble le croire. Mais on eut pu lui répondre surtout qu’en matière de thérapeutique mentale, il ne faut jamais craindre le ridicule et la critique, et qu’il faut, ma foi, essayer beaucoup, l’empirisme jouant encore un si grand rôle dans le pauvre art de guérir. Cependant, le poète voyait assez juste et son observation conserve sa valeur.
Moreau DE Tours fit d’ailleurs, sur les excités maniaques, une autre série d'expériences beaucoup plus intéressante en ce qu’elle est une application directe de la méthode dite substitutive. Cette méthode consiste à subs-
1. BAUDELAIRE. — (Œuvres complèles, t. IV. Loc. cil., p, 382,
tituer un délire à l’autre, en l’atténuant si possible; son double avantage est que le médecin a pour ainsi dire main-mise sur la maladie et que d’autre part la systématisation du délire est enrayée. Malheureusement comme nous venons de le dire, les toxiques semblent bien peu permettre l'application de cette méthode, excellente d'ailleurs, dont nous avons pu suivre les très heureux effets dans le traitement de phobies psychasthéniques. Moreau DE Tours, dont toutes les tentatives sont tou- Jours méthodiques et justifiées par toute une argumentation, était aussi poussé à ces essais sur les excités maniaques par des considérations qui n’ont certes rien perdu de leur valeur :
€ 4° On pourrait, dit-il en ellet, regarder comme un axiome de médecine mentale que tant que le délire (en dehors de la démence) conserve quelque acuité, on ne doit pas désespérer de la guérison.
« 2° Pine, et avec lui tous les médecins d’aliénés, ont vu lPaliénation mentale se juger par des accès d’agitation; et cela arrive pré-
cisément dans des cas où la durée du mal, la prostration, l’affaiblissement apparent des for- £es intellectuelles ôtaient tout espoir.
« 3° Les guérisons coïncident le plus ordinairement avec le renouvellement des saisons, et il est loin d’être rare de les voir précédées d’un retour d’excitation.
«€ 4° La stupidité, en particulier, paraît affecter cette forme de terminaison.
€ 5° J'ai remarqué plusieurs fois que, lorsqu’il survient de l'excitation chez les aliénés paralytiques, on les trouve souvent plus raisonnables » (p. 408).
Moreau DE Tours fit donc prendre du dawamesc à sept malades rentrant sous le titre large d’excités maniaques, selon Esouinor. Les résultats parurent satisfaisants à l’auteur. Les sept malades subirent une amélioration notable; quatre même furent guéris, en un laps detemps variant de quinze jours à six mois après l’ivresse hachichique. Le résultat, certes, serait superbe si l’on pouvait, sans trop de doute, l’attribuer au hachich. Mais sortie d’hospice veut généralement dire rémission, rarce-
ment guérison, et, de plus, la cure est-elle dùc au traitement ou à l'évolution normale de la maladie? Il est bien difficile de le dire.
Ces expériences types de Monsau DE Tours ont élé assez souvent reprises, avec tous les tâtonnements que comportent Pemploi d'une substance dont on ignore le principe réellement actif, et dont on attend probablement bien autre chose que ce qu’elle peut donner.
Car les grandes promesses du hachich sont peut-être encore plus illusoires pour le médecin que pour l'amoureux de ses éphémères délices.
Pozzt et Reiscu ! l'employèrent de nouveau contre la mélancolie; mais ils l’associèrent au bromure et les résultats sont incertains.
CLoUsTon ? recommande, lui aussi, comme traitement de l'excitation maniaque un mélange de bromure de potassium et de teinture de chanvre indien. Le plus souvent, le malade se calme rapidement, présente un abais-